La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu'en avant.

(Sören Kierkegaard).


Link se prit la tête entre les mains, avant de laisser éclater sa frustration en un long rugissement de rage. Qu'est-ce qu'il était censé faire à présent ? Il se laissa tomber à genoux sur le sol, complètement découragé. Ses yeux finirent par retomber sur le Noah, toujours immobile, qui le fixait d'un regard atrocement vide. Link sentit un frisson glacé lui remonter le long de la colonne vertébrale.

- Tu n'aurais pas dû me sauver, Exorciste, souffla doucement le Noah.

- Je ne suis pas un Exorciste, rétorqua Link d'un ton sec.

- Ah oui ? Demanda Tyki d'une voix profondément lasse. Un Traqueur alors ?

- Non, répondit simplement Link.

Le Noah se tut, enfin. Link finit par relever, complètement découragé.

- Est-ce que tu vas encore me frapper ?

Link se tourna brusquement vers lui, si rapidement qu'il manqua d'en perdre l'équilibre.

- Comment ?

- Est-ce que tu vas encore me frapper ? Répéta Tyki avec un accent d'espoir particulièrement choquant.

- Non ! Ne put alors s'empêcher de s'exclamer le blond. Bien sûr que non !

Le Noah éclata d'un rire amer.

- Je ne suis pas une femme, malgré ce qu'on pourrait croire. Tu n'as pas besoin de me ménager.

Les yeux du Noah étaient étrangement écarquillés, ses traits un peu trop tirés. Link crut déceler une ombre de folie dans les prunelles dorées.

- Quand on se conduit comme une putain, s'entendit-il rétorquer avec une cruauté doucereuse qu'il n'expliquait pas. Il ne faut pas s'étonner qu'on cesse de vous traiter comme un homme.

Quelque chose sembla se briser à l'intérieur des yeux jaunes. Et ce fut tout. Les lèvres fines s'étirèrent brusquement en un large sourire distordu.

- Une putain ? Répéta Tyki dans un chuchotement bas.

Il se releva, sans le quitter des yeux, pour se rapprocher doucement de lui. Ils étaient à présent si proches, que Link pouvait sentir le souffle du Noah contre ses lèvres closes. Un nouveau frisson le parcourut, mais très différent cette fois. Tyki Mikk commençait à revêtir sous ses yeux l'allure d'un ange tombé. Comment une créature aussi belle pouvait-elle être aussi mauvaise ?

- Oui, lança alors le Noah d'un air de défi. Je suis une putain, une petite salope aime se faire prendre à quatre pattes et qui s'est fait engrosser par son propre père.

Link fronça les sourcils devant tant de violences verbales, déconcerté, voir même un peu gêné. Les Noah n'avaient-ils donc vraiment aucune fierté ?

- Ça te choque ? Susurra le Noah avec une sorte de jubilation, en abaissant sa tête dans le creux de la gorge pâle. Je te dégoûte, n'est-ce pas ? Souffla-t-il sur la peau fine.

Link recula avec une telle brusquerie, qu'il fit tomber le brun, qui s'écroula à genoux sur le sol.

- Vous êtes malade, dit-il d'une voix dure qui dissimulait à peine ses accents écœurés.

Le Noah rit à nouveau, de ce rire triste et fatigué.

- Peut-être bien…

Il se releva, avec autant de grâce et de souplesse que lui permettait son ventre rond.

- Mais je ne m'inquiètes pas. Le Comte finira tôt ou tard par remarquer mon absence et enverra des Akumas me chercher. C'est juste une question d'heure.

Link sentit son sang se glacer. Et lui, qui viendrait le chercher ? En supposant qu'on remarque rapidement son absence, il n'y avait aucune chance qu'on localise sa position. Il pouvait se trouver à des milliers de kilomètres de la Congrégation, sans l'Arche, les secours pouvaient prendre des années à arriver. Il était donc à la merci des Noah et des Akumas. Sa mâchoire se crispa violemment. Ça jamais !

Il se jeta littéralement à la gorge du Noah du Plaisir, qui ne tenta même pas de se défendre. Il se contentait de le regarder, calmement, droit dans les yeux, tandis que les doigts pâles enserraient son cou.

- Vas-y, dit-il dans un souffle haché. Qu'on en finisse.

Link s'immobilisa et desserra légèrement sa prise, soudain incertain.

- Vas-y ! Répéta le Noah dans un brusque hurlement de rage. Pourquoi est-ce que t'hésites ? Je suis un Noah, tu te rappelles ? Contente-toi de serrer fort pendant trois minutes, et tu seras un héros !

- Pourquoi ?

Le Noah arqua un sourcil méprisant devant la stupidité d'une telle question.

- Pourquoi ? Fit-il d'une voix profondément mauvaise. Pourquoi à ton avis ? Ce qu'Apocryphos a dit me parait suffisant comme explication pourtant !

Sa voix se brisa. La rage fit place à la douleur dans les prunelles dorées. Link crut pendant quelques secondes que le brun allait se mettre à pleurer, mais ses yeux restèrent désespérément secs.

- Je ne veux pas…

Il s'interrompit et sembla chercher ses mots.

- Je ne veux pas de cette chose à l'intérieur de moi, depuis le début. Je ne peux plus supporter la savoir dans mon ventre. Mais je n'arrive pas à m'en débarrasser. Elle résiste, elle s'accroche… Elle est plus forte que moi. Je voudrais m'ouvrir le ventre, enfoncer mon bras dans la blessure béante, la sortir de force et lui faire enfin payer ce qu'elle m'a fait en la déchiquetant comme elle a lacéré mes chairs. Mais même là, je suis sûre que la chose gagnerait, qu'elle trouverait un moyen pour me résister et…

Alors, les larmes se mirent à couler, enfin. Ce flot discontinu d'eau salée mettait l'Inspecteur particulièrement mal à l'aise, devant l'ennemi, le démon, qui perdait le contrôle de ses nerfs. Il retira ses mains du cou fragile, avec brusquerie, comme s'il s'était brûlé. Qu'est-ce qu'il était en train de faire ?

- Relève-toi, ordonna-t-il sèchement, passant sans se rendre compte au tutoiement. Je ne tues pas un homme à terre.

Le Noah le regarda et sourit. Link détourna les yeux, incapable de supporter cette expression radieuse sur le visage de l'être qu'il se préparait à assassiner. Le brun semblait heureux, si monstrueusement heureux alors qu'il allait mourir, que cela en devenait insupportable pour le blond, dont les mains se mirent à trembler.

- Ne me regarde pas, demanda-t-il en faisant coulisser la lame de son couteau caché sous sa manche. Ferme les yeux.

Sa main ne trembla pas quand il enfonça la larme dans le ventre du Noah, qui lui avait obéit et garda les yeux fermés malgré la douleur et le sang qui s'échappait à présent de sa bouche close. Puis, il ouvrit les yeux, des yeux entièrement noirs, sans blanc ni pupille.

- Dégage, ordonna alors le Noah d'une voix métallique.

Quelque chose projeta alors le jeune Inspecteur au loin. Link ne se releva pas assez vite. A peine son corps heurta le sol, que le Noah était sur lui, ses jambes de part et d'autre de ses hanches. La violence du coup de poing que le brun lui envoya dans le ventre lui coupa le souffle.

- Qu'est-ce que tu croyais ? Cracha alors le Noah avec un sourire venimeux. Que parce que Tyki te le demandait, je t'aurais laissé nous tuer ?

Link le regarda sans comprendre, sans prêter attention au sang qui s'écoulait hors des lèvres fines de la créature au-dessus de lui, pour échouer sur son visage. Ploc, ploc.

- Qui es-tu ? Demanda-t-il enfin.

Le sourire du brun s'élargit.

- Le Noah du Plaisir. Mais tu peux m'appeler Joyd, petit humain.

Le blond fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas, dit-il avec lenteur.

Le brun émit un petit rire moqueur, avant d'avoir l'infinie bonté d'éclairer l'humain ignorant.

- L'Innocence a exterminé notre peuple. Nous ne sommes plus que quatorze, alors que nous étions des millions. C'est impossible à oublier et à pardonner. Nous avons été les derniers humains survivants après le Déluge. Toute l'espèce humaine actuelle descend de nous. Au début, le Comte ne l'avait pas oublié. Mais petit à petit, à force de voir nos descendants s'entretuer pour des futilités plutôt que s'unir contre l'Innocence, à force de les voir prendre le parti de l'Innocence contre nous… Je suis le seul dans ce corps à avoir véritablement le droit de porter le nom de Noah. Tu sais, normalement quand moi et mes semblables nous réincarnons, nous détruisons l'être qui habitait notre corps avant nous. Contrairement à ce que peuvent penser certains, nous n'avons aucun intérêt à préserver la personnalité de notre hôte, mais plus le temps passe, moins nous pouvons y échapper. Rasutoru a eu la flemme de tuer Lulubell, Desires s'entends beaucoup trop bien avec Sheryl pour lui faire le moindre mal, et moi, j'ai rencontré plus fort que moi.

Le Noah passa d'un air songeur une main dans les cheveux blonds. Link en frissonna de dégoût.

- Il y avait quelqu'un dans ce corps, avant Tyki, avant moi. Un gamin, un petit morveux pleurnichard qui a piqué une crise en voyant son géniteur étendu mort sur le sol. Je ne sais même plus comment il s'appelait. Tout ce que je sais, c'est que le petit con s'est trouvé être une saloperie de Compatible, et qu'il a rejoint votre maudit Ordre pour venger son papounet adoré. Ah !

Il cracha sur le sol.

- J'assistais à tout ça. Je voyais tout ce qui se passait, sans jamais pouvoir réagir, ni prendre le contrôle une bonne fois pour toute. Et puis, un beau jour, sans que mon hôte ou moi en comprenne la raison, Tyki est apparu. Il prenait les rênes de temps à autres, puis de plus en plus souvent, faisant ce que j'avais été incapable de faire en dix ans. Et puis un beau jour, notre hôte disparut complètement, Tyki devint le seul maître à bord.

- Une sorte de dédoublement de personnalité ? Interrogea froidement Link.

- Qui sait ? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas la question.

Les lèvres fines s'étirèrent en un rictus cruel, tandis que Link lui adressait un regard glacial.

- Je vais te tuer, dit-il doucement. Je vais te tuer, pour ce que tu as tenté de faire à mon bébé…

- Cette chose, intervint le plus jeune d'un ton sec, n'est pas un enfant. C'est un monstre, une abomination, tu l'as toi-même reconnu tout à l'heure.

- Ce n'était pas moi, siffla le Noah, furieux. C'était… C'était... Répéta-t-il plus lentement, d'un air incertain.

Il cligna des yeux, hagard, comme s'il venait de se réveiller. Ses pupilles reprirent leur couleur dorée. Il baissa les yeux : la blessure sur son ventre, qui s'était précédemment arrêté de saigner de manière presque surnaturelle, s'était brutalement rouverte. Le Noah releva la tête et lui adressa un regard paniqué.

- Non… Souffla le brun avec horreur, avant de s'écrouler, sur le côté, sur le sol humide et boueux.

Quand Link eut enfin le courage de se relever, de se rapprocher du Noah immobile, Tyki Mikk était en train de mourir. Ses traits élégants étaient froissés par la douleur et son teint atrocement pâle. Il le fixait difficilement de ses yeux mi-clos, qui se fermaient doucement. Alors, Link posa un genou à côté de la forme inanimée, puis un talisman sur le ventre ensanglanté. Des formules s'échappèrent bien malgré lui de sa bouche, tandis que la lumière du talisman s'intensifiait. Et tout aussi lentement, la plaie se referma. Petit à petit. Cela prit des heures, mais finalement, le visage d'une blancheur mortelle reprit peu à peu des couleurs.

Qu'est-ce qu'il était censé faire à présent ?


Quand Tyki reprit conscience, il ne comprit pas tout de suite où il se trouvait. Son corps était secoué doucement en rythme. Il aurait voulut soulever la tête pour regarder tout autour de lui, mais il en fut incapable. Il pouvait sentir la chaleur, la pression d'un corps étranger serré contre le sien. Une vague peur lui tordit un instant les entrailles. Pour une raison que son cerveau engourdit n'expliquait pas, la proximité de ce corps indéniablement masculin le perturbait. Il s'était déjà trouvé dans ce genre de situation, incapable de bouger, faible, et ce souvenir était associé à autre chose... A de la peur, à de la douleur. Il aurait voulut hurler, mais n'y arriva pas.

Ce corps chaud contre le sien était son seul point de repère. C'était assez faible, donc cela n'avait aucune signification pour lui. Une main compatissante se posa derrière sa nuque, comme un enfant qu'on cherche à réconforter. Tyki se rendormit.


Qu'est-ce qu'il était censé faire à présent ? Se demanda à nouveau Link, épuisé, le souffle court, tandis qu'il portait le Noah, qui devait bien faire son poids, sur son dos. Il aurait dû l'abandonner, le laisser crever comme un chien... Après tout, il n'était pas sûr que le Noah ait le même genre de délicatesse si la situation avait été inversée, mais qu'importe ! Il n'était pas comme ça, il valait mieux que ça.


Ses réveils suivants ne firent qu'accroître son appréhension. Ses yeux finirent par apercevoir des mèches de cheveux de blonds, qui lui chatouillaient le visage. Il détestait cette odeur musquée, profondément et insupportablement masculine. Sa bouche s'ouvrait et se fermait, encore et encore, mais aucun son n'en sortait. Il aurait voulu lever les bras et serrer, briser entre ses doigts chacun des os de ce corps d'homme. Il voulait, il voulait... Et reperdit à nouveau connaissance.


Note : J'ai sué sang et eau pour écrire ce chapitre... Et c'est loin d'être mon préféré *damned!*. J'espère que vous l'avez quand même apprécié. *courbette*

RAR : MSG = de rien, de rien :), c'est normal. Pour Allen, ne t'inquiètes pas, on saura bientôt ce qu'il lui arrivé après ces *bipppp censuré* l'aient lâchement abandonné. Quand au bébé de Tyki, s'il va le garder ou non, telle est la question et je ne compte pas lâcher la réponse de si tôt, hinhinhinhinhin *ricanement diabolique*. En espérant que ce chapitre ait répondu à tes attentes.