Note de l'auteure : Après des décennies d'absence, me revoilà (non non je n'ai pas encore abandonné, je suis plutôt coriace pour cette fic). Un énorme hug à Bruce Springsteen pour cette chanson magnifique et si vous avez le temps, visionnez le film.

Euh, si lecteurs il y a ben... bonne lecture ^^

Chapitre 6 : Streets of Philadelphia

Le soleil fondait à l'horizon, dégoulinant sur les immenses immeubles et dardant ses derniers rayons sur les visages fatigués des parisiens. Le ciel, teinté de bleu foncé, semblait la presser, la pauvre étoile, lui plonger la tête sous l'eau. La nuit tuait le soleil, et, à ce moment-là, le seul souvenir qu'il restait de lui, c'était le sang qui avait éclaboussé les nuages.

Alors le soleil se taisait, laissant place au silence pensant de la nuit. Il réapparaîtrait le lendemain matin, de toute façon, inondant le monde de sa lumière blanche, éclairant ceux-mêmes qui ignorent le crime commis la veille.

Le Hippie était assis sur le toit de leur petite maison, adossé à la cheminée, les yeux à moitié clos et l'esprit embrumé. Il tendit le bras, droit devant lui, et perça sa peau laiteuse d'une aiguille scintillante. Elle s'insinua en lui aussi rapidement que la nouvelle s'était insinuée dans son esprit.

Il allait mourir.

Dès qu'il l'avait su, il avait plongé le bras dans un buisson et des épines s'étaient plantées une à une, trouant mille fois sa peau.

La drogue se coula dans son sang en un rien de temps. Il la sentit déferler, et dans ses bras, et dans sa poitrine, et le long de ses jambes, et dans la plante de ses pieds. Elle allait, elle venait, lui tournait la tête, et l'aveuglait. Sa conscience physique s'échappait tandis que sa tête dodelinait. Où se trouvait-il ? Quelque part, perdu entre le temps et l'espace. Quelque part en sécurité, lavé de tous ses péchés, de tous ses maux. Il prenait une fusée, un aller simple pour n'importe quoi : le vide, le plein, le néant, n'importe où sauf sur cette Terre immonde qui l'avait pourri. Il voulait simplement oublier ce que cela faisait d'être mortel, ô combien cela faisait mal. Oublier que pour être un minimum heureux, il fallait souffrir mille fois plus.

Lorsqu'il s'éveilla, la nuit était déjà bien avancée. La première chose qu'il sentit, fut qu'il était encore vivant. C'était une nouvelle fois un échec. Il n'était même pas capable de mourir proprement. Il fallait que ça traîne, que ça l'épuise. C'était à croire que l'on voulait lui faire aimer la vie, le forcer à s'accrocher au peu d'existence qui lui restait. Seulement, il ne pouvait plus. Il attrapa sa seringue, s'apprêtant à s'injecter une nouvelle fois sa mort liquide dans les veines. Une épine de plus, un pas de plus vers les bras béants de la faucheuse.

Il ne voulait pas se battre. A quoi bon user la vie jusqu'à la corde, s'il pouvait mettre fin à cette mascarade d'un claquement de doigts. Il entendit un bruit derrière lui. L'aiguille allait percer sa peau quand une voix l'interrompit :

-Arrête ça !

Maître Panda, parce que c'était lui, accourut vers le Hippie. Il lui arracha la seringue des mains et la balança un peu plus loin. Elle rebondit sur les tuiles, puis se noya dans la gouttière. La personnalité au kigurumi se plaqua brutalement contre le mur, les yeux fermés à s'en fendre les paupière, le souffle erratique.

-Je n'aime pas les hauteurs, dit-il en serrant les dents, je-n'aime-pas-les-hauteurs !

-Les pandas vivent dans les arbres, gros.

-E-eh bien pas moi !

Maître Panda gémit lorsqu'il ouvrit un œil.

-Les autres te cherchent partout, la Fille est même partie faire un tour en voiture.

Il parla très rapidement, si bien que le Hippie dut faire un extrême effort de concentration. Les autres le cherchaient. Mais il n'avait aucunement envie de les voir. De devoir supporter leurs regards débordant de pitié et d'interrogations. Ça le rendait encore plus malade qu'il ne l'était déjà. Panda s'était quelque peu calmé : il semblait toujours cloué au toit, mais ses yeux étaient grands ouverts et fixaient le ciel d'encre.

-Qu'est-ce qu'il se passe, Hippie ?

-Gros ?

-Ben... Pour commencer, ça fait bientôt six mois que tu déprimes à cause de l'histoire avec l'autre Hippie, dont je ne suis toujours pas tout à fait au courant soit dit en passant, puis c'est le Prof qui pète un câble, et toi de nouveau qui t'effaces, disparaît et qui te shootes comme si...

Il se tut un instant.

-Comme si tu voulais mourir.

Le Hippie voulut se mettre en colère. En colère contre cet imbécile, dont les mots accusateurs venaient frapper et envenimer son esprit chancelant. En colère contre les autres qui ne le laisseraient jamais en paix. En colère contre le Prof qui, il le savait, vendrait un jour son secret. En colère contre lui-même, qui n'avait même plus la force de le faire.

Alors, il restait là, les bras ballants, du silence plein la bouche et une rancune féroce retranchée dans un coin de son être.

Puis, petit à petit, un autre sentiment naquit. La honte. Car si à un moment, il avait songé à tout avouer, à jeter ses tripes sur la table, à hurler que tout ceci n'était que le simple revers de la médaille, qu'il était condamné à mourir du SIDA, à souffrir du SIDA, et qu'il était à bout, il ne pouvait pas se le permettre. Ce serait dire ce qu'il avait fait, et ça, il ne pouvait pas. C'était au-dessus de ses forces. Soudain, il sentit une main se glisser dans la sienne. Il tourna la tête. Maître Panda le regardait droit dans les yeux.

-Allez viens, on rentre.

Le Hippie abandonna son matériel sur le toit, se laissant guider par le panda. Ils passèrent par le velux qu'ils avaient emprunté auparavant. Ils tombèrent dans la chambre du Hippie. Maître Panda épousseta son kigurumi puis s'adressa à son confrère :

-Reste-là, repose-toi. Je leur dirai que je t'ai retrouvé.

-A demain, gros.

Maître Panda se mordit la lèvre, puis, après un instant, étreignit le Hippie de toutes ses forces. Mais comme tout depuis le début de cette histoire, le Hippie glissa entre ses bras, comme de la fumée qu'il tenterait d'attraper, et bientôt il ne perçut plus rien sinon le vide que personne ne semblait pouvoir combler. Les épaules basses et le regard triste, la personnalité au kigurumi se retira. Ce qu'il pouvait détester l'impuissance.

Lorsque le Hippie se réveilla, il avait la sensation que son corps avait décuplé de volume. Il se sentait maladroit, et lourd. Il paraissait traîner derrière lui un boulet de plusieurs tonnes. Il marcha tant bien que mal jusqu'à son miroir. Une tâche violacée attira son attention. Elle était située sur son avant-bras. Ca le piquait un peu. Il gratta. Il se demanda ce que ça pouvait bien être. En attendant de savoir, il décida de la masquer, et enfila un t-shirt à manches longues. Il attrapa également un vieux drap et recouvrit son miroir. Il ne voulait pas voir ce qu'il deviendrait par la suite. Il ne voulait plus croiser ce regard de mourant qu'il percevait à travers ses lunettes.

Il rejoignit les autres dans le salon, les jambes flageolantes et l'estomac au bord des lèvres. La fièvre était revenue, plus puissante que la dernière fois. Sauf que cette fois-ci, il savait d'où ses problèmes venaient. A peine arrivé auprès de ses compères, Mathieu lui sauta dessus, alternant entre réprimandes et étreintes. Le Hippie eut le droit aux éternels « ne refais plus jamais ça ! » et « j'étais mort d'inquiétude, on l'était tous », mais aussi au plus récent « vous allez me faire péter les plombs, c'est ce que vous voulez ? ».

Mais au bout d'un moment, le salon se mit à changer. Les couleurs prirent une teinte très vive, puis plutôt ternes. Les murs, les meubles, et les personnages présents, tout se tordit comme dans une illusion psychédélique. Il lâcha Mathieu, ou bien Mathieu le lâcha, et tous deux prirent leur tête dans leurs mains. Une douleur horriblement aiguë leur vrilla le crâne, si bien qu'ils tombèrent sur leurs genoux, transpirant, gémissant. Les autres personnalités ne surent que faire, face à une telle scène d'agonie. C'était impressionnant, stupéfiant, de voir à quel point l'homme pouvait supporter la souffrance sans s'évanouir. Certains avaient déjà vu la même violence, lorsque Mathieu avait volontairement renié le Démon. Ca l'avait tant affecté, tant déchiré, qu'il avait été alité pendant plus d'une semaine. Et il avait fallu plusieurs mois pour que le Démon se montre à nouveau, fait uniquement de gaz. Ce fut un hurlement de Mathieu qui les réveilla. Maître Panda se précipita sur le Hippie, et la Fille vers Mathieu. Le Prof ne cessait de remonter ses lunettes, alors qu'il tentait d'ausculter à la fois le camé et le podcasteur.

-Appelle une ambulance ! Hurla-t-il au Geek.

Mais le gamin était pétrifié. Horrifié par ce qu'il était en train de voir. Ce n'était pas comme dans les jeux vidéo ou dans les films. Non, là c'était réel. Terriblement réel.

Une poignée de secondes plus tard, le Hippie et Mathieu se calmèrent. Tous deux recroquevillés sur eux-mêmes, blêmes au possible, haletant, grelottant, les yeux exorbités par la peur. Ils s'étaient pris la mort de plein fouet et sûrement les avait-elle jugés, et sûrement avait-elle pensé les prendre avec elle. Pourtant, ils étaient encore là. Loin, à mille lieues d'ici, mais toujours là. La Fille glissa un oreiller sous leur tête, et les recouvrit d'un plaid. Lentement, Mathieu posa une main moite et tremblante sur l'avant-bras du Hippie, à l'endroit même où se trouvait la marque. Tous deux s'endormirent.

~oOo~

« Le prochain SLG aura du retard, des problèmes personnels à régler. Je vous proposerai d'autres petites vidéos à la place »

Mathieu appuya sur le petit « tweeter » bleu en soupirant. Il s'enfonça dans son lit, une main cramponnée à son ventre. Il n'avait pas pu trouver le sommeil. D'un côté parce qu'il avait affreusement peur que tout recommence, et d'un autre parce qu'il n'arrêtait pas d'y penser. Il savait ce qu'il se tramait, parce qu'il en avait déjà fait l'expérience. Une de ses personnalités n'allait pas bien, mais pas dans le sens « petit problème d'être humain paumé », non, dans le sens « je vais bientôt vous lâcher ». Et il n'avait pas besoin d'être un génie pour deviner qu'il s'agissait du Hippie. Seulement voilà, il ignorait ce qui n'allait pas. Il savait le Prof impliqué, mais ça s'arrêtait là. Celui-ci entra au même moment dans la chambre du vidéaste.

-Comment te sens-tu ? Demanda-t-il d'une petite voix.

-Comment va le Hippie ?

-Il va bien.

-Maintenant, tu vas me dire ce qu'il se passe.

Mathieu n'était plus le petit être affaibli de la veille, il avait un air déterminé collé au visage, et un regard brillant de rage. Une sorte d'instinct de survie gonflait en lui. Et même si ce n'était pas réellement lui le principal acteur dans l'histoire, même s'il savait qu'il n'était pas vraiment question de survie, il savait pertinemment qu'ils allaient devoir se battre.

Mais le Prof n'était pas différent des autres. Il était une personnalité bien précise de Mathieu, et rien au monde ne l'aurait détourné de son rôle. Il reprit contenance et inspira bien fort.

-Je regrette, Mathieu, mais cela relève du secret médical.

-J'ai failli crever nom de Dieu !

-J-je sais. On le sait tous. Mais ce n'est pas à moi qu'il faut t'adresser.

-Il ne me dira rien. Il préférera s'alimenter à l'ecstasy jusqu'à imploser et jouer à l'imbécile heureux plutôt que de me dire ce qui ne va pas.

Le Prof haussa les épaules et quitta la pièce. Il marcha dans le couloir sombre, silencieusement, afin de ne pas être dérangé par une personnalité trop curieuse. Il atteignit la chambre du Hippie, poussa la porte et entra. Automatiquement, une odeur d'herbe lui sauta à la gorge. Il cacha son nez dans sa blouse et plissa les yeux. Le camé avait quitté son lit au profit de la fenêtre. Des cadavres de joints jonchaient le sol, pendant qu'un autre était en train de mourir aux lèvres du Hippie.

-C'est toi, gros ?

Question tout à fait illogique, songea le Prof. Ce pouvait être n'importe qui.

-Mathieu va mieux, dit-il simplement. Mais il serait peut-être temps de lui dire...

-Non !

Le Hippie s'était brusquement levé. Il était prêt à faire bien des choses, mais pas ça.

-Ils vont me détester. Me trouver sale, je vais les révulser... Ils auront peur de moi, ils me fuiront comme la peste parce que... c'est c'que je serai, hein, gros ? Un corps ambulant, putride et infecté. Juste ça. La gangrène sur le bras malade de Mathieu, celui qu'il faudra amputer. Et je... Gros, je veux pas de ça.

Le Prof remonta ses lunettes sur son nez et passa machinalement une main dans ses cheveux. Il n'aimait pas la détresse qu'il entendait.

-Personne ne va te haïr pour ça, Hippie. Les autres ne te laisseront pas tomber, et tu ne les dégoûteras pas. Ce que tu t'imagines est influencé par tes propres craintes et ton propre ressenti. La maladie qui t'habite te révulse, c'est toi qui a peur, et toi qui veut la fuir. Tant que tu ne l'accepteras pas toi-même, alors tu continueras de penser qu'il vaut mieux continuer seul.

-Tu sais pas de quoi tu parles, gros.

Puis il retourna à sa fenêtre. Il entendit le Prof s'en aller. Son regard se perdit au-dehors. Il grimpa jusqu'aux cieux, espérant apercevoir un avion. Il avait essayé, à de nombreuses reprises, de retrouver les paysages que lui décrivait autrefois son amant. Il avait essayé, de replonger dans les mers pourpres, de monter des poneys étincelants, de se rouler dans l'herbe azur et d'étreindre le soleil au beau milieu d'une nuit claire. Il avait tout tenté, mais rien n'y faisait. Parce qu'ils n'étaient pas ensemble, il ne pouvait rien. Ses champs resteraient désespérément ternes, les arbres anthracites demeureraient morts et la nuit noire de ses rêves ne prendrait jamais fin.

Lorsqu'il leva la main pour tirer sur le joint qui pendait encore à ses lèvres, il nota l'apparition d'une autre tâche violacée qui recouvrait à la fois un bout de sa paume et le dessus de sa main. Ce n'était pas grave. Il devait bien y avoir une paire de gants dans son armoire.