Peter bondit littéralement du fauteuil car il entend quelque chose d'inhabituelle dans la voix de son neveu. Et ça ne présage rien de bon.
« Derek, » il appelle en entrant dans le hall et puis son souffle se bloque dans sa poitrine quand il aperçoit la scène en face de lui. « Mon dieu ! » Il souffle, pris d'effroi avant de se ressaisir et de s'avancer vers Derek pour lui prêter main forte.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » Il demande en croisant le regard paniqué de Derek. Peter se place de l'autre côté du garçon inconscient pour aider son neveu à le soutenir.
« C'est son père, » répond Derek, en resserrant son bras autour de la taille d'Isaac qui vient tout juste de s'évanouir. Il se sent submergé par un flot d'émotions contradictoire, l'urgence étant la plus présente. Il ne sait pas quoi faire. Heureusement, son oncle est présent et il semble faire preuve de plus de sang froid :
« Le fauteuil, » lui dit Peter en s'avançant déjà vers le salon. Ils traînent l'adolescent jusque dans le fauteuil, où il le dépose délicatement.
« Mais qui lui a fait ça ? C'est qui ? » Demande Chris, et Peter le regarde en répondant simplement, « Isaac. »
Chris comprend tout de suite. Il est évident que Peter lui a déjà parlé du copain de son neveu. Son mari était si content pour Derek, et il voulait partager sa joie de le savoir enfin amoureux. Un bonheur qui s'est bien vite transformé en inquiétude.
Après sa rencontre avec le garçon, Peter était rentré chez eux avec un sentiment de malaise. Peter avait confié à Chris que Derek lui cachait quelque chose. Il avait aussi expliqué à son époux combien le compagnon de son neveu était distant et froid ce qui ne cadrait pas du tout avec ce que son neveu lui avait confié.
Deaton s'approche pour prendre le poignet du garçon, et faire une estimation rapide de ses pulsations. « Son cœur bat trop vite, » dit-il en relevant un regard inquiet sur Derek.
« Il faut l'emmener à l'hôpital, » dit immédiatement Peter à Derek, sous le regard choqué de Chris et Deaton.
Ça devait arriver, il le savait. Il aurait dû faire quelque chose. Une colère sourde s'empare de Derek, il a envie de réduire le père d'Isaac en bouillie. Et il le fera. Mais pour l'instant, il prend le menton d'Isaac entre ses doigts et il l'appelle : « Isaac… Isaac, réveille –toi ! »
Mais Isaac ne se réveille pas.
« Il va m'en vouloir, » Dit Derek en relâchant le menton. Il relève la tête vers son oncle, « Peter, tu peux m'aider à l'emmener jusqu'à l'hôpital. »
« On y va, » répond simplement son oncle.
OOO
Quand il se réveille, il sait immédiatement qu'il n'est pas chez lui.
Il reconnaît l'odeur caractéristique d'un centre hospitalier. Les draps sont rêches en dessous de lui. L'oreiller trop plat. Il est tout à coup douloureusement conscient du bip régulier qui sort d'un monitoring près de lui. Le bip s'accélère alors qu'il papillonne des yeux, et que la douleur s'éveille avec lui.
Il sent qu'on lui tient la main.
« Isaac ? Comment tu te sens ? » Demande Derek.
Isaac a beaucoup de mal à émerger de son sommeil qui semble le couver comme une chape de plomb.
« Qu'est ce que je fais ici ? » Il demande la voix grossie par le réveil, avant de tousser car sa gorge est horriblement sèche. Mauvaise idée. La contraction de ses muscles lui fait terriblement mal, et tant bien que mal il essaie de se récupérer pour ne plus tousser. Des larmes perlent au bord de ses yeux alors que la douleur le coupe littéralement en deux.
Derek se lève pour remplir un verre d'eau qu'il lui tend, « Prends ça. »
Isaac essaie de se redresser, mais la douleur dans ses côtes rend son déplacement presque impossible. D'autant plus que son épaule est immobilisée dans une écharpe et que son poignet est enfermé dans une attelle plâtrée.
Bon dieu, il s'est passé quoi ?
Derek se rapproche de lui, et il l'aide à se redresser contre les oreillers avant de lui donner le verre. Il s'assoit tout près de lui, sur le bord du lit.
Isaac boit doucement pour ne pas s'étrangler, et risquer de tousser à nouveau. Il a du mal à tenir le verre correctement à cause des bandages sur certains doigts, et Derek l'aide sans rien dire.
L'infirmière rentre à ce moment là, avertie que le patient est réveillé grâce au moniteur. Derek relève la tête et il reconnaît Mélissa qui fait le tour du lit pour inscrire les paramètres d'Isaac sur la feuille de son dossier avant de se retourner vers lui. « Alors Isaac, comment tu te sens ? » Elle demande tandis que Derek pose le verre sur la table de chevet.
« Ça va. » Répond Isaac sans la regarder.
« Tu as mal ? »
« Ça va. » Répond encore Isaac en plissant les yeux car il vient de faire un mouvement pour s'enfoncer contre les oreillers.
« Bien, » Commence l'infirmière avec un air sceptique, « Tu as déjà des antidouleurs dans la perf, mais si tu as encore mal, je peux te donner autre chose.»
Isaac se contente de hocher la tête en fermant les yeux.
« Merci, » dit Derek par politesse avant que Mélissa sorte en fermant la porte derrière elle.
Le silence est pesant. C'est seulement au bout d'un moment qu'Isaac demande, « Pourquoi je suis ici ? »
Derek retient un rire amer, qui s'échappe en soupir entre ses lèvres. « Tu ne le devines pas ? » Dit-il un peu trop sévèrement, il s'en rend compte car Isaac fléchit. « Ton père aurait pu te tuer ! » Continue pourtant Derek.
« Ne dis pas ça, » dit Isaac en secouant la tête, « ce n'est pas vrai. »
Derek se sent impuissant. Isaac ne veut pas ouvrir les yeux, il n'arrive pas à comprendre. Son père le bat. Dangereusement. Et depuis plusieurs années, d'après le médecin des urgences et Mélissa qui connaissaient déjà le visage d'Isaac quand Derek est arrivé avec lui, dans les bras, aux urgences.
« Il t'a cassé le poignet, et des côtes. Il t'a déboîté l'épaule, et tu étais déshydraté d'après le médecin. Et je ne parle même pas du reste, comme l'état de tes mains.» Enumère Derek.
Isaac semble s'enfoncer un peu plus dans le lit, comme écraser par le poids de la réalité. Il secoue toujours la tête comme si ça pouvait l'aider à nier la vérité.
« Il ne voulait pas, » dit Isaac la voix transformée par l'émotion. Il ne veut pas pleurer.
Il ne veut pas croire Derek. Malgré tout ce qu'il se passe, Isaac aime son père. C'est son père, bon sang ! Il est tout ce qu'il lui reste. Et il l'aime tellement que son amour le consume chaque jour, car il voudrait comprendre ce qu'il a fait pour ne pas être aimé en retour par la seule personne qui devrait pourtant le choyer sans condition.
N'est-il pas un bon fils ?
N'est-il pas assez sportif, ou intelligent ?
Il fait tout pour combler son père, pour qu'il soit fier de lui. Mais il ne lui génère que de la déception.
Tout comme à Derek.
Il voudrait être meilleur, mais il ne sait pas comment.
« Mais enfin Isaac, tu entends ce que tu dis ? » Derek doit fermer les yeux et se concentrer pour ne pas s'emporter. Il se rappelle des observations du médecin plus inquiétantes les une que les autres.
« Je suis désolé. Je ne sais pas quoi faire. » Dit Isaac la tête baissée, les yeux rivés sur la couverture usée de l'hôpital.
Derek est complètement perdu, et impuissant face aux dilemmes de son compagnon. Il ne peut pas agir pour lui, ni prendre les décisions. D'ailleurs, si il le pouvait, il aurait déjà cassé la gueule de son père. Parfois, il a juste envie de prendre Isaac par les épaules pour le secouer. Parfois, il a juste envie de lui hurler dessus pour lui dire qu'il agit comme un imbécile. Mais c'est la colère qui fait ça. Car Isaac n'est pas stupide, il le sait. Isaac est simplement confus, dans un état d'hésitation. Son père l'a privé de libre arbitre. La liberté d'Isaac s'est érodée avec le temps. Il n'a plus de regard critique sur sa situation. Il est perpétuellement dans l'incertitude, réduit à la soumission, incapable de discuter ou de résister, et tout cela est devenu normal. L'emprise de son père est totale, et Isaac ne sait pas se révolter, il est devenu obéissant.
« Isaac, » commence doucement Derek, « tu vas pourtant devoir faire quelque chose car je ne vais pas le supporter plus longtemps. » Derek soupire en fermant les yeux, puis il les ouvre pour regarder Isaac et il dit, « J'ai peur pour toi, tu comprends ? » Il observe Isaac qui semble s'effondrer sur lui-même. « Je ne vais plus rester les bras croisés, et attendre le jour où on m'annoncera ta mort. Isaac… Viens vivre chez moi ?! »
La question est totalement inattendue, et Isaac relève immédiatement la tête, l'air confus, « Mais-mais…mais je ne peux pas. » Il regarde Derek, « Il ne me laissera jamais partir. »
« Isaac, » Derek s'arrête un instant, désolé de l'ultimatum qu'il va imposer, « soit tu portes plainte, soit tu viens chez moi. C'est non négociable. » Derek sent son estomac se nouer alors qu'Isaac baisse à nouveau la tête.
« Pourquoi tu me fais ça, » demande Isaac, la voix tremblante.
« C'est pour un mieux, je te le promets. » Lui assure Derek, en posant un baiser sur le sommet de sa tête, avant de poser une main réconfortante sur l'arrière de son cou.
OOO
Derek est toujours là quand l'assistante sociale entre dans la chambre.
Isaac est fatigué et confus. Il voudrait juste qu'on le laisse tranquille.
« Bonjour Camden…enfin, je devrais dire Isaac, » dit l'assistante sociale en s'avançant vers le lit.
Il n'est plus un garçon de la rue, mais Isaac Lahey, et il vit avec son père.
« Bonjour, » répond Isaac en pinçant les lèvres car elle connait la vérité.
Ensuite, la femme tend sa main vers Derek pour la serrer, et elle se présente : « Bonjour. Je suis Evelyn Mercer, l'assistante sociale de l'hôpital. »
Elle explique ensuite à Derek qu'elle s'est souvent occupée du dossier d'Isaac alias Camden, qui déclinait tout le temps son aide. Elle trouvait qu'il y avait beaucoup de zone d'ombre dans l'histoire de son protéger, et elle comprend mieux maintenant. Cette fois, Isaac est arrivé inconscient à l'hôpital, et il n'a pas su mentir. Quand Derek l'a enregistré à l'admission, c'est sa véritable identité qu'il a donné.
Isaac ressemble à un gamin prit la main dans le sac. Ça pourrait presque être drôle si la situation n'était pas si grave.
« Isaac, je sais que ce n'est pas facile, mais j'aimerai vraiment avoir cette conversation avec toi. » dit-elle, debout au pied du lit.
« Il n'y a rien à dire, » se renfrogne Isaac.
Derek le regarde en hésitant quelque seconde avant d'intervenir, « Isaac, tu- » mais son amant le coupe, « je n'ai rien à dire ! »
Le corps d'Isaac se tend dans le lit.
« C'est l'odeur de charogne qui m'a rappelé que t'étais là dedans, » aboie son père en ouvrant le congélateur. « Sors ! » Exige son père. « Maintenant ! »
Isaac réalise que tout son corps tremble.
Evelyn, très diplomate, décide d'orienter la conversation différemment, « Si tu n'as rien à dire, tu peux au moins m'écouter, d'accord?! Maintenant que je connais la vérité, je peux te dire que ça n'ira pas en s'améliorant. Les victimes de violence domestique….. »
Isaac n'entend plus ce que raconte l'assistante sociale. Il est perdu dans ses souvenirs.
Ils sont dans un café sordide. Son père est ivre, accoudé au bar avec des piliers de comptoirs. Il est le seul enfant. Il a cinq ans. Son repas est un paquet de chips, qu'il mange un par un, assis tout seul à une table où un courant d'air glacé ne l'épargne pas. Il a froid mais il ne dit rien. Il n'oserait pas. Surtout pas devant les amis de son père.
Il ne sait pas quel âge il a. Il sait juste qu'il est trop petit pour atteindre l'interrupteur du sous sol. Mais ça n'empêche pas son père de l'envoyer en bas, dans le noir, pour lui faire remonter ses bières. Il a très peur du noir, et ça fait rire son père. A chaque fois qu'il descend, Isaac s'imagine qu'il va disparaître aspirer par les ténèbres.
Isaac aime quand son père écoute de la musique, car il faut se taire. Et si personne ne parle, personne ne crie.
Son père ne le réveille pas le matin pour aller à l'école. Comme Isaac ne sait pas encore lire l'heure, il se débrouille. Un jour, il se lève en pensant que c'est l'heure. Les yeux lourds, il se prépare tout seul, comme un grand, il prend son cartable et il sort dans le vent frais de décembre. Il fait encore noir dehors, mais ça arrive certains matin d'hiver. Sauf que, cette fois là, c'est le milieu de la nuit. Il attend 2 heures, assis sur son cartable, devant la grille de l'école. A 6h, quand la femme de ménage arrive, elle découvre l'enfant frigorifié et épuisé.
Un peu à la fois, Isaac ne voit plus ses amis. Son père lui dit qu'ils sont tous stupides.
Une fois, après des heures à jouer seul dans l'arrière cours du café, il devient le centre d'attention des buveurs qui décident de le faire boire. Ils lancent des paris en riant, pour deviner comment va réagir l'enfant. Isaac boit son premier verre de bière ce jour-là. Il le vomit presque immédiatement après que son père l'ait forcé à boire les 25cl. Il n'a jamais plus bu de bière après ça.
Isaac dort parfois avec son père. Mais il n'aime plus son odeur, elle lui donne la nausée.
Un jour, son père lui a donné un chat. Peut-être pour se faire pardonner de lui avoir brisé la jambe dans la portière de la voiture. Malheureusement, quelques mois plus tard, une facture d'hôpital arrivait laissant son père fou de colère. Isaac avait vu son père attrapé la bête par la peau du cou, pour ensuite la jeter sans ménagement sur un mur crépis du salon. Isaac ne se souvient plus de rien ensuite, sauf qu'une tâche horrible ornait le mur, juste au-dessus du canapé, et longtemps après.
La première fois que son père le frappe, c'est avec un coup de poing au visage, en plein dans le nez. Isaac est complètement sonné, appuyé contre un mur de la cuisine, le cul par terre. Son nez pisse le sang et il ne cesse de se demander ce qu'il a fait, avec un horrible sentiment de malaise dans le creux du ventre car il entend son père pleurer. Plus tard ce jour là, il va déposer sa voiture préférée sur l'oreiller de son père. Il lui donne dans l'espoir de se faire pardonner.
Isaac secoue légèrement la tête pour oublier, pour ne plus penser.
Je suis tellement, tellement désolé.
Mais l'assistante sociale parle toujours, et sa voix lui martèle presque le crâne alors qu'il reprend ses esprits.
« …et les victimes se sentent souvent- » Evelyn n'a pas le loisir de finir sa phrase car Isaac explose tout à coup : « FERMEZ LA ! »
Le silence s'abat comme un sceau d'eau glacée. Evelyn et Derek se figent en écarquillant les yeux de stupéfaction.
Isaac inspire et expire rapidement, les traits de son visage comme gravé dans du marbre. Il peut sentir le regard de Derek sur lui, et c'est insupportable. Il a l'impression qu'il va craquer. Il ne veut pas encore pleurer, pas devant eux.
Il n'est pas une victime.
Merde !
Derek est totalement retourné quand il croise le regard de son amant : tristesse, peur, colère, peine, confusion,…
Il comprend que les paroles d'Evelyn doivent le chambouler. Alors il veut se rapprocher d'Isaac pour le réconforter, mais Isaac doit le comprendre car il saisit le premier objet à sa portée pour le jeter dans sa direction et l'empêcher de faire un mouvement. Derek se décale à temps pour éviter un verre qui va se fracasser contre un mur de la chambre, pour ensuite exploser en mille morceaux. Derek le dévisage incrédule.
« Sortez d'ici ! » Crie Isaac, « Foutez moi la paix ! »
Son amplitude respiratoire prend de plus en plus de vitesse, et le moniteur commence doucement à sonner.
Evelyn pose une main sur l'avant bras de Derek, « venez, » dit-elle en se retournant vers la porte de la chambre où une infirmière se précipite pour accourir près d'Isaac.
OOO
A suivre...
