― Tu as l'air distraite Emma, tout va bien ?

Emma leva le nez de son café qu'elle devait contempler depuis un bon quart d'heure et sourit – distraitement – à sa collègue Elsa qui la considérait avec sollicitude.

― Ca va ! Je suis juste… préoccupée.

Elsa désigna d'un signe de tête Kilian qui, tous charmes déployés, était en train de discuter avec une poignée d'élèves à la porte de la salle des profs.

― C'est le Pirate des Caraïbes qui te préoccupe ?

Le qualificatif arracha un gloussement de rire à Emma, qui fit non de la tête.

― Il est chou dans le genre qui drague tout ce qui bouge, admit-elle, mais il n'a pas assez de… mordant pour moi, j'en ai peur.

Elsa rejeta en arrière la mèche blonde qui lui tombait sur le visage et considéra Emma avec intérêt.

― Tiens donc, Anna avait raison…

― Anna ? s'étonna Emma.

― Ma sœur – elle travaille à l'intendance.

Elsa baissa la voix et se rapprocha d'Emma de sorte que personne d'autre ne puisse profiter de leur conversation.

― Elle m'a juré que tu avais un faible pour la directrice. D'après elle, tu la contemples exactement comme toutes ces gamines qui l'adorent et à qui elle peut faire faire tout ce qu'elle veut d'un seul regard ! Je n'y croyais pas, mais…

― N'importe quoi ! s'insurgea Emma paniquée en priant pour ne pas piquer un fard. Je n'ai pas de faible pour la directrice voyons, c'est ma patronne !

Elsa regarda Emma s'agiter avec amusement.

― Ton secret ne craint rien avec moi, dit-elle avec une solennité parodique. De toute façon ce n'est pas demain la veille que la directrice laissera qui que ce soit l'approcher. Tu ne veux pas que je te branche avec un parent d'élève plutôt ? Ils sont tous riches, et certains sont divorcés !

Emma s'efforça de participer à la conversation histoire de donner le change, mais les bavardages d'Elsa ne l'empêchaient pas de continuer à réfléchir à ce qui la préoccupait. Voilà qu'en prime venait s'y ajouter un nouveau facteur : malgré les précautions qu'elle croyait avoir prises, elle avait laissé paraître sur le campus son intérêt pour la directrice, assez en tout cas pour qu'une personne avisée s'en rende compte. Regina serait certainement furieuse si elle l'apprenait…

Emma sentit son sang se figer dans ses veines. La directrice savait toujours tout ! Si quelqu'un à l'administration avait remarqué la manière dont Emma la regardait, alors cela avait déjà dû lui arriver aux oreilles. Comment allait-elle réagir ? Alors même qu'Emma se demandait comment en infléchir la dynamique, les jours de leur bizarre relation étaient-ils comptés ?

Emma se sentit soudain penaude et terriblement égoïste. Depuis des semaines, elle n'avait pensé qu'à elle-même du lundi au samedi, secrètement fière des égratignures, bleus et meurtrissures diverses rapportées de ses aventures dominicales aux mains de Regina, et si préoccupée par cette relation dont elle ne pensait qu'à obtenir davantage qu'elle ne s'était même pas souciée de mieux dissimuler son intérêt pour la directrice. Pourtant, si Emma était libre de partir à tout moment et que rien ne la retenait vraiment ici, ce lycée représentait toute la vie de Regina. Si elle ruinait son image de sérieux et de respectabilité, Emma risquait de couler sa carrière. Qu'avait-elle fait ?

Je n'ai pensé qu'à moi, se dit-elle, effrayée d'avoir tout gâché. Je voulais tellement la pousser à agir autrement que j'ai risqué de l'exposer. Quelle imbécile je fais ! Je l'aurai bien mérité si elle me renvoie et ne veut plus jamais me laisser l'approcher.

Suite à cette prise de conscience, Emma fit de son mieux pour éviter de croiser le regard de madame Mills sur le campus et attendit avec une inquiétude et une culpabilité croissantes qu'arrive le dimanche après-midi suivant. Elle n'en menait pas large lorsqu'elle se présenta à la porte du donjon ce jour-là. Naturellement, il fallait que Regina lui complique la tâche en étant plus magnifique que jamais dans une tenue inédite rouge et noire qui étreignait joliment ses formes menues.

Emma n'osait pas regarder Regina en face, et encore moins pénétrer dans le grenier, bien qu'envahie par la conviction que jamais de sa vie elle n'avait autant mérité une bonne correction.

Le sourire dominateur de Regina s'effaça, et elle la considéra d'un air perplexe.

― Eh bien, que vous arrive-t-il ? Votre petit chat est mort ?

― Pardon, murmura Emma en contemplant ses pieds. Je suis vraiment désolée, je ne voulais pas…

― Vous ne vouliez pas quoi ? Soyez plus explicite, ma chère ! Que s'est-il donc passé ?

― Je… Anna, votre intendante. Elle a raconté à sa sœur Elsa, ma collègue de maths, qu'elle avait remarqué mon intérêt pour vous. Je n'ai jamais voulu faire courir de rumeurs sur vous. Je comprendrai si vous ne voulez plus me voir…

Regina considéra un instant Emma avec stupéfaction, puis, accomplissant un geste inédit, quitta le seuil de son domaine et vint lui cueillir le menton entre deux doigts, l'obligeant ainsi à affronter son regard. A la surprise d'Emma, les yeux de Regina brillaient d'amusement.

― Voyons ma chère, dit Regina en caressant du pouce la fossette qu'Emma avait au menton, vous pensez vraiment être la première qu'on prétend amoureuse de moi ? Tous les ans cet opportuniste de Gold, le président du conseil d'administration, tient des paris dans l'éventualité où quelqu'un arriverait à ses fins avec moi. Cela fait partie de mon personnage sur le campus ! J'attire un certain nombre d'élèves ainsi que de membres du personnel, de parents et autres – l'essentiel pour préserver ma crédibilité est de ne sembler accorder mes faveurs à personne.

― Oh, soupira Emma en qui l'adrénaline commençait à refluer. Alors ça veut dire que nous pouvons continuer à nous voir ?

Elle avait les jambes qui flageolaient d'émotion, et chose étonnante, Regina la laissa pratiquement se pendre à son cou en guise de soutien.

― Vous êtes une enfant, conclut Regina en la soulevant de terre sans difficultés apparentes – toutes ces séances de torture avaient dû contribuer à lui forger des muscles d'acier. Si j'avais eu quelque chose à vous reprocher, je ne vous aurais pas laissée vous balader à travers mon campus à ruiner ma réputation, voyons ! Vous seriez partie depuis longtemps.

Et sur ces paroles définitives, elle franchit la porte du grenier, Emma toujours dans les bras.

Terriblement soulagée de n'avoir pas perdu Regina par son imprudence, Emma avait plus que jamais envie d'être punie. Tandis que sa maîtresse la déposait sur le vaste lit et entreprenait de la ligoter soigneusement avec une longue corde de manière à l'immobiliser tout en tâchant de ne pas lui couper la circulation, elle supplia :

― Faites-moi mal, votre majesté, je vous en prie ! Je le mérite !

Regina n'avait guère besoin de se faire prier pour tester une fois de plus les limites d'Emma, mais aujourd'hui celle-ci ne semblait en avoir aucune, en dépit des instruments métalliques redoutablement pointus que Regina avait choisis pour l'occasion. Les stylets n'entamaient pas tout à fait l'épiderme, mais dessinaient de longues arabesques rouges sur la peau blanche d'Emma, qui gémissait doucement et suppliait Regina d'y aller plus fort. Celle-ci, après avoir longuement marqué le corps d'Emma à sa convenance, se mit à défaire les nœuds qui immobilisaient sa prisonnière.

― Non ! protesta Emma. Griffez-moi encore !

En réponse, Regina la cingla du bout de la corde et acheva de la libérer. Elle la força à étendre les membres et la massa pour en dissiper l'engourdissement. Puis, chose qu'elle ne faisait jamais, elle la gratifia d'une claque retentissante sur les fesses. Elle avait déjà fessé Emma avec bien des accessoires auparavant, mais jamais encore elle ne l'avait frappée de sa main. Elle toisa sévèrement Emma interloquée.

― Crois-tu que j'éprouverais un quelconque plaisir à te couper en tranches, esclave ? interrogea-t-elle, les sourcils froncés. Tu as besoin de quelqu'un pour te sauver de toi-même aujourd'hui. Tu veux que je continue, mais tu n'as pas ressenti le moindre plaisir ! Que cherches-tu donc, à te mettre en danger ?

Elle avait raison. Après une semaine à se faire du souci, Emma avait soudain été submergée par sa tendance autodestructrice, cette partie d'elle-même qui lui chuchotait parfois qu'elle ne valait rien et ne comptait pour personne, cette partie qu'elle pouvait précisément mettre à l'épreuve en toute sécurité entre les mains de Regina, car celle-ci savait mieux qu'elle-même quand était venu le moment de s'arrêter. Toute la tension accumulée dans la semaine se relâcha soudain et Emma fondit en larmes.

― Eh bien, commenta Regina sans s'émouvoir, si vous faites ça sur le campus, je serai obligée de vous renvoyer.

Puis, s'asseyant aux côtés d'Emma, elle l'attira à elle et lui fit poser la tête sur ses genoux.

― Je ne sais pas au juste de quoi vous avez eu si peur, poursuivit-elle pensivement, mais profitez-en donc pour évacuer tout ça. Ici vous ne risquez rien.

Emma, noyée de larmes, se souviendrait tout de même ensuite que Regina avait cessé de la tutoyer et de l'appeler « esclave » comme elle le faisait toujours pendant leurs séances. Elles n'étaient pas encore sorties du donjon, mais paradoxalement, Emma sentit que Regina disait vrai : entre les mains de cette femme qui suivait du bout des doigts sur sa peau les arabesques douloureuses qu'elle y avait tracées, elle se sentait libre de se vider de ses peurs en toute sécurité.