Chapitre 7 : Espérer
Katie de rage jeta le téléphone sur le lit. « Merde, elle fait chier. Cela fait plus d'un mois que je n'ai plus de nouvelles. Putain, Ems, tu pourrais répondre à mes texto, juste avec mot ou un smiley. Enfin un signe quoi ! »
Elle parlait seule et tournait dans sa chambre comme un lion en cage. Ce Dimanche était une horreur. Elle avait trop picolé la veille. Levée tard et maintenant l'angoisse la tenaillait.
Syd passa la tête à la porte. « Qu'est-ce t'as encore ? Pourquoi tu gueules ? »
« Fais pas chier, c'est pas le moment. »
« Tu veux que je te dise ? Moi, je crois que les sœurs Fitch vous avez un grain. Vous n'êtes pas finies. »
« Casse-toi. Connard. »
« C'est ça. Je vais faire un tour. »
Katie entendit la porte claquer. « Un tour au pub. Va chier. »
Le portable se mit à sonner. « Merde, il est où ? Elle fouilla les draps défaits, trouva son string, perdue la nuit précédente, une chaussette de Syd. « Qu'est-ce que je fous avec un mec qui baise avec ses chaussettes et qui puent en plus. » La sonnerie devenait insistante « Putain, il est où ? » Elle souleva un coussin. « Comment il s'est fourré là ? » Fébrilement, elle appuya sur la touche, elle ne reconnaissait pas le numéro. « Yes ! »
Une voix grave et calme lui répondit. « Bonjour Katie. »
Son excitation retomba aussitôt. « Bonjour grand-père. » Il le ressentit. Il avait l'habitude de détecter les attitudes cachées.
« Je ne te dérange pas ? »
« Non, non. » Pourquoi appelait-il ? Il ne l'avait jamais fait auparavant. Elle aurait même pu compter sur les doigts de sa main, le nombre de fois où elle l'avait vu depuis sa naissance. Pourtant de ces rares moments, elle en avait gardé de bons souvenirs. Il vivait en Ecosse dans une maison isolée sur la lande, au bord d'une falaise, qui dominait la mer. C'était un homme qui paraissait froid mais même s'il l'impressionnait, elle s'était toujours sentie en sécurité près de lui.
« Tu espérais entendre la voix d'une autre personne, peut-être ? »
Comment avait-il deviné ? « Non, pourquoi ? » Elle soupira. « …. En fait j'ai cru que c'était Emily. Je viens de lui envoyer un message. »
« Tu n'as plus de nouvelles ? »
« Non, plus depuis plusieurs semaines. Je m'inquiète. »
« Je comprends. Je suis sur Londres. Cela te ferait plaisir de manger avec ton grand-père. »
Son oui fut spontané. « Bien sûr. » D'un coup, elle pensa qu'il lui était impossible de l'accueillir chez elle. C'était un bordel innommable, la vaisselle trainait dans l'évier depuis … quand déjà ? Le frigo était vide, d'ailleurs était-il toujours en état de marche et le ménage, …. quel ménage ?!
Il sentit le désarroi de Katie et il en sourit. Il aimait cette gamine et il aimait Emily.
« Mets ta plus belle tenue et viens me rejoindre. Je suis descendu au Dorchester. Nous mangerons sur place. »
Katie failli s'étouffer. « Le Dorchester à Hyde Park ? Mais grand-père le resto c'est … »
Il rit doucement. « Ducasse, oui. Je crois savoir que tu crées des vêtements, c'est l'occasion de me montrer une de tes œuvres. Je t'attends à 7h pm. »
Il raccrocha. Elle regarda l'heure, elle avait trois heures pour se préparer.
« Putain, je suis affreuse. » La glace de la chambre lui renvoyait ses cernes, sa peau marquée, ses lèvres gercées, ses cheveux gras et ternes. « Je ne vais jamais y arriver. » Elle plissa les yeux. « Depuis quand Katie Fitch rend les armes. »
Deux heures plus tard, ses cheveux lissés, brillaient. Sa bouche couleur carmin jetait des flammes. L'eyeliner qui soulignait ses yeux, rendaient son regard profond et langoureux. Elle avait choisi un ensemble sur lequel elle avait beaucoup travaillé et dont elle était fière. Le chemisier en soie était déstructuré. Retenu par un col roulé, le côté droit laissait juste une ouverture pour permettre l'apparition du bras, la manche recouvrant tout le reste. Le côté gauche partait en diagonale sur un sein, laissant libre la totalité de l'épaule, le tissu tombant au niveau du coude et mourant sur la main. Le dos était nu jusqu'au hanches. Les couleurs étaient vives en forme géométriques sur une partie et moirée de gris chiné sur l'autre. La jupe noire fendue très haut sur une cuisse venait en diagonale sur les mollets.
Quand Monsieur Sean Connolly, assis sur un tabouret du bar, un verre de single malt sec à la main, vit entrer sa petite fille dans le hall de l'hôtel, il remarqua aussitôt le regard de tous les hommes, mais aussi celui des femmes, converger vers elle, surtout quand elle retira le manteau qui recouvrait ses épaules et découvrit sa fine silhouette et la chute de ses reins. Il était fier.
Il se leva pour l'accueillir.
Katie vit s'avancer un homme grand, svelte, distingué qui la prit dans ses bras. Elle aimait sa barbe blanche, fine et bien taillé, ses cheveux ras en brosse et surtout ses yeux. Il était habillé d'un costume gris anthracite parfaitement ajusté, paré d'une cravate assortie au bleu de son regard. Son eau de toilette à la lavande était discrète et subtile. Elle oublia qu'il avait 76 ans. Peut-on tomber amoureuse de son grand-père ?
Le maître d'hôtel lui prit son manteau et recula la chaise pour qu'elle puisse s'asseoir. La table ronde était un peu à l'écart, dans un endroit discret. Elle n'avait jamais été aussi émerveillée. La nappe était d'une blancheur éclatante, la porcelaine de la vaisselle d'une grande finesse et les verres de Crystal sonnaient aux petits coups d'ongle qu'elle s'amusait à leurs donner.
Son grand-père la regardait, complice. « Alors comment trouves-tu les lieux, branchés, non ? L'Hôtel est plus art-déco, j'y ai mes habitudes et à mon âge, cela est important. »
« Tu veux dire que tu viens régulièrement ? »
« Moins maintenant. Mais j'aime son emplacement en bordure de Hyde Park et à une époque, plus jeune, j'y ai souvent séjourné. »
Katie était intriguée. « Mais ce doit être horriblement cher. »
« C'est vrai. Mais j'ai bien connu l'ancien propriétaire et disons que, j'ai une carte de fidélité. »
Katie fronça les sourcils.
Il rit. « J'y venais pour le travail. »
« Mais je croyais que tu étais militaire. »
« Oui j'ai travaillé pour l'état-major et disons dans la sécurité. Beaucoup de personnalités étrangères étaient logés ici. Je les accompagnais. »
Il lui prit la main. « Je suis heureux que tu es acceptée de diner avec moi. Tu es resplendissante. Ta robe est une vraie réussite. Tu es très belle Katie. »
Elle se sentit rougir.
Il fit un signe et immédiatement un serveur apporta deux coupes de champagne rosée.
Il leva son verre. « A ma petite fille ! »
Katie l'imita. « A mon grand-père ! » Et elle ajouta. « Merci pour cette soirée. J'en avais besoin. »
Katie ne savait pas quels plats choisir. Tous évoquaient des saveurs qu'elle soupçonnait féérique. Finalement elle se laissât tenter par du homard accompagné de petites quenelles de volaille en entrée puis elle succomba aux noix de Saint Jacques à la truffe noire.
Le serveur malgré la discrétion qu'il lui était imposé par son statut ne put s'empêcher de la regarder dans les yeux en lui exprimant son plaisir. « C'est un excellent choix, mademoiselle et si je peux me permettre, je vous conseille un vin blanc léger et fruité juste épicé, un Sancerre du Val de Loire. »
Katie lui sourit spontanément sans arrière-pensée. Il était conquis.
Elle reconnut des gouts d'agrumes mais aussi de pommes. Son grand-père acquiesça.
Pour sa part, il avait opté pour du chevreuil grand veneur avec un Nuit Saint Georges.
Katie se pencha vers lui. « Pourquoi n'y a-t-il pas les prix sur ma carte ? »
« Une femme invitée ne doit pas se soucier de ce genre de chose. Ce serait maladroit, tu ne trouves pas ? »
« Voilà une délicatesse qui n'étouffera jamais ce con de Syd. » Pensa Katie. Puis son regard se perdit, Emily était devant elle.
« Tu penses beaucoup à Emily, n'est-ce pas ? »
Katie sursauta. « Excuse-moi. » Elle haussa les épaules. « Oui, grand-père. »
« Veux-tu que nous en parlions ? » Ses yeux étaient devenus tendres. Katie se dégonfla comme si elle voulait enlever un poids qui pesait sur sa poitrine et l'empêchait de respirer.
« Je ne sais pas quoi faire. Elle ne donne plus de nouvelles depuis plusieurs semaines et quand elle en donnait ce n'était que quelques mots. Elle était tellement mal quand elle est partie. Après l'enterrement, elle passait toutes ses journées et ses nuits avec des sdf. J'ai peur grand-père. Son compte est à zéro, j'ai vérifié. Le caissier de la banque a été très gentil, il a compris que je m'inquiétais. En plus sa Carte Bleue n'est plus active. »
« Tu en as parlé à tes parents ? »
« Non. De toute façon, ils sont à Bristol. Et puis, ils ont assez de soucis comme ça. Je leur fais croire qu'Ems va bien et me contacte régulièrement. » Elle marqua une pause.
« Les relations entre ta mère et Emily ne se sont pas arrangées ? » La voix de Sean pouvait être d'une grande douceur.
Katie détourna son regard. « Personne dans la famille n'a vraiment admis qu'Ems soit gay. A part toi, certainement. Ems n'a pas pardonné à maman son attitude vis-à-vis d'elle et surtout de Naomi. Elle a essayé de les séparer, … » Katie soupira. « … comme moi d'ailleurs. » Elle s'agaça. « Tu connais maman, elle peut être si rigide. »
C'est le regard de Sean qui se perdit, cette fois-ci. « Oui, la rigidité est une marque de famille et les problèmes enfants-parents aussi. »
Katie hésita puis elle dit d'un coup. « Pourquoi Maman t'en veut-elle ? Elle ne parle jamais de toi. Que s'est-il passé ? »
Son grand-père apparut plus vieux à Katie. Il pinça ses lèvres. « Absent. J'étais absent. Toujours en mission. Je n'ai jamais été là. Elles étaient seules, ta grand-mère et elle. Je ne l'ai jamais réconfortée quand elle était malade, jamais assisté à une fête d'école, jamais aidé pour faire ses devoirs. Je suis un étranger pour ma propre fille. Mais surtout Katie, quand sa mère est morte, je n'ai pas pu rentrer tout de suite pour les obsèques. Elle était seule. A 17 ans, elle était seule pour enterrer sa mère. »
« Pourquoi ? Où étais-tu ? Militaire d'accord mais enfin comment se fait-il que tu ne puisses pas rentrer pour la mort de ta femme. »
Il eut un rictus. « C'était compliqué. ». Sean fixait son couteau. Il le dit dans un souffle. « Je n'ai pas été un père. » et poursuivi dans un murmure, « ni un mari. »
Katie était gênée, elle voyait la tristesse sur le visage de son grand-père, une douleur qui existait depuis longtemps dans son cœur.
« Grand-père, je sais que tu nous as aidé quand on a perdu la maison. Tu as été avec nous. »
Sa voix trahissait sa tristesse. « Ta mère n'a jamais rien voulu accepter de moi. Cette fois-là, elle a cédé pour vous mais ce fut la seule fois. »
Il regarda Katie. « Je ne rattraperai jamais tout cela. Mais si tu veux, on part en France chercher Emily. Moi aussi je suis anxieux. … Et j'aimerai, pour une fois, être utile. »
Le visage de Katie s'éclaira. « Tu ferais cela ? »
« Je vous aime toute les deux. Et Emily a besoin de toi. »
Katie se leva, fit le tour de la table, se précipita sur son grand-père et l'embrassa. Certains clients en furent choqués, dégoutés de voir un vieux barbon avec une si jeune fille. D'autres, furent amusés de voir cette jeune fille si heureuse. Le serveur la trouva définitivement délicieuse.
« Tu peux te libérer facilement ? Il y a ton travail. »
« Je vais m'arranger. On peut partir quand ? »
« Quand tu le voudras. Mes valises sont déjà prêtes et rien ne me retient. »
Katie était euphorique. « Ok ! Demain je règle mes affaires et on part dans la foulée. »
Sean sourit, elle avait l'énergie des Connolly.
« Si tu veux, il y a une chambre pour toi, ici, ce soir. »
Kate le remercia des yeux.
« Et quelle est la première étape ma petite-fille ? »
« Calais ! »
