Bonjour à tous,
Comme d'habitude, disclaimers aux deux dieux vivants sur terre, gloire à mes bêtas, et remerciements à mes lecteurs (et pas à mes revieweurs, je n'ai pas eu de review sur le chap précédent, donc je boude ;p)
Bonne lecture :)
Chapitre 7
- Nous sommes arrivés, John ! déclama soudain son ami. Une heure et cinquante-trois minutes. Tu n'avais pas menti. J'espère qu'Anderson n'a pas totalement bousillé la scène du crime !
Avant même que John n'ait eu le temps de répliquer, il avait déjà extirpé sa silhouette longiligne de la voiture, laissant son ami derrière lui. Comme c'était toujours ainsi en cas de scène de crime, le médecin ne s'en formalisa, et prit le temps de remercier leur chauffeur (qui n'en avait strictement rien à faire. Il était payé pour obéir à Mycroft Holmes et ne se formalisait plus de rien, mais John avait à cœur la plus élémentaire politesse) avant de suivre son ami. Lequel s'avançait déjà à grands pas conquérants sur la scène entourée de bandelettes jaunes. Par mesure de prudence ou connaissance de cause, ceux qui se trouvaient sur son chemin s'écartaient prestement.
- Quel enfoiré, il adore ça, s'amusa John en le regardant, se parlant à lui-même.
- Eh bien, ce n'est pas trop tôt !
La voix puissante de Gregory Lestrade venait de résonner, alors que Sherlock s'approchait de l'inspecteur de Scotland Yard. John se hâta pour rejoindre son ami aux côtés du policier.
- Où est-ce que vous étiez encore fourrés ? s'exclama Lestrade. D'habitude, je dis meurtre, et vous accourrez cinq minutes après. Il vous a fallu des photos et deux putains d'heures pour arriver ici, vous faisiez quoi au juste ?
Il avait l'air réellement perplexe, malgré son air bourru. John jeta un regard à Sherlock, un peu inquiet de la suite des évènements. Il allait de soi qu'il n'aurait pas balancé à Lestrade et la moitié de son équipe que Sherlock avait un cancer, si ce n'était pas ce que désirait le détective. Or il était à peu près sûr que son ami ne souhaitait rien révéler. Cependant, il ne fallait pas négliger le fait que son ami était encore sous l'effet des substances injectées dans son corps pour les examens, et que cela pouvait affecter sa réflexion d'une manière ou d'une autre. En outre, la prudence voulait que Gregory Lestrade soit mis au courant de la maladie de Sherlock, dans la mesure où celle-ci toucherait directement les méthodes, la qualité de travail de ce dernier, ainsi que ses disponibilités.
Alors John fixait les prunelles claires de Sherlock, en attente d'une réponse sur la marche à suivre, qui informer et quand le faire. Comme souvent, les simples battements de cils de l'un et l'autre les renseignaient et ils pouvaient tenir des conversations complètes ainsi, écrivant leur futur sans un mot.
Le regard, cependant, n'avait pas échappé à l'inspecteur, qui, de perplexe, devint soupçonneux.
- Sérieusement… Vous étiez où tous les deux ?
Et cette fois, son sous-entendu n'échappa à personne et John entendit même une jeune recrue s'esclaffer doucement dans leur dos.
- Définitivement pas à un endroit où vous auriez voulu être, inspecteur, s'amusa Sherlock. Ce qui, de toute manière, ne vous regarde absolument pas. Et n'a aucune importance pour l'enquête, puisque j'ai déjà commencé à réfléchir à partir des photos envoyées sur le téléphone de John.
- Ah oui, ça aussi. Pourquoi John est devenu votre putain de secrétaire ?
- Pour les mêmes raisons que précédemment suscitées, rétorqua Sherlock. Les mêmes qui ne vous regardent pas. Le corps maintenant ?
Et sans attendre la réponse de Lestrade, Sherlock le contourna et s'avança à grands pas vers le cœur de la scène. Le mort n'avait pas encore été déplacé, parce que le détective consultant en avait fait la demande explicite et impérieuse. Pour des raisons de pudeur cependant, un drap le recouvrait. La pudeur ne faisait cependant pas partie des sentiments compréhensibles par Sherlock, qui arracha le linge dans un grand mouvement étonnamment gracieux, et commença immédiatement à vérifier ses suppositions.
Il sautillait d'un point à un autre, d'une trace de sang à un bibelot cassé, en passant par la fenêtre qui donnait sur la rue, et dont les rideaux étaient fermés.
Le meurtre avait eu lieu dans un immeuble tranquille d'un quartier calme de Londres. La victime, une femme d'une quarantaine d'années, gisait dans son sang au centre de la pièce principale de son appartement, au rez-de-chaussée. Les voisins n'avaient rien entendu, mais s'étaient fait légion pour apporter leur témoignage sur la victime telle qu'elle était avant sa mort. Il ne se passait rien, d'habitude, et avec cette curiosité morbide qu'ont parfois les humains, tous avaient soudainement éprouvé le besoin de voir les rumeurs de leurs propres yeux, défilant les uns après les autres auprès des policiers pour leur expliquer ce qu'ils pensaient de la femme sans histoire. Ils espéraient désormais que l'histoire aurait un impact suffisant pour mériter un entrefilet dans le journal du lendemain matin, afin de pouvoir se rengorger de fierté « c'est à côté de chez moi que cela s'est produit ! ». Si on pouvait en outre les informer que la comptable du rez-de-chaussée désormais morte était en réalité affiliée à la mafia, la CIA, ou un réseau de prostitution, ils ne s'en rengorgeraient que davantage. L'humanité était ainsi faite et comptait parmi ses représentants un certain nombre de vautours avides de scandales pour les sortir du paisible ennui de leur vie. Comme Lestrade l'expliqua à John, cet immeuble semblait contenir un nombre exponentiel de personnes de cette trempe.
L'inspecteur et le médecin discutaient tranquillement dans un coin de l'appartement, tandis que Sherlock papillonnait d'une zone à l'autre, posant de temps à autre des questions à John sur des points médicaux, ou à Lestrade sur des détails des rapports scientifiques ou bien les relevés effectués jusque-là. Malgré le fait qu'il avait l'air totalement à l'aise et dans son élément, John n'était pourtant pas capable de détacher son regard du détective, et peinait à suivre la conversation, tant ses coups d'œil à Sherlock étaient fréquents.
Il cherchait dans les moindres détails des signes de fatigue, d'énervement, ou simplement des bizarreries.
- Ça va ? finit par lui demander Lestrade. Sherlock a un problème ?
John se fit violence pour recentrer son attention sur son ami, détachant ses pupilles du dos du détective.
- Quoi ? Non, non, tout va bien, pourquoi tu dis ça ?
- Peut-être parce que tu le dévores des yeux depuis tout à l'heure comme une mère poule, comme si tu avais peur qu'il disparaisse si tu le perdais de vue un instant. Et parce que lui-même agit bizarrement. Ça fait deux fois qu'il te pose une question, presque la même, sur la vitesse de coagulation du sang. Information qu'en plus, il connaît parfaitement. Alors je te le demande, Sherlock a-t-il un problème ?
Oui, il est en train de planer à cause de médocs dans son sang, songea John.
Il se força à sourire à son ami de l'air le plus convaincant de sa panoplie.
- Tout va très bien, Greg. Enfin, le très bien de Sherlock. Tu le connais. Il dit que tout va bien en négligeant les signaux envoyés par son corps. C'est l'hiver, un terrain propice aux maladies, je m'inquiète et le surveille, voilà tout.
Lestrade avait l'air carrément suspicieux mais le sourire feint de John ne vacilla pas. Cela aussi, le mensonge et les « tout va bien », il leur faudrait s'y habituer.
- Donc tu ne le dévorais pas du tout des yeux depuis une heure ? ricana l'inspecteur.
John piqua un fard. Fort heureusement, Sherlock arriva à point nommé pour lui sauver la mise, se postant à leurs côtés avec un soupir tragique.
- Alors Sherlock ? Des indices, une idée ? interrogea l'agent de police.
- Pire, répondit le détective avec un nouveau soupir, comme un homme à l'agonie. Une réponse.
- Déjà ?
- Ennuyeux, répliqua Sherlock.
Et il n'ajouta rien. Au grand énervement des deux autres. Il n'y avait rien de pire que Sherlock et son air supérieur de celui-qui-sait mais ne veut rien dire, caché sous un masque d'indifférence et d'ennui.
- Bon, et alors, mon crime ? s'impatienta Lestrade, qui avait décidément de moins en moins de patience lorsqu'on en venait à Sherlock.
- Ce n'est pas votre crime, Lestrade. Vous ne l'avez pas commis.
Seule l'intervention de John empêcha Greg de sauter à la gorge de Sherlock.
- Et donc, Sherlock ? La solution ?
- Bon. Au début, ça ressemblait à un suicide n'est-ce pas ?
- Tout à fait. La baignoire pleine d'eau, la lame de rasoir, les poignets sectionnés, la porte close.
- Et puis ensuite les éléments nouveaux vous ont amenés à penser que c'était un meurtre en chambre close déguisé en suicide.
- Oui, répondit Lestrade. À cause de la lettre trouvée dans son…
- Mais ce n'est pas ça, l'interrompit Sherlock.
- Pardon ? C'est quoi alors ? On vous a appelés à cause de la chambre close ! Tu adores les meurtres en chambre close Sherlock !
- Sauf que c'est pas un meurtre.
- Pardon ?
- C'est un suicide. Un suicide déguisé en potentiel meurtre en chambre close pour ne pas laisser comprendre que c'est un suicide.
Lestrade poussa un profond soupir de lassitude, se massa brièvement les tempes en fermant les yeux.
- Ok. Vas-y, explique-moi ça lentement maintenant.
Alors Sherlock expliqua. Le détournement de fonds de la société de la malheureuse femme, qui, en tant de comptable, s'en était rendu compte. Les responsables du forfait, qui l'avaient d'abord menacé pour qu'elle se taise, puis lui avaient proposé de participer. C'était de l'argent. Beaucoup d'argent. Elle avait hésité, dit oui, puis non. Puis de nouveau oui. Et au final, acculée et désespérée, avait souhaité mettre fin à ses jours. Mais elle ne voulait pas plonger seule. Elle aurait voulu entraîner avec elles les escroqueurs maîtres chanteurs qui l'avaient conduite dans cette situation. D'où cette idée stupidement brillante de se suicider tout en laissant croire à un meurtre.
Ce que Sherlock n'expliquait pas, c'était la profonde ineptie dont elle avait fait preuve en rassemblant les éléments qui devaient faire comprendre que ce n'était pas un suicide. L'idée, en soi, était simple : se suicider de manière claire et précise, pour que ça soit ce que pensent les policiers en charge de l'enquête. Mais également placer des indices pour laisser deviner un meurtre, qui devaient emmener les flics sur la piste de ses maîtres chanteurs. Qui, de fait, auraient plongé pour escroquerie, abus de biens sociaux, détournement de fond ET meurtre. Du fond de sa tombe, elle aurait été vengée. Mais les indices laissés pour faire penser à un meurtre étaient « hésitants, ineptes et balbutiants », des propres termes de Sherlock.
Au terme de l'explication, Lestrade s'était assis et se massait toujours les tempes d'un air fatigué.
- Et tu as compris tout ça en trois heures ? En te baladant dans son appartement, son téléphone et son ordinateur ?
L'air suffisant de Sherlock fut sa seule réponse.
- Et bien sûr, tu sais qui sont les gens qu'elle a voulu faire accuser ?
- Ceux de sa lettre, renifla le détective d'un air méprisant.
- Nous avons vérifié. Ces gens n'existent pas.
- De simples anagrammes. Il vous faut mon aide pour cela aussi, maintenant ? La police est tombée bien plus bas que je ne le pensais.
Sherlock ricanait, et Lestrade semblait partagé entre l'exaspération, la fatigue et la reconnaissance. Quant à John, d'habitude si prompt à reprendre Sherlock sur son comportement et ses manières inacceptables, il laissa couler les incartades et les moqueries de son ami car il comprenait que ce dernier en avait bien besoin. Au moins, sur le terrain de l'enquête, il maîtrisait la situation ce qui était absolument vital pour l'autiste Asperger qu'il était. Il ne pouvait rien contre le crabe qui rongeait très probablement ses poumons. Il était donc important qu'il conserve la sensation d'avoir des cartes en main, et le contrôle de sa propre vie.
Il leur fallut encore un peu de temps avant de pouvoir quitter la scène de crime, le temps que toutes les déductions de Sherlock soient réexpliquées, vérifiées et retranscrites à l'écrit pour en conserver une trace. Comme d'habitude, le nom de Sherlock ne serait pas mentionné. Depuis son retour, après la chute de Saint Barts, Sherlock avait pris goût à une certaine forme d'anonymat. Ses clients allaient et venaient toujours, et la police continuait à faire appel à ses brillants services, mais la plupart du temps, il préférait tenir la presse éloignée de sa personne. Il avait pris conscience que le personnage public qu'il était devenu avait probablement facilité le travail de Moriarty.
Lorsqu'enfin, ils en eurent finis, John et Sherlock quittèrent le lieu encore illuminé des phares bleus et rouges de la police dans le plus total désintéressement des gens présents, ce qui leur allait très bien à tous les deux.
- Je me suis senti profondément inutile, cette fois, nota John en haussant les épaules.
Sherlock sembla se récrier de l'intérieur sans vouloir l'exprimer à l'extérieur, ce qui provoqua une drôle de grimace sur son visage.
- Ne dis pas ça. Tu n'es jamais inutile, puisque tu existes.
John sourit en retour.
- Bon, Angelo ? Je meurs de faim. On n'a rien mangé à midi.
- Ah bon ?
Le médecin leva les yeux au ciel. Sherlock et son incroyable capacité à ne même pas se rendre compte du temps qui passait et des heures classiques de prise de repas l'étonneraient toujours. Qu'il n'en ressente pas la faim n'était cependant pas un fait étonnant, apprendre à dompter son corps était quelque chose de plutôt facile, quand on essayait bien. Lui-même l'avait déjà expérimenté durant ses années en Afghanistan. Pour autant, cela restait mauvais pour la santé et il se promit de faire attention aux quantités dans l'assiette de Sherlock ce soir.
Comme il était encore un peu trop tôt pour qu'ils puissent manger, car le service du soir des restaurants n'avait pas vraiment commencé, ils s'arrêtèrent en métro deux stations avant leur destination et parcoururent le reste de la distance à pied. Pour une fois que Sherlock appréciait de flâner, John en profita.
Ils arrivèrent chez Angelo pile à la bonne heure, et l'homme les accueillit avec sa bonne humeur joyeuse, comme toujours.
- Ce soir, deux particularités, annonça John au restaurateur en s'attablant.
- Une bougie ? interrogea-t-il.
John leva les yeux au ciel.
- Premièrement, Sherlock paye donc il faut nous facturer le repas. Deuxièmement, tu mets des maxi portions, surtout pour lui, il faut remplumer cet oiseau rachitique !
L'air pensif, Angelo suçotait le bout de son crayon qui lui servait à noter les commandes. Il n'avait jamais vu l'intérêt de se doter d'une machine sophistiquée qui avait la carte en mémoire, sur laquelle il suffisait de tapoter pour envoyer l'ordre en cuisine.
- Une bougie, donc, conclut-il, au grand dam des deux hommes attablés.
Et sans leur demander leur avis, il amena un lumignon et l'alluma, puis repartit sans réellement prendre leur commande. Il leur préparait ce que bon lui semblerait, connaissant leurs goûts. Ils n'étaient jamais déçus.
Ils rentrèrent à Baker Street des heures plus tard, bien trop tard pour que Mycroft se soit attardé à leur appartement si tant est qu'il y soit passé ce qui était le but recherché. Ils avaient passé une excellente soirée. Sherlock avait fait de nombreux efforts, et John l'en avait remercié en ne parlant pas du crabe qui vivait entre eux. Il n'y avait nul besoin d'expliciter tout cela pour qu'ils le sachent tous les deux.
John se sentait détendu, heureux et tranquillisé. Il ne savait pas d'où lui venait ce sentiment, mais il avait la sensation que tout irait bien. Que tout se passerait bien.
Et puis Sherlock chancela dans l'escalier devant lui, alors qu'il essayait de sortir ses clés pour ouvrir la porte de l'appartement, et le cœur de John se serra douloureusement, tandis qu'il repassait en mode médecin.
- Sherlock ! appela-t-il, un peu trop vite et un peu trop fort pour que seule l'inquiétude médicale ne transparaisse dans sa voix.
Il sauta rapidement les deux dernières marches pour attraper fermement son ami et le stabiliser sur ses deux pieds. Avec fureur, Sherlock se dégagea violemment.
- Je vais bien ! protesta-t-il.
John ne répliqua rien, mais le regarda trembler et chanceler, incapable de mettre la clé dans la serrure.
- Bien, hein ? interrogea-t-il au bout d'une longue minute, d'un ton narquois.
Grincheux, Sherlock lui balança ses clés. John les attrapa adroitement, et d'un même mouvement qui témoignait d'années d'expériences, il saisit Sherlock par le coude pour le stabiliser, fit tourner la clé dans la serrure et ouvrit la porte d'une seule main. Contre lui, son ami s'appuyait, ayant de toute évidence rendu les armes.
- Ça a été une longue journée Sherlock. Tu dois dormir.
Leur appartement était plongé dans la pénombre et John se pressa d'allumer pour chasser les fantômes. Ou le grand frère un peu tenace qui aurait parfaitement été capable de s'infiltrer dans l'appartement et les attendre dans le noir. Fort heureusement la douce lumière orangée du plafonnier ne laissa apparaître aucun psychopathe. Ou grand frère, ce qui pouvait parfois être douloureusement synonyme.
Contre l'épaule de John, Sherlock grogna. Puis se détacha de lui, et marcha jusqu'au canapé, où il se laissa tomber lourdement.
- Dans ton lit, Sherlock, crut bon de préciser John.
- Pas envie. Trop loin.
Le médecin comprenait parfaitement les mécanismes qui faisaient agir son ami. Son refus total de quitter l'appartement ce matin même était symptomatique de la difficulté qu'il éprouvait à faire face à sa future maladie. Puis il avait vaillamment affronté la clinique, les examens, barricadant son cœur et ses sentiments derrière sa coquille de cynisme invulnérable qui lui tenait lieu de seconde peau. Il lui avait encore fallu se confronter à un crime et au regard suspicieux de Lestrade, puis au repas chez Angelo pour éviter Mycroft avant d'enfin retrouver son foyer. Moralement, Sherlock était à bout et seul John avait le droit d'entrapercevoir ce bref instant de faiblesse. La sensation de bonheur d'avoir retrouvé son cocon coupait le souffle et les jambes au détective, qui s'était roulé en boule sur le canapé, tout habillé, chaussures, manteau et écharpe inclus.
- Je vais t'aider, murmura doucement le médecin.
Comme on s'occuperait d'un enfant, John obligea Sherlock à se redresser et à se déshabiller succinctement, avant de passer un bras sous ses aisselles et de le tirer vers le haut pour le remettre sur ses pieds. Cahin-caha, le duo parvint à la chambre de Sherlock.
- Tu n'es pas obligé de faire ça, John, grommela Sherlock.
- Cela ne sera ni la première, ni la dernière fois que je te mettrais au lit, répondit-il.
Sherlock le laissa ensuite disposer de lui comme bon lui semblait. John put alors le déshabiller complètement, lui laissa son boxer pour préserver une pudeur que Sherlock n'avait pas spécialement en sa présence. En bon médecin, John inspecta le corps de son ami, notamment les points à l'épaule faits il y avait de cela quelques semaines, et qui ne laissaient désormais qu'une cicatrice invisible.
Sur la main de Sherlock commençait à fleurir un bleu qui allait sans doute engendrer de nombreuses questions dans les jours à venir, et John grimaça en constatant ce fait. L'hématome était dû au cathéter posé sur sa main pour injecter les nombreux produits dus aux différents examens, et réaliser les deux prises de sang nécessaires à la récolte d'un échantillon suffisant. Même pour une aussi brève période, il était plus rapide de disposer d'un accès immédiat aux veines de son ami plutôt que piquer ses bras à de nombreuses reprises, ce qui n'aurait pas manqué de rappeler de douloureux souvenirs à tout le monde. Toujours était-il que l'hématome était là désormais, petite tâche sombre sans douleur, mais généralement symptomatique d'une présence médicale. En arrachant trop tôt la compresse qui empêchait l'écoulement résiduel de sang, Sherlock avait caché sa faiblesse aux yeux de Scotland Yard aujourd'hui, mais pour mieux la révéler demain.
Secouant la tête et ses idées noires, John passa un pyjama sur le corps de Sherlock, qui obéissait à toutes ses directives sans mot dire, l'air hébété.
- Bonne nuit Sherlock, conclut John en rabattant les couvertures sur son ami.
Les cils démesurément grands de son ami se fermèrent aussitôt, projetant des ombres irréelles sur le visage de Sherlock, grâce à la faible luminosité de la pièce, seulement projetée par la lampe de chevet. Un instant, John fut purement et simplement incapable de se détacher de ce spectacle qui suintait l'innocence, le calme avant la tempête, le bonheur d'une vie simple. Soudainement privé du cerveau génial en mode « control freak » de son propriétaire, le corps de Sherlock avait une nette tendance au relâchement dans son sommeil. Il laissait apparaître l'autiste, l'enfant brisé par un monde incompréhensible, l'adolescent au corps décharné et accro à certaines substances, l'adulte qui essaye de rentrer désespérément dans un moule de normalité sans y appartenir, et bien plus que cela encore.
La plupart des gens voyait en Sherlock une espèce de fou, complètement inconscient des conventions sociales acceptables, totalement décalé et en inadéquation avec le monde. C'était vrai, au demeurant. Mais Sherlock était ainsi parce qu'il ne comprenait pas les codes de la société, et les dédaignait pour cela. Le reste du monde était unanime pour dire que le détective était socialement inadapté, mais personne ne voyait à quel point il essayait. A quel point il réussissait, par bien des aspects.
Il avait un emploi. Certes, il l'avait créé lui-même et c'était autrement plus bizarre que d'être pompier, instituteur, trader ou biologiste, mais c'était un travail rémunéré (quand John demandait un paiement) pour lequel il devait des impôts (bien que personne d'autre que Mycroft et John n'ait conscience de ce fait, le premier parce qu'il s'arrangeait avec le fisc, le second parce qu'il payait au nom de Sherlock les sommes réclamées sans jamais poser de questions).
Il avait un logement pour lequel il payait un loyer. Même si ce loyer était dérisoire par rapport au prix du marché londonien, même s'il tirait dans les murs pour passer le temps, même s'il le partageait avec un autre homme qui s'occupait de le gérer.
Il avait un rythme de vie qui, hors enquête, ressemblait presque à celui de n'importe qui. En effet, bien qu'ayant une notion très particulière de ce qui était un repas équilibré, Sherlock mangeait un minimum de deux fois par jour, et prenait du thé à cinq heures de l'après-midi, comme tout anglais qui se respectait. Le fait qu'en réalité, il boive du thé à toutes heures du jour et de la nuit ne changeait pas la donne.
Il avait des hobbys et des passe-temps, même s'ils ne ressemblaient pas vraiment à ceux de Madame et Monsieur tout le monde.
Il regardait la télé et lisait les journaux, même si c'était dans le premier cas pour décortiquer millimètre par millimètre les présentateurs et les invités, et dans le second cas, pour lire les pages faits divers uniquement.
Le cœur douloureux, John songea à quel point Sherlock aurait pu être mort, depuis le temps, suicidé une bonne fois pour toute pour inadéquation avec ce monde, car ce qui allait de soi pour le reste de l'humanité avait nécessité un apprentissage de sa part. John avait eu peur que le bouleversement de la nouvelle de sa maladie ne le pousse directement au suicide, ou dans ses anciens travers. Il lui avait fallu surveiller son ami. Il lui faudrait le faire encore. Pour le médecin, la lutte allait être longue et harassante. Le crabe ne serait pas son seul ennemi. La fragilité de Sherlock serait également un féroce combattant contre lequel il devrait résister.
Avec un soupir résigné, John s'arracha à sa contemplation silencieuse et malsaine de son ami endormi, éteignit la lumière et quitta la pièce sans un bruit. Il prit bien garde de fermer la porte de la chambre avant de rejoindre la cuisine, se servir un verre de scotch et se laisser tomber sur son fauteuil. Ses doigts ne jouèrent pas très longtemps avec les touches de son téléphone avant que le bruit caractéristique de la tonalité puis de la sonnerie de l'appareil appelé se fassent entendre. Mycroft décrocha à la deuxième sonnerie, malgré l'heure tardive.
- Bonsoir Docteur Watson, le salua la voix froide et impersonnelle de l'homme d'Etat.
John connaissait cependant suffisamment bien Sherlock pour entendre les fêlures et l'anxiété latente. Même si les deux frères s'en récriaient, ils avaient beaucoup en commun.
- Bonsoir Mycroft.
Un instant, ils ne dirent rien, mais bizarrement la respiration de l'autre à l'autre bout du fil avait quelque chose de réconfortant.
- C'est avéré alors ? demanda finalement Mycroft.
- Les résultats ne sont pas encore parvenus, mais j'ai assisté aux tests. Je ne suis pas spécialiste, et seule la biopsie pourra nous donner les informations nécessaires pour mettre en place un traitement mais… Je crains que oui.
Il y eut un instant de silence.
- Il va être infernal, Mycroft. Il l'est déjà, à bien des égards. Mais là, ça va être… ça va être…
- Ce sera la maladie qui parlera, John, il ne faudra pas lui en vouloir.
- Ce sont déjà ses névroses qui parlent la plupart du temps quand il est odieux. Cela va être pire, mille fois pire. Je ne suis même pas sûr qu'il acceptera de se soigner. Il fait un pas en avant pour mieux faire demi-tour et retourner cent mètres en arrière.
- Nous allons insister… Je vous remercie d'être là, Docteur Watson.
- Je ne vais pas pouvoir faire grand-chose…
- Elliot m'a informé des règles absurdes que Sherlock avait exigées… Que je sois tenu à l'écart, comme le reste de la famille. Vous êtes le seul qu'il va tolérer. Cela va être horriblement dur pour vous… il va vous reprocher tout son malheur, être odieux et injuste, agressif et violent. J'ai déjà eu la chance de voir mon frère sur un lit d'hôpital, brisé par la maladie et la colère, et cela le rend très irritable. Ce n'est pas un spectacle que je souhaite à quiconque, et pour autant je vais devoir m'en remettre à vous pour le supporter, Docteur Watson. Si vous échouez, si vous baissez les bras, il en mourra. Vous le savez.
John le savait. L'entendre dire était une autre paire de manches, et il fut un instant incapable de répondre à Mycroft. Sa vue était légèrement brouillée, comme voilée, et il lui fallut un temps inouï pour se rendre compte qu'il pleurait.
- Je ne sais pas si je suis en mesure de le supporter, murmura John.
- Vous étiez médecin militaire, Docteur Watson. Il n'est rien de plus qu'une nouvelle guerre, son corps étant le nouveau champ de bataille.
Un long silence, de nouveau. John essayait vainement de calmer le désastre interne de son corps qui semblait agir seul. Il avala une gorgée de scotch pour se brûler la gorge et avoir l'impression de conserver un tant soit peu de contrôle sur sa vie.
- Et si je ne suis pas capable de surmonter ça ? De lui pardonner ce qu'il va dire, ce qu'il va faire… ?
- Docteur Watson… Sherlock ne pourra jamais vous blesser davantage que ce qu'il a fait à Saint Bart n'est-ce pas ?
Un flottement. Les souvenirs et les fantômes qui dansaient derrière les paupières de John, l'horreur, le déni, l'envie d'en finir. Les moyens envisagés pour y parvenir. Les quelques nuits passées sur le toit de l'hôpital, toujours plus près du bord et fasciné par le sol, essayant en vain de trouver une réponse à cet acte insensé que Sherlock avait commis.
- Non… répondit-il dans un souffle.
- Pourtant vous lui avez pardonné. Vous êtes capable de bien plus que vous ne le croyez lorsqu'on en arrive à mon frère, Docteur Watson.
Pour une fois, John n'eut pas l'envie de reprendre le ton pédant et les sous-entendus exaspérants de Mycroft.
- Mes excuses pour ça. Saint Bart, je veux dire. C'était également ma faute.
La voix du gouvernement britannique vacillait, hésitait, comme incertaine sur la ligne de conduite à tenir quand on faisait des excuses à quelqu'un. Cela n'en rendait sa sincérité que plus prégnante encore.
- Ça va, balaya John. Pardon pour la dernière fois. De vous avoir dit d'aller vous faire voir, je veux dire. Je, euh…
À sa grande surprise, Mycroft éclata de rire. John ne se souvenait pas de l'avoir un jour vu rire, et se demanda à quoi ressemblait l'homme d'État en cet instant.
- Je crains qu'il ne faille nous habituer à ce genre de débordement, Docteur Watson, et aux mots qui dépassent la pensée. Je ne vous en tiens nullement rigueur.
- Merci alors. Et bonsoir. Je vais aller me coucher.
- Un instant, John, le retint Mycroft.
Il était si inhabituel de l'entendre employer le prénom du médecin que John ouvrit de grands yeux.
- Sherlock a mis un tas de réductions invraisemblables sur les informations dont je pourrai disposer. Je ne vous demande pas de trahir mon frère, ni de devenir un espion à ma solde mais… simplement de me dire ce qu'il en est. S'il y a des choses importantes. Sherlock s'arracherait la langue plutôt que me parler.
John hésita.
- Eh bien, je ne serais pas directement tenu au secret médical n'est-ce pas ? Je suppose que cela pourrait m'échapper de temps à autre.
À l'autre bout du fil, il entendit distinctement Mycroft relâcher sa respiration, comme si ses bronches s'étaient soudainement désobstruées.
- Parfait. Et bien, bonne nuit, Docteur Watson.
- Bonne nuit Mycroft.
Un clic et la tonalité apprirent à John que la conversation avait été coupée. Il finit son verre d'alcool d'un trait et tituba vers son lit sur lequel il chuta. Il prit pour lui-même mille fois moins de précautions et de prévenance qu'il n'en avait eues pour Sherlock et sombra dans le sommeil peu après.
Prochain chapitre le Me 9 mars ! ;)
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