Chapitre 7

Les lieux où les déviants ont l'habitude de se regrouper sont nombreux : comme des meutes de loups, les androïdes se réunissent pour s'opposer avec férocité à un monde froid. Toujours en cavale, toujours dispersés, ils visitent des recoins oubliés de Detroit, découvrant des parcs abandonnés, occupant des bâtiments vidés. Comme des nomades des temps modernes, les déviants glissent dans l'ombre de la population, rongeant les consciences, osant se révéler dès qu'une source de lumière les éclairait.

S'ils étaient au début traqués grâce à leurs signaux, les déviants étaient désormais ignorés par les autorités : après plusieurs mois de chasse, CyberLife s'était rendu compte que les poursuites revenaient plus chères que les remboursements prévus par les assurances. Ce relâchement avait peut-être participé au détachement progressif chez Connor. L'androïde RK800 assurait pourtant toujours sa fonction contre les androïdes devenus dangereux pour l'homme, mais alors que le nombre de déviants augmente, les agressions restent rares, rendant Connor plus obsolète que prévu. Vous êtes donc surprise qu'il puisse prendre l'initiative de rencontrer des déviants avec des intentions pacifiques.

« Vous connaissez des endroits où se réunissent les déviants ?

— Les androïdes, même déviants, peuvent être tracés grâce à des signaux. Ils sont plus instables et ont la particularité d'être irréguliers dans leur position : un déviant va là où ses envies ou les nécessités le mènent, une vie qu'un androïde intact ne connaît pas puisqu'il obéit à un programme défini.

— Donc vous repérez les ondes plus dissipées pour localiser les déviants ?

— C'est à peu près ça. »

Vous restez songeuse un moment, réfléchissant déjà à la meilleure approche pour convaincre des déviants à vous écouter.

« Très bien. Connor, vous pouvez rester ici.

— Vous êtes sûre ?

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de m'accompagner. Vous êtes un modèle qui n'est pas spécialement sympathique aux déviants… »

Hank approuve votre jugement : les déviants pourraient se montrer hostiles dès votre arrivée en reconnaissant un RK800 de CyberLife. Connor semble déçu mais accepte votre choix. Il entre les coordonnés sur le GPS d'un lieu où plusieurs déviants étaient réunis et vous souhaite bonne chance quand vous montez dans le taxi.

Le véhicule roule vers des terrains plus verts qui étaient, par chance, encore nombreux grâce à la montée du lac Sainte-Claire, repoussant la ville qui avait cherché à s'étendre sans succès. Il ne reste de Belle Isle qu'un spectre verdâtre, rappelant une baleine figée dont le dos émerge à peine à la surface. Vous aimez ces espaces où la nature règne encore en maîtresse et qui vous rappellent votre ville natale. Un modeste coin de pays où les androïdes sont encore exceptionnels.

Cet endroit vous manque car sa tranquillité s'oppose à la folie de Detroit, mais pour vos études et le métier que vous pratiquez, il fallait quitter ce nid confortable.

Vous rêvassez encore pendant un long quart d'heure avant que le véhicule n'arrive à destination. En descendant, vous êtes surprise de voir une large demeure qui s'inspire des vieilles architectures victoriennes. Comme si le luxe de la façade ne suffisait pas, les murs de la maison sont entourés par un jardin où les arbres se dressent comme une armée, jetant leur ombre sur des plans de fleurs. Éloignée des quartiers, la maison ressemble à une retraite de vacances, offrant un espace tranquille. Immédiatement, vous vous dîtes que Connor s'est trompé dans les coordonnées.

Un portail en fer forgé vous empêche d'avancer plus loin : les serpents de métal se tortillent en arabesques poétiques et entre leurs corps rigides, un rosier mêle parfois ses branches, égayant la couleur noire avec des touches de rouge. La propriété est privée et gardée. Vous apercevez alors le nom de Carl Manfred inscrit sur la plaque près de la boîte aux lettres, mais vous vous souvenez que l'artiste très connu habitude avenue Lafayette.

En attendant, nulle trace de vie. Vous tendez vos mains vers le portail, observant les fenêtres. Tous les volets sont fermés et les lieux semblent déserts. Vous tentez de sonner mais l'écho de la sonnette résonne seul, n'annonçant aucun hôte.

« Il y a quelqu'un ? »

Personne ne répond à votre appel et vous persistez à vous demander si Connor ne s'est pas trompé. Le grillage est haut et dissuade les visiteurs de l'escalader. Quand bien même, vous n'avez aucune intention d'entrer par effraction.

Soudain, vous reculez. Dans les haies, sous les branches touffues, des silhouettes commencent à émerger. Trois ou quatre, puis cinq, puis sept, puis dix. Une quinzaine d'individus se tient dans les ombres rassurantes du jardin, mais la clarté de midi vous permet de distinguer ceux qui vous observent. Des peaux blanches, caramel, noires, bronze. Des cheveux rasés, courts ou longs, se dégradant en nuances variées. Les tailles sont diverses mais les corpulences sont longilignes, se distinguant seulement par le masculin ou le féminin. Cette petite foule pourrait sembler parfaitement humaine, un échantillon de rue pris au hasard, mais les LED aux tempes prouvent que ce sont des androïdes.

« S'il vous plaît, nous avons besoin de vous parler. »

Les salutations n'ont pas leur place dans cette situation et vous espérez qu'avec cette approche franche, les robots s'approcheront plus facilement. Certains visages se tournent les uns vers les autres, s'interrogeant silencieusement. Vous n'avez pas le moindre doute : leur prudence, leur nombre et l'absence de politesse prouvent que ce sont des déviants.

Quatre androïdes s'avancent alors. Deux hommes et deux femmes.

Le contraste qu'offrent les deux femmes est frappant : la première est très belle mais son visage est fermé, de plus, la fierté et la violence qui émanent d'elle en font une valkyrie prête à ouvrir les portes du Walhalla, alors que la seconde semble douce, sa blondeur et ses yeux bleus accentuant cette allure angélique. Quant aux deux hommes, l'un est d'une taille impressionnante avec une peau d'ébène, méprisant la taille pourtant haute de celui qui marche devant lui, et chez cet androïde, ce sont ses yeux vairons qui vous remarquez surtout.

Les robots vous fixent, intrigués. Celui qui semble être le leader annonce alors d'une voix assurée :

« Vous êtes sur un territoire avec de nombreux androïdes, vu les événements récents qui touchent les déviants, je vous conseille de partir.

— Je suis justement là pour ça. » vous levez vos mains en signe pacifique.

La Valkyrie s'avance. Sa LED se laisse submerger par une lumière jaune et elle semble nourrir une colère divine contre vous.

« Vous venez de CyberLife ?

— Pas du tout, je suis le docteur [V/N], psychologue clinicienne à la police de Detroit. L'enquête piétine en ce moment et Connor a eu l'idée de demander aux déviants d'être plus prudents pour limiter le nombre de victimes et peut-être avoir de nouveaux indices.

— Qui est Connor ? » demande l'androïde leader.

« C'est un androïde. » vous hésitez à mentionner le modèle en question. Finalement, vous préférez être honnête. « C'est un androïde RK800.

— Ah ! L'androïde préféré de CyberLife nous conseille d'être prudent. C'est facile à dire pour lui ! » lance la Valkyrie, la bouche pleine d'amertume. Son compagnon, au contraire, remarque que vous avez appelé votre collègue robot par son prénom en plus de suivre ses indications. Un indice social qui le rassure un peu.

« Je suis Markus, » annonce-t-il. « Voici North, Kara et Luther.

— Enchantée. » grince North, ses bras croisés. Son beau visage et sa moue auraient fait rêver Dante Rossetti.

« Attendez… Vous êtes Markus, l'androïde qui était service du peintre Carl Manfred ? Est-il ici ?

— Non. Carl Manfred n'est pas là. Il sait que les déviants sont attaqués au hasard dans la rue et a proposé cet endroit pour abri le temps que la police mène l'enquête.

— Si la police mène l'enquête. » tranche North, ce qui vous pousse à réagir.

« La police mène l'enquête. Je suis médecin et non détective mais je peux vous garantir que plusieurs agents se rendent sur les lieux des crimes pour essayer de comprendre ce qui se passe. Quelques théories sont imaginées mais sans indices supplémentaires, mes collègues n'arrivent pas à avancer. Je suis venue vous demander si vous savez quelque chose et pour vous mettre en garde afin que les déviants de protègent mieux. »

Dépassant Markus, North se rue vers le portail et son bras traverse les barreaux, prêt à vous saisir. Vous avez le réflexe de vous reculer à temps, mais recevez toute sa haine en plein visage.

« Nous protéger, c'est ce qu'on essaie de faire depuis toujours, nous protéger des humains ! On va déjà te virer d'ici et te montrer comment on attend les agresseurs humains. »

Ses yeux fauves arrivent à exprimer une colère brûlante. CyberLife se vante d'avoir créé avec Connor l'androïde le plus perfectionné, mais en termes de regard expressif, c'est peut-être North la plus aboutie des androïdes.


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