Chapitre 7 : Lhôtel
« Alors, comment se passe le tournage ? »
La voix d'Alana était encore gonflée de sommeil. Le décalage horaire ne jouait pas particulièrement en sa faveur. Will s'approcha de la baie vitrée donnant sur une partie de la ville. Sa chambre d'hôtel se situait au quarantième étage d'un building. Il n'avait pas vu autant de bâtiments urbains depuis longtemps. Toutes ces lumières et cette hauteur lui donnaient vaguement le tournis.
« Plus agréable que je ne pensais, fit-il.
« La ville ne te pèse pas trop ? »
Toujours les mots, toujours la question qu'il fallait. Will soupira :
« Nous avons été dans une réserve aujourd'hui, pour pêcher. C'était agréable. Là je suis retourné à l'hôtel.
« En ville ?
« Oui. »
Le silence d'Alana en disait bien plus long que toute phrase de soutien. Mais Will attendit tout de même qu'elle le dise.
« Ca va ? »
Il la rassura de quelques mots, de la façon distante et professionnelle dont il parlait à ses élèves. C'était souvent la seule façon de ne pas se poser trop de questions. Les gens réagissaient de façon diverses aux traumatismes. Lui avait développé une haine des villes, de ces endroits où il y avait bien trop de monde pour y vivre et y respirer correctement. Si encore il avait eu un peu de compagnie.
« Oh il faut que je te dise !, faisait Alana à l'autre bout du fil. Notre proviseur a proposé de visionner l'émission en salle des professeurs !
« Je ne savais pas que Jack aimait la cuisine. Il veut juste m'humilier, c'est ça ?
« Will », fit Alana d'un ton de reproche.
Il se détourna de la baie et revint s'asseoir sur le lit.
« Crawford t'apprécie beaucoup et il est terriblement impatient de te voir à l'oeuvre. Tu auras peut-être à te charger du buffet de fin d'année d'ailleurs... Mais ce n'est pas le plus important !
« Quoi donc encore ?
« Tes élèves veulent monter un club de cuisine, et devine qui va devoir présider ce petit club ? »
Will soupira mais ne put s'empêcher de sourire. Même s'il n'avait pas l'habitude de croiser des jeunes gens aussi intelligents qu'Abigaïl – par exemple – il aimait beaucoup ses élèves. Le fait qu'ils veuillent le soutenir de cette façon lui faisait plaisir. Et peut-être qu'il pourrait leur apprendre à manger autre chose que de la viande de barbecue et des desserts à base exclusive de beurre et de céréales trop sucrées. Voire de marshmallows. Des desserts aux marshmallows. Il étouffa un frisson d'horreur.
« J'ai déjà d'autres activités...
« Oui mais il y a cinq après-midi dans la semaine et un samedi entier. Ne nie pas que ça te ferait plaisir, je te connais assez.
« Comment va Winston ? » Demanda-t-il pour changer de sujet.
Il raccrocha près de vingt minutes plus tard, le cœur un peu plus léger, alors que le service d'étage lui apportait un en-cas. Les sandwichs dévorés après la partie de pêche lui avaient fait éviter le restaurant, mais il sentait qu'il avait quand même faim. La salade de dinde aux agrumes que le groom lui apporta, accompagné de fromage et de pain, et d'un verre de vin rouge, ne valait pas la cuisine d'Hannibal. Il devait quand même bien avouer que la production n'avait pas hésité sur les moyens pour accueillir les gagnants du concours.
il était près d'une heure du matin quand Will finit par se changer et se coucher. Et malgré les double vitrages de sa chambre, malgré la hauteur où il se trouvait, il pouvait entendre les bruits de la ville. Il en voyait les lumières. Fermer les volets lui donnerait l'impression de ne plus respirer. Les laisser ouvert le faisait plonger dans un abîme d'anarchie urbaine.
Il savait, il savait qu'il se faisait une montagne de pas grand chose. Il savait qu'il n'y avait pas tant de bruit que ça. Il savait qu'il pouvait dormir. Qu'il était en sécurité ici.
Mais il n'entendait pas le bruit de l rivière derrière chez lui. Ni les branches du vieux noyer qui grinçaient dans le vent. Il n'entendait pas la mécanique vieillissante de son voisin qui allait vendre ses primeurs et passait devant chez lui vers cinq heures du matin, trois fois pas semaine.
Il en arrivait à regretter ses draps un peu rêches. La literie trop douce et luxueuse dans laquelle il se tournait et se retournait lui donnait froid.
Il n'y avait pas le tic tac de son horloge de cuisine, chinée avec Alana à son arrivée au lycée, et qu'il s'était toujours promis de repeindre un jour.
Il n'y avait pas l'haleine fétide de Wilson qui venait lui lécher le visage pour lui souhaiter bonne nuit. Quand bien même il avait vainement tenté d'éduquer le chien pour qu'il ne monte pas sur le lit.
Tout lui manquait.
Au bout d'une heure, il ralluma la lumière et chercha un livre au fond de son sac. Il en profita pour se faire un café sur la machine mise à sa disposition. Quelque chose avec peu de caféine et beaucoup de lait et de sucre. Mais la tasse refroidit sur la table de nuit et il jeta le livre au bout de la chambre, maintenant énervé.
Il y avait bien des calmants, dans une pochette spéciale, dans sa trousse de toilette il pouvait...
Il attrapa son téléphone et refit le numéro d'Alana. Elle devait être en train de travailler, mais avec un peu de chance, il la joindrait entre deux cours.
Elle ne décrocha pas.
« Bon sang, Will, tu ne vas pas faire une crise de panique maintenant... tu es un peu plus mûr que ça. Tu es un adulte bon sang ! »
Il maugréa en se levant, les jambes flageolantes, pour rejoindre la salle de bain.
« Will ? Puis-je vous parler un instant ? »
L'émission se déroulant dans la résidence d'Hannibal, le petit-déjeuner fut servi pour l'équipe dans sa salle-à-manger, les fenêtres grandes ouvertes sur le jardin. Will n'arrivait pas à manger les toasts qui avaient pourtant l'air délicieux.
Hannibal lui tendit amicalement la main et le mena jusqu'à une plus petite pièce.
« C'est l'endroit où je prends mon petit-déjeuner habituellement. Voulez-vous du thé au jasmin ? Il est très doux et passera bien, même si vous avez des nausées.
« Des nausées ? Je... »
Mais d'un geste du cuisinier, Will se tut aussitôt. Il était trop fatigué pour répliquer. Il avait réussi à prendre un calmant la veille, mais, trop stressé et nerveux, avait avalé une dose entière, cinq heures seulement avant de devoir se lever. Le réveil avait été dur et il ressentait encore les effets secondaires de sa très mauvaise nuit. Dont les nausées qu'il pensait avoir définitivement laissé derrière lui.
Hannibal lui servit une tasse d'un thé clair qui embauma aussitôt la pièce.
« Je pense que les toasts et les œufs brouillés passeront tout aussi mal. Voulez-vous plutôt goûter à ma dernière expérience de marmelade ? Pamplemousse et rhum. Le rhum est très léger, il se sent à peine, mais il apporte un plus insoupçonné à l'agrume. Ou sinon je peux vous proposer une tartine au beurre demi-sel. Très peu connu ici mais un délice. Si un jour vous avez l'occasion d'aller sur la côté Ouest de la France, vous pourrez difficilement vous en passer.
« Je tenterai bien, si c'est léger.
« Je ne fais pas partie de ces barbares qui tartinent plus de beurre qu'il n'ont de pain. »
En moins de cinq minutes Will profitait donc d'un petit-déjeuner délicieux, léger, et qui lui passa ses nausées.
« Je n'irai pas jusqu'à vous faire une psychanalyse, malgré le fait que j'ai été un temps psychiatre, mais si vous me disiez ce qui ne va pas ? »
A toute autre personne, Will aurait sans doute envoyer sa tasse de thé brûlant au visage. Mais Hannibal avait une façon de parler et de présenter les choses qui dénouait toute tension. Il n'avait aucun mal à croire que l'homme ait été un jour « médecin de la tête. »
« Les villes me mettent très inconfortable. C'est... une sorte d'effet secondaire.
« Une réaction post-traumatique ? »
Will haussa les épaules.
Hannibal s'installa face à lui, une tasse de café à la main.
« Vous suivez assez mon émission pour savoir que je ne révèle jamais la vie privée de mes invités. Je ne fais pas de la télé réalité. Si je vous demande si ça va, c'est que je m'inquiète. Sincèrement.
« Ne vous inquiétez pas. Je tiendrai le temps du tournage.
« Vous ne me comprenez pas, Will. »
Hannibal posa les coudes sur la table et s'avança vers lui :
« L'émission est importante, mais je veux savoir si cela va être pour vous une bonne expérience, et si jamais vous n'allez pas bien, je souhaiterai pouvoir vous aider.
« Aucun psy n'a pu m'aider. J'ai commencé à aller mieux en fuyant la ville où je travaillais. »
Hannibal avait vraiment l'air sincère. Will se rappela des discussions qu'ils avaient eu tous les deux la veille. Cet homme... Il avait eu tant de facilités à parler avec lui. Pourquoi ne pas continuer ?
« J'ai subi une agression lorsque je travaillais à la fac. J'ai voulu prendre sur moi jusqu'au moment où... j'ai craqué. Il était trop tard et je suis parti. Depuis j'ai beaucoup de mal à respirer quand je suis dans un milieu urbain. Alors Los Angeles...
« C'est une ville qui peut être très étouffante. Mais j'espère que mon humble villa en sera le point de respiration. »
Hannibal finit sa tasse de café avant de conclure :
« Il est de toute façon certain que vous finirez votre séjour ici. Hors de question de vous laisser retourner à l'hôtel maintenant. »
