Chapitre 6 :

Premiers pas sur l'île

- Nous allons débarquer, tiens, couvre-toi. Pour l'instant mieux vaut ne pas attirer trop l'attention sur toi.

Marco me tend une épaisse cape blanche tandis que nous arrivons sur l'île par une petite crique. Cette arrivée est loin de se produire en fanfare comme il aurait été possible de l'imaginer pour « l'héritière ». Tout ce calme et cette discrétion me fait penser de plus en plus que Marco me cache quelque chose et que mon « héritage » se révèlera loin de tranquille.

Nous débarquons, Gü échange quelques mots avec Marco et ils décident visiblement d'un commun accord de se séparer.

Ivory, Marco et moi partons longer la falaise tandis que l'équipage descend à pieds vers le port.

- Pourquoi Gü part-il dans le sens opposé au nôtre ? Interroge-je Marco sous ma capuche.

- Parce qu'il faut qu'il tâte le terrain avant. Il me répond d'un ton sec.

Nous avançons et je me rends vite compte que je suis encadrée par Marco et Ivory. Lui en tête de file et qui ne cesse de remuer la tête pour surveiller dans toutes les directions. Elle qui ferme la marche et qui a une mine concentrée que je ne lui connaissais pas.

Quant à moi, je me trouve au milieu des deux, escortée vers une destination inconnue et sans une once de confiance quant au déroulement de tout ce cirque.

- Et si tu m'expliquais qui pourrait en avoir après moi Marco. De dos, je l'entends pousser un soupir.

- C'est pas après toi qu'ils en ont.

Ah oui ?

Il ne me laissa pas lui poser une autre question et d'un coup sec il plaqua son bras sur moi. Dans le même temps Ivory me bloqua contre le flanc de la montagne, son corps faisant barrage à toute agression éventuelle.

Marco disparu dans des secondes de silence absolu, même les vagues se turent.

Puis il réapparu, à plusieurs mètres de nous et nous fit signe d'avancer.

- Qu'est-ce qui se passe ? J'interroge Ivory presque en chuchotant.

- L'île est partiellement occupée, c'est après Marco qu'ils en ont. Ma confie-t-elle les dents serrées.

Oh, c'est donc ça.

Il est venu me chercher soi-disant pour récupérer une île qui me revient, alors qu'il en a perdu la garde. Je vais devoir me taper le sale boulot.

Devant une petite grotte en bord de rivage, Marco fait le pied de grue en nous attendant Ivory et moi. Les vagues viennent s'échouer en nous léchant les orteils, eh dire que je ne peux pas me jeter dans cet eau turquoise…

- Abritez-vous.

D'un geste, Marco me pousse par la taille et me force à rentrer dans cette grotte sombre.

Si l'air n'était pas si humide, je me serais presque cru de retour à Ablydan, dans mon placard du bout du monde.

- Prenez chacune une torche. Ma lance Marco, toujours dehors à vérifier que personne ne nous suit.

Je m'exécute ainsi qu'Ivory. Je ne boude pas mon plaisir de vouloir essayer de l'allumer « à mains nues ». Les petits éclairs qui crépitent autour de ma main viennent bientôt calciner le torchon d'huile qui recouvre la pointe de la torche. Tout s'embrase dans une chaleur satisfaisante. J'ai réussi et je n'ai rien explosé.

Ivory vient allumer sa torche sur la mienne et Marco finit par nous rejoindre.

Nous avançons tous les trois dans un couloir de roche plutôt lugubre, humide, couvert de vase et mal odorant. Mes sandales (prêtées par Nami, donc un peu grandes…) glissent sur les roches polies par les marées.

Pourquoi est-ce que je m'embête à marcher déjà ?

Discrètement je décolle mes pieds du sol et me laisser flotter, par petites impulsions j'avance au rythme des pas d'Ivory. C'est étrange car cette fois je parviens presque sans peine à maîtriser mon pouvoir. Sans rage ni colère en moi il m'est plus facile de le doser, c'est bon à savoir.

- Arrêter-vous là. Nous intime Marco. Il faut un mot de passe pour aller plus loin.

Il passe devant moi sans me voir, ses traits sont tirés. Il se place devant une paroi rocheuse et croise les bras.

- Mmmmmmmh….

Ivory vient me prendre le bras.

- Tu crois qu'il va se transformer en oiseau bleu ? Me chuchote-t-elle.

- Je ne sais pas, en tout cas il se prépare à quelque chose d'important.

La mine de Marco s'assombrit encore plus, je bouillonne d'impatience de savoir en quoi consiste ce fameux mot de passe …

« Prrrrrffff… »

Hein ?

Marco nous glisse un regard gêné sur ses joues qui ont rougie. Il a fait quoi là ?

Pas le temps de poser la question que la paroi rocheuse se met à trembler et un interstice se crée, on entend un chien aboyer derrière le mur de pierres.

- Oï Marco !

Une voix d'homme raisonne et Marco nous fait signe de pénétrer de l'autre côté avec lui. Je reste coi, il vient vraiment de p…

Ivory m'attrape par le bras en réprimant un rire et nous avançons toutes les deux.

- MARCOOOO ! c'était quoi ça ?

Je lui hurle mais il ne s'arrête pas.

Derrière nous le mur de pierres se referme, devant nous, des dizaines de pirates apparaissent.

Un petit chien blanc (avec une moustache ?!) vient me lécher le bout des orteils et remue la queue.

- Stefan ! Crie une voix quelque part.

Peu m'importe qui cela peut-il bien être, je reste abasourdie par cet environnement. Un gigantesque dôme rocheux abrite tous ces pirates dans une sorte de cavité taillée à même la roche. Ses dimensions sont ahurissantes, malgré leur nombre ils ne parviennent pas à occuper tout l'espace. Il y a des torches et des cordages accrochés aux murs de pierres ainsi que des lustres improvisés avec des tonneaux. Les pirates déambulent, se chamaillent et boivent, le tout dans un brouhaha assourdissant mais qui, étrangement, raisonne comme une invitation.

Parmi la foule je distingue Marco, entouré de nombreux hommes et les mains pleines de chopes débordantes de bière. Mais celle qui gagne la palme de la compagnie c'est Ivory que je distingue à peine entre les différents pirates qui l'entourent.

Je n'ai jamais connu pareille ambiance, entre totale désinhibition, chamaillerie et éclats de rires. Certains font semblant de se battre, d'autres se comptent les balafres mais tous parlent fort. Je distingue à peine entre ces hurlements le son d'un accordéon et d'un violon. Les deux musiciens sont debout sur une table plus loin et sautent en rythme pour accompagner un bras de fer sur une table voisine.

L'envie me prend de les rejoindre, je fais un pas mais le petit chien blanc me barre la route. Il pose ses pattes avant sur ma jambe, m'invitant à le porter. Je hisse l'animal entre mes bras et il aboya. Un son net, puissant et incisif qui mit fin à toute autre voix.

On dirait bien que je viens de ruiner l'ambiance.

Tous les regards se braquèrent sur moi.

Impassible, Marco reste accoudé au tonneau à vider sa chope de bière. Il va falloir que je me débrouille seule.

- T'es qui toi ?

Vaste question …

Aussi vaste que la carrure de mon interlocuteur : il est gigantesque, le teint basané et les cheveux noirs tressés en arrière. Il s'approche de moi les bras croisés et me toise.

- Doucement Joz, tu vas effrayer notre invitée avec tes mauvaises manières.

Un autre… Homme ? Se lève. Il porte un yukata rose, ouvert sur son torse.

Je sais pertinemment qu'il n'est pas là pour m'aider, ils sont l'un est l'autre curieux et méfiants à mon égard. Dans mes bras, le petit chien blanc ne tremble pas, il gigote un peu et s'endort contre moi.

- Je ne suis pas votre invitée.

Derrière sa chope de bière, je vois le sourire de Marco.

- Oï Marco, la prochaine fois que tu ramènes une de tes poules, essaie d'en prendre une qui a de meilleures manières.

Cette fois il a failli s'étouffer dans sa bière.

- Tu n'aimes pas mes manières ?

J'affiche un sourire innocent rempli de sarcasme et de défiance destiné à chacun des pirates ici présents. Tous, sans la moindre exception.

L'atmosphère se tend encore plus et je sens que « Joz » meurt d'envie de m'en coller une. Je dois le pousser un peu plus encore.

- Réponds simplement à la question gamine. Ma lance le type au yukata.

Il s'en faut de peu, d'un tout petit peu pour que lui aussi s'en prenne à moi. Face à la menace, ma température corporelle augmente. J'avais déjà remarqué ce phénomène et il est temps maintenant de tester son effet.

Le petit chien gigote encore, une de ses pattes pend en-dessous de mon bras.

- Je suis ici chez moi.

Touché.

Ni une ni deux le bras de Joz se recouvre d'une espèce de minéral coloré, il arme son bras et s'avance à grands pas vers moi.

Je glisse un œil vers l'autre qui a dégainé un pistolet.

Voyons un peu à quel point je suis rapide.

Prise en étau entre les deux, j'entends la détonation du révolver. En une fraction de seconde je me décale d'un pas et le bras de Joz s'abat dans le vide

La seconde d'après c'est la balle tirée qui vient ricochet sur le bras de Joz, ne causant aucun dégât à la matière qui le recouvre.

Une odeur de poudre vient me chatouiller les narines et la fumée de la détonation se dissipe un peu.

Ma température corporelle augmente encore et je perds un peu la sensation de ma main droite.

De son côté Joz grogne et c'est maintenant son bras tout entier qui est recouvert jusqu'à l'épaule de cette matière étincelante. Il me jette un regard agressif et se rue sur moi.

Il balance son bras dans un cri, je saute pour esquiver quand j'entends une nouvelle détonation. Impossible de me retourner pour voir d'où elle provient.

De justesse j'utilise ma vitesse pour dévier ma tête de quelques centimètres. Des mèches de mes cheveux viennent tapisser le sol.

Dans son geste, Joz balaye les tables et chaises qui se trouvaient à proximité de lui. Son bras m'attaque par la droite. Je comprends alors que l'autre va tirer à ma gauche.

J'ai à présent le choix entre me faire tirer dessus ou me faire fracasser le crâne.

Il ne me reste qu'une seconde pour agir, je prends la troisième voie.

Comme prévu Joz déploie sa force pour me contraindre à esquiver par la gauche et avant même que je ne bouge, l'autre tire pour me coincer entre les deux.

Dès la détonation mes pieds quittent le sol et je bondis pour les éviter. La fumée et les éclats de bois me laissent une autre seconde avant que le tireur ne se serve de sa deuxième arme pour me viser en l'air. Ma main devient brûlante et j'utilise cette précieuse seconde pour la retirer de la fourrure du chien et intercepter le projectile.

Dans ma paume, je ne ressens plus rien, pas même la douleur que m'aurait causé une blessure par balle. En revanche, je sens la chaleur glisser vers mon poignet.

L'effet de surprise à figé Joz en arrière alors que je décide d'avancer vers le tireur.

Les pieds dans le vide, le bras droit replié et le poing serré à hauteur de mon visage, je m'apprête à lui rendre le tir à ma façon. Je ne sens plus mon poignet ni ma main qui commencent à disparaitre dans un halo lumineux, ma peau est devenue plus fine, rougeâtre et quelque chose s'agite et bouillonne à l'intérieur de mes chaires : une combustion. Il me suffit alors d'une petite détonation pour pouvoir renvoyer le projectile.

En face de moi, le type au yukata continue de tirer mais je parviens à les éviter. Derrière moi, il me semble de Joz a été touché, il râle contre son compagnon.

Je vise et place mon poing à la hauteur de la tête du type en yukata, à cette distance je ne sais pas quelle impulsion donner.

Sans même réprimer un sourire, je donne, de mes doigts de la main gauche, une pichenette à mon poing droit contenant la balle.

En surchauffe, ma main explosa et la pichenette libéra une quantité d'énergie considérable.

Aucun projectile ne sorti de ma main, il devait avoir été dissout depuis un moment. En revanche, l'onde de choc libérée se propagea sur les parois rocheuses et la cavité toute entière se mit à trembler. Des débris se mirent à tomber du plafond et s'effondrer sur l'assemblée de pirates réfugiés sous les tables.

Je me précipite moi aussi et met à l'abri le petit animal réveillé par le fracas.

Le halo de ma main n'a toujours pas disparu et je n'ai aucune sensation sur ce membre. J'essaie de la toucher de mon autre main mais je me brûle instantanément à son approche sans avoir pas pu la toucher. Je ne peux contenir un hurlement de douleur et je renverse la table en essayant de me redresser.

La combustion ne s'atténue pas, bien au contraire elle entame maintenant mon avant-bras, le halo s'étend et je sens la chaleur de mon corps s'intensifier. Je cherche à m'adosser à l'une des chaises et celle-ci explose sans même que je la touche.

Je suis complètement déboussolée, je ne sais plus si mes pieds touchent le sol ou non, si je suis debout ou couchée, ou est le haut, le bas… Une sensation de vertige m'envahit et ma vue commence à se brouiller. La chaleur me donne la nausée. Je ne sais plus ce que je touche ni si je suis déjà à terre.

J'entends à peine Stefan aboyer et un torrent s'abat sur moi.

Picotements, je sens des petits picotements s'acharner sur mon bras, ça me titille. Encore ces satanés rat qui viennent mâchouiller ma cotte ?! Ouste !

- Lâchez-moi !

Je hurle, mais aucun rongeur à l'horizon. Il semble bien que je sois allongée mais ce n'est pas ma chambre, ce n'est pas … ah oui, c'est vrai. Il me faut plusieurs secondes pour me rappeler ce qui s'est produit depuis mon départ d'Ablydan, et me souvenir de cet affrontement avec les deux types.

Je regarde mon bras et n'y voit plus de halo, tout a disparu, même les brûlures sur mon autre main, il n'y a plus une trace de tout ce qui s'est passé. Plus une douleur ne réside dans mon corps, juste de la fatigue.

Je me rallonge et je sens alors que mes cheveux sont mouillés, une odeur iodée s'en dégage : de l'eau de mer ? Mes vêtements sont aussi humides. Quand suis-je tombée dans l'eau ?

- Oh, tu as repris tes esprits ?

Ivory pénètre dans la pièce (taillée dans la roche comme le reste de la cavité). Ses joues sont un peu roses, elle sent l'alcool.

- Bah dis donc ! Tu ne fais pas dans la demi-mesure ! Elle avale une gorgée. Pour ça ma grande, tu ne tiens pas de ta mère, c'est certain. Déployer une force pareille, si elle en avait été capable, ce serait à elle de te passer un savon aujourd'hui.

Des larmes perlent dans ses yeux qu'elle noie dans une nouvelle gorgée d'alcool. C'est la première fois que je l'entends faire allusion à mon « père », elle doit être bien saoule pour oser le faire.

- Et si j'en avais été capable moi aussi, je n'aurais pas accepté qu'elle meurt pour moi… mais faut croire qu'être faible ça rend lâche. Elle se tue. T'as pas le droit d'être lâche toi.

La chope vide pointée vers moi, Ivory me lance un regard sans équivoque : je n'aurai vraiment pas le droit d'être lâche, et elle y veillera.

- Oh mince, j'ai tout bu …

Puis elle se lève en titubant.

- J'y pense, Marco va venir te voir il a un truc à faire avec toi.

Accoudée au mur de pierre, elle balance sa tête en arrière, ses lunettes glissent de son nez et elle me lance un sourire.

- L'est pas mal hein, ce Marco !

Et elle quitte la pièce en riant comme une vraie pirate.

J'ai bien compris le message, je ne serai pas lâche mais il faut bien admettre que ma maîtrise de ce pouvoir est très limitée. Je ne sais même pas d'où il vient et de quoi il est fait. Comment faire pour apprendre à l'utiliser ? Je refuse de devoir toujours avoir besoin de quelqu'un pour me freiner et rester incapable d'accomplir ce que j'ai en tête. Je veux pouvoir agir à ma guise et sans aucune entrave, pas même mes propres limites ! Rien que d'imaginer devoir me restreindre ça me frustre et me met en rogne.

Je trouverai un moyen de le gérer, j'y passerai le temps qu'il faudra.

- Ivory m'a dit que tu étais réveillée.

Marco est entré dans la pièce sans que je m'en rende compte, les mains dans les poches il porte une nouvelle chemise, noire.

- Elle m'a dit également que tu avais quelque chose à faire avec moi ?

Il hoche la tête et fait signe derrière lui.

La pièce est déjà petite, alors avec l'arrivée de Joz, du type au yukata et d'un petit vieux sous une capuche, l'atmosphère est devenue…très intime.

Marco s'assoie à côté de moi, le type au yukata l'imite et je me retrouve entre les deux. A côté du lit, Joz pousse la petite table de chevet et se pose dessus, les jambes croisées. J'ai cru qu'elle allait s'effondrer, mais non, elle ne vacille pas d'un pouce et Joz se tient droit, j'hallucine ou il a finalement de meilleures manières que moi ?

Marco pose sa main sur le sommet de mon crâne et force ma tête à faire une rotation vers l'avant.

- C'est par ici que ça se passe.

En face, le petit vieux sous sa capuche me fixe. Il a une tête étrange et sa dent en or se perd dans ses autres dents jaunies. Sa tête toute ronde est parsemée d'un mélange de poils et de cheveux.

- Alors c'est toi ma grande qui a fait tout ce bazar ?!

Les regards de Joz et l'autre type se posent sur moi.

- Effectivement.

Le petit vieux éclata de rire et sorti un fruit de sa manche.

- Tu vois ce que c'est ? Me demande-t-il.

- Une poire.

- Tout juste !

Je glisse un regard accusateur à Marco qui fait mine de ne pas m'avoir vu.

- Un jour toi aussi tu as mangé un fruit, mais d'une forme particulière et qui t'a donné les pouvoirs avec lesquels tu as défié Joy et Izou. Un fruit du démon !

Izou ? oh, le type au yukata !

Le vieux continue.

- Mais comme tu ne t'en rappelles pas et qu'il en existe tellement, il faut utiliser un petit stratagème pour pouvoir identifier quel fruit tu as mangé.

Oh ! ça m'intéresse d'un coup !

- Vous êtes en mesure de le faire ? Lui demandai-je ?

- Moi ? Non ! Mais toi, oui !

Il pointe son indexe sur moi et je me peux m'empêcher de lever un sourcil.

- C'est toi qui va faire le boulot, mais je vais t'aider un peu.

Le vieux me lance un clin d'œil. Yark… c'est répugnant.

- Voilà comment on va faire : je vais te donner un morceau d'un papier un peu spécial et tu vas y faire couler de ton sang.

Aussitôt, il dégaine à nouveau de sa manche un bout de papier un peu marron. Je le prends en me demandant où était passée la poire de tout à l'heure. Je suis sûre que c'est Joz qui l'a mangé.

- Lilly …

Marco me tire de mon investigation. Ses yeux plantés dans les miens, il ne prononce pas un mot.

- Oui ça va !

Un peu de sang, je veux bien mais avec quoi ?

Comme s'il avait deviné ma question, Marco sort de sa poche une petite dague. Il me prend le poignet et le tire vers lui. Doucement il ouvre la paume de ma main et vient y placer la petite lame.

- Prête ?

Je lui réponds en hochant la tête puis il incise l'intérieur de ma paume. Un sillon écarlate se forme et en refermant ma main, des gouttes de sang coulent sur le papier marron.

- Tiens, maintenant prend ça. Le vieux me tend une pomme et la pose dans mon autre main. Recouvre le fruit avec le papier qui contient ton sang et referme tes mains dessus.

Je m'exécuter. La pomme est un peu grosse pour mes petites mains mais je sens que quelque chose se passe en-dessous de ma peau. Marco, Izou et Joz ont les yeux braqués sur mes mains, ils attendent de savoir ce qui en ressortira.

Après plusieurs secondes, je sens que plus rien ne bouge, je fais signe au vieux qui m'indique que je peux les ouvrir. J'écarte donc les doigts, laissant à découvert ce qui se trouve à l'intérieur.

D'un coup, les trois pirates hurlèrent ou reculèrent brutalement. Le vieux quant à lui afficha une mine vicieuse.

- Comment ? Cria Marco.

- Ce n'est pas possible ! S'indigna Izou.

Dans mes mains, une petite boule de papier pliée dans une forme étrange, pleine de tourbillons et de piques. Ce qui me surprend d'avantage c'est que le papier est devenu orangé.

- Le Yami Yami no Mi a été volé par Teach lorsqu'il a tué Thatch ! Cria Marco très ému.

- Il ne peut pas y avoir deux fruits identiques !?

Je n'ai pas la moindre idée de ce à quoi (ou à qui) ils font allusion, mais ils sont tous perturbés par cette petite boule de papier.

- C'est exact, il ne peut pas y avoir deux fruits identiques. Trancha la vieux, le seul visiblement réjouit de ce qui se passe.

- Alors comment expliquer ça ? Marco se bat pour retrouver son calme.

- C'est parce qu'il ne s'agit pas du Yami Yami no Mi. Le vieux se mit à rire. Les fruits du démon sont remplis de légendes et il est très rare d'avoir l'opportunité de les vérifier, mais là nous devons nous rendre à l'évidence !

Marco et Izou se rassirent et le vieux continua ses explications.

« Une vieille légende raconte que la raison pour laquelle le Yami Yami no Mi était classé si spécialement parmi les autres fruits, outre sa puissance, c'est la mention « unique » qui lui est attribuée. Beaucoup on prit cette mention comme étant un gage de puissance, mais ce n'est pas l'origine de cette mention, en tout cas d'après la légende.

Elle raconte que le premier classificateur des fruits du démon aurait fait mention de deux fruits d'apparence identique mais dont la seule différence se situe dans leurs couleurs. Ces deux fruits avaient l'apparence de celui que l'on connait comme le Yami Yami no Mi.

Ces deux logias disposaient alors de deux noms différents mais surtout de pouvoirs complémentaires. De sorte que celui qui possèderait les deux, deviendrait invincible.

Le premier classificateur lui-même aurait tenté de les posséder, mais il le paya de sa vie. Car comme tu le sais, il n'est normalement pas possible pour une seule personne de posséder deux fruits du démon.

Ainsi, après la mort du premier classificateur, ses élèves décidèrent de rayer l'un des deux fruits de la classification dans l'espoir que personne ne reproduise l'erreur de leur maître et ne se mette en quête de posséder ces deux fruits.

C'est de cette manière que le Yami Yami no Mi posséda la mention « unique », comme un avertissement : il ne peut être fait possession que d'un seul des deux fruits. Le second disparu des livres et des mémoires pour finalement nourrir la légende.

En tout cas jusqu'à aujourd'hui.

Marco tu as vu le fruit découvert par Thatch, il était de couleur violette. Maintenant regarde la couleur prise par le papier entre les mains de la petite : orange !

Ce qui veut dire que la légende est vraie, qu'il existe bel et bien deux fruits !

Teach dispose du Yami Yami no Mi, le fruit des ténèbres. La petite quant à elle dispose du Hoshi Hoshi no Mi, le fruit des étoiles ! »

Le vieux termina sa phrase avec des éclats dans les yeux et quasiment un filet de bave au coin des lèvres.

Face à lui, les trois pirates ne pipent mot, c'est à peine s'ils respirent, on dirait bien que la nouvelle les a achevés. Joz rompt le silence en se levant pour sortir de la pièce (il laisse un trognon de poire sur la table, j'en étais sure !).

Izou l'imite presqu'aussitôt.

Marco quant à lui semble perdu, ses yeux tentent de se me regarder mais n'y parviennent pas, c'est comme si je lui inspirais soudain, du dégoût.

Encore une fois le seul ravi de la situation c'est le vieux, qui remue dans tous les sens et qui me bombarde de questions relatives à mon pouvoir que je n'entends pas.

Soudain Marco se lève et quitte la pièce. Mon corps réagit par instinct et je m'élance à sa poursuite.

J'attrape son bras mais un il le repousse et me bloque contre le mur de pierres du couloir. Ses yeux sont pleins de larmes, son regard est fait de colère. La bouche ouverte et les dents serrées, il se contient mais sa poigne trahit sa douleur.

Il me lâche mais son emprise reste marquée sur ma peau. Sans essuyer ses larmes, il s'en va rejoindre les autres, me laissant seule.

Je décide de rebrousser chemin vers la petite pièce où j'ai dormi. De dehors j'entends toujours la voix du vieux, il semble néanmoins s'adresser à quelqu'un.

Il glisse le fruit de papier dans sa poche et la main tendue, il tient un étrange escargot qui porte un chapeau sur sa coquille, qui a des dents en moins et une barbe noire.

- Qu'est-ce que je peux faire pour toi Balthus ? dit l'escargot, avec une voix d'homme.

- Oh non, cette fois c'est moi qui peux faire quelque chose pour toi Teach ! Tu te souviens de cette vielle histoire que je t'avais racontée sur le Yami Yami no Mi ?

- Oui … L'escargot fit une moue répugnante d'avarice.

- Eh bien figure-toi que ce n'est pas qu'une légende ! J'ai maintenant la certitude que le Hoshi Hoshi no Mi existe, et je peux même te dire qui le détient !

- Oooooh, vielle fripouille que tu es tu ne cesseras jamais de me surprendre ! Rejoins-moi au plus vite que nous puissions nous arranger.

- Avec grand plaisir Teach.

Je débarque peut-être dans ce monde mais je me rends bien compte de ce que petit vieux sénile vient de faire. Je serre mon poing, bien décidé à lui « arranger » la tête façon Lilly.

Mais une main me freine dans ma lancée.

Posée sur ma bouche, la main de Marco étouffe ma colère et m'attire vers l'extérieur.

L'oiseau bleu a semble-t-il séché ses larmes pour laisser place à une envie nouvelle. Il me regarde en silence et fait délicatement glisser ses doigts de ma bouche. D'un sourire je lui donne mon accord : on va lui botter le train.

9/9