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Chapitre 6
La cabane excentrée
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Les Exorcistes n'avaient pas tardé à regagner la gare la plus proche pour se rendre à Arne. Comme l'avait dit Lenalee, ce coin était connu pour ses lacs mais aussi par ses lagunes et ses entrées de mer lointaine.

Dans le train, Allen tapotait nerveusement l'accoudoir de son siège du bout de son index, son regard balayait les occupants du train mais aussi le paysage neigeux qui les entourait. Sur la banquette de trois places, Marie au bout, dormait d'une oreille, et Lavi, au milieu, tuait le temps à mélanger un paquet de cartes appartenant à Allen – le fameux jeu que lui avait offert Tyki dans un wagon de ce type, à l'ase de pique redessiné par trois scientifiques de la branche asiatique, carte qu'avait longtemps gardé Lavi avant de se faire attaquer par surprise par leur premier niveau 3 coriace, -.

« Allen… Je ne veux pas m'incruster dans tes histoires, » commença machinalement Lavi en se figeant dans son geste, ayant fini de mélanger inlassablement le talon. « Mais je te connais, et je vois que ça te préoccupe… Tu sais, je suis là, si tu veux parler. »

Pour une fois, Lavi ne semblait pas prompt à la plaisanterie, et Allen sut instinctivement qu'il ne parlait pas de Curse ou du Central. Ainsi, le blandinet capitula en soupirant, quitta le paysage des yeux, et porta son regard vers la pupille vibrante et intense de son ami.

« Tu parles de Kanda, c'est ça ? » lâcha Allen avec un sourire ironique.

« Je parle de toi, Allen. De ce que tu sembles ressentir depuis un moment déjà. Depuis l'Arche je crois bien. J'ai l'œil, et je sais que tu essaies de cacher une souffrance secrète derrière tes sourires. Et je sais que parfois, ça n'a rien à voir avec le Quatorzième ou Lulu. »

Effectivement, il n'était pas futur Bookman pour rien, et pourtant, Lavi ne lui en avait jamais vraiment pipé mots, certainement savait-il que c'était un sujet sensible et qu'il ne fallait pas toujours rire sur ce genre de chose. C'est là qu'Allen pouvait constater que Lavi restait un réel ami.

« Entre moi et Kanda, il n'y aura jamais rien, » avoua Allen en le quittant des yeux, lui avouant son tourment.

Lavi haussa un sourcil, ne s'attendant certainement pas que ce soit la base même de ses sentiments potentiellement non partagés qui préoccupait Allen. Il s'était attendu à plus gros, à plus héroïque venait du jeune garçon, du genre « il ne me mérite pas » ou « je ne souhaite pas le faire souffrir, j'ai tous les Noé à mes basques » bla bla…

« Tu sais, Kanda a peut-être des sentiments pour toi et-… » commença-t-il en posant une main réconfortante contre son épaule frêle.

« Ecoute, je ne sais pas vraiment ce que je suis pour lui, » reprit Allen à voix basse mais pourtant distincte sans pour autant avoir un contact visuel avec lui. « Bien que ça m'étonnerait qu'il m'apprécie plus qu'un ami même si notre relation a changé depuis cette histoire avec Alma et mon retour à la Congrégation… Mais même si c'était le cas, c'est clairement impossible… Je porte en moi le Quatorzième, Neah peut reprendre le contrôle si rapidement, et je ne vivrai pas bien longtemps, je suis un symbiotique je te fais dire… Et puis, on est tous les deux des garçons. Alors qu'on se bat pour Dieu. Notre Innocence nous le fera payer… Il est possible qu'on devienne des rejetés et-… »

« Oh, ne t'emballe pas ! Tu racontes n'importe quoi… Il est vrai que ce genre de relation est montré du doigt, mais ce sont juste par des types fermés d'esprit. Dieu est peut-être neutre pour ce genre d'histoire, on n'en sait fichtrement rien, et puis… On s'en fout, non ? Il s'agit de toi, ton corps, ton esprit. »

Lavi était intérieurement estomaqué par tout ce qui tourmentait l'esprit du pauvre Allen. Il serra plus fort son épaule alors qu'Allen baissa la tête, comme atterré par tous ses soucis. Il n'avait décidément pas besoin de ça.

« Et cette histoire de rejeté… » reprit Lavi avec plus de douceur. « Non mais écoute-toi, Allen. Ça n'a rien à voir. Si l'Innocence voulait te rejeter, elle l'aurait fait à la seconde où elle avait ressenti que tu avais une attirance pour Yû. »

Il n'avait par tort, et Allen finit par hocher la tête faiblement, apaisé par les dires de son ami. La chaleur du rouquin était tonifiante, et la conversation précédente avec Marie lui avait remonté le moral. Il se sentait moins monstre. Moins terrifié.

Puis, Allen prit une longue inspiration et fixa son ami droit dans les yeux, requinqué par les paroles chaleureuses du futur Bookman à ce jour.

« Retrouvons vite Kanda. Il doit être dans le flou le plus total, il ne sait pas ce qui lui arrive, » dit-il fermement, ses pupilles grises brillant d'une lueur intense.

Et peut-être qu'un jour, il aura le courage de se déclarer à Kanda et tout lui avouer. Cependant, pour le moment, ils avaient bien plus important à faire car la vie de leur ami était en jeu.

Marie de son côté, avait tout entendu mais n'émit aucun commentaire et se contenta de rester yeux fermés à imaginer la neige qui tombait tout autour d'eux à l'extérieur. Kanda lui avait fait promettre de ne rien dire, alors l'aveugle resta muet, léger sourire aux lèvres.

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Au plus grand malheur du petit groupe, personne ne sembla avoir croisé la route de Kanda, ce dernier ayant surement fui depuis le temps. Ils avaient fouillé chaque bâtiment, parlé à presque tous les habitants et traversé quatre fois la forêt environnante. Après des heures de recherches infructueuses, Lavi se positionna face à l'église du patelin, mains sur les hanches.

« Voici le seul endroit qu'on n'ait pas visité, » fit-il en détaillant des yeux l'édifice religieux qui tombait en ruine par endroits. « C'est pourtant l'un des premiers monuments qu'ont tendance à visiter les voyageurs quand ils arrivent en ville. »

« De un, c'est parce que nous ne sommes pas des touristes, et de deux, ça m'étonnerait que le Diable laisse Kanda s'approcher d'une église sainte, » glissa Allen qui gardait nerveusement son calme.

Ce n'était pas faux, mais pourtant, Lavi se mit à gravir les marches en pierres jonchées de mousses et feuilles mortes muées à la glace, et poussa les portes de St Nicholas Church sans attendre ses comparses toujours en contrebas.

« Ça nous permettra de prier pour Kanda et lui apporter tout notre soutien, » reprit le rouquin en se retournant vers ses amis en leur faisant signe de venir.

Marie fut le premier à monter vers Lavi et Allen frissonna à cette pensée, mais finit par le suivre lui aussi. L'intérieur était plutôt luxueux si on ne se fiait pas à l'extérieur. Les vitraux étaient propres, les statues encore debout et l'édifice les protégeait parfaitement de la neige glaciale qui avait recommencé à tomber tout autour d'eux.

Allen souffla sur ses mains gelée et les frotta entre elles pour regagner le plus de chaleur possible tandis que Marie allumait un cierge après avoir déposé une petite pièce dans l'urne prévue à cet escient. On n'entendait plus que les pas de Lavi qui résonnaient alors que celui-ci se rapprochait de l'autel afin de joindre ses mains et entamer une petite prière rapide.

Cependant, Allen resta près de la porte maintenant close, le cœur battant, le souffle court. Il avait remarqué depuis quelques mois déjà que dès qu'il faisait un pas dans un lieu sacré, son poult augmentait rapidement et une sensation d'étouffement le prenait toujours. Il avait fini par comprendre qu'il s'agissait surement du Noé en lui qui n'appréciait guère ce genre d'endroits, étant un ennemi de Dieu lui-même, lui et tous ses péchés. Ce qui prouvait aussi que Neah prenait de plus en plus d'ampleur dans cette histoire.

De la sueur perlait dorénavant sur ses tempes et Allen comprit qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps ici, n'aimant pas ce genre de sensation gênante. Ainsi, il ferma les yeux un instant pour faire une petite prière mentale à l'égard de tous ses amis et puis, se retourna vers la porte.

« Lavi, Marie, je sors un peu, il me faut de l'air, » expliqua simplement l'anglais en poussant la porte sans même se retourner. « On se retrouve à l'auberge. »

Intrigué, Lavi se retourna vers lui, mais Allen avait déjà quitté prestement l'église leur épargnant ainsi sa face livide. Le futur Bookman chercha une explication du côté de Marie, ce dernier étant face à son cierge allumé, mains jointes et priait dans le plus grand des calmes.

Puis, l'aveugle fit le signe de croix et sans même regarder son homologue, annonça d'une voix profonde et sans appel.

« Tu as remarqué toi aussi. C'est à cause du Noé en lui qu'il ne peut plus s'approcher des lieux sacrés. »

Lavi s'en était douté et vit qu'il n'avait pas été le seul à avoir fait cette conclusion. De ce fait, le rouquin baissa les yeux, le cœur serré. Curse n'était qu'un problème parmi tant d'autres.

De son côté, Allen apprécia la fraicheur de la neige contre son visage et inspira longuement, se sentant revivre à nouveau. Écartant les bras pour profiter pleinement de cet air sain et vivifiant, il sentit le Noé en lui s'apaiser et son cœur se calma.

Soudain, il sembla ressentir comme une présence familière non loin de lui et il se retourna vivement en quittant cette hypnose étrange, et balaya les petites ruelles des yeux. Il n'y avait personne, tous étant rentrés suite à la neige qui avait recommencé à tomber avec force. Pourtant persuader d'avoir entendu ou ressenti quelque chose, Allen fronça les sourcils, et s'enfonça un peu plus dans le patelin enneigé.

Il passa par la ruelle derrière l'église qui sentait l'urine à plein nez, et continua sa route, remarquant que lui et ses amis ne s'étaient pas encore engagés dans cette voie. Il en oublia la présence et suivit le chemin jusqu'à un petit grillage en fer. Allen enserra les câbles solides afin de vérifier la résistance du fer, et l'escalada sans aucun mal, sautant par-dessus pour atterrir au milieu d'une neige épaisse.

Alors qu'il suivit un chemin aléatoire qui le menait jusqu'à une forêt encore non visitée par son groupe, Road Kamelot s'immobilisa derrière la grille, doigts fins contre les fils de fer, examinant la silhouette d'Allen Walker disparaître dans le lointain.

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Komui regardait sévèrement sa petite sœur, mais intérieurement, il était fier d'elle, étant du côté d'Allen et Kanda et n'appréciant guère l'ordre du Central. Cependant, il avait un rôle à tenir et même si Lenalee niait jusqu'au bout pour protéger ses amis, Komui savait qu'elle les avait couvert pendant un petit moment.

« Ça fait donc deux jours qu'ils ont fui… » calcula rapidement Luberier visiblement sur les nerfs alors qu'il était maintenant dans le bureau du grand intendant.

Link était lui aussi présent, tout aussi fautif que la jeune femme. Mais il ne disait rien et se tenait droit comme un « i ».

« Le terme fuir n'est pas adéquat, je pense, » glissa tout de même Komui à l'adresse de l'homme colérique à la moustache.

Mais Luberier se contenta de lui lancer un regard on ne peut plus glaçant et se retourna très lentement vers son subordonné aux longs cheveux blonds qui n'avait pas encore pipé mot depuis la fin de la réunion des Exorcistes.

Réunion qui les avaient tous bercé dans de douces illusions. Komui avait été contraint de leur mentir à son plus grand regret, leur annonçant à tous que des traqueurs étaient sur les traces de Kanda pour le ramener sain et sauf, et que, en vue de l'absence de Lavi, Allen et Marie, ces derniers étaient partis en mission loin d'ici.

« Lenalee, tu peux disposer, » fit soudain Komui à l'adresse de sa petite sœur.

Mais Lenalee ne bougea pourtant pas car Luberier secouait négativement la tête à son encontre.

« On n'en a pas terminé, » répliqua-t-il durement, bloquant le passage de la chinoise. « Nous avons encore des choses à nous dire. »

Komui avait la douloureuse impression que si Lenalee n'était pas un Exorciste de type cristallin –que Luberier avait remué ciel et terre pour trouver- la jeune femme aurait été illico envoyé en jugement pour mensonge et trahison. Mais avant que le grand intendant n'ait eu le temps de se lever pour défendre sa sœur au péril de son poste, Link prit soudainement la parole :

« Elle n'y est pour rien, elle a tenté de les arrêter et a refusé de partir avec eux par crainte de mettre Komui Lee en mauvaise posture. »

Lenalee cligna plusieurs fois des yeux, prenant une mine effarée et Komui se retourna vers le blond, sachant que ce dernier ne disait pas la vérité. Le grand intendant avait eu une rapide conversation avec la jeune femme juste avant l'arrivée de l'inspecteur, de plus, il savait que Lenalee n'aurait jamais tenté d'arrêter Allen souhaitant sauver l'un des leurs. Surtout Kanda qui était un ami d'enfance important pour elle.

Ainsi donc, il mentait en partie pour elle, et Lenalee sentit son cœur se gonfler.

« Et ils nous ont tous les trois faussé compagnie, » reprit Link alors que Luberier l'observait avec suspicion.

« Et si jamais ce Curse et le 14ème Noé venaient disparaître tous les deux ? Nous perdrons deux cartes maîtresses ! » s'exclama l'inspecteur avec colère. « Rendez-vous compte de l'ampleur de la situation, inspecteur Link ? »

Lenalee voulut intervenir, mais Komui lui fit « non » lentement de la tête, sachant que son aide ne ferait qu'empirer la colère de Luberier s'il apprenait que Link lui mentait.

« Walker reste un ami proche de Kanda, » reprit Link sans sourciller, mains derrière le dos. « Il nous sera d'une grande aide pour le trouver. »

Il n'avait certes pas tort, mais la jeune femme doutait quant à la véracité de ses mots. Disait-il cela pour réellement attraper Kanda ou pour simplement estomper la rage de son supérieur ? Mais pourtant, ceci sembla marcher car Luberier trouva cette option probable. Ainsi, il se retourna vers Komui tout en reprenant contenance.

« Lorsque l'on retrouvera les trois fugitifs, ils seront arrêtés temporairement pour trahison, surtout Allen Walker qui connaît pleinement les conséquences de ses actes, » dit-il rudement. « Mes hommes ne seront pas indulgents avec eux, surtout s'ils interfèrent dans notre mission. »

Komui ne défaillit pas, fusillant le chef du Central des yeux, et Lenalee serra les poings, espérant que ses amis soient en sureté à l'heure qu'il est et qu'ils ne se soient pas encore fait débusquer.

« Inspecteur Link, vous partez d'ici une heure avec la troisième escouade, » ordonna finalement Luberier pour ensuite lancer un regard mauvais à l'adresse de Lenalee toujours droite et humble. « Quant à toi, un pas à l'extérieur ou un mot à ton entourage, et tu es sur la liste des opposants au régime. »

Lenalee hocha simplement la tête sans daigner baisser les yeux. Si jamais Luberier apprenait qu'elle avait raconté toute l'histoire à Reever, Johnny et quelques membres de la section scientifique, s'en étaient fini d'eux. Mais elle n'avait pas peur, car elle avait confiance en son réseau.

« Je crois l'avoir compris, merci, » fit-elle simplement.

Retenant son souffle, Komui vit Luberier se tendre avec colère pour ensuite se retourner vers son bras droit.

« Quand à vous, inspecteur, » dit-il étrangement sombrement. « Montrez-moi que je peux encore vous faire confiance. »

Et sans un mot de plus, l'homme à la moustache tourna les talons et quitta le bureau du grand intendant sans leur accorder un regard de plus. Komui, Lenalee et Link se plongèrent tous les trois dans un lourd silence qui voulait tout dire. Curse était la priorité principale du Central et ils dégoteront cette puissance qu'importent les sacrifices.

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Allen Walker détaillait la petite cabane en bois qui lui faisait face, dissimulée entre quelques arbres épais et gorgés de neige glacée aux branches comportant quelques petites centaines de stalactites ruisselantes d'eau. Un lac gelé bordait son côté droit tandis qu'à gauche se trouvait le chemin vaseux et difficile d'accès qui permettait de revenir au village.

Visiblement, ses amis et lui avaient raté cet espace de la carte, et Allen sut inconsciemment qu'il tenait une piste. Ainsi, le cœur battant il se dirigea vers la bâtisse sommaire, les membres chancelants.

« Kanda, dis-moi que tu es là-dedans, pitié… » se murmura-t-il alors qu'il plaçait avec hésitation son pied contre la première marche qui grinça sous son poids.

Il monta les trois marches fissurées et bruyantes, puis sans attendre davantage, il poussa la porte non verrouillée de cette demeure vraisemblablement abandonnée depuis longtemps. Il se figea sur le pas de la porte et examina la seule et unique pièce de cette cabane excentrée du village. La vitre était brisée et laissait entrer un vent vivifiant alors qu'une cheminée était encore debout dans un coin mais semblait n'avoir pas été utilisé des lustres. De la neige jonchait le sol par endroits, et tout le bois paraissait humide et pourri, prêt à craquer alors que le toit sifflait par moments suite au vent qui fouettait la demeure et à l'épaisseur de neige qui s'y trouvait.

Il y avait aussi une petite table et un tabouret près de la vitre ouverte, sales de mousses et de feuilles mortes paralysées par le froid, ainsi qu'un tas de couverture quelconques dans un angle de la salle en bois.

Inutile de fouiner plus longtemps pour comprendre qu'il n'y avait personne dans cette bicoque, et Allen sentit ses espoirs s'effondrer, tentant pourtant un pas à l'intérieur. Il fit bien attention à ce que le sol affaibli par le temps ne s'effondre pas sous ses pieds et chercha des yeux un quelconque indice. Il prit par la suite les couvertures roulées en boule afin de vérifier si rien ne se trouvait là-dessous et soudain, un détail le perturba.

À travers ses gants, il pouvait sentir que la couette était loin d'être aussi gelée que l'était la pièce tout entière et il retira rapidement le tissu gênant pour que sa peau soit en contact direct avec la couverture. Son cœur rata un battement et yeux eux s'écarquillèrent d'espoir. La couverture était encore tiède, signe que quelqu'un s'était emmitouflé dedans il y a peu !

Les mains tremblantes, il porta les draps chauds contre vers son visage, et il huma doucement l'odeur de son indice le plus précieux. Et la vérité s'offrit à lui comme une grande claque. Il en lâcha la couverture et il recula d'un pas, nerveux et excité à la fois.

L'odeur de Kanda… pensa-t-il en se retournant vivement vers la porte toujours ouverte de la cabane.

Il s'était trouvé ici il y a peu de temps, aucun doute là-dessus. Il l'avait raté de peu.

Ainsi, il se précipita dehors, sautant par-dessus les trois marches pour tomber lourdement dans la neige, agité comme jamais. Il se redressa avec anxiété, balayant l'espace des yeux. Allait-il revenir ici ? Ou avait-il déjà fui ? La peur imprégna tout son être. Il avait été si proche !

Au moment où il allait appeler son nom à travers la neige fine et douce, sa voix resta bloquée dans sa gorge, car au loin, il distingua une silhouette qui s'était extirpé des arbres. Cette même silhouette s'était immobilisée tout comme Allen dès qu'il l'avait vu. L'anglais plissa donc les yeux pour détailler l'humanoïde qui venait de pénétrer dans la petite clairière et il crut reconnaitre cette posture.

« Ka… Kanda ? » appela-t-il incertain.

À peine ces quelques syllabes eurent quitté ses lèvres que l'homme dans le lointain fit volte-face et s'échappa de son champ visuel.

« KANDA ! » cria Allen maintenant persuadé qu'il s'agissait de son ami.

S'il fuyait sa présence, cela voulait surement dire que le Diable n'avait pas pris possession de son corps à ce moment-là ou sinon il aurait tenté d'abattre Allen et son Innocence, et cette pensée fit pousser des ailes métaphoriques à Allen qui dérapa dans la neige et partit à sa poursuite sans perdre une seconde. Et tout comme il y a quelques jours au Q.G., Allen essaya d'intercepter Kanda à travers les flocons cristallins.

Lorsqu'il arriva face au grillage en fer, celui-ci vibrait encore spasmodiquement signe que quelqu'un était passé par-dessus et en vitesse. Allen utilisa Crown Belt pour se hisser plus vite et traversa en vitesse la ruelle puante, Innocence activée.

Il croisa quelques passants intrigués par son accoutrement et Allen vit au dernier moment la cape noire de son camarade bougon disparaitre à un carrefour, derrière un petit muret de pierre. Jurant inhabituellement, Allen sauta sur le toit à l'aide de son Innocence, et gagna quelques mètres. Cependant, lorsqu'il sauta à même le sol, pensant l'avoir rattrapé, il remarqua qu'il était seul au milieu d'une place enneigée.

Le souffle court, il tourna sur lui-même à la recherche de Kanda. Il le héla encore, mais celui-ci ne se montrait pas. Non, il n'avait pas pu disparaître si vite.

Serrant les poings, le cœur serré, Allen trottina rapidement jusqu'au petit pont en pierre, le cherchant toujours du regard. De l'eau en torrent guidé par un courant puissant passait sous le pont en question et le niveau du liquide presque gelé était anormalement haut, surement suite à la tempête qu'avait ressentie tout le pays.

Il se hissa debout sur le rebord du pont en pierre afin d'avoir plus de hauteur mais il ne vit rien hormis de la neige, un petit chat marron et un corbeau noir perché sur la statue au milieu de la place.

« Kanda ! Tu commences à m'agacer ! » s'époumona Allen en serrant les poings. « Reviens bon sang ! »

Le vent fouetta son corps tremblant de froid et il manqua de tomber en arrière dans la rivière puissante et surement dangereuse à cette époque de l'année. La mort par hypothermie ou écrasé contre un rocher quelconque durant le chemin que parcourait l'eau violente était de pair. Allen regarda la rivière par-dessus son épaule, et une idée lui vint.

Déterminé, il fit face à l'étendue d'eau qui s'écoulait rapidement et il désactiva son Innocence.

« Kanda ! » appela-t-il plus fort. « Si tu ne reviens pas maintenant, je saute dans la rivière, et je peux t'assurer que tu auras ma mort sur la conscience car ce plongeon risque de ne pas être une partie de plaisir ! »

Il attendit quelques secondes, remerciant le ciel pour qu'aucun habitant ne soit de passage par ici à ce moment-là où on l'aurait tiré hors du rebord en l'amenant par la suite au commissariat de police en l'ayant pris pour un dingo qui souhaitait le suicide.

« Kanda, c'est ta dernière chance, je te le jure ! » reprit Allen en fermant les yeux rudement.

Pourvu qu'il ne se trompait pas. Pourvu que Kanda soit toujours quelque part. Il n'avait pas pu quitter la place, Allen l'aurait vu.

« Très bien, tu l'auras voulu… ! » dit-il en ignorant Timcanpy qui volait devant lui vivement pour l'empêcher de sauter. « Je vais te faire sortir de ta cachette ! »

Inspirant un grand coup et bloquant son souffle au plus profond de sa gorge, Allen tendit un pied tremblant vers le vide, espérant de tout son cœur que ceci fasse sortir Kanda de sa tanière. Qu'il le rattrape à temps. Kanda avait beau avoir un cœur en pierre parfois, la perte d'un compagnon n'avait jamais été dans son programme, surtout depuis qu'il s'était rapproché d'Allen suite à l'histoire d'Alma Karma et du Quatorzième en Angleterre.

Ainsi, il laissa tout son corps tanguer vers l'avant et il sentit la gravité l'attirer plus rapidement vers l'eau sombre et effrayante. Et lorsque sa peau rentra en contact direct avec le liquide glacial, une petite alarme sonna dans l'esprit d'Allen qui aurait voulu pousser un cri d'effroi tant son corps avait été frappé par l'eau et la température bien trop basse.

Et merde…

Son corps fut tout engourdi et l'air lui manqua. Cependant, il remarqua que le courant était bien trop fort pour qu'il puisse remonter à la surface par lui-même.

Non, non, non !

C'était stupide. Inconscient et stupide. La peur était telle que son Innocence ne répondait plus correctement, ou à moins que ça soit son hypothermie naissante qui était la cause de cette inaptitude… Allen n'en savait trop rien à ce moment-là.

La seule chose qu'il finit par sentir, ce fut une poigne forte agripper l'arrière de son col pour le faire décoller du fond et l'arracher à ce courant puissant. Il prit une immense inspiration d'oxygène pur lorsqu'il fut à l'air libre, toussant ensuite violemment alors qu'il sentit la neige chaude juste sous ses paumes et ses genoux, signe qu'il était sur le rebord de la rivière agitée par le temps. Une seconde… La neige chaude ?

Son corps avait tellement été refroidi par cette eau glacée que maintenant son épiderme avait l'illusion que la neige était chaude. Quelle ironie. Il peina à garder les yeux entrouverts et sentit rapidement ses mains tremblantes être recouvertes par quelque chose de chaud et sa tête être enfouie dans un espace douillet et loin de la tempête. Une main était placée à l'arrière de son crâne et celle-ci réchauffait doucement cette zone sensorielle.

« Plus idiot que toi, c'est tout simplement impossible ! » s'écria une voix qui semblait lointaine pour Allen.

Mais Allen ne répondit pas, le souffle lent, laissant son corps être pressé contre une surface chaude et… possédant l'odeur de Yû Kanda. Cependant, ce petit détail ne le frappa pas plus que ça, son esprit étant encore ankylosé par ce plongeon olympique. Ses lèvres violacées par le froid tremblaient violemment et l'une de ses mains vint s'agripper au pan d'un tissu quelconque qui n'était pas le sien.

« J'ai… J'ai froid… » murmura Allen faiblement.

« Non c'est vrai ?! Imbécile ! Regarde ou ta connerie t'a mené ! » reprit la voix colérique.

Oui, aucun doute, c'était Kanda. Allen sentit Kanda appuyer plus fermement une main contre son crâne pour le presser contre son torse au cœur battant, alors que la seconde frottait énergiquement le dos trempé de l'anglais.

« Au moins… Tu es revenu… » finit par dire Allen dans un rire rauque, paupières toujours closent, profitant de la chaleur que lui offrait son ami.

« Tu as de la chance d'être dans un état de chiotte, ou je t'aurais frappé, crois-moi… ! »

Mais malgré la chaleur du corps de Kanda contre le sien, Allen sentait son esprit se flouter doucement. Il était aussi en hypotension, ça ne faisait aucun doute, et tout ça à cause d'une idée aussi stupide que de se jeter dans une rivière pour faire venir le fugitif.

Ainsi, sa main maintenant le tissu du manteau de Kanda fut vidée de toute énergie et regagna le parterre de neige, de pureté blanche, presque maladive.


Maintenant c'est à Allen de plonger. C'est la mode de la fin des années 1890, oui oui… (nan mais ça va pas xD ?!)

J'aime bien souligner les tourments liés à l'homosexualité de l'époque, qui était extrêmement plus sensible que maintenant, y'a pas à dire. Car dans certaine fic, quand Allen et Kanda commencent à sortir ensemble au calme, ils n'ont pas l'air de s'inquiéter de ce qui peut se dire autour d'eux et de ce que pourrait faire le Central, et ça, ça me gêne un peu. Certes, il faut se foutre du regard des autres pour vivre, mais là, à l'époque, c'était tout de même différent, et même « dangereux » pour eux. Rappelez-vous, ils bossent pour l'Église elle-même, jamais ils n'accepteraient que des Exorcistes mâles fricotent entre eux.

Fin' bref, petit parenthèse rapide. Je suis pointilleuse là-dessus xD

Merci pour vos reviews, et à ce week-end (bonne vacances à tous ceux qui le sont)

Prochain chapitre : Trêve
(mais avec qui ?)