Titre : Hippolyte

Genre : Tragédie, Souffrance/Confort, Famille

Rating : T

Résumé : Phèdre, reine belle et froide. Un pic à la place du cœur, du venin à la place des paroles. Phèdre, reine belle et froide, réchauffée par le plus vertueux des cœurs. Un amour à sens unique, pour l'un comme pour l'autre.

Réponse aux reviews :

Queen Puduhepa : Coucou, merci tout plein pour ton message ! Je suis super heureuse que ma fic te plaise ! Et je croise les doigts pour que ça continue à te plaire... Bonne lecture !

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Chapitre 7

« Roi Hippolyte ! Roi Hippolyte ! »

Hippolyte ouvrit lentement les paupières et dévisagea l'homme aux yeux rieurs qui le hélait depuis un bon moment.

« Je ne suis pas roi, Taios, combien de fois dois-je te le rappeler ? Le souverain de Trézène est mon père, Thésée.

Les faits contredisent tes paroles, mon ami ! Car c'est bien Hippolyte ami de Taios qui est assis sur le trône, pas Thésée... »

Hippolyte plissa les yeux et lui jeta un regard mauvais. Taios n'en démordit pas et poursuivit.

« Tout le monde ici te voit comme l'unique et véritable souverain de Trézène. Thésée n'est qu'un vestige du passé, presque un mythe. »

Hippolyte plissa les yeux, sévère. Si cet homme n'eut pas été son ami, il y a longtemps qu'il l'aurait jeté aux lions pour de telles paroles. Mais voilà, Taios à l'éternel sourire était son ami. Un homme à langue pendue certes, mais à l'esprit plus aiguisée qu'une lame divine. Toujours de bons conseils, jamais de mauvaise compagnie.

« Ah oui, c'est vrai ! s'exclama soudain Taios en se frappant le front. Je suis ici pour de transmettre un message : Ténos a terminé le vase. »

Hippolyte bondit hors de son trône. Trois heures plus tard, Hippolyte sortait de la maison de ses amis, un magnifique vase entre les mains, d'humeur à siffloter.

« Que comptes-tu faire de ce vase Hippolyte ?

L'offrir à mon père. C'est bientôt son anniversaire et Poséidon a toujours été sa divinité préfé- »

Hippolyte s'interrompit en sentant une pression sur son poignet. Taios venait de lui saisir la main, lui interdisant par la même occasion tout mouvement.

« Là-bas, c'est Kyrène », souffla l'homme, le regard immobile.

Hippolyte suivit son regard et tomba sur un groupe de filles. Parmi elles Kyrène, fille du général Kyros. Hippolyte entendit un soupir dans son dos lorsqu'elle remit en place un cheveu, tout en riant. Et lorsqu'elle disparut de leur champ de vision, Taios s'autorisa un nouveau soupir avant de se frapper la tête contre un mur.

« Je suis trop bête ! Pourquoi je n'arrive pas à lui parler ! »

Hippolyte ne répondit rien, désarçonné et perdu. S'il avait bien une chose à laquelle il n'y comprenait rien, c'était l'autre genre. Ou plutôt l'engouement qu'il suscitait chez ses pairs.

« Tu as vu ses yeux Hippolyte ? Ils sont tellement brillants ! Et ses joues ? Rondes, pleines et rouge à croquer. Et ses lèvres ? Tu les vois Hippolyte ? »

Oui Hippolyte voyait. Il voyait très bien même. Mais là où Taios voyait des joues pleines et rouges, Hippolyte voyait des joues couvertes de terre colorée. Là où Taios voyait le charme et l'attraction, le roi voyait l'absence de valeurs guerrières et de finesses politiques. Là où Taios voyait un regard brillant et malicieux, le chasseur voyait la jalousie et la volonté perfide d'écraser le même sexe. Là où Taios voyait la finalité de sa vie, le fils d'Antiope voyait seulement des créatures vides de sens...

« Et toi Hippolyte ? Tu en as repéré une ? Avec ton statut de roi, tu pourrais toutes les avoir à tes pieds et- »

Mais Hippolyte n'écoutait déjà plus.

§...§

La plupart des passe-temps de Phèdre étaient similaires à celles des autres femmes : les commérages et la mise en beauté. Mais il en était un qui différait radicalement de la norme : la lecture et la résolution d'énigme. Et quoi de plus prenant qu'un livre écrit dans une autre langue ?

Elle avait tenté d'en percer le mystère à plusieurs reprises, interrogeant les marins de son époux pour en déterminer la provenance. Mais aucun ne sut la renseigner (la plupart étant analphabètes ou constamment ivres).

Et c'est à l'occasion d'un banquet qu'elle trouva enfin une réponse à ses questions. Un érudit étranger, maitre de quantité de langues, la renseigna sur l'origine du livre.

« C'est écrit en une langue très pratiquée en Asie mineure, et à en juger par les variantes dans son écriture, je dirais qu'il s'agit de la langue des Amazones.

Des Amazones ? » s'étonna Phèdre.

Serait-une possession de l'ancienne épouse de Thésée ? D'Antiope ?

« C'est un journal intime. »

Phèdre émergea de ses pensées et lança un regard interrogateur à l'érudit qui lui expliqua.

« Un livre écrit par une personne et dans laquelle elle raconte sa vie, jour par jour.

Jour par jour ? Et vous pourriez me le traduire ? »

Silence.

« Je veux bien, concéda finalement l'homme. Mais ça prendra du temps, beaucoup de temps... »

La voix était lourde de sous entendus.

« Le temps n'est un problème, l'argent non plus », répliqua calmement la Brillante.

Une cupidité exceptionnelle illumina les prunelles du savant qui, malgré tout, se dépêcha de ranger le livre dans sa poche.

« Je vous ferai parvenir le résultat de cette traduction par missive. »

Phèdre acquiesça d'un air entendu. Bien de ses bijoux allaient passer dans cette transaction mais tant pis ! Elle était trop intriguée par le contenu de ce livre.

§...§

Hippolyte adorait ses amis. Il aimait voyager en leur compagnie, il aimait leurs conversations existentielles et politiques. Il aimait être avec eux; il se sentait à sa place.

Taios le fougueux, Ténos le sage, pensa Hippolyte en souriant.

Puis son sourire s'effaça lentement.

Car il était également des moments où ce sentiment d'appartenance s'évanouissait...

Au profit d'un profond malaise.

« Je ne comprends pas ! Pourquoi Kyrène s'énerve à ce point ?! Je ne lui ai pourtant rien fait...

Et c'est bien ça le problème : tu n'as rien fait, pas même partager sa couche ! »

Des moments où Hippolyte avait l'impression qu'il existait un mur entre lui et ses amis...

« Mais elle me repousse à chaque fois que je lui demande !

Parce que tu ne dois pas demander, tu dois exiger ! Les femmes veulent d'un homme, un vrai. Pas d'un prétendant incapable ... »

Des moments où Taios devenait timide et incertain, Ténos hautain et orgueilleux.

« Je ne suis pas incapable !

Peut-être, mais c'est ce que ta Kyrène pense ! Et si tu continues à la faire attendre comme ça, elle se tournera vers le premier venu ! »

Des moment où Hippolyte ne comprenait plus du tout ses amis.

« Kyrène n'est pas comme ça !"

Elles sont toutes comme ça ! Elles font toutes non de la tête mais hurlent oui à l'intérieur... »

Des moments où Hippolyte se sentait loin, seul, comme à marcher parmi des étrangers...

« Et toi tu en penses quoi Hippolyte ? »

Hippolyte sursauta et dévisagea ses amis.

« Tu sais toi pourquoi les femmes sont aussi compliquées ? » demanda Taios.

Hippolyte le dévisagea longuement, ne sachant pas quoi dire. Comme à chaque fois que le sujet de conversation portait sur les femmes. Le roi de Trézène secoua la tête et détourna le sujet.

« J'ai fait parvenir le vase à mon père. Il l'a trouvé magnifique. »

§...§

Phèdre referma le livre qu'elle tenait, épuisée. Elle avait mis très exactement six mois à finir la lecture de ce journal. Tant de choses y avaient été relaté.

Canorpa, Hippolité, les Amazones, Thésée, Hippolyte...

« Je suis venue dans ce pays en pensant y obtenir l'aventure, la liberté, le renouveau et l'amour... »

Antiope, l'Amazone, mère d'Hippolyte et première épouse de Thésée.

« Mais tout ce que j'ai eu, ce sont ces quatre murs et ces lois oppressantes. Ces mœurs avilissantes et dénuées de sens, ces femmes qui se complaisent dans la paresse de l'esprit et le dépérissement du corps, ces hommes toujours convaincus d'être plus proche des dieux que l'autre sexe... »

Cette femme qui avait trahi sa reine, sœur d'arme et sœur de cœur, pour s'enfuir avec Thésée.

« Je croyais en l'aventure, j'ai obtenu le beau fixe. Je croyais en la liberté, j'ai obtenu la prison. Je croyais en l'amour, j'ai obtenu le mépris... »

Contrairement aux rumeurs, Antiope n'a pas été enlevée par un Thésée désireux de la rééduquer. Non, Antiope avait suivi Thésée de son plein gré, trahissant au passage la reine Hippolité dont elle était le bras droit. Une trahison qu'elle n'a eu de cesse de regretter. Trahison qu'elle a pensé pouvoir expier en donnant le nom de sa sœur à son fils.

« Hippolité m'avait toujours mise en garde contre les hommes, contre leurs fourberies et leur beau parlé. Mais je ne l'ai pas crue, embobinée par les douces promesses de Thésée. »

Avant d'ouvrir ce journal, jamais Phèdre ne se serait imaginé ressentir de la peine pour Antiope l'Amazone, pour Antiope femme aux mœurs dépravées.

« Et aujourd'hui ma seule existence ne se résume plus qu'à porter l'enfant d'un menteur invétéré et à supporter la compagnie de femmes dont la seule occupation est de critiquer leurs sœurs. »

Le mépris de l'étrangère était encore là dans son cœur, Phèdre le savait. Mais la sympathie et compassion également.

« Une existence vide de sens, voilà à quoi je me suis réduite. »

Seule parmi des coutumes et des personnes étrangers, trahie par son époux, enfermée dans sa chambre sans possibilité de courir à nouveau les prés...

« Peut-être est-ce le juste châtiment pour la traitresse que je suis ? Pour l'indigne qui a été aveuglée par l'amour et la bêtise...? »

§...§

Hippolyte s'avança, le corps parcouru de sueurs froides. Son cœur refusait d'assimiler ce que ses yeux voyaient.

Sur les marches en pierre du temple, une femme en pleurs et Taios, son épée plantée jusqu'à la garde dans le torse de Ténos.

« Taios... »

Il sembla l'entendre car d'un geste il retira l'épée et le corps de Ténos tomba. Le sang dévala les marches au même tempo qu'Hippolyte les gravit.

« Pourquoi ? »

Sa voix n'était plus qu'un murmure. Tout comme la réponse de Taios.

« Personne ne me prendra Kyrène. Personne ne posera un doigt sur elle. Aucun obstacle, aucun rival. Elle est à moi, elle est à moi, elle est à moi... Ma Kyrène ! »

Il souriait, Taios souriait, une béatitude sur le visage. Hippolyte en était horrifié. Taios, il...il occultait le plus important ! Alors Hippolyte le lui rappela, cruellement.

« Cet...« obstacle » ... c'était ton grand frère ! »

Long silence.

« Mon...frère...? »

Le visage toujours aussi béat, Taios reporta son attention sur le cadavre qui gisait à ses pieds. Il en souleva le visage, l'observa longuement, son regard se vidant peu à peu.

De la béatitude ne resta plus qu'un sourire figé.

§...§

Les gardes débarrassèrent le corps, arrêtèrent Taios et nettoyèrent les lieux. Et Hippolyte, assis sur les marches, n'arrivaient plus à redresser la tête. Il n'y avait plus que la voie lactée pour bercer ses pensées.

« Je suis désolée. »

Hippolyte redressa la tête et son regard devint plus noir que la nuit lorsqu'il reconnut son interlocuteur.

« Je suis tellement désolée... je ne voulais pas... »

Pathétique couinement. Hippolyte dévisagea Kyrène comme on dévisage un nuisible. Il était prêt à dégainer sa lame et à l'égorger sur le champ. Puis la tristesse et la raison lui revinrent lentement.

Ténos était mort. La tuer n'y changerait rien.

§...§

La vitesse, le vertige, la perte de repères... Voilà ce qu'Hippolyte ressentait dans sa chevauchée libre. Les feuilles craquaient sous les sabots, le vent fouettait son visage, et les larmes avaient gelé sur ses joues.

« Taios... »

Hippolyte, souverain et justicier de Trézène, avait été obligé de juger Taios. Il avait été obligé par les lois de son père à exécuter son ami.

De ses propres mains.

« Ténos, Taios, Osteria... »

Ils étaient tous morts à présent. L'un avait été tué par son frère, l'autre fait exécuté par son ami. Osteria, la mère des frères, ne supporta pas la scène. On l'a retrouva pieux en plein cœur dans sa cuisine.

« Monseigneur ? »

Hippolyte descendit de sa monture et s'inclina devant le prêtre chauve du temple d'Artémis. Ce dernier s'écarta lentement, libérant le passage. Hippolyte gravit les marches avec lenteur, détermination, et parvint à destination. Face à la grande statue, il tira son poignard de sa ceinture et trancha soigneusement chaque mèche de ses cheveux.

Ténos, Taios et Osteria...Le roi s'était chargé des rites funéraires de ces trois personnes qui, pendant trois ans, avaient été sa famille. À la fin de ceux-ci, il s'était faite une promesse qu'il s'apprêtait maintenant à honorer.

« Sur cette chevelure signe de royauté, sur cette noblesse que je mets maintenant à tes pieds, je te le jure, déesse au cœur solitaire, que jamais plus je ne rejetterai la solitude. Cet Hippolyte face à toi est maintenant prêt à l'embrasser à tout jamais. »

Et plaçant ses boucles brunes aux pieds de la déesse, Hippolyte scella ses vœux de chasteté.