Gandalf marchait au côté d'Elrond dans l'un des magnifiques cloitres de Fondcombe, bordé par de grandes colonnes de marbres blanc. La mine sombre, la voix basse, il devisait avec le maître des lieux sur la trahison de Sarouman le Blanc. Les nouvelles n'étaient pas bonnes et l'expression affichée sur le visage d'Elrond allait dans ce sens également, les sourcils froncés et les lèvres pincées, il regardait le sol en écoutant attentivement le l'Istar.
En levant les yeux pour admirer les merveilles de Fondcombe, Gandalf parcourut du regard l'intégralité du cloître pour se poser sur un jeune homme de l'autre côté du cloitre, vêtu de noir, très semblable aux rodeurs du noir, d'ailleurs il crut un instant voir Aragorn mais devant la jeunesse évidente de l'inconnu, ce n'était pas lui.
L'inconnu avait la tête penchée sur un livre posé sur ses genoux, ses cheveux noirs et courts lui tombant légèrement devant les yeux.
C'est tout ce qu'il pouvait distinguer depuis son point de vue mais cela intrigua tout de suite Gandalf, d'une part c'était un homme, il n'avait clairement pas la carrure ni la posture guindée des elfes, d'autre part il était rare de voir des étrangers dans les murs les plus intimes de Fondcombe. Fondcombe était grand, et le cœur de la cité était réservé à une élite, tout le monde ne pouvait graviter autour du maître des lieux.
C'est pourquoi il fut surpris de le voir dans ce cloître. S'arrêtant pour se retourner vers son ami, il n'eut même pas à poser la question, Elrond avait tout de suite remarqué l'objet de l'attention de Gandalf.
« C'est le jeune homme que vous avez demandé de chercher à Aragorn. Il est arrivé ici il y a quelques jours. Comme vous le savez, son nom est Calion. C'est un jeune homme pour le moins surprenant.
Savez-vous que son épée est faite de Tilkal ? » énonça Elrond. Sans laisser le temps à l'Istar d'exprimer sa surprise pourtant évidente sur son visage, il poursuivit :
« Lui-même n'en savait rien. C'est quelqu'un de très secret, il ne parle pas beaucoup mais rien ne lui échappe. Je pense qu'il a autant de questions que vous et qu'il attend beaucoup de votre rencontre. » Sur ces paroles, Elrond planta là son ami et partit dans une direction diamétralement opposée, sans même laisser le temps à Gandalf de dire quoique ce soit.
Gandalf observa Elrond disparaitre au coin du couloir et retourna son attention sur Calion. Celui-ci était debout, l'observant, immobile, impassible, même de loin, Gandalf se sentait déshabillé du regard.
Calmement, il longea le cloitre, se fixant mutuellement du regard. Après le dernier angle droit du cloitre, Gandalf et Calion se faisaient face à face, ils semblaient tous les deux se défier du regard.
Les yeux de Calion étaient d'un vert renversant, très clairs, transperçant. Sa posture était relaxée mais on pouvait sentir une tension peser sur ses épaules. Calion était avide de questions, cela se sentant à des kilomètres. De son côté Gandalf le jaugeait du regard, Calion était certainement un combattant à en juger par sa musculature et sa posture, il n'avait pas un regard innocent, mais on ne sentait pas une once de méchanceté émanée de lui.
En quelques secondes, Gandalf le jugea digne de confiance, quelque chose changea dans ses yeux et son visage, de froid et distant, il passa à bienveillant et souriant. Voyant cela, Calion abandonna sa posture défiante et il se défit totalement, laissant voir sa douleur, ses multitudes de questions qui le torturaient, ses doutes. Son visage devint inquiet, l'espoir de voir enfin ses questions élucidées éclaira ses yeux et l'espace d'un instant, Gandalf sentit monter en lui une bouffée de compassion pour ce jeune homme dont il ne savait presque rien. Calion était comme un enfant perdu, qui cherchait quelqu'un à qui s'accrocher.
Sans un mot, tous les deux s'assirent sur le banc occupé précédemment par Calion. Le silence s'installa, tous les deux contemplant les splendeurs de la cité elfique, le feuillage d'automne commençait à colorer de rouge et de brun les arbres et le soleil couchant illuminait la rivière en contrebas qui faisait miroiter milles reflets.
« Vous m'avez appelé. » Calion brisa le silence, ne pouvant plus se contenir. Ce n'était pourtant pas une question, il énonçait un fait, indiscutable.
Gandalf hocha la tête, un léger sourire aux lèvres, mystérieux. Calion eut la drôle de sensation de voir les rôles renversés et il sentit toute la frustration que pouvait ressentir les gens devant son mutisme.
Prenant les devants, il prit une inspiration avant de demander : « Pourquoi ? » Sa voix était presque suppliante, il était dans une quête désespérée de réponses.
« Pourquoi ? » reprit Gandalf, l'air de se poser la question à lui-même. « Pourquoi ? Une intuition sans doute. Je ne saurai le dire. Un rêve peut-être. » répondit-il, la voix basse, comme en pleine interrogation intérieure.
Mais cela ne sembla pas satisfaire Calion, qui préférait laisser son regard parcourir le paysage crépusculaire plutôt que laisser voir son désarroi à Gandalf.
« Un rêve ? » Comment un rêve pouvait l'avoir guidé jusqu'à lui ?
« Au fil de mes périples, j'ai côtoyé beaucoup de dangers. Un jour en traversant la forêt d'Eryn Vorn, j'ai senti une présence dans cette forêt. » raconta Gandalf. Calion était très attentif, se reconnaissant dans les paroles de l'Istar, il se savait le seul habitant de Eryn Vorn.
« C'était une présence discrète et imposante à la fois. Seul un œil avisé aurait pu deviner que vous viviez dans cette forêt, c'est pourquoi j'ai envoyé Aragorn d'ailleurs. Cette présence était également dangereuse, imposante et dangereuse. Il y avait quelque chose de dangereux dans cette forêt, quelque chose d'agressifs. Pourtant c'était contenu, le mal ne régnait pas. C'est pourquoi je vous ai lassez tranquille, passant tout de même de temps en temps pour vérifier que cette présence ne faisait pas le Mal dans la forêt. Je voulais éviter que le Mal n'imprègne encore une fois une forêt comme Eryn Lasgalen. Je suis d'ailleurs persuadé que vous saviez que j'étais là. »
Calion acquiesça, effectivement il avait senti quelqu'un parcourir ou traverser la forêt, mais n'avait jamais cherché à savoir si c'était régulier.
« Dans mes rêves, des songes éveillés je devrais plutôt dire, les Valars m'envoient des messages, et l'un deux vous concernait. C'est ainsi que j'ai eu connaissance de votre nom. Je ne saurai le décrire mais je sentais que je pouvais avoir confiance en vous. Pourtant je sens que vous êtes dangereux. Mais je ne saurai dire pourquoi. Il y a quelque chose en vous qui veux sortir, et ceci pourrait tout détruire sur son passage. »
Gandalf se tourna vers son interlocuteur, celui-ci avait le visage crispé par la peur, par les incertitudes. Calion se tourna lui aussi vers Gandalf, reconnaissant de lui avoir appris ce qu'il savait.
« Vous avez raison… Je suis dangereux » dit Calion à voix basse, las d'être un danger constant.
Il n'en pouvait plus de tous ces secrets, il lui pesait trop et la solitude de ces dernières années à laquelle il s'était pourtant habitué pesa soudain sur ses épaules. Il s'affaissa défait, comme s'il portait le poids du monde sur ces épaules. Alors, il décida de tout déballer.
« En réalité, je ne viens pas de ce monde » dit-il d'une traite. Si Gandalf était surpris, il le cacha très bien. Reprenant un peu de confiance en lui en voyant que l'Istar ne le traitait pas de menteur ou de fou, Calion reprit, la voix un peu plus claire.
« Dans mon ancien monde, il y avait aussi la guerre, une guerre terrible » annonça Calion, la mine sombre, les souvenirs hantant ses yeux.
« J'ai perdu beaucoup de me famille et de mes amis dans cette guerre. Et un jour, lors d'une bataille, les Valars m'ont laissé un choix. C'est ainsi que j'ai atterrit en Terre du Milieu il y a de ça cinq ans.
Les débuts ont été très difficiles, même si les Valars m'ont fait dons de mon épée et de mon arc, je ne savais pas me battre et ne connaissait rien aux langues et cultures de ces contrées. J'ai erré tel un vagabond pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que je rencontre Baranor, un vieux fermier qui me prit sous son aile et m'enseigna les arts du combat. Il n'était pas ce qu'il prétendait être. (Calion eut un léger sourire devant cette constatation tout simple.) A sa mort, j'ai un peu voyagé avant de m'installer à Eryn Vorn et d'y vivre dans la solitude. Je ne me sentais pas assez à l'aise pour vivre parmi les Hommes ou pour voyager. » Calion termina son récit par un petit soupir et se tourna vers Gandalf. Celui-ci ne semblait pas vraiment satisfait par l'histoire de Calion et son sourcil haussé montrait clairement qu'il attendait autre chose.
Voyant qu'il ne pourrait pas y échapper, Calion décida de couper court.
« Ma magie… C'est ma magie que vous sentez. » indiqua-t-il, inquiet de la réaction de Gandalf.
Gandalf ne semblait pas surpris, au contraire mais était clairement déterminé à ce que Calion lui avoue absolument tout. « Votre magie ? » l'incita-t-il à poursuivre.
« Dans mon ancien monde, je faisais partie d'une communauté appelé sorciers. Nous pouvons utiliser la magie environnante et la stocker pour réaliser des choses incroyables. Un peu comme vos pouvoirs d'Istar. Lorsque je suis arrivé ici, mon réservoir magique était plein et il l'est toujours aujourd'hui, c'est là qu'est le problème. Les Valars m'ont informé qu'une fois arrivé au bout de mes capacités, je ne pourrais plus faire de magie, la magie de la Terre du Milieu étant trop différente de la mienne. C'est pourquoi j'ai décidé de la préserver, de ne l'utiliser qu'en dernier recours. Et c'est là que fut ma plus grave erreur. » Sans même lever les yeux sur Calion Gandalf avait compris de quoi il ressortait, mais laissa Calion terminer son explication.
« La magie, elle n'aime pas vraiment être enfermé, la magie, c'est de la liberté sous forme matérielle presque. En la gardant ainsi en moi, je lui ai fait du mal, elle est devenue agressive, violente, je la sens parfois en moi. C'est cette présence dangereuse que vous avez senti en moi. Il me reste beaucoup de magie et si jamais je devais la laisser sortir un jour, j'ai bien peur de ne pas pouvoir limiter ses actions. Bien sûr, elle ne me fera jamais de mal, je ne peux en dire autour pour tout être vivant dans les parages. »
Un nouveau silence s'installa, pesant, Calion dans l'attente d'une réaction et Gandalf perdu dans ses pensées.
« Je vous fait confiance » dit simplement Gandalf, posant un regard bienveillant sur Calion. Celui-ci choqué, leva vers lui ses grands yeux verts, incertain.
« Je sais que le moment venu, vous saurez prendre la bonne décision en ce qui concerne votre magie. » reprit –il, se levant et se plaçant devant Calion. « D'ici là, j'aimerai que vous m'accordiez une faveur lorsque je vous en demanderai une », ne laissant pas vraiment le choix à Calion quant à sa réponse.
Hésitant, Calion choisit tout de même faire lui aussi confiance au magicien, même s'il n'avait pas répondu à toutes ses questions, il lui avait redonné de l'espoir. Rien que de se confier sur son passé avait mis du baume au cœur blessé de Calion.
Alors Calion hocha positivement de la tête. Gandalf fut satisfait et se détourna, sur le point de partir.
Quel genre de faveur, Gandalf ? » demanda précipitamment Calion.
« Les Valars vous aime bien, mon garçon. S'ils vous ont donné une épée forgée en tilkal, ce n'est pas pour couper des pâquerettes » Sur ce, il laissa Calion sur le banc et s'éloigna.
Calion baissa les yeux sur ces mains, la solitude qui lui pesait et ses angoisses semblèrent s'envoler d'un coup. Et il se mit à pleurer, de soulagement d'avoir enfin trouver sa voie, d'avoir trouvé de nouveaux compagnons, de tristesse aussi pour ses amis et sa famille perdu, pour tout ce qui lui était arrivé dans sa vie.
Il pleura d'un espoir retrouvé.
