La forêt est paraît-il peuplée d'êtres étranges. Je n'en ai cure. Elle est assez grande pour que chacun aie suffisamment de place pour se mouvoir sans encombre. Je cours aussi profondément qu'il m'est possible, ou plutôt le sol se défile en dessous moi. Déjà une heure que je suis partie. Le château est assez loin à présent.

Je m'arrête, non pas pour reprendre mon souffle mais pour réfléchir. Un rocher me devient un excellent siège, et seul le doux son du vent dans les branches vient troubler ma quiétude. Merlin, mais qu'est ce qu'il m'arrive ? Jamais auparavant je n'étais sortie de mes gonds pour une aussi ridicule affaire de concurrence. En toute circonstance je gardais la tête haute, persuadée de pouvoir toujours faire mieux, et pas une fois mon intuition ne s'était révélée fausse. Mon tempérament bouillant avait jusque là toujours été dominé par la raison. Black est le premier à réussir à m'énerver autant.

En y réfléchissant, il est même le premier à avoir réussi à susciter en moi un sentiment autre que ma logique puérile du jeu de ressemblance. Pour la première fois, dans ce cours de Métamorphoses, je n'avais pas pensé à mes sœurs mais uniquement à moi. À partir du moment où Black s'était levé pour donner à son fan club une nouvelle occasion de soupirer, plus rien n'avait compté que la fureur – qui m'était jusqu'alors restée étrangère – que je ressentais à son égard.

Connaissez-vous cette sorcière française du dix-septième siècle, Ninon de Lenclos ? Courtisane pour la noblesse de son pays, elle s'était dès la fin de ses études à Beauxbâtons constitué un groupe de soupirants classés en différentes catégories : les « martyrs » n'avaient droit qu'à un regard, les « payeurs » se voyaient gratifiés de quelques faveurs, et les « caprices » étaient ses amants en titre.

Pour Black, c'est pareil. La majorité de ses groupies n'obtiennent rien, et soupirent en attendant une faveur qui ne viendra jamais. Quelques privilégiées peuvent se gausser d'avoir parfois passé une nuit avec lui. Ses copines officielles, celles qui souffraient le plus, l'accompagnaient aux quelques bals qui jonchaient l'année et avaient une durée d'existence à ses yeux variant d'une semaine à un mois.

Je n'ai passé que vingt-quatre heures à Poudlard, voire même moins. Cependant, contrairement aux apparences, j'ai réussi à me séparer de ma fratrie le temps d'avoir une conversation avec quelques élèves, dont Lily Evans, laquelle est harcelée par ce ver de terre de Potter.

Elle ne m'a appris peu de choses que je ne soupçonnais déjà. Mnémosyne, laquelle avait au même moment abordé Lupin, me confirma ses dires : des Maraudeurs, Black et Potter sont les pires. Le deuxième est cependant adouci par le voisinage de Lily, qui le gratifie régulièrement d'une gifle (le pire, c'est qu'il en est heureux, prétendant qu'il est sur la bonne voie car elle fait attention à lui !). Mais Black…Black ! Il a beau être plus séduisant qu'un dieu, il est dangereux. Quand il veut une fille, il l'obtient. C'est un chasseur. Sa panoplie de séduction est très variée, car il prend un malin plaisir à prendre les filles dont le plus farouche désir est de lui résister (il paraît même que ce sujet est tabou entre lui et Potter, chacun se prétendant meilleur en drague).

Il a décidé de me faire tomber dans ses filets. Fort bien ! On va s'amuser. Il me provoque, je vais le provoquer. Je lui résisterai, il se cassera les dents sur moi. Quoi ? Je ne suis pas la première à le dire et les autres ont succombé ? Certes, mon idée n'est pas nouvelle, mais la différence entre moi et les dindes qui lui sont tombées dans les bras c'est que moi, Eurynome Délos, je vais réussir. Black a fait souffrir des filles, il souffrira en retour.

Je pousse un formidable rugissement, comme pour annoncer ma décision à la forêt entière. Une cohorte d'oiseaux au plumage chatoyant s'envole à quelques kilomètres de là. J'entends au loin le galop d'un centaure mécontent que j'ai troublé sa réflexion.

Alors que je songe sérieusement à continuer mon exploration de la forêt, un cri rauque retentit au dessus de moi. Levant la tête, j'aperçois un aigle géant descendre avec prudence. Un grognement m'échappe. N'aurais-je donc jamais la paix ?

L'aigle se pose en face de moi. Il me considère quelques instants de son œil rond puis lance un nouveau cri, plus fort cette fois. Résignée, je m'assieds. Impossible de les blâmer. Néanmoins, il me semble bien que c'en est fait de ma tranquillité.

Je ne me trompe pas, le contraire serait trop beau. Un bruit de cavalcade se rapproche de plus en plus, et c'est sans étonnement que j'assiste à l'entrée d'une licorne. Elle est talonnée de près par un loup blanc. La licorne hennit faiblement et tente une manœuvre d'approche. Je l'en dissuade par un grognement bien senti. Le loup se montre plus futé et se couche, attendant philosophiquement le passage de mes foudres. Je me décide à l'imiter quand apparaît enfin le dernier personnage de cette scène pour le moins burlesque. Un ours brun, maladroit et pataud, nous rejoint dans la clairière. Tous sont assis en cercle autour de moi. Ils attendent un signe, celui du retour.

Levant la tête, je regarde le soleil. Il est midi. Mon escapade m'aura coûté la fin du discours de Métamorphoses et son équivalent en Défense contre les Forces du Mal, Sortilèges, et Botanique. Cet après-midi se verra soldé par un cours de potion, que je refuse de manquer. J'ai une heure pour aller manger, et mon estomac crie famine. Alors, je me lève, imitée par mes compagnons, et reprends ma course.

J'arrive au château une bonne dizaine de minutes plus tard. J'étais allée loin dans la forêt, mais malgré cela je soupçonne n'avoir même pas parcouru un sixième de sa longueur. Mes sœurs me rejoignent peu après mon retour.

Je ne veux pas leur parler de ma décision, elles s'en apercevront sans mon aide, et ce bien assez tôt pour que Mnémosyne trouve le moyen de me blâmer. Pour l'instant, aucune ne me pose de question, nous admettons avoir toutes droit à un jardin secret, un monde qui n'appartient qu'à nous seule. Par un traité signé par toute la fratrie (à l'exception de Pyrrhus qui n'apposera son paraphe qu'après avoir appris à écrire), la légilimancie est interdite entre nous. Notre esprit est sacré.

La rumeur de ma colère a déjà fait le tour de l'école. Je pose à peine un demi orteil dans la Grande Salle que Jason, Ulysse, Ajax et Aphrodite fondent sur moi à la vitesse de l'éclair.

« Bravo pour ton coup ! dit un de mes frères. Il le méritait bien. La prochaine fois, appelle-moi pour finir le travail ! »

« Tu es sûre que ça va ? rajoute Aphrodite qui en ce moment plus que jamais ressemble à ma mère. Tu n'as pas l'air dans ton assiette. »

« Où il est, ce fameux Black, que j'aille le féliciter ? » (dixit Jason, le plus provocateur de tous mes frères)

« Je suis là, répond la voix qui a le don de m'énerver. Ravi d'avoir une nouvelle fois battu un record. »

Je vois avec colère l'objet de ma fuite arriver d'un pas de conquérant. Léto frémis de rage (une bataille la remplirait d'aise), Déméter m'observe d'un œil amusé (sa règle : observer sans se mouiller), Mnémosyne soupire (extrait de ses probables pensées : « qu'elle est puérile ! ») et Maïa se détourne pour pouffer de rire (écoutez et vous verrez).

Black perd soudain sa belle assurance. Il ne s'attendait guère à revoir la fratrie au grand complet. Son joli coup de ce matin n'était que du bluff. Il est incapable de me reconnaître parmi cette masse de cheveux argentés qui lui fait face. Je me campe solidement sur mes pieds, baguette au poing et bras croisés. Théâtre. Je ne me sens pas d'attaque à faire quoi que ce soit.

Mes sœurs m'imitent, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire Black se retrouve seul face à cinq mêmes jeunes filles, toutes prêtes à remettre en cause sa réputation de beau garçon (certes, j'exagère : Mnémosyne n'est pas très favorable, mais elle ne déteste rien de plus que se démarquer. Si je commence, elle suivra).

« Tu es susceptible, lance-t-il à la cantonade. Je ne voudrais en aucun cas te blesser mais…pourrais-je savoir au moins quel est ton nom ? »

« Il me semble pourtant avoir été claire ce matin, répond Maïa à ma place. Il est inutile que tu saches laquelle d'entre nous a mis ta fierté entre parenthèses. Jamais tu ne trouveras un moyen de nous reconnaître. »

« Soit, concède-t-il avec un calme qui m'étonne, jamais je n'arriverais à être sûr de mon hypothèse. Mais je vous ai à l'œil. Bientôt, vous serez pour moi aussi claires que de l'eau pure. »

Black s'éloigne d'un pas lent, purement artificiel, qui n'a pour seul résultat de me faire penser que, décidemment, ce type est le plus beau que j'ai jamais vu.

Hum, heu, oui, je disais que ce sera difficile, mais à force de trop vouloir jouer, Black perdra…