C'est bien la première fois que j'atteins le deuxième arc d'une fiction.
Pour les lecteurs indignés qui désespèrent de voir Itachi et Sakura développer enfin des sentiments et qui, fatalistes, se demandent s'ils vont bientôt finir par passer du temps ensemble : la réponse est oui ! Mais pas dans ce chapitre. Le chapitre 9, oui, à coup sûr. A priori, il n'y aura quasiment que ça : des moments où Itachi et Sakura parlent. Quant au chapitre 8, ce sera la transition entre l'action et l'aspect plus "romantique" de cette fiction.

Douce Di pour qui j'écris ce qui commence à devenir un pavé conséquent : vos attentes seront satisfaites. Peut-être. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez exactement par hardcore ?


Quand Sakura rouvrit les yeux, la première chose qu'elle ressentit fut un intense sentiment de soulagement.

Jamais le plafond de l'hôpital ne lui avait paru si beau. Ce blanc aveuglant dans la lumière du matin lui donnait la migraine, et pourtant elle ne pouvait s'empêcher de le boire des yeux comme s'il s'agissait d'un miracle du Sage des Six Chemins. Son corps lui paraissait un cocon de soie, faim et soif étanchées par les perfusions qui sortaient de ses bras nus ; rien dans le monde, décida-t-elle, ne pouvait être aussi bon que la sensation du repos après avoir cru mourir. Elle sentit une larme couler sur sa joue quand le frottement des draps contre ses poignets lui assura qu'elle ne portait plus ces horribles menottes. Son chakra coulait librement en elle, aussi libre d'accès que d'habitude : prise d'un désir soudain, la kunoichi réunit un peu de chakra médical au bout de ses doigts et le regarda luire faiblement.

Avec un soupir de bien-être, elle tourna la tête en direction de la fenêtre. L'oreiller en coton contre sa joue était un paradis, après deux semaines à dormir appuyée contre la pierre. Elle rit en constatant que ses cheveux avaient retrouvés leur rose originel – et même sa voix éraillée ne suffit pas à diminuer la joie qui l'emplissait. Si quelqu'un était venu ôter la teinture brune de ses mèches, on lui avait probablement enlevé aussi l'encre qui noircissait ses sourcils et changeait la forme de sa bouche. Elle était à nouveau Sakura – un peu plus maigre et définitivement débarrassée de ses illusions d'enfance, voilà tout. Mais toujours Sakura.

Il faudrait qu'elle fasse son rapport à Tsunade. Les informations qu'elle possédait pouvaient s'avérer cruciales, sans oublier ses doutes et ses soupçons : si elle seule ne pouvait rien en faire, sa Shishou, avec tout le savoir qu'elle avait accumulé, réussirait sûrement à les relier à d'autres événements.

Mais pour l'instant, elle profitait paisiblement de son premier instant de repos depuis le début de la mission un mois plus tôt. Les infirmières viendraient bien un jour ; le soleil qui caressait son visage lui offrait en cet instant tout ce qu'elle désirait au monde. Le spectacle de Konoha s'étalait derrière la fenêtre, les toits rouges et bleus prédominant dans leur joie colorée. Si la Roche voulait rester d'un brun de camouflage, si le Sable s'accrochait à ses maisons de sable comme des chiens à leurs os, grand bien leur fasse : Konoha préférait s'ouvrir comme une fleur juste éclose, forte de son pouvoir économique et des guerriers prêts à mourir pour elle. La beauté, songea Sakura avec un sourire, ne pouvait naître que de la puissance. Sans cela, elle n'était qu'un papillon éphémère, superbe mais destiné à périr sous les coups de la nature. Konoha, elle, resterait. Ses rues arc-en-ciel continueraient à grandir et fourmiller jusqu'à ce qu'un jour, une enfant aux cheveux roses vienne voir sa vieille grand-mère pour lui montrer à quel point elle était devenue douée au lancer de shuriken ; Sakura sourirait, paisiblement installée dans sa chaise à bascule, et s'émerveillerait devant le talent de sa descendance.

Combien de vieilles grand-mères vivaient dans ces maisons qui s'étendaient ? Combien d'enfants et de mères que les shinobi de Konoha protégeaient ?

C'était comme un poids que l'on ôtait de ses épaules. L'emprisonnement avait été dur, la faim omniprésente et la peur plus encore ; elle avait jonglé entre la haine, l'espoir d'une évasion et une angoisse viscérale. Sa réaction face à la certitude de la mort la rendait étrangement fière, et pourtant Sakura ne pouvait nier que l'épreuve avait été presque au-dessus de ses capacités.
Mais même si elle avait dû périr, Konoha serait restée. On aurait gravé son nom sur une pierre que l'on aurait plantée dans le cimetière du village, après quoi ses amis l'auraient pleurée et vengée, puis la vie aurait repris son cours, aussi belle et cruelle qu'avant. La conscience de cette pérennité avait quelque chose d'apaisant. Puisque tout était inéluctable, il fallait faire de son mieux sans craindre de mourir.

Sakura pensa à ses parents, sans doute en train de dormir après avoir fêté le retour de leur fille disparue. Elle ne leur parlait pas assez, se dit-elle ; ils n'habitaient pourtant pas loin. Mais la réalité de sa vie de kunoichi et médic était trop différente de leur existence civile. La fracture n'avait fait que s'agrandir depuis que, Genin, elle avait vu Sasuke partir et tous l'abandonner. Ils n'avaient pas compris – Sakura leur en avait longtemps voulu. Plus maintenant, cependant ; elle était adulte à présent, pleinement consciente qu'ils n'avaient jamais voulu la blesser.
Elle ne pouvait de toute façon pas se plaindre : sa Shishou l'avait trouvée et elle avait découvert dans la Sannin une seconde mère. Dure, souvent froide derrière son masque de soûlarde, profondément abîmée par la vie, mais solide et emplie d'amour. Shizune aussi lui avait donné tout ce que son esprit vacillant offrait encore. Quand la médic partait en mission d'infiltration et tuait les enfants qu'elle avait gardés pendant deux mois (« Une gouvernante si compétente, c'est un miracle ! Et n'est-elle pas charmante, avec ses yeux de biche ? »), elle ramenait invariablement un petit souvenir pour Sakura qu'elle lui offrait avec un sourire las, comme pour dire Je sais qu'un jour je craquerai et que même Tsunade-sama ne pourra me ramener, mais ce jour n'est pas aujourd'hui. Shizune était la personne la plus brisée que Sakura avait jamais rencontrée, plus même que Sasuke ou Gaara, mais c'était aussi la grande sœur qu'elle n'avait jamais eue.

Et tout cela était réuni dans un seul endroit.

« Konoha, souffla-t-elle dans la chambre vide. »

Le mot glissa sur sa langue avec douceur.

« Konoha, répéta-t-elle plus fort, sa voix retrouvant un peu de stabilité. Konoha, Konoha. »

Un nuage passa devant le soleil, puis repartit.

« Naruto, dit-elle ensuite. »

Le nom de son ami sonnait différemment. Konoha était un souffle qu'on accumulait sur le n pour le relâcher sur la dernière syllabe et le laisser s'envoler ; Naruto, au contraire, roulait sur la langue et descendait sur le to.

« Shishou, essaya-t-elle. »

Ça glissait comme une anguille, réalisa-t-elle en riant.

« Shizune. »

Le shi était appuyé, la langue buttait sur le z, puis le une passait avec aisance ; Shizune était tout à la fois un obstacle et une victoire, une ode à la persévérance.

« … Sasuke, murmura-t-elle soudain. »

Autrefois, elle prononçait ce nom avec entrain en accentuant le ke, dans l'espoir peut-être que le garçon attraperait cette dernière syllabe et continuerait la conversation. Aujourd'hui, le mot lui laissait un goût amer en bouche, et c'était le sa qu'elle prononçait plus distinctement. Le ke final se perdait presque, comme si le temps de prononcer son nom, elle voulait déjà changer de conversation.

« Sai. »

Mieux valait ne pas en parler. De toute façon, ce n'était qu'un nom d'emprunt – tout était emprunté, pour les poupées de Danzô.

« Kakashi-sensei. »

Ce vieux pervers. Il avait repris du service dans la Racine et elle ne le voyait plus trop. Il lui manquait un peu, mais pas trop – elle n'avait jamais eu avec son sensei les liens normaux d'un professeur et d'un élève.

« Ino, reprit-elle. »

Court, efficace, mais charmant et énergique.

« Ino, Ino. Ino-truie, s'amusa-t-elle à chantonner. »

Et comme si ce mantra avait été une invocation, la blonde poussa la porte de sa chambre.

« Je me demandais si tu allais finir par penser à moi, Grand Front ! lança-t-elle d'un ton provocateur en s'appuyant contre le chambranle.

Sakura cligna des yeux. Avait-elle par erreur invoqué un être humain ?

- Ino ? Qu'est-ce que tu fais là ?

- En-dehors de venir voir ma meilleure amie revenue de mission en retard et mystérieusement emmenée à l'hôpital ? Hm, je ne sais pas, une idée ?

Tout s'expliquait. Sakura faillit rougir en réalisant qu'Ino l'avait entendue chantonner stupidement une ribambelle de noms propres – elle avait décidément l'art de passer pour une imbécile. Puis elle décida d'envoyer sa gêne au diable : c'était Ino en face d'elle, nom d'un kami ! Pas une infirmière anonyme. Elle savait gérer l'infernale blonde.

- Si tu comptes sur moi pour avoir des ragots, sourit donc vicieusement la médic, tu ferais mieux d'aller quémander à ton père directement.

L'air innocent d'Ino confirma ses soupçons : ce rapace incarné en femme avait effectivement pensé à lui soutirer de juteuses nouvelles. Et sans même attendre qu'elle eût quitté son lit d'hôpital ! Ino ne changeait jamais.

- N'en sois pas trop sûre, Grand Front, répliqua immédiatement la Chûnin. J'ai de très bons moyens de te faire parler. Et puis tu sais que mon père ne veut jamais me révéler ce qui se passe dans ses missions. A moi, son héritière !

C'était une diatribe que Sakura avait entendue des dizaines de fois, et elle hocha la tête avec une compassion factice. Ino ne fut pas trompée ; avec un rire frais comme la rosée, elle s'avança et offrit sa main à la médic.

- Et maintenant, au travail ! Comme Tsunade-sama savait que j'attendrais ton réveil, elle m'a chargée de t'accompagner jusqu'à son bureau. Apparemment, c'est assez urgent.

Sakura hésita.

- Ino ? Est-ce que Shishou t'a chargée de me transmettre... une sorte de message ? Pour me dire que je peux quitter l'hôpital ?

- Grand Front, je ne sais pas dans quoi tu t'es encore fourrée pour avoir besoin d'autorisation pour quitter l'hôpital mais oui, si ça peut te rassurer, Tsunade-sama a dit que ta requête avait été satisfaite et que tu pouvais te mouvoir librement. On aurait cru entendre Shizune-san !

On avait donc bien vérifié qu'aucun Genjutsu insidieux n'avait été glissé dans son esprit par l'aîné Uchiha. Avec un soupir soulagé, Sakura repoussa le drap et s'extirpa du lit. La robe d'hôpital flottante lui donnait l'impression d'être un fantôme – vu sa grimace inquiète, Ino avait le même sentiment.

- Après ton rapport à Hokage-sama, je t'emmène au restaurant Akimichi. Je ne sais pas ce qui s'est passé pendant cette mission mais le résultat est désastreux.

- Merci pour le soutien moral, Ino-truie. Tu as mes vêtements ?

- Ils sont sur la table de nuit, tête d'oiseau !

Pendant que la blonde allait fermer les rideaux, Sakura attrapa sa tenue et se déshabilla. L'autre kunoichi avait raison : avec ses côtes saillantes et ses genoux cagneux, elle ressemblait à la rescapée d'une guerre qui avait traîné en longueur. Encore une bonne raison de faire avaler ses dents à Uchiha Itachi si elle en avait l'occasion un jour. Sakura avait toujours trouvé malsains les shinobi qui demandaient à assister à la torture de prisonniers contre lesquels ils avaient des griefs personnels, mais elle commençait à les comprendre : voir la douleur déformer le masque neutre du traître qui avait indirectement détruit son adolescence serait indéniablement plaisant.

Il lui faudrait attendre un peu, cependant ; pour le moment, la priorité était de reprendre un peu de poids, de se remuscler et de résoudre le mystère de l'œil blanc du nukenin.

- Tu n'as pas amené ma poche à kunais ? demanda-t-elle en vérifiant si celle-ci n'était pas tombée derrière le meuble.

- Ta poche à kunais ? Tu dérailles, ma pauvre. Qu'est-ce que tu ferais d'une poche à kunais pour aller faire ton rapport à Tsunade-sama ? Et puis tu n'es pas en état de combattre.

Facile à dire pour Ino. Elle avait sa pochette avec elle, solidement attachée à la ceinture de son pantalon, et sous le tissu épais de son haut prune, Sakura distinguait la forme de shuriken savamment répartis. On était shinobi ou on ne l'était pas.

- Bon ! Maintenant que tu es enfin prête…

Sakura s'étouffa d'indignation.

- … On va pouvoir y aller. Tu as besoin que je te donne le bras, ma petite Sakura ?

- C'est si subtil, Ino-truie, j'en tombe de ma chaise.

- Oh, ce n'est que ma bonté naturelle, s'amusa la blonde en sortant de la chambre.

- Ta bonté naturelle ? J'ai manqué beaucoup de choses depuis mon départ en mission, on dirait. »

Elles continuèrent à se chamailler gentiment sur tout le trajet jusqu'à la Tour. Sakura remercia silencieusement le temps encore frais ; ses vêtements d'hiver étaient un peu chauds pour un début d'avril, mais au moins couvraient-ils la maigreur due à son enfermement. Dans un village ninja, le muscle était la règle pour les shinobi, la graisse pour les civils un peu trop paresseux (et les Akimichi). Il n'y avait pas d'affamés à Konoha – son corps était une anomalie qui aurait trahie ce qu'elle venait de vivre. Elle ne savait pas quel sentiment aurait alors prévalu : le malaise face à la pitié populaire, ou la honte du Jounin venant de commettre une erreur ? (Une erreur ? Se faire attraper par l'Akatsuki ? Ce sont des criminels de rang S, tu ne peux pas te reprocher d'être tombée dans le piège ! protesta la voix de la raison en elle ; mais si Sakura était très douée pour la faire entendre aux autres, elle n'était, comme beaucoup, pas si clairvoyante à son propre sujet.)

Le soleil printanier était encore bas dans le ciel. Leurs ombres se découpaient sur le sol de terre battue ; une vieille femme dans une chaise à bascule sur le pas de sa porte leur souhaita le bonjour, et elles répondirent de concert ; un peu plus loin, elles virent des employés en retard courir jusqu'à la Tour et s'amusèrent à deviner s'ils étaient des civils ou, sinon, quel était leur rang dans la hiérarchie shinobi. Sakura se montrait plus experte que son amie à ce jeu : même de dos, elle pouvait reconnaître et nommer la plupart des employés. Etre l'apprentie de la Hokage l'amenait à passer du temps dans la Tour de Konoha au milieu des fonctionnaires.

Le village était aussi beau quand on marchait dans ses rues que quand on le contemplait depuis une fenêtre. Après l'Invasion de Pain, on avait fait appel à de nombreux civils et shinobi spécialisés pour la reconstruction. Tsunade voulait que tous puissent clamer fièrement que Konoha, telle le phénix, renaissait plus belle de ses cendres. Il y avait évidemment une part de propagande là-dedans : le village avait souffert de la bataille et une poignée d'années ne suffisaient pas à nettoyer les dégâts. Beaucoup de bâtiments, en particulier dans les quartiers civils les moins favorisés, avaient été remis sur pied à la va-vite à l'aide de pierres récupérées parmi les débris. Mais la catastrophe avait aussi permis de déterrer de vieux projets jugés trop onéreux – la place du marché avait été agrandie (enfin ! avait soupiré la mère de Sakura), de même que l'Académie, et on avait tracé un véritable labyrinthe dans le centre de la cité où les Konoha-nins pourraient se déplacer discrètement en cas d'invasion. A cette occasion, Sakura avait eu le privilège de voir Shikamaru travailler vraiment. Quand il s'y mettait, le flemmard invétéré pouvait se montrer digne de son génie – en quelques heures, le plan de reconstruction était prêt et n'avait presque pas été modifié par les architectes.

En dépit des circonstances, Sakura se souvenait de cette période avec une certaine nostalgie ; les seuls dommages étaient matériels, merci Pain et ses élans de bonté, et, sans deuils à porter, le village avait bouillonné d'une effervescence peu commune. Quelques guérisons miraculeuses avaient même été notées à l'hôpital, probablement un dernier cadeau de nukenin d'Ame pour compenser ses erreurs passées. Les proches des concernés remerciaient presque le demi-dieu d'être venu envahir le village (à la fureur de Tsunade dont les poings se seraient compulsivement dès qu'elle entendait parler du « sauveur Pain ». La femme n'oublierait jamais à cause de qui elle était désormais la dernière des Sannins).
Les semaines suivant les guerres étaient toujours d'intenses moments de fusion patriotique, lui avait raconté son père ; elle n'avait pas connu l'Attaque du Kyûbi, bien sûr, mais un sentiment similaire de solidarité s'était développé envers les victimes et les travailleurs qui rebâtissaient le village. (Dommage que la colère née de l'Attaque ait été transformée en haine pour le petit garçon qui venait de naître, avait pensé Sakura.)

Aux termes d'un quart d'heure de promenade, les deux jeunes femmes finirent par pénétrer dans la Tour. Elles y étaient toutes les deux connues, Sakura en tant qu'apprentie de la Hokage et sous-chef d'unité, Ino en tant qu'héritière Yamanaka. On les saluait sur leur passage, certains fonctionnaires ambitieux allant jusqu'à s'incliner et demander de leurs nouvelles ; Sakura les connaissait et essayait de les éviter autant que la politesse le permettait. Elle avait découvert en entrant au service de Tsunade le monde redoutable de l'administration et de ses requins. Ino y était beaucoup plus à l'aise, aidée par une vie entière au milieu des intrigues des Trois Clans alliés : si les Akimichi se montraient relativement tranquilles, les Yamanaka et les Nara des branches secondaires utilisaient qui leur sens des relations humaines, qui leur intelligence redoutable pour se frayer un chemin vers les sommets de leurs clans. Shikamaru et elle s'amusaient beaucoup à démêler leurs complots et y mettre leur grain de sel (ce paresseux invétéré de Nara passait son temps à soupirer, évidemment, mais Ino savait repérer cette étincelle dans son œil qui montrait qu'il jouissait de la situation).

Heureusement, les escaliers étaient un espace relativement sûr : pour une raison inconnue, les ambitieux préféraient prendre l'ascenseur (trop réticents face à un peu d'effort physique, peut-être ?). Sakura constata avec plaisir que ses exercices dans le cachot avaient porté leurs fruits, puisqu'elle arriva à l'étage de la Hokage sans être essoufflée. Elle ne savait pas ce qui aurait été le plus humiliant – arriver dans le bureau de son maître rouge et en sueur ou demander à Ino-truie de faire une pause.

Quand les ANBU en faction ouvrirent la porte et qu'elles pénétrèrent dans le bureau, la médic décida que la première option aurait été infiniment pire.

Car devant la table de Tsunade, son sourire hypocrite aux lèvres, se tenait Sai.

« Ah, te voilà enfin, grogna la Sannin en direction de son apprentie. Merci, Ino, tu peux y aller. Va voir Shizune à l'hôpital, elle aurait besoin de toi pour un patient récalcitrant. »

La blonde salua et sortit sous le regard désespéré de sa meilleure amie. Non, Ino, ne m'abandonne pas !

Mais dès que la porte se fut refermée, le faux sourire de Sai fondit comme neige au soleil et Sakura sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Ce n'était pas Sai l'attardé social qu'elle avait devant elle, mais Sai l'ANBU face à la chef militaire du village.
Ils n'étaient que trois dans la pièce. Sakura vint se placer à la droite du garçon, face à sa supérieure.

« Shishou, salua-t-elle. Navrée de vous avoir fait attendre. »

Ce n'était qu'une formule de politesse, évidemment ; après deux semaines de captivité dans un cachot de l'Akatsuki, Sakura estimait qu'elle avait bien mérité de reprendre des forces.

Elle reconnut dans le regard de Tsunade cette dureté si peu naturelle pour des yeux noisette. L'absence de bouteille sur la table tout comme la présence incongrue de Sai ne trompaient pas : quelque chose était à l'œuvre, quelque chose de haut classé, et tout indiquait que cela avait avoir avec Uchiha Itachi ou Hoshigaki Kisame. La kunoichi misait sur le premier.

« Ton rapport de mission, Sakura.

- Tout de suite, Shishou, mais…

Elle glissa un coup d'œil hésitant vers Sai. La poupée de Danzô n'était pas le meilleur auditeur pour des informations aussi sensibles.

- Sai peut entendre ce que tu as à dire.

Sakura fit confiance à son maître. Après une brève inspiration, elle commença le récit des événements qui avaient suivis son départ de Konoha, n'omettant que son désir irrationnel de ramener la petite Hae-chan jusqu'à Konoha. Tout le reste fut dit, même l'attachement qu'elle avait développé pour la fillette et sa promesse de revenir la voir. De tels éléments pourraient s'avérer cruciaux pour l'attribution de missions futures.

Quand elle en vint à sa capture par le duo de l'Akatsuki, l'attention était presque palpable. A partir de là, Sakura n'hésita pas à disserter longuement sur ses soupçons et les indices qu'elle avait perçus dans l'attitude du nukenin : dans un terrain aussi mal connu, les conclusions les plus capillotractées devaient être prises en considération. Elle s'étendit en particulier sur l'œil blanc d'Itachi et ses deux hypothèses principales – une vérité dérangeante qu'elle avait surprise sans y être destinée (piste qu'elle tendait à rejeter, car dans ce cas, pourquoi le déserteur ne l'avait-il pas tuée ou au moins gardée sous haute surveillance ?) ou, plus probablement, une machination destinée à affaiblir la vigilance de Konoha.

Elle en vint enfin à son évasion. Quand elle expliqua à sa Shishou son projet de décoder les perturbations induites par les menottes dans le flux de chakra, Tsunade haussa les sourcils.

Quand elle commença à expliquer comment elle s'y était prise pour y parvenir, la Sannin ne put se tenir.

- C'est impossible. Ce métal est prévu pour déformer les flux de manière trop importante pour que l'on puisse les contrôler. Tous les villages ninjas ont essayé de déchiffrer les codes !

- Si je puis me permettre, Shishou, ils n'étaient pas dans les mains de l'Akatsuki.

- L'urgence n'est pas un facteur positif quand il s'agit d'exploits comme celui-ci, lui rappela Tsunade.

- Oui, Shishou. Si j'avais voulu mettre en œuvre une technique de ninjutsu ou genjutsu, je n'aurais jamais réussi. Mais je voulais simplement concentrer mon chakra dans mes bras.

La compréhension éclaira les yeux de la Hokage.

- Tu as brisé les chaînes.

- Oui. Je voulais aussi ôter les menottes elles-mêmes, mais je n'ai pas réussi.

- ça, ça ne m'étonne pas. On a dû faire venir Kakashi pour qu'il fasse fondre le métal. Tes poignets sentaient le cochon grillé, après son intervention.

Tsunade, l'incarnation du tact. Sakura faillit vérifier si ses poignets étaient toujours recouverts d'une peau pâle et douce – mais Tsunade l'aurait noté, évidemment. Elle voulait bien parier la paye de sa mission que c'était encore l'un des innombrables tests de la Hokage. On l'avait soignée, évidemment, ce qui expliquait qu'elle ne porte même pas les maques d'irritation causées par les menottes.

- J'ai réussi à briser les chaînes peu après être sortie de l'inconscience. J'ai pensé qu'après avoir laissé voir sa faiblesse, Uchiha Itachi voudrait s'assurer que je ne puisse la divulguer, et donc que je disposais de très peu de temps avant qu'il ne revienne me… me tuer. Je ne pouvais utiliser une technique Dôton comme prévu puisque les menottes m'empêchaient toujours de manipuler mon chakra, donc je suis passée par la porte.

C'était la partie dont elle était le moins fière : passer par la porte, vraiment ? Quel Jounin digne de ce nom tentait de s'évader en passant par la porte ? Pourquoi pas jouer de la trompette en lançant des feux d'artifice, pendant qu'on y était ?

Le plus aberrant dans l'histoire était que ça avait marché.

- Il n'y avait personne, révéla la kunoichi. Hoshigaki Kisame n'est pas capable de masquer son chakra et je ne l'ai senti nulle part. Quant à Uchiha Itachi, s'il était là, je n'ai vu aucune trace de lui.

Elle s'attendait à une réaction d'étonnement, voire de déni de la part de Tsunade ; à ce qu'on la renvoie immédiatement à l'hôpital pour vérifier qu'on n'avait pas manqué quelque chose – un choc, une manipulation, n'importe quoi qui justifierait une déclaration aussi absurde. Des criminels de rang S laissant s'évader leur proie ? Ridicule.

Tsunade ne tiqua pas. A sa gauche, Sai gardait l'immobilité d'une statue de marbre. Sakura continua avec hésitation :

- … Quand je suis sortie du repère, il faisait nuit. Je me suis immédiatement dirigée vers Konoha. Sur le chemin, j'ai trouvé des parchemins explosifs - ils étaient sûrement tombés de mon sac quand j'essayais de fuir Uchiha et Hoshigaki. A cause des menottes, je ne pouvais utiliser mon chakra pour augmenter mon endurance, donc j'ai eu des difficultés à maintenir une allure soutenue. Quand l'équipe de récupération s'est approchée, j'étais persuadée qu'il s'agissait de l'Akatsuki, d'autant plus quand ils m'ont prise en charge. J'étais sur le point de préparer un…

Il y avait une différence entre penser mourir de la main d'un ennemi et prévoir son suicide dans l'espoir d'emporter ses adversaires avec soi. Sakura savait qu'elle n'oublierait jamais ce moment où elle avait rassemblé ses parchemins et prévu le meilleur moyen de se faire exploser. Elle ne s'était jamais sentie aussi détachée de tout qu'à cet instant où elle planifiait son décès, et pourtant son sang n'avait jamais couru aussi vite.

- … un dernier piège avec ce qu'il me restait d'explosifs quand Naruto a prouvé son identité, acheva-t-elle.

Tsunade la fixa avec ce qui ressemblait à une fierté maternelle. Et Sakura réalisa qu'au-delà de sa peur, elle s'était comportée en véritable Jounin en préférant mourir pour sauver ses informations que se rendre à des ennemis de son village.
Lorsque la Hokage jeta un coup d'œil vers Sai, son apprentie comprit qu'elle avait brillamment réussi le test de la fidélité. Le moment des révélations était venu.

- Uchiha Itachi, commença Tsunade, t'a probablement laissé voir volontairement son œil affaibli – ça, tu l'avais deviné.

C'était plausible.

- Et la facilité de ton évasion lui est sûrement due.

Cela aussi pouvait se comprendre.

- Ton plan avec les menottes était à la fois bien pensé et bien exécuté – il faudra que tu me reparles de la manière dont tu as contourné les perturbations, on pourrait en faire quelque chose. Cependant, si tu n'avais pas eu cette ressource, sois certaine qu'on t'aurait procuré un autre moyen de t'enfuir. Itachi voulait que tu t'échappes et que tu nous parles de son œil.

Du bluff, donc. L'homme voulait effectivement faire croire à Konoha qu'il s'affaiblissait. Mais quelque chose n'allait pas : comment pouvait-il croire un seul instant que les hautes instances tomberaient dans un piège aussi grossier ? Tout le monde savait que le déserteur était un maître des illusions…

- Ce que tu dois comprendre, Sakura, c'est que ce que tu as vu est presque certainement la vérité. Itachi a perdu l'un de ses Sharingan.

Quoi ?

- Mais Shishou, il s'agit d'une tentative de nous tromper, c'est…

- Sakura ! Je n'ai pas fini.

La médic se tut, poings serrés. Son maître soupira et regarda le sol à côté d'elle, sans doute à la recherche d'une bonne bouteille de sake.

-Où commencer ?... Ah ! Oui. Tu as bien dit qu'Itachi avait posé une question sur Danzô et que tu avais hésité. Je ne te demanderai pas pourquoi…

Elle jeta un regard soupçonneux à Sai, l'ancien amant de son apprentie, qui resta de marbre.

- … Mais il se trouve que ce que tu avais deviné au sujet de ce cher Danzô…

Les sous-entendus glissaient sur Sai comme les anguilles dans les mains de Naruto.

- … est avéré. Shimura Danzô est mort, Sakura.

La jeune femme inspira profondément. Une part d'elle s'en doutait depuis les insinuations de Sai, mais cela restait difficile à croire. Mort, Danzô ? Pourquoi ? Comment ? Et surtout, de la main de qui ?

- Sai ici présent m'a prévenu dès que la nouvelle lui est parvenue. Il a été nommé chef de la Racine peu après.

- Danzô n'avait pas désigné un successeur ?

- Possible, admit la Hokage en écartant le sujet d'un geste de la main (Sakura se demanda dans quelle fosse commune on avait enterré ledit successeur). Mais ce n'est pas ce qui compte ici. De toute façon, Sai est le seul capable d'interagir avec le monde extérieur dans cette unité, ce qui règle la question. Les sceaux qui empêchent les membres de la Racine de désobéir ont été recanalisés vers lui et tous les effets professionnels de Danzô lui ont été attribués. Ça, en revanche, ça n'a pas été trop compliqué. Ce vieux renard a été moins malin que d'habitude, il a programmé son bureau pour réagir au Maître des Sceaux et non au successeur qu'il avait choisi.

Sakura se demanda si elle pourrait étudier les rapports des shinobi qui avaient fait de Sai le Maître des Sceaux de la Racine. Connaissant Danzô et sa connaissance du sujet, le surpasser dans ce domaine n'avait pas dû être une mince affaire – sa curiosité intellectuelle l'attirait naturellement vers le sujet hautement scolaire des sceaux. Dommage que Jiraiya, l'expert de Konoha en la matière, soit mort sans initier Naruto à cet art.

- Ce qui nous amène à Itachi, poursuivit la Sannin. Danzô a laissé derrière lui beaucoup de sales petits secrets, comme tu peux t'en douter.

De quoi faire travailler une unité entière pendant un an ou deux, à coup sûr. Cet homme était un Hokage derrière la Hokage dirigeant un village dans le village.

- Celui-là va bien au-delà, asséna Tsunade. Il a la capacité de frapper Konoha en son cœur – dans le système même des clans, le fondement de notre supériorité. Shizune a accepté d'être laissée à l'écart. Une fois que tu en seras informée, il y aura six personnes dans ce village qui sauront : si l'information fuit, je retrouverai très vite les responsables. Suis-je claire ?

- Oui, Shishou.

L'air semblait peser plus lourd que d'ordinaire quand la kunoichi la plus puissante du village planta ses yeux dans les siens et déclara :

- Le massacre du clan Uchiha était une mission attribuée à l'ANBU Uchiha Itachi.

Et le monde de Sakura s'écroula.

Impossible, décida son esprit. Son cerveau ne voulait pas traiter l'information. Il y avait trop de choses fausses, trop d'implications absurdes, c'était changer entièrement le monde dans lequel elle avait cru vivre et…

Est-ce que sa Shishou venait vraiment de dire qu'Uchiha Itachi avait massacré son clan pour une mission ? « Inconcevable » ne commençait pas à décrire cette situation. Elle le refusait de toutes les fibres de son être. Itachi était un meurtrier que tout bon Konoha-nin devait haïr et regarder comme l'incarnation de la fourberie et du sadisme. Pas un…
… un adolescent sacrifié tout entier sur l'autel du village, plus seul que jamais, un héros ignoré destiné à être détesté et mourir…

Tsunade ne bougeait pas. Sai ne bougeait pas. Ils la regardaient tous les deux, et elle se sentait sur le point de pleurer.

Ça ne pouvait pas être vrai ! hurla brusquement une voix en elle. Itachi, un ninja en mission ? Le massacre d'un clan entier, la vie détruite de Sasuke, une simple mission ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?!

- Pourquoi ? réussit-elle à demander.

Sa gorge lui faisait mal de chercher à retenir ses sanglots, et malgré tout les larmes avaient commencé leur descente sur ses joues pâles.

- Le clan Uchiha prévoyait un coup d'Etat, soupira Tsunade. Ils voulaient utiliser leur position dans la police pour prendre le pouvoir dans le village et donner à Fugaku la position de Hokage. Itachi a averti les hautes autorités et, après que toutes les autres solutions ont échoué, a été chargé de tuer le clan en faisant passer cela pour une crise de folie. L'un des commanditaires était Shimura Danzô.

Sakura maudit son esprit surentraîné de kunoichi pour lui souffler que c'était sensé. Tout, même la solution radicale : quand un clan allait aussi loin dans la trahison, on ne pouvait le ramener à la raison sans passer pour faible – ce qu'un village caché ne pouvait se permettre. Et qu'auraient fait les autres clans, s'ils avaient su que le village avait massacré une lignée entière ? On aurait eu beau leur montrer les preuves de la traîtrise Uchiha, ils auraient malgré tout pris cela pour une menace des plus tangibles, un rappel du pouvoir du village sur leurs familles. Ce n'était rien de moins qu'un appel à la discorde – aussi peu de temps après l'Attaque du Kyûbi, Konoha avait besoin d'union. Quitte à lui sacrifier l'un de ses plus puissants clans, en gardant tout de même un précieux descendant des yeux rouges à disposition.

La vie de Sasuke, réalisa la médic, était bâti sur un mensonge.

Une autre pensée la frappa : Sasuke savait-il ? Et s'il apprenait la vérité, que ferait-il ?...

L'image de Hae-chan s'imposa à son esprit. Sakura se mordit la lèvre. Cinq ans plus tôt, elle aurait couru chercher Naruto et ils auraient ramené Sasuke avec la promesse de l'aider à se venger de Danzô, si c'était ce que le brun exigeait (car malgré tout, Sakura continuait de penser qu'il devait bien y avoir eu d'autres solutions, des moyens de sauver au moins une partie du clan…).

Maintenant ? Elle ne savait plus. Si Sasuke s'était enfoncé aussi loin dans l'extrémisme, comment prédire sa réaction ? Comment s'assurer que, dans un accès de folie, il ne se tournerait pas contre le village qui l'avait vu naître ? Cela paraissait invraisemblable mais elle n'était plus sûre de rien concernant son premier amour.

Et un fait émergea de la tempête qui rageait en elle : Naruto ne devait pas savoir. Shishou avait raison quand elle disait que ce secret pouvait faire exploser l'alliance entre Konoha et ses clans. Pas immédiatement, bien sûr, mais la méfiance qui s'insinuerait pousserait des clans déjà très indépendants, tels les Hyûga, à s'isoler encore plus. Quelques années suffiraient à amener même les fidèles Inuzuka à douter de l'autorité centrale.

Pour la première fois de sa vie (mais loin, oh ! loin d'être la dernière), Sakura fut prise d'une profonde pitié pour Uchiha Itachi.

- Sarutobi-sensei savait la vérité, de même que les autres commanditaires – non, ne me demande pas leurs noms, je ne peux pas te le dire. Ils ont tous décidé qu'ils l'emporteraient dans la tombe. Si Sai n'avait pas décidé de me donner accès aux rapports de Danzô, je serais toujours dans l'ignorance.

Ce qui ne plaisait pas du tout à la Hokage, comme en témoignait le bois de son bureau qui gémissait sous sa poigne.

- Danzô, donc. A vrai dire, on n'est pas sûrs qu'il soit vraiment mort. Il est parti en emmenant l'intégralité de sa garde personnelle, seul un membre en est revenu. Celui-ci est mort peu après – ne me regarde pas comme ça, ce sont ses blessures qui l'ont tué. Au même moment, les sceaux de la Racine ont disparu et l'héritier nominé de Danzô s'est… préparé à prendre ses fonctions. Si Danzô réapparaissait aujourd'hui, nous pourrions légitimement le taxer de désertion et le jeter en prison, on peut donc supposer qu'il est vraiment mort.

Ce sujet clos, elle s'accorda quelques secondes de pause. Sakura essayait toujours de se remettre du choc.

- Je sais à quoi tu penses, reprit-elle finalement. Ton ancien coéquipier est une victime des événements. J'aimerais le faire revenir au village, ne serait-ce que pour l'atout qu'il représente. Une descendance pour le clan Uchiha serait bienvenue. Mais s'il est effectivement derrière le massacre Heshiboka, comme ton rapport le prouve, je ne peux pas le laisser revenir – trop dangereux. Contrairement à Naruto et toi, je n'ai pas de liens avec ce garçon qui puisse troubler mon jugement, donc ma décision est définitive.

Elle haussa un sourcil face à l'absence de réaction de son apprentie.

- Tu ne protestes pas ?

Sakura se mordit à nouveau la lèvre. Non. Elle avait grandi. Elle n'était plus Sakura l'amourachée suppliant Sasuke de rester à Konoha et demandant à Naruto de le ramener, comme une vulgaire princesse incapable de se retrousser les manches. Elle était, en premier et avant tout, une kunoichi de Konoha, medic-nin, apprentie de la Hokage et fière de servir son village. Elle avait dix-huit ans et ne pouvait plus se permettre de faire passer ses anciennes affections avant l'intérêt du village – pas si elle voulait être un appui efficace pour Naruto quand il deviendrait Hokage.

- Je comprends votre décision, Hokage-sama, dit-elle donc.

Et si sa voix s'étranglait un peu, qu'importe. Son devoir passait avant tout.

Elle sut qu'elle avait fait le seul choix possible quand Tsunade lui sourit, la fierté de retour dans ses iris noisette. Lorsque la Sannin détourna le regard pour chercher un papier dans ses tiroirs, Sakura sentit des doigts effleurer les siens. Elle sursauta avant de se tourner vers Sai ; le jeune homme gardait son masque de porcelaine, mais il imprima une brève pression sur sa main avant de la relâcher.

- Ah, le voilà. Danzô a conservé des montagnes de paperasse, pire encore que Sarutobi-sensei, mais il avait classé ceci dans un casier à part. Tu le trouveras intéressant.

Sakura s'avança pour prendre le dossier. Elle sentait le poids du regard de Tsunade sur elle alors qu'elle prenait connaissance des inscriptions.

Le contenu n'était pas difficile à comprendre : il s'agissait d'un rapport médical. Vu son épaisseur, on devinait vite que le patient était atteint d'une maladie grave et suivi depuis un certain temps ; un funeste « m. orph. » était tamponné à l'encre rouge à côté de l'en-tête, la désignation médicale d'une maladie orpheline. Ce patient souffrait d'un syndrome dégénérescent qui l'affaiblissait peu à peu et dont les symptômes étaient jusqu'ici inconnus, lut Sakura. Au fur et à mesure des pages, l'optimisme du début faisait place à des notes plus inquiétantes – crachat de sang, migraines, douleurs localisées intenses et le redoutable agrandissement des veines chakraïques.

Ce dernier symptôme attira son attention. Il était spécifique aux shinobi et tristement célèbre parmi les médics. Pour une raison ou une autre, les vaisseaux qui transportaient le chakra commençaient à s'agrandir plus ou moins vite, autorisant une montée en puissance de l'individu qui – c'était l'ironie – accueillait avec joie ce progrès soudain. Mais ils ne s'arrêtaient pas de grandir et, très vite, l'énergie circulant mettait à mal les membres et les artères, jusqu'à ce que les organes respiratoires du ninja, trop endommagés, lâchent et que celui-ci meurt d'asphyxie. Les progrès médicaux permettaient à présent d'arrêter la progression de la maladie à condition que le shinobi n'emploie plus jamais de chakra durant son existence, ce qui le condamnait à une vie de civil. Les pilules Akimichi s'inspiraient de ce symptôme pour en faire une solution désespérée.

Le nom du patient n'était mentionné nulle part, comme le voulait la confidentialité médicale, mais il aurait fallu être un idiot pour ne pas comprendre son identité – d'autant plus quand des schémas des vaisseaux oculaires, sanguins et chakraïques, prenaient plusieurs pages, et que le Sharingan était représenté à de multiples reprises.

- Il devrait être mort, observa Sakura. Le dernier examen remonte à quatre ans…

… Ce qui signifiait, à moins que Danzô ne soit un médic caché, que l'une des personnes au courant de la mission d'Itachi avait les capacités de faire passer un examen, nota-t-elle…

- … Et Uchiha-san a fait usage de son chakra dans sa vie quotidienne. Comment peut-il être encore en vie ?

- Nous n'avons pas de certitudes à ce sujet, admit Tsunade. La meilleure explication est la lenteur de propagation du symptôme chez lui, comme tu as pu le constater dans son dossier. Itachi a toujours eu un bon contrôle de son chakra, ça a dû l'aider aussi. Enfin, il n'est pas exclu que d'autres aspects de sa maladie aient retardé l'agrandissement des vaisseaux. C'est tout ce que je peux conjecturer.

- Il va mourir sous peu, alors, prédit Sakura.

Uchiha Itachi n'aurait pas le luxe de prendre une retraite paisible pour épargner son réseau chakraïque. Elle s'avança pour reposer le dossier ; Tsunade leva une main pour l'arrêter.

- Garde ça. Tu vas en avoir besoin.

La jeune médic fixa son mentor. Elle se demandait depuis plusieurs minutes pourquoi Tsunade l'avait informée de ces secrets d'Etat, et ce qui se profilait ne lui plaisait pas.

- Comme tu commences à le comprendre, au vu du regard noir que tu me lances…

- Shishou !

- Ce n'est pas grave, Sakura, je me regarderais aussi de travers si j'étais à ta place – je disais donc, Itachi est un atout trop précieux pour être perdu. Quand je dis Itachi, je veux bien sûr dire les yeux d'Itachi, ou plus précisément l'œil, hélas. Le Sharingan est une source de pouvoir extrêmement puissante. Le problème pour nous est que le chef de l'Akatsuki, ce mystérieux Madara

Elle cracha le nom comme un fruit pourri. Les Senju apprenaient très jeunes à détester le nom du traître Uchiha.

- … en possède un – et peut-être même deux, pour ce qu'on en sait. Les rapports qu'Itachi faisait à Danzô suggèrent que le Sharingan est une part importante du plan de Madara. Ça, on pouvait s'en douter. Or le moyen le plus efficace que nous ayons de bloquer l'action d'un Sharingan, c'est d'en utiliser un nous-mêmes.

- Vous voulez que nous ayons le Sharingan d'Itachi.

- Oui. Et peut-être les deux, si tu en es capable.

Si tu en es capable. Alors c'était dit : elle allait devoir soigner le déserteur. Etait-ce une mission dégradante ou un immense honneur ?

- Comprends-moi bien, Sakura, je n'ai pas envie de te mettre sur ce cas. Mais tu as ce regard qui m'a poussée à faire de toi mon apprentie, ce quelque chose dont beaucoup de médics manquent. Je pourrais aussi traiter Itachi mais en tant que Hokage, cela ne m'est évidemment pas permis. Les autres personnes qui pourraient s'en charger sont Kabuto – exclu pour des raisons évidentes –, Mizo-san – mais il reste un civil et de toute façon, on ne peut pas débaucher sans raison le chef de l'hôpital – et Shizune – mon deuxième choix après toi, mais j'ai trop besoin d'elle pour l'administration.

Ce n'était qu'une part de la vérité, Sakura le comprit à demi-mot. Shizune avait besoin d'un travail stable et régulier ainsi que de la présence rassurante de Tsunade pour rester équilibrée. L'envoyer traiter un ancien déserteur psychopathe était un appel à la catastrophe.

- Bien entendu, la vérité ne doit parvenir aux oreilles de personne. Tu seras officiellement envoyée en mission de longue durée au pays de la Terre. Officieusement, tu seras avec ton patient dans un domaine que Konoha loue au Daimyô. Sai a généreusement offert de te faire accompagner par un détachement de la Racine afin de veiller à ta sécurité.

Sakura inspira. Des semaines, peut-être des mois loin des siens à traiter une maladie qui, pour ce qu'elle en savait, était peut-être incurable.

Des semaines, peut-être des mois, à pouvoir étudier tous les ouvrages de médecine qui traînaient, extorquer les secrets des Uchiha à son patient et utiliser les membres de la Racine pour s'entraîner. Quand on la regardait sous le bon angle, la perspective pouvait être avantageuse.

- Mais avant tout, déclara soudain la Hokage, il faut convaincre Itachi de venir se faire soigner.

Sakura tiqua.

- Quoi ?

- J'ai dit : il faut aller trouver Itachi.

- Vous voulez dire qu'il n'est pas d'accord ?

- Comment veux-tu que je sache ? On n'a pas exactement eu le temps d'aller le chercher !

- Mais étant donné la manière dont vous en parliez, je croyais que vous l'aviez au moins contacté !...

Sakura renonça à argumenter plus avant. Le monde pouvait bien s'écrouler, Tsunade ne changerait jamais.

- Je déclare donc ouverte la mission « Ramener Uchiha Itachi à Konoha par la peau du…

- Shishou !

- … derrière – il faudrait que Shizune et toi vous décoinciez un peu ! – qui sera attribuée à… »

Quand la Hokage laissa traîner le dernier mot avec un vilain sourire, Sakura se demanda si traiter Uchiha Itachi serait vraiment pire qu'être l'apprentie de Koichi Tsunade.


Si ça vous intéresse, le titre du premier arc ("L'ignorance") fait évidemment référence au fait que la véritable histoire d'Itachi est ignorée par le personnage principal. Cet arc-ci est appelé "Médecine" car il sera centré autour des problèmes de santé d'Itachi et de ses soucis psychologiques (sans oublier les membres de la Racine qui vont squatter et sont aussi de fameux cas en la matière). De belles choses en perspective.