Quelques minutes plus tard, Peter revint à lui.

– Euh, qu'est-ce qui s'est passé ?

– Rien, absolument rien, fut la réponse nonchalante, alors qu'un léger fard s'empara des joues de la gardienne.

Le pilote n'insista pas, se sentant trop gêné au souvenir de ce qu'il avait vu ou cru voir. Voyant que le malaise dans la pièce ne retombait pas pour autant, Cassandre s'approcha et tendit la main que l'homme affalé sur une chaise prit timidement.

– Salut, je suis Cassandre, et tu dois être Peter, Niki m'a parlé de toi.

– Je ne comprends pas, je t'avais pourtant laissée seule la dernière fois qu'on s'est vu.

Une image de la chevelure blonde se cachant sous les draps lui revint en mémoire.

– On est amis non, tu aurais pu me le dire, au lieu de la cacher dans un placard, lança-t-il visiblement contrarié.

– Ce n'est pas ce que tu penses…, bon d'accord, ça l'est…., mais…

– C'est une longue histoire, continua Cassandre, venant à sa rescousse.

Peter écouta patiemment le récit des deux femmes, tout en se gardant de les interrompre, alors même qu'il sentait qu'elles lui cachaient beaucoup de choses de ces cinq jours passés au cœur de la tempête de neige.

– Tu es le seul ami qui me reste par ici, mais si tu trahis le secret, je te précipiterais moi-même dans la plus profonde crevasse du glacier.

Peter hocha la tête, signifiant à Niki qu'il n'avait nullement l'intention de la trahir ; ni sur l'existence de la rescapé de l'ogre, ni sur l'autre petite chose entre elles.

– Bon, si par précaution, j'examinais les blessures de Cassandre avant de vous emmener en plaine ?

Son regard de secouriste habitué aux mauvaises surprises de la montagne, examina avec attention les diverses ablations et leur cautérisations, approuvant de temps à autre le travail de la guide d'un hochement de la tête.

– Tu devrais aussi examiner son bras, lui signifia la blonde, dont le regard chaleureux le remplit immédiatement de sympathie.

– Inutile, je vais bien.

– Toujours ta fierté mal placée, manifestement des choses ne changent pas, allez, montre-moi ça.

L'intrépide montagnarde voulut rétorquer, mais le regard inquiet et bienveillant qui lui fut adressé l'en dissuada.

– Tu aurais eu besoin de points de suture ma grande. Décidément qu'allons-nous bien pouvoir faire de toi ?

Peter avait retrouvé sa joie de vivre, alors qu'il appliquait un onguent cicatrisant sur le bras de Niki.

– Mesdames, si vous avez toutes vos petites affaires, air prince charmant vous invite à son bord.

Vodka ouvrit le chemin, et une fois dehors se roula dans la poudreuse. Les deux femmes, plongées dans leurs pensées, prirent place à bord, se demandant ce qui suivrait une fois qu'elles auraient rejoint la civilisation.

– Alors où est-ce qu'on va ?

La réponse surprit tellement le pilote, qu'il faillit planter son appareil.

– L'auberge de ma mère.


XXXIII

L'aubergiste servait ses nombreux hôtes pressés de retourner sur les pistes, après la tempête qui les avait retenus prisonniers dans la station.

Le poids des années se fit soudain lourdement sentir sur ses épaules, alors que de la cuisine retentirent les notes bien connues de Jingle Bells.

La souffrance de la perte de ses enfants n'était jamais aussi présente qu'à ce moment de l'année, et Elena savait que ce serait pire d'ici quelques jours.

Le son de l'hélicoptère survolant et se posant près de son auberge, la fit tressaillir. Combien de mauvaises nouvelles et combien de vies brisées dans ce lieu, malgré tout adoré par les touristes pour son calme, son service et surtout sa proximité de la plus longue piste de luge d'Europe.

La femme s'approcha en titubant de la fenêtre, dont elle écarta timidement les rideaux. Elle reconnut immédiatement l'appareil de Peter, bien qu'il ne venait plus la voir ici, depuis le jour où sa fille était partie.

– Niki, mon Dieu, par pitié pas mon enfant ! s'écria-t-elle.

Tout lui semblait tellement irréel : rentrer à la maison, après treize longues et pénibles années. La grande femme se sentit plus vulnérable que jamais, alors qu'elle avait failli mourir plus d'une fois sous les étoiles du toit du monde.

Vodka, ressentant son désarroi, alors qu'elles quittaient l'hélicoptère, se blottit dans ses jambes au risque de la faire trébucher. Cassandre la rattrapa de justesse et glissa sa main dans la sienne, lui signifiant du regard toute sa confiance et son amour.

L'aubergiste observa les deux jeunes femmes descendues aux côtés de Peter avec attention. Son cœur de mère se mit à tambouriner violemment sous ses côtes, et lorsque les yeux azur se posèrent enfin sur elle, Elena en eut le souffle coupé. Sa fille se tenait là, à moins de cent mètres de la maison.

« Quelle magnifique jeune femme elle est devenue. »

Soudain le poids des années glissa de ses épaules, et son corps habituellement courbé se redressa, et ses jambes lestes comme ceux des bouquetins l'emportèrent vers l'extérieur.

Cassandre déposa un baiser contre l'épaule de la grande femme :

– T'inquiètes pas, va, tout ira bien maintenant.

Niki lui sourit, et après avoir serré fortement la main de sa dulcinée, elle s'élança à son tour vers sa mère.

Lorsque plus qu'un mètre les séparait, les deux femmes stoppèrent leur course pour échanger un regard si chargé en émotions que la guide sentit le sol se dérober sous ses pieds. Voyant les genoux de sa fille fléchir, Elena s'avança de deux pas pour la bercer contre son épaule, avant qu'elle ne tombe.

– Jo repose enfin en paix, c'est un peu comme Noël, murmura le pilote ému à l'oreille de Cassandre.

La jeune femme glissa ses bras autour du buste du jeune homme pour l'étreindre.


XXXIV

Les quelques touristes encore attablées, bien trop pressés à la perspective de retrouver les pentes enneigées, levèrent à peine les yeux lorsque le petit groupe entra dans l'auberge.

Elena les installa à une table légèrement à l'écart et se dépêcha de disparaître en cuisine pour préparer leur petit-déjeuner elle-même. Sa petite équipe d'employés fut très surprise de l'y voir, car la patronne des lieux avait totalement délaissé les fourneaux depuis bien des années, alors même que les anciens du village parlaient encore de temps en temps de son extraordinaire talent de chef.

Les trois cuisiniers et même les trois femmes de chambre se retrouvèrent rapidement autour d'elle pour l'observer à la tâche, lorsqu'en deux temps, trois mouvements, elle concocta, ce qui vraisemblablement devait être une pâtisserie à base de pommes, d'œuf et de noisettes moulues.

– Ne me dites pas que c'est la fameuse tarte ?

– Je crois bien que si.

– Vous voulez dire, celle avec laquelle Elena a gagné ce concours de cuisine jadis ?

– Mais je pensais qu'elle n'exécutait plus cette recette depuis…

Elena, qui venait de glisser sa tarte au four, s'amusait du bavardage de son personnel agglutiné autour d'elle, dont seule Martha avait connu ses enfants.

– Oui, Niki est revenue, mais s'il vous plaît, gardez-vous de l'ébruiter dans le village pour le moment.

Des sourcils interrogateurs se levèrent simultanément, mais personne n'osa poser davantage de question au sujet du retour de l'enfant prodigue. Ils acquiescèrent rapidement d'un hochement de tête, avant de regagner leurs tâches respectives, alors que Elena et Martha portèrent le petit déjeuner en salle à manger.

C'était étrange de revenir dans ce lieu. Niki constatait que sa mère n'avait en rien changé la disposition des tables ni les couleurs décoratives des rideaux et des abat-jours sur les luminaires qui mettaient les fines boiseries qui ornait les murs de pierres en valeur.

Sur le mur central trônait fièrement un chamois que son père avait tiré, ainsi que des photos de son frère lors de ces divers exploits dans les alpes bernoises. La nostalgie la saisit lorsqu'elle découvrit une photo d'eux deux se baladant insouciants sur la mer de glace.

Cependant la douleur qu'elle ressentait habituellement sous ses côtes, lorsqu'elle se souvenait de son enfance, n'apparut soudain plus si violente.

– Niki, viens voir par là ! retentit soudain de l'autre bout de la pièce la voix émerveillé de Cassandre.

– Ne te l'avais-je pas dit ?... Si ça ce n'est pas la preuve de son amour, alors je ne sais ce que c'est.

L'alpiniste torturée n'en crut pas ses yeux. Là, une collection d'articles de presse soigneusement mis en valeur, retraçait l'historique de ses plus belles ascensions.

Une larme quitta son orbite sans permission, alors qu'Elena vient les convier au festin qu'elle avait préparé.

– J'ignorais que ça t'intéressait ? dit-elle en tremblant.

– Quoi, ma fille escalade les plus hauts sommets de chaque continents, sans oublier trois ascensions dans l'Himalaya, et je ne devrais pas être fière d'elle ?

Niki la regarda incrédule :

– Mais, je pensais…

– J'étais en colère et j'avais peur aussi. Cette passion de la montagne m'est et me sera toujours étrangère… Puis Jo et toi, vous étiez tellement complices, un domaine où j'étais totalement exclue…

L'aubergiste baissa le regard avant de continuer plus fébrilement :

– Quand il est mort, j'en ai voulu à la terre entière, et toi, tu as réagis comme l'aurait fait votre père ou encore les autres gars… Elle m'avait tout pris… je ne voulais pas qu'elle te prenne aussi… Je voulais juste te retenir… juste te retenir…

Toutes ces années, Niki avait pensé que sa mère l'avait chassée, lui reprochant de l'avoir privé de son fils, alors qu'en réalité elle n'avait qu'essayer de l'empêcher de céder elle aussi à l'appel de la montagne, et d'avoir à risquer ainsi sa vie à son tour.

Si cela n'avait pas été autrefois si douloureux, c'en était désormais presque comique. Niki éclata d'un rire nerveux, alors que deux regards interrogateur, outrés et inquiets, tout à la fois, la fixèrent.

Heureusement que Peter choisit ce moment pour se rappeler à elles.

– Maintenant je sais enfin d'où te vient cette recette qui chasse toute crainte, une fois savourée, à quiconque part se mesurer à l'ogre.

Il mordit gloutonnement dans une part de tarte, alors qu'Elena interrogea sa fille du regard. Celle-ci haussa les épaules avant d'aller s'installer à table sans mot dire.

– Votre tarte aux pommes, elle est au menu là-haut au refuge, crut bon d'ajouter Cassandre en rejoignant son amie.


XXXV

- Il n'en est pas question! s'insurgea la jolie blonde en soutenant avec colère le regard bleuté qui venait de l'assigner à résidence.

C'était la première fois que Cassandre s'opposa à ses instructions, et Niki réalisa que sa jeune amie avait un caractère bien plus trempé que ce qu'elle avait imaginé juste alors.

Un sourire inconscient illumina son visage, lorsque leur première nuit lui revint en mémoire. Comment diable la jeune femme avait-elle pu se laisser aller à tant de passion, malgré ses mutilations ?

La poétesse avait l'air fragile, mais en réalité, elle avait exactement comme elle, l'âme d'une guerrière.

– Quoi encore ?!

– Oh rien, tu es juste magnifique lorsque tu t'énerves mon ange.

Cassandre resta sans voix, ce qui fit d'autant plus sourire sa ténébreuse compagne, qui ne put se retenir de lui voler un baiser au passage.

– Bien, on va donc faire ça à deux, mais il faut avant ça te rendre méconnaissable. Il faut absolument que Françoise et Dylan continuent à te croire morte, le temps de savoir exactement de quoi il en retourne.

– Ok, mais là où tu vas, je vais, et ceci est absolument non négociable… à tout jamais… finit-elle dans un murmure qui n'échappa pourtant pas à l'oreille fine de la guide.

Elena avait été surprise que sa fille lui demande la vieille perruque qui leur servait à carnaval lorsque ses enfants étaient petits, mais ne dit rien.

Elena n'avait pas de grandes connaissances médicales, mais néanmoins plus que la moyenne des gens. En montagne tout pouvait arriver, et l'hôpital le plus proche pouvait se trouver à plusieurs heures de route, sans oublier que les hélicoptères ne quittaient pas le sol par gros temps, source principale de la mortalité dans cette région.

Un mystère entourait la jeune femme blonde, qui venait visiblement de perdre deux phalanges dernièrement, même si ce n'est pas cela qui intriguait le plus l'aubergiste.

Sa fille avait toujours été du genre sauvage, et hormis Jo et Peter, et encore que pour Peter c'était plus par amour de son frère, elle vivait son existence en solitaire.

Au départ, Elena avait pensé que c'était une forme du culte du héros pour Cassandre de suivre Niki comme un petit chien, et elle attendait le moment où sa fille s'en lacerait et le lui ferait comprendre avec rudesse. Mais visiblement il y avait plus entre ces deux là que juste une rencontre fortuite en montagne.

– Qu'en penses-tu maman ?

Elena se retourna sur une Cassandre aux cheveux noirs, vêtue d'une chemise à carreaux et d'un jean, à l'image de ce que portaient pratiquement tout le monde dans ces contrées.

– Tes yeux te trahissent mon enfant, dit-elle en lui tendant sa paire de ray ban.

– Voilà qui est parfait, lança Niki à sa mère, alors que son sourire ravageur se reflétait sur les miroirs des lunettes.

– Soyez prudents, retentit encore la voix de Elena, lorsque la porte de l'auberge se refermait sur elles.

Niki souleva Cassandre du sol et sauta les quelques marches avec son précieux fardeau dans les bras et failli perdre l'équilibre en se réceptionnant dans trente centimètres de poudreuse.

L'embarras qui colorait légèrement les pommettes de la guide fit rire Cassandre aux éclats. Impossible de la faire taire autrement que par un baiser. La jeune femme y répondit avec passion, augmentant par là même l'état tremblant des jambes toujours prisonnières de la neige.

– Ce n'est pas le moment de flancher, s'encouragea intérieurement l'alpiniste chevronnée, alors que sa douce compagne semblait ne rien remarquer de son désarroi, repartant langoureusement à l'assaut de ses lèvres.

Derrière l'une des vitres de l'auberge, quelqu'un les observait quelque peu surprise, mais étrangement pas plus choquée que ça. Elena se réprimanda de son côté voyeur et tira quelque peu le rideau dont le mouvement se refléta dans les lunettes de l'auteur.

– Oups, je crois bien qu'on vient de se faire griller par ma mère.

Cassandre se retira instantanément : « Était-ce un problème pour son amie ? »

Rien ne transparaissait des grands yeux, aussi bleu que le ciel au-dessus d'elles en ce début d'après-midi. Elle décida de laisser venir et changea de sujet.

– On aurait peut-être dû garder Peter et son appareil sous la main, tout compte fait.

– Ah, mais j'ai beaucoup mieux que ça, répondit Niki en saisissant l'objet de taille moyenne qu'elle savait être rangé sous l'escalier.

– Waouh, une luge davosienne1, j'en ai plus fait depuis mon enfance, s'extasia une nouvelle fois la jeune femme, au point de faire glisser sa perruque.

– Lorsqu'on vit le long de la plus longue piste de luge d'Europe2, autant en profiter, répondit platement la guide, cachant sa propre excitation devant la descente qui les attendait.


XXXVI

Le vent jouait avec l'épaisse tignasse de Niki, alors que le soleil faisait scintiller la neige qui à leur passage virevoltait dans les airs. Cassandre était blottie tout contre sa poitrine, alors qu'elle dirigeait la luge d'un coup de talon par-ci par-là.

C'était tellement naturel de la serrer dans ses bras, alors que les contacts tactiles l'horripilaient généralement. Comment avait-elle réussi à faire ça ? Apprivoiser ainsi la bête sauvage toujours prête à bondir d'une simple caresse sur son avant-bras. C'était comme un avant-goût de paradis. Niki se pencha vers l'oreille de sa dulcinée :

– Il est temps de concurrencer le traîneau du vieillard. Prête ?

Cassandre eut à peine le temps de comprendre l'allusion faite au Père Noël, lorsque les patins sous elles virèrent subitement sur la gauche pour plonger vers une pente vertigineuse.

Elle hoqueta, mais se fit violence pour rapidement refermer la bouche, alors que la neige menaça de vouloir s'y loger. Les sapins se rapprochèrent à une vitesse vertigineuse, et Cassandre plissa les yeux à chaque fois, mais son intrépide amie ne s'en inquiéta nullement.

Elle se sentait paradoxalement parfaitement en sécurité, alors que la station, abritant sans doute encore ses bourreaux, n'était plus qu'à quelques centaines de mètres.

Les longues jambes de la brune garantissaient parfaitement l'équilibre de ce petit banc en bois. Sa main se perdit le long des cuisses, qui à chaque virage la tenaient prisonnière comme dans un étau. Comment les dieux avaient-ils pu sculpter pareil corps ?

Petit à petit la poétesse en elle refit surface, et ceci n'était pas uniquement dû au paysage qui déferlait maintenant devant ses yeux.

Lorsque je te vois dans mes bras,
Il me semble que tu es plus belle qu'Hermione3
Et bien que ce soit téméraire de ma part,
Je peux te comparer à la belle Aphrodite,
S'il m'est permis de te comparer à une déesse.

Sache qu'à la vue de ta beauté,
Je reste éveillée la nuit et tous mes soucis s'envolent
Je t'en supplie, sois totalement à moi
Et apparais-moi dévêtue de ta tunique
Et que ta beauté enflamme mes désirs!

De voir ainsi, enjôleuse,
Ta chair me fait tressaillir de désirs?

Que la déesse de Chypre,

que j'invoque dans mes prières
Ne te reproche pas de me faire t'aimer ainsi
Serait-elle jalouse que je t'en aimerais autant

Comme le vent qui vient de la montagne

fait trembler les arbres.

Éros fait frissonner mon âme.
Et je me vois dépérir si pour un instant tu n'es plus là.

Tu es là et je t'en remercie.
J'aspirais après toi
Tu as allumé en mon âme,

un désir qui la dévore sans cesse.

Sappho – Hymne à Aphrodite

Soudain, une pierre se trouva sur la trajectoire de la davosienne. Le patin droit, ainsi frappé de plein fouet, déséquilibra totalement la luge qui se plaça parallèlement à la pente.

Niki planta ses deux pieds dans la neige pour tenter de freiner, mais malgré toute sa puissance, la vélocité de leur bolide allait les projeter méchamment sur le sol. La chute était désormais inévitable.

La guide s'enroula, tel un hérisson en boule, autour de sa compagne pour absorber le violent choc, lorsque leurs corps frappèrent la piste verglacée.

Niki, angoissée, se traîna sur les deux mètres qui la séparaient de Cassandre qu'elle avait dû lâcher lorsque l'impact lui avait à moitié brisé le coccyx. Sa douleur n'était rien en comparaison de l'inquiétude qui l'habitait depuis ce rêve étrange qui l'avait mené vers la jeune femme.

Se sentir responsable des autres était chose normale pour tout guide qui se respecte, mais là c'était bien plus profond que ce qu'elle n'avait jamais ressenti. Les yeux émeraude qui la fixèrent, avaient remplacé chaque recoin de son univers, comme si rien d'autre n'avait jamais existé.

– L'amour c'est comme le chant des sirènes sœurette, le chant de ta sirène.

Le souvenir de la voix de son frère fut remplacé par celle de la belle blonde. Aussi incongru que cela puisse paraître, elle riait, alors que la perruque n'était plus qu'attaché à sa chevelure par une simple mèche. Cassandre riait…

– Mon Dieu Niki, je n'avais plus fait ce genre de descente depuis mon douzième anniversaire. Est-ce que la vie à tes côtés est toujours aussi passionnante, une aventure avec un grand A au quotidien ?

– Euh…

L'alpiniste resta béat, alors qu'une boule de neige la frappa à l'épaule dans un nouveau gloussement.

– Ah mam'zelle veut jouer à ça ?!

Niki fit virevolter à son tour la neige tel un ouragan, alors qu'une véritable bataille s'installa. Le poids de toutes ces années glissa définitivement de ses épaules, au même rythme que la neige se faufila sournoisement sous ses vêtements.

En face, le rire de sa sirène était contagieux et c'est dans l'hilarité la plus complète, que quelques minutes plus tard, elles retombèrent sur le doux tapis blanc.

Était-ce ceci qu'on appelait « brûler de froid », se demanda la poétesse piégée par le regard bleu-glace qui en se posant sur chaque parcelle de son corps y mettaient indéniablement le feu.

– Je t'aime… tellement…

Lâcha Niki dans une respiration saccadée, au moment de sceller leurs lèvres.


Notes

1 Modèle de luge en bois, créée en 1879 à Davos, où se dérouleront quatre ans plus tard les premières compétitions internationales.

2 Cette piste prend son départ au Faulhorn (2680 m) et s'étend sur une superficie de 15 kilomètres carrés, pour une dénivelée de 1600 mètres. Soit 70km de piste de luge pour rejoindre la station de Grindelwald aux pieds des trois géants : le Mönch, l'Eiger et la Jungfrau.

3 Fille d'Hélène et de Ménélas de Sparte