LE CRÉPUSCULE DES IDOLES
- VI -
Aphrodite avait porté une rose à ses narines, cherchant à compenser l'emprise encore pesante du sommeil sur ses sens par le parfum surnaturel. La tentation de se tourner sur l'oreiller et de s'abandonner à la mollesse ouatée de ce qui ne pouvait être que sa couche, au fin fond du douzième Temple, demeurait forte, mais, à défaut de bouter sur l'instant cette torpeur hors de ses membres, le plus beau des Saints eut la satisfaction de sentir ses idées quelque peu se clarifier. De nombreuses présences remontaient des demeures en contrebas ; impossible de préciser combien, ni pourquoi la route du Sanctuaire s'interrompait brutalement à l'orée de ses jardins. Ou le palais du pope, l'autel et la statue d'Athéna n'existaient plus, ou le Cosmo résiduel qu'y avaient laissé des générations d'occupants surpuissants était inhibé, complètement contenu. La vallée semblait verrouillée par la même force qui s'appesantissait sur Aphrodite et tirait avec une infinie ténacité son corps vers l'endormissement ; les auras qu'elle voulait bien laissait percer étaient brouillées, indistinctes. Le simple fait de repousser ses draps coûta au Chevalier autant que s'il avait été un centenaire. Sa chambre à coucher était noire comme un puits, mais d'une obscurité inhabituelle, qui faisait luire d'un grain particulier les lignes du mobilier et les masses des murs et du plafond. Comme si, au plus fort de la nuit, la luminosité avait trouvé moyen de demeurer présente. Même le Tartare n'avait pas été noir de cette intrigante façon...
Les muscles de ses jambes étaient endoloris ; ils cédèrent sous son poids avant qu'il ne parvienne en vue d'un mur ou de quoi que ce fût qui lui aurait servi à conserver son assiette. Diable, cracha-t-il dans son suédois natal ; il n'y avait pas en lui davantage de forces que dans un nouveau-né... Ce qu'il était, incontestablement, malgré son corps d'adulte exempt de toute atteinte, attendu que la bataille avec Zeus lui avait été non moins fatale qu'à ses compagnons. Il inspira à nouveau le parfum d'une rose ; vénéneux à l'extrême pour autrui, le pollen agissait sur lui à la manière d'un tonifiant. Cette fois encore l'effet tardait à se manifester. Il se sentait toujours aussi faible, bien qu'il eût réussi à tituber hors de sa chambre. Devant lui s'étendait le salon. La qualité de la lumière y était différente. La raison ne commença pas à lui en apparaître avant qu'il ne manque s'étaler sur un objet long et renflé disposé vers le centre de la pièce. La texture ressortait tiède, comme vivante sous l'inspection de ses doigts. Habitée semblait le terme exact. Les pétales de la rose couleur grenat qu'il serrait entre ses lèvres, juste à hauteur de ses narines, frémirent. Un peu de sang dégoutta sur son menton ; les épines d'ordinaire charitables lui avaient entaillé la bouche. Aphrodite laissa tomber la fleur sur le sol, avant de l'écraser sous sa chaussure. Il n'était pas mécontent ; tout le contraire. Le pouvoir de faire réagir ses précieuses petites armes n'appartenait qu'à une chose au monde.
L'Armure du Poisson.
Sa vision s'était accoutumée à cette nuit opalescente. Les contours qu'il devinait et s'était efforcé jusqu'alors avec peu de succès de concilier avec ses souvenirs de la disposition de ses appartements, prenaient à présent consistance. Sans doute la Cloth y était-elle pour quelque chose avec son rayonnement. Il s'y retrouva assez pour tirer la poignée de la chaîne dissimulée dans le dos de l'armure. Inutile de brûler un Cosmo dont il ne possédait pour ainsi dire rien. Le mécanisme entra en branle ; les pièces se désolidarisèrent en un cliquetis mat, dansèrent dans le salon en rasant les murs et le plafond pour enfin le recouvrir au terme de ce qui parut au Saint être un ballet interminable. La chaleur de la panoplie souleva un hoquet dans sa gorge. L'or au contact de la peau nue de son torse et de ses bras bouillait littéralement. Un courant électrique passant à travers n'aurait pas provoqué un effet plus saisissant. Ses forces lui étaient restituées.
L'armure paraissait renouvelée : non seulement, telle son propriétaire, ramenée à la vie, mais améliorée. Transcendée. Avec le bruit d'une allumette craquée, le Cosmo d'Aphrodite s'alluma. Il périclita presque aussitôt ; les flammes en avaient été soufflées par la puissance qui contrôlait le Sanctuaire, mais non sans que le Chevalier eût été gratifié d'une vision. L'inconnu responsable de ces derniers événements patientait au pied de l'escalier des douze Temples, en contrebas de la Maison du Bélier. Adossé négligemment à l'une des faces du goulet de roche où débutait la montée. Sa silhouette se détachait sur le blanc incandescent de son Cosmo. Tout dans sa posture respirait l'absence de tension.
Il attendait qu'on se présente à lui.
L'effleurement de son aura remplissait de craintes le Saint du Poisson. Aphrodite avait déjà eu affaire à des Dieux ; qu'ils fussent égocentriques et sans pitié, à l'instar de Hadès et Zeus, ou égarés par le souci de leurs prérogatives, ainsi qu'Abel, leur personnalité transpirait à travers leurs vibrations cosmiques. Ce qu'il y avait à en attendre était d'emblée mis à plat. Or rien de tel à propos de cet être. Lisse, lumineux et incroyablement puissant, son nimbe se bornait à cela. Pas moyen d'y lire quoi que ce fût.
Il chassa l'appréhension et, franchissant la porte de ses appartements, se disposa à quitter sa demeure. L'invitation était on ne pouvait plus sérieuse ; il fallait qu'il y défère, ou un malheur risquait de se produire. Tant pis pour les autres ; il descendrait l'escalier incognito au sein de son brouillard de roses... Le hall du Temple était net et rangé, sans trace aucune de son combat contre Andromède. Cela ne l'étonna guère. A ce Cosmo suffisamment puissant pour recréer ce que Zeus avait rayé de l'existence, rien ne devait être impossible. Aphrodite traversa au pas de course sa demeure. Le porche débouchait sur une nuit aussi impénétrable et dense qu'à l'intérieur. La brise des hautes terres qui soulevait la cape du Chevalier l'avisa, seule, qu'il était bien en plein vent, sous ce qui aurait dû être la voûte du ciel. Il lui fallut vraiment écarquiller les yeux et accommoder avant de distinguer dans son dos la masse du bâtiment et, à une poignée de pas devant lui, la plongée des marches en direction du Temple du Verseau.
Une fois posé le pied sur le premier degré, il entreprit de mobiliser à nouveau son pouvoir. La chose était ô combien plus facile avec son armure sur le dos. Son Cosmo suscita une brassée de roses rouges qui se placèrent en cercles concentriques autour de lui. Un claquement de ses doigts les mit en mouvement ; les fleurs tournoyaient en rond à équidistance de sa forme, animées d'une course de plus en plus vive, si bien que le Saint s'évapora. Le ballet de roses était devenu infime miroitement. Quelques traces de pollen tout au plus témoignaient de sa présence. Cela était curieux ; Aphrodite ne pensait pas son arcane de dissimulation à ce point efficace... Il avait lamentablement échoué contre la Chaîne Nébulaire, la dernière fois. Aujourd'hui pourtant, le Chevalier ne percevait même pas ses propres vibrations.
Sa première impression avait été exacte. Qu'il se l'expliquât ou non, ses capacités s'étaient approfondies. Une chance, lui qui devait traverser les onze autres Maisons où il n'avait pas que des amis, en mettant les choses au pire cas de figure où tous les Golds eussent ressuscité. Cette perspective le fit grimacer. Il avait toujours mal vécu le fait d'être le moins physique entre les Chevaliers d'Or ; et maintenant qu'il se réveillait plus fort, non seulement les autres devaient l'être tout autant, mais il n'y gagnait qu'un degré supplémentaire dans la plus traîtresse de ses capacités... N'importe comment, il lui incombait de parvenir jusqu'à la première Maison. C'était lui que l'être de Lumière attendait. Quelque puissants qu'ils fussent, les autres devaient être trop pleins encore de fatigue... Ses jambes l'entraînèrent le long de l'escalier avec toute la vélocité que permettait l'absence d'éclairage.
Le Temple du Verseau fut rapidement en vue. Aphrodite avait craint un moment de l'avoir traversé sans s'en rendre compte, trop occupé à guetter l'apparition de sa toiture arrondie et bulbeuse le long des stries plus claires dont la nuit se parsemait au contact des flancs de la montagne et des éléments d'architecture. Une colonne qui paraissait avoir emmagasiné toute la froidure de Sibérie dans ses cannelures, l'avertit qu'il était sur le point de pénétrer chez Camus. L'énorme salle circulaire à laquelle se réduisait la Maison dégageait une présence retenue et glaciale, signe certain du retour du maître de céans. Le Chevalier du Poisson l'avait pratiquement traversée lorsqu'il réalisa que le Cosmo qui baignait ces murs ne pouvait appartenir au seul Saint du Verseau. Il avait stoppé net sur sa lancée, en proie au dilemme : devait-il perdre du temps à voir qui était là au juste ou s'en désintéresser et filer droit ? La seconde option le tentait mieux : le Français ne comptait pas vraiment au rang de ses amis. Trop froid et réservé pour apprécier la compagnie de quiconque, Milo excepté. Il se décida néanmoins à faire un tour du côté du pauvre trois pièces qui tenait lieu de résidence au Verseau. Le Scorpion adorait Camus, cela suffisait à Aphrodite. Et puis, en matière de banquises, le Saint aux cheveux bleus n'était pas mal loti : comme Milo désespérait du Français, il soupirait lui après Shaka l'inaccessible. De toute façon, la décision était prise. La clarté de son Cosmo s'était déjà intensifiée pour éclairer ses pas.
Ne voulant laisser de prise au hasard, il tint préparée une rose blanche. La minuscule porte qui donnait sur l'appartement privé se dressait devant lui. Sans le verrou tiré. A quoi bon, avec tous les surhommes qui habitaient au Sanctuaire ? Il l'entrebâilla sur quelques centimètres. On y voyait toujours aussi peu, mais c'était jeter une oreille que le plus beau des Saints désirait. Aucun son n'était audible. Pas de vibrations particulières non plus, hormis les ondes diffuses de deux Cosmo, en provenance de la petite chambre au fond du couloir. Il s'engouffra à l'intérieur du hall, son pas léger ne soulevant pas même la poussière accumulée au sol. Sa progression était rapide quoique précautionneuse, car il lui répugnait de se mettre en retard pour une quelconque amourette du Verseau. Le Français était charmant, il aurait pu emmener presque n'importe qui au déduit... Si tel était le cas, Milo en aurait le cœur brisé. Rien ne lui faisait obligation de s'en ouvrir à lui, d'ailleurs. Ce monologue intérieur cessa quand la silhouette invisible d'Aphrodite s'encadra dans l'embrasure de la porte de la chambre. Celle-ci était si exiguë que le pied du lit à une place arrivait pratiquement à portée de la main du Poisson.
Camus y était allongé au centre d'un pêle-mêle de draps roulés en boule. Son torse nu ruisselait de sueur en dépit de la température frigorifiante qu'il avait créée dans son sommeil, et le désordre poisseux de ses mèches auréolait le coin du traversin qui maintenait sa tête. L'odeur de sa transpiration provoquait l'estomac d'Aphrodite. Le Suédois se retint de vomir devant cette manifestation de la mortalité de son condisciple, et il s'empressa de fouiller du regard le reste de la chambre. La seconde aura émanait d'un recoin sous la fenêtre en meurtrière. Il dut manoeuvrer en aveugle dans cet espace confiné rendu encore plus étroit par l'armure du Verseau. Le Signe étroit et haut avait l'air de veiller sur son possesseur, depuis le côté de la couche devant lequel il était avancé. Il gênait surtout Aphrodite, attendu qu'atteindre l'espace d'où montaient les ondes non identifiées requérait de passer entre l'armure et la muraille.
Le visiteur y réussit au prix de quelques contorsions. Il se pencha avidement au dessus d'un ensemble de lignes qu'avec un effort il reconnut être un grabat. Probablement le couchage d'un quelconque apprenti. Le Poisson croyait se souvenir que le Seigneur Cristal avait reposé là, à l'époque où il était encore en formation auprès du Verseau. De fait une forme humaine dormait sur cette paillasse disposée à même le sol. A présent la curiosité dévorait Aphrodite. Il escamota la Rose Sanguinaire à la commissure de ses lèvres — nulle menace n'émanait du quidam devant lui —, et, chassant de son flanc gauche les pans de sa cape qui l'empêchaient de se baisser, il se mit à genoux, le buste incliné, afin d'abolir le maximum de distance entre ses yeux et le visage de l'hôte de Camus. C'est alors que la situation s'emballa : son cerveau n'avait pas eu le temps d'enregistrer les traits juvéniles et la tignasse blonde et désordonnée qui masquait des yeux qu'il devinait adorables, que l'inconnu réagit depuis le monde des songes. Son bras se détendit et fit le tour du cou d'Aphrodite, attirant la tête du Suédois contre son visage à lui, puis il referma ses lèvres sur la bouche du Chevalier d'Or. Le baiser ainsi volé était vorace et sans douceur, tout au moins au début dans la mesure où Hyoga — car c'était lui — atténua bientôt son invasion. La pointe de sa langue cessa d'attaquer celle d'Aphrodite, elle lui faisait désormais une autre sorte de guerre, infiniment langoureuse et troublante. Le manque d'air contraignit enfin le Chevalier du Cygne à se retirer, un air extatique sur le visage. Dans un souffle un nom, un seul, lui échappa. Issac... Ces deux syllabes firent redescendre Aphrodite du ravissant petit nuage rose sur lequel l'avait envoyé la fougueuse ouverture du blondin.
Le garçon avait également le torse nu et marqué de transpiration, mais, à la différence de Camus, son état de moiteur lui allait à merveille. Il accrochait un air délicieusement érotique sur les muscles arrondis et la peau pâle de cet ange. La transpiration formait une ligne miroitante à la lisière de son pubis, là même où le couvre-lit moutonnait de provocante manière, comme soulevé par une érection spectaculaire. Aphrodite moins qu'un autre était enclin à perdre la tête au spectacle de la beauté masculine, mais il se savait impulsif et tout à fait capable d'extrémités regrettables ; aussi le tiraillement entre ses reins l'avertissait-il de faire cesser cette tentation. Le pire était qu'Hyoga n'y mettait pas du sien : ses hanches roulaient avec lubricité, leur gestuelle menaçant à chaque instant de faire glisser sur ses cuisses l'ultime rempart de sa nudité.
Le Chevalier d'Or finit par comprendre qu'il y avait anguille sous roche avec Hyoga. Son excitation était antérieure à leur baiser. Par conséquent elle s'adressait à Issac. D'un autre côté, quoique le Russe eût toujours les yeux clos, il paraissait bien qu'il voulait lui bondir dessus. De fait, Hyoga s'était redressé à la verticale, en équilibre sur ses bras tendus. Le jeu des muscles et des tendons sous sa peau peinte du hâle translucide du soleil des pôles incendiait le bas-ventre d'Aphrodite. Sa hargne à rabaisser les Bronzes l'avait aveuglé sur la perfection physique de ces garçons. Hyoga était fait pétri de sexualité. Si seulement il n'y avait pas eu Shaka... Malgré une conjecture pour le moins défavorable, Aphrodite s'avoua qu'il n'y aurait point regardé plus avant. Différence d'âge ou pas, malgré l'abus de faiblesse, il aurait pris Hyoga sur le champ...
Un moulinet du bras repoussa ce dernier contre son grabat. A la façon dont ses yeux clos roulaient sous ses paupières il ne faisait pas le moindre doute que Hyoga continuait de rêver. Il n'avait pas reconnu son vis-à-vis, mieux il ne l'avait même pas vu : il avait senti une présence et, confondant songe et réalité, avait réagi avec l'absence d'à propos des somnambules. Le voilà qui ronflait doucement, la bouche entrouverte et encore humide. Aphrodite en conçut de l'aigreur. Son premier baiser depuis Misty, et il avait fallu que ce fût avec l'un de ces stupides Bronzes, par surcroît sans réel désir de la part de ce dernier ! Son Cosmo avait monté en flèche ; pas question de laisser impuni pareil affront ! Puis sa froideur habituelle reprit le pas. Camus était à un mètre, le gamin n'avait rien commis d'attentatoire, il n'avait lui-même rien fait pour l'interrompre, et si cela ne suffisait pas, une mission capitale lui était dévolue.
Il ne se demanda pas pourquoi diable Hyoga et Camus avaient été renvoyés ensemble sur la Terre. Milo ne craignait rien du côté du Chevalier du Cygne, c'était tout ce qui importait dans la circonstance au Suédois. L'absence de l'armure de bronze aurait dû le troubler davantage, mais c'eût été en demander trop à son esprit autocentré. Il vérifia que les deux Saints des glaces dormaient du sommeil du juste après quoi, en un temps record, il s'esquiva hors du Temple du Verseau. Grelottant d'avoir par trop bravé le froid, furieux contre lui-même et jurant qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à faire montre de compassion.
Les quelques centaines de marches qui le séparaient de sa prochaine destination, il les mit à profit pour restaurer sa sérénité. Les fluctuations de son aura ne devaient surtout pas le rendre détectable. D'autant que le Temple du Capricorne se présenta à lui plus rapidement qu'il ne l'avait envisagé. Rien que le fait que la bâtisse fût debout dans sa gloire d'antan pouvait passer pour un mauvais augure. Son occupant n'était pas sans raison réputé un fanatique et un sanguin. Passer au fil de l'épée, très peu pour Aphrodite... Ses doigts se crispèrent sur la tige de la Rose Sanguinaire qu'il avait faite revenir au moment où les lignes de la demeure avaient été en vue. La lame invisible de Shura était d'une célérité meurtrière ; elle n'eût pas manqué de pourfendre la meilleure de ses roses, pourtant Excalibur se montrerait impuissante devant la manière inédite dont il la déploierait. Le Saint aux cheveux couleur des mers du Sud avait modifié son arcane au cours de la bataille de l'Olympe ; nul ne le savait, puisque celle sur laquelle il en avait usé, Léto, la mère d'Apollon, y avait succombé incontinent. Mais une chose était d'affronter une Déesse sans expérience du combat, une autre de terrasser un foudre de guerre tel que Shura... Il délogea la mèche qui lui piquait le nez depuis un moment. Son humeur fit place à une résolution d'airain. Beaucoup trop tard pour se chercher de mauvaises raisons ; l'avenir dirait s'il avait eu raison de placer sa confiance dans l'expérience tirée de ses échecs.
Sa vitesse s'accrut alors qu'il s'engouffrait dans le Temple. La statue d'Athéna figée dans le don de l'épée lui inspira un rictus dédaigneux. A quoi bon les honneurs du passé ? Que le Saint du Capricorne ait été un héros absolu n'avait point empêché son lointain successeur de prendre les armes contre Athéna et d'occire le seul qui eût vu clair dans le jeu du faux Pope. La manière même dont Shura avait cru racheter sa méprise, en conférant la force d'Excalibur au bras droit de Shiryu, témoignait du ridicule de cet attachement aux anciennes valeurs.
Aucun poing vengeur ne se dressa sur son passage comme il blasphémait en pensées la mémoire du Capricorne. Nul ne vint lui faire face ni demander des comptes à sa traversée. La Maison était vierge de tout Cosmo. Une coquille aussi vide et froide qu'au ciel avaient sombré dans les ultraviolets les étoiles composant la constellation éponyme.
En revanche, parvenu à une distance difficile à préciser dans la mélasse ambiante, du Temple du Sagittaire, il fut arrêté par le dégagement discret mais immanquable de deux cosmo-énergies. En synchronie l'une avec l'autre, la série de vibrations se situait à un degré du spectre uniformément haut. Les esprits qui les sous-tendaient différaient pourtant beaucoup. En premier le Suédois remit Pégase. Il n'y avait que celui qui s'était élevé contre les trois fils de Kronos et avait trouvé moyen de sortir victorieux de ces confrontations sans jamais cesser d'être le même petit présomptueux, impulsif et insupportable quoique si attachant, qui s'était présenté au Sanctuaire avec pour tout objectif de retrouver sa sœur, pour projeter de telles ondes. Les autres émanaient d'Ayoros. Cette bonté teintée d'amertume et de mélancolie, jeune mais adulte, et forte et fragile à la fois, appartenait en propre à l'homme dont le sacrifice avait assuré la survie d'Athéna, bien que nul plus que lui n'avait eu davantage à perdre ce que faisant. Le cynisme dont s'était imbu Aphrodite au fil de ses années de courbettes devant le pseudo Pope l'incitait à moquer l'héroïsme du Grec ; la partie la plus tendre de son esprit, celle qui avait aimé passionnément Misty malgré tous les travers du Chevalier d'Argent, éprouvait une admiration mêlée d'incompréhension face à un dévouement poussé aussi loin. Ce fut elle qui décida le Chevalier du Poisson qu'il était au fond logique qu'Ayoros et Pégase se fussent trouvés. Le cadet constituait déjà en quelque sorte le prolongement de la volonté protectrice de l'aîné à l'endroit d'Athéna ; une détermination très semblable à défendre le droit et la justice les animait — de là à se découvrir deux âmes sœurs, le pas était minime. Au demeurant il y avait longtemps que Seiya avait tiré un trait sur ses espoirs d'être aimé de la Déesse. Le Destin s'était suffisamment joué de lui en refusant qu'il ait eu un compagnon. Maintenant, Aphrodite avait pu se tromper ; les auras du Sagittaire et lui, quoique toutes proches, ne l'étaient peut-être pas au point de partager le même lit, et assurément, avec le verrou de sommeil qui recouvrait la totalité des douze Maisons, ils n'étaient pas en train de faire l'amour. C'était trop spéculer, constata-t-il au vu de la curiosité qu'il sentait poindre en lui ; il devait savoir. N'avait-il pas été le premier auquel Pégase s'était ouvert de ses sentiments envers Saori ? Et pour commencer, il lui avait sauvé la vie, lorsqu'il s'était senti assez désespéré pour s'élancer, sans forces ni Cosmo, du haut du grand balcon du Pope. Cela créait un droit moral à Aphrodite envers le Japonais. De toutes manières, avec ou sans bonnes raisons, son envie d'en avoir le cœur net était dorénavant bien trop pressante pour qu'il la réprime ou la repousse au second plan de ses pensées. Il ne se mettrait pas davantage en retard qu'il ne l'était déjà...
Ce n'était pas comme s'il avait musardé en chemin. N'était-il point ?
Joignant le geste à la résolution, il franchit le seuil du Temple surmonté de sa noble figurine de centaure. Il devinait celle-ci davantage qu'il ne la voyait se profiler dans les ténèbres. Son premier choc fut de découvrir l'armure du Sagittaire au beau milieu du vestibule, à un jet de pierre de l'entrée. La pointe de sa flèche était braquée vers l'intérieur de la demeure, ou plutôt, à se rapporter à l'intensité contenue de l'aura de la Cloth, vers le pied de l'escalier monumental où le responsable du retour des Golds et des deux Bronzes attendait qu'on le vienne rejoindre. Il y avait quelque chose de pathétique dans l'obstination du Signe à menacer cet homme, ou ce Dieu, incommensurablement plus puissant qu'aucun de ses propriétaires ne le serait jamais. Aphrodite quant à lui n'avait point de ces coquetteries ; du moment qu'il s'agissait d'une force sans visées néfastes — et à supposer qu'elle en eût eu, il lui aurait été tellement facile de s'emparer d'eux avant qu'ils ne commencent à s'éveiller de leur coma —, le Saint du Poisson était tout résolu à déférer à sa volonté. Au moins jusqu'à ce qu'il découvre le sort réservé à Athéna et au Domaine sacré. Car il savait confusément que la Déesse n'était pas morte.
Il laissa derrière lui la panoplie tendue dans sa veille futile et dirigea ses pas du côté de la chambre mansardée où il se souvenait avoir entendu Aiolia dire qu'ils l'occupaient treize ans plus tôt, son frère et lui. Le Lion était taciturne de sa nature, néanmoins que Marine vienne à paraître et le gaillard de devenir un autre homme, gai, charmant, presque disert. C'était en une de ces occasions, peu avant l'attaque des Chevaliers de Bronze, que lui, Aphrodite, avait capté cette information aujourd'hui inestimable tellement elle lui épargnerait de recherches en aveugle. Dieu savait combien cette fichue obscurité aurait rendu longs et pénibles d'éventuels tâtonnements... Car il ne fallait pas compter sur les Cosmo des deux héros pour repérer le lieu où ils dormaient. Leur confusion était extrême l'intérieur du Temple, et leur intensité ténue.
Une porte très simple s'ouvrait en effet dans un coin de l'étage à l'endroit exact où Aiolia avait dit que se trouvait la mansarde. Surprise ; le verrou était mis. Le battant dégageait une impression de solidité. En venir à bout sans démettre les gonds ou fracasser la serrure allait constituer un challenge... Le Chevalier intrus avait d'autres choses sur le métier que finasser avec un stupide panneau de chêne ; il passa le bras dans un replis de sa cape, y imprima le geste d'un piston. Il se préparait à passer en force quand il sentit son Cosmo qui l'aspirait dans l'interstice du chambranle, immatériel et volatil tel un gaz. Son attention accaparée par ce développement inédit de son arcane ne s'avisa pas que son déplacement avait été trop vif et surtout trop rapide. Aphrodite emporté par son élan se reçut sans douceur sur les coudes. Il s'enroula sur lui-même au milieu de ses cheveux et des pans de cape, et il eût effectué une peu digne culbute par dessus les cannelures de la barrière qui avait interrompu sa course si ses mains, se portant au delà, n'avaient pris appui sur un flot de tissu rêche dont la texture recouvrait deux tiges de métal. Dès qu'il s'y fut agrippé il prit la mesure de sa situation : c'était sur le pied d'un lit vaguement doré qu'il avait manqué basculer, ses doigts enserraient des tibias durs et tendus, et son visage caché par l'azur de ses mèches effleurait un creux anatomique à la ressemblance parfaite d'un bas-ventre masculin. La vague senteur musquée qui titillait ses narines confirmait la déduction. Ne pas s'appuyer davantage était la plus pertinente des options. Déplacer en douceur son poids de ses mains crispées sur ces jambes dont le Saint n'osait regarder le possesseur en face, s'inscrivait en second lieu sur sa liste de priorités. Puis rétablir son équilibre dans la station debout avant de reculer d'un bon mètre — mettons plutôt deux, ou même trois. Enfin, à la faveur de son Cosmo redevenu lanterne, lever les yeux sur les dégâts produits par cette entrée en force.
Le drap tiré en diagonale couvrait deux formes pelotonnées chacune à une extrémité du sommier. La plus grande, dissimulée jusqu'au sternum, affichait des lignes musculeuses pour un profil relativement développé, ce que corroboraient les galbes du bras replié sur la moitié inférieure du visage et les boucliers jumeaux et renflés de la poitrine. Une tignasse châtain foncé toute en boucles rebelles empiétait sur le cou aux attaches nerveuses. Ayoros faisait plus jeune que son âge réel dans l'abandon du sommeil. Pouvoir le détailler à loisir en cette posture payait déjà Aphrodite pour sa maladresse. Mais ce n'était pas à lui que le Poisson avait ajusté ses mains soignées comme d'une lady. La fortune avait voulu que ce fût à son compagnon dénudé jusqu'à mi cuisses — rien moins que le chevalier Pégase. Le spectacle était nettement moins attractif : piteusement bâti sous tous rapports, et cela ne s'appliquait pas moins à son matériel, dont aucun sous-vêtement ne dérobait la vue, qu'à sa stature, le jeune Japonais affichait une mine famélique. Le moindre de ses muscles apparaissait bandé, travaillé à l'extrême, mais limité par la nature qui l'avait fait sec, noueux et maigrichon, avec ce résultat que son corps à l'évidence taillé pour affronter les pires fatigues donnait une impression de lassitude.
Le Saint aux cheveux bleus savait à présent ce dont sa curiosité l'avait fait s'enquérir. La paire de héros avait dormi côte à côte avec une chasteté toute fraternelle. Et ce quand même Pégase apparemment couchait nu. Il ne leur accorda pas un regard de plus ; le Cosmo étranger qu'il sentait poindre à l'intérieur de son organisme l'avertissait qu'il était attendu toujours aussi impatiemment. Il n'eut guère à forcer son talent pour repasser dans le réduit poussiéreux sur l'espace duquel la mansarde avait été gagnée. Sa course effrénée l'avait conduit hors du Temple du Sagittaire et en route vers la prochaine Maison qu'il n'avait pas encore trouvé le loisir de ramener ses cheveux au flou savant qui constituait sa marque de fabrique.
Des vibrations caractéristiques se répandaient hors du Temple du Scorpion. Un Cosmo qui fleurait bon la suffisance et l'orgueil, pas de la toute première puissance mais dangereux en sa férocité animale. Milo était donc de retour. De fait, l'armure du Scorpion trônait au centre de la demeure. Les quinze étoiles de la constellation éponyme chatoyaient d'un éclat pourpre sur les pièces où le Signe et le dessein astral correspondaient. Aphrodite aurait donné beaucoup afin de disposer du loisir de rester auprès de son ami, dans l'attente qu'il se réveille. Ce luxe néanmoins lui étant refusé, les secondes qu'il dilapidait en ralentissant, tout aux pensées attendries que lui inspirait le Grec si noble derrière son front de bravade, lardaient son cœur de regrets auxquels il n'était ni loisible ni permis de s'abandonner, fût-ce temporairement. Aphrodite brûla un peu plus de Cosmo et laissa le Temple derrière lui à vitesse luminique.
Le panache d'air diapré de l'or de ses roses invisibles filait parmi la nuit surnaturelle. La Maison de la Balance ne l'avait pas retenu seulement un instant. Il n'avait jamais eu beaucoup d'affinités avec le vieux Dokho, pour le peu qu'il l'avait connu à l'époque où, venant à peine de gagner ses galons, il se montrait curieux à l'égard de ses pairs. Le géronte racorni s'était montré à lui une fois, une seule, au retour d'un entretien avec le Pope d'alors. Le Suédois avait trouvé le vieillard assommant. Rien n'avait changé : une décade d'absence et, malgré son corps de dix-huit ans, Dokho demeurait un donneur de leçons pénible à écouter. Sa stratégie lors de l'assaut sur l'Olympe avait débouché sur un désastre — treize Golds mis en sang histoire de libérer la voie aux Bronze ; comme si les Dieux qu'ils avaient pris sur eux de supprimer les uns après les autres n'avaient pas subodoré le piège. Les plus faibles d'entre eux — Hermès, Aphrodite, Artémis — seulement étaient restés à leur poste le long des escaliers du Ciel, tandis que la clique d'Apollon fonçait arrêter Seiya et ses amis. Le plan sublime que cela avait été, à la vérité... Aphrodite se prenait à croire qu'il existait une justice immanente, devant les preuves de la non restauration de Dokho à l'existence que lui donnaient la vacuité de son Temple et l'absence d'énergie cosmique. La Cloth, elle, scintillait bien sagement dans son tabernacle. Il crevait les yeux que la puissance qui avait pris sur elle de réincarner les Chevaliers escomptait qu'ils auraient le besoin des armes dévolues au septième Chevalier. Le nimbe qui s'échappait des plateaux exhibait la même pureté blanche et impossible à fixer de l'œil que celle de l'être planté en bas du Temple du Bélier. Ainsi son contrôle incluait aussi la plus puissante des armures. Celle, en principe, sur laquelle Athéna gardait toujours un œil de crainte qu'on ne l'utilisât à des fins égoïstes...
La vélocité du Suédois s'était accrue au pont dorénavant de susciter des étincelles, voire des flammèches, sur les degrés de marbre qu'il descendait par volées entières. Voici que se détachaient les ailes de la Maison de la Vierge, flanquées de leurs statues de Bouddha en majesté. Même totalement noyée dans les ténèbres, la bâtisse frappait l'œil par sa verticalité et la raideur de ses proportions. Inhabituel en revanche, voire déstabilisant, était le halo d'énergie infime qui attestait de son occupation. Le lumineux Shaka avait tant et tant donné l'habitude de projeter son aura sereine comme un défi, inconscient mais réel, lancé à quiconque de venir lui chercher des noises ou seulement de se comparer à lui, que les ondes pathétiques qui ridaient à peine le tissu métaphysique autour de sa demeure semblaient pire que dérisoires : déplacées. Aphrodite se refusa à en être dupe ; il transféra son Cosmo au paroxysme dans l'arcane de dissimulation. Ceci fait, il décéléra de telle sorte qu'il boucla au petit trot les quelques toises le séparant de l'orée du Temple. Un Shaka ramené à plus d'humaine modestie agréait à son cœur vaniteux. Cela dit, il ne voulait courir aucun risque qu'il n'était pas en son pouvoir de conjurer. Il pénétra de ce fait à pas circonspects dans le vestibule à l'oppressante décoration hindoue.
La nature proprement surhumaine du propriétaire du lieu était sensible à la clarté avec laquelle ses vibrations cosmiques étaient perceptibles. Shaka était bel et bien en train de revenir à lui, quelque part dans cette enfilade de salles qui encadraient le jardin intérieur. Il n'était pas possible au Chevalier intrus de déterminer où au juste. Soudain, une impression désagréable fit se contracter tous les muscles de son échine. Il ressentait une seconde cosmo-énergie, et celle-là lui inspirait un sentiment tout autre. Ce loup solitaire de Phénix ! Celui-là même qui avait contré la Rose Sanguinaire dans les jardins de Corona alors qu'il tenait à sa merci Andromède, laissant Aphrodite se vider de son sang exsangue de sa propre attaque retournée contre lui. Ses vibrations émanaient du jardin des Deux Saules. Faibles rapportées à celles de Shaka, et étouffées par ce coma appesanti sur l'ensemble du Sanctuaire. Par conséquent à sa merci. Une rose blanche s'était matérialisée au bout de chacune de ses mains, leur Cosmo brillant et agressif, paré à en découdre. La haine aveuglait à ce point Aphrodite qu'il se dirigeait mécaniquement vers son ennemi. C'est alors que l'obscurité diffuse qui imbibait le corridor fit place à une lueur ambrée blasonnée de motifs mystiques. Des Bouddhas entourés de leurs nimbes.
Le bruit de perles entrechoquées dans son dos le renseigna en un éclair sur ce nouveau développement. Fallait-il être fat pour penser effacer sa présence aux perceptions de l'homme le plus proche de la divinité... Shaka avait repéré son visiteur. Et de toute évidence il était éveillé.
Le Chevalier du Poisson dissipa son arcane dans un haussement d'épaules. La lenteur qu'il déploya à faire volte-face lui permit de ceindre son casque et de restaurer son courage.
Le Cosmo blanc écru qui l'attirait à présent irrésistiblement se coula dans ses moelles, lui octroyant le culot et l'autorité nécessaires pour prendre l'Indien de haut. Ce dernier était affaibli. Cela crevait les yeux qu'il luttait contre la torpeur de son corps. Son Cosmo n'affichait pas la dixième partie de sa puissance coutumière. Et pourtant le blond aux prunelles infiniment douloureuses tenait fermement son rosaire contre sa poitrine.
Ce fut peut-être la première fois de sa vie où Aphrodite ne se sentit point ému par le trop-plein d'émotions qui noyait ce regard. Il fit bouffer sa cape d'un mouvement du bras plein de morgue, son Cosmo si largement étalé autour de lui qu'il étoila les dalles sur plusieurs mètres de circonférence. Il avança à la vitesse de la lumière jusqu'à souffler sa respiration dans le nez de la Vierge. L'intensité de son nimbe faisait reculer ce dernier contre sa volonté.
— « Shaka », salua-t-il du bout des lèvres. « Le temps me fait défaut, je ne m'expliquerai donc pas. Peu me chaut que tu abrites cet Ikki de malheur, ou que ton devoir te crée obligation de me barrer le passage. Tu vas t'écarter bien gentiment. Si tu entends m'opposer une résistance, sur la vie d'Athéna, je te préviens que ce sera à tes risques et périls... »
Les plis soucieux qui barraient le front de l'Indien s'élargirent. Le bleu inquisiteur de ses iris aurait dû ficher Aphrodite sur place, mais aujourd'hui le plus insignifiant des Golds se sentait apte à affronter l'univers, et le regard appuyé de son camarade fut perdu sur lui. Shaka avait déjà compris qu'il ne gagnerait rien à recourir au langage non verbal de l'intimidation. Ce qui se passait, au delà de leur retour en ce monde, impliquait le Poisson à un niveau suffisant à motiver son évidente hâte ; s'il arrivait à le faire s'épancher... Le vaniteux Suédois n'était guère réputé discret ; il fallait qu'il tente sa chance de ce côté-là, en misant quant au reste sur le prompt rétablissement de ses pouvoirs. Entre l'absence d'Athéna, la résurrection d'une quantité inconnue de ses Saints, la mainmise sur le Domaine Sacré de cette puissance qui surpassait de très loin celle de Zeus et des Olympiens, et l'irruption du gardien de la douzième Maison, parfaitement éveillé, l'esprit clair et fort d'un Cosmo stupéfiant, le sagace disciple de Bouddha se sentait en voie de perdre le nord. Etaient-ils à nouveau les jouets des Dieux ?
Il fut soulagé de l'intonation neutre et des inflexions contrôlées de sa voix lorsqu'il répondit à l'entrée en matière d'Aphrodite.
— « Pourquoi donc es-tu si pressé ? Et où te rues-tu de ce pas ? Il est bien exact que mes forces sont contenues ; mais c'est mal me connaître que croire que j'en suis le moins du monde affecté. Je te retiendrai ici le temps nécessaire. J'en ai à revendre, quand tu parais terriblement pressé. Pour commencer, réponds à mes questions... »
— « Tu te flattes en croyant que tu me résisteras », éructa le Poisson sur un ton venimeux ; un éclat déterminé passa au fonds de ses prunelles. « Sweet Fragrance ! »
Il envoya un coup de poing dans l'air. Shaka, qui ne s'était pas attendu à une entame de combat aussi directe, évita d'extrême justesse le tunnel de plasma écarlate avant que celui-ci n'éclate en myriades de fleurs empoisonnées. Ce fut pour buter contre son adversaire surgi devant lui les deux bras tendus. Impossible de détourner ou esquiver la décharge de roses décochée à bout portant. Un mur d'épines anesthésiantes et de pétales à la douceur traîtresse s'abattit sur lui. Il se devait de réagir, de reprendre le dessus avant que le toxique ne produise son effet. Shaka se reçut au sol sur ses mains et ses genoux, pour se projeter derechef à la verticale. Ses doigts noués sur les circonvolutions du rosaire concentraient son énergie, sa bouche vocalisait la syllabe qui déchaînerait sa contre-attaque. Aphrodite n'avait pas été en reste ; il s'était élancé une fraction de seconde derrière lui, des boutons de roses noires en train d'éclore tout pleins ses avant-bras. Son Cosmo doré avait viré à un bleu myrtille velouté et mortel. A la grande contrition de l'Indien la détente du guerrier aux roses corrosives était supérieure à la sienne. Il serait sur lui avant que le Trésor du Ciel ne soit achevé d'invoquer. Normalement les fleurs piranhas eussent dû être de peu de conséquence sur son champ de forces protectrices. Mais avec un Cosmo diminué... Autant changer son fusil d'épaule. Shaka cessa son vol plané et, dans un retourné acrobatique dont il crut jusqu'à la toute dernière seconde qu'il ne le réussirait pas, se présenta de face au Poisson. Ce dernier émit un juron aussitôt suivi par une avalanche de roses noires. Le mascaret de ténèbres mouvantes fondit sur sa victime toujours affairée à terminer les passes de mains nécessaires à la mise en brande de son arcane. Le tourbillon de rosaces miroitantes que déchaînait le Trésor du Ciel s'échappa de tout le corps du Chevalier de la Vierge.
Le choc promettait d'être cataclysmique. Les deux ennemis s'étaient reculés en hâte, chacun escorté par le ballet de ses trop longs cheveux. Le délai dont ils disposèrent finit par les troubler. Ils avaient atteint les extrémités de la plus grande salle du temple en ne déployant que leurs capacités physiques, pourtant aucune détonation ne s'était produite. L'air luisait des deux masses d'énergie sur le point d'entrer en collision.
Un regard au dessus de leur tête les mit aux prises avec un spectacle déconcertant. La murailles de Roses Piranhas et l'escadre des Bouddhas miniatures en lumière jaune se tenaient à moins d'un mètre en vis-à-vis, figées et immobiles. A cet instant il y eut un mouvement dans les profondeurs de chaque arcane ; leur surface parfaitement solidifiée se fissura tel un vitrail qui se brise, autour d'une trajectoire rectiligne. Le Trésor et la Rose ne s'étaient pas déjà effondrés à grand renforts d'éclats bleu noir et ambre que ces lignes de lumière incolores transperçaient la poitrine des deux Saints, à peu de centimètres du cœur.
Devant leurs yeux agrandis aux dimensions de soucoupes les rayons s'estompèrent en de magnifiques plumes de paon à l'empennage bleu et vert. Vu les douleurs que leurs pointes propageaient dans leur système nerveux, elles eussent pu aussi bien être des carreaux embrasés.
Aphrodite recouvra le premier ses esprits. Une sorte d'instinct le mettait en garde contre la tentation d'arracher cet objet si léger. Pour l'avoir tenté, Shaka gisait en position foetale sur le dallage, le dos parcouru de tremblements de souffrance et des hoquets plein la bouche. Il bondit sur ses pieds, tituba, se fit violence pour avancer d'un autre pas et entreprit à une allure de grand blessé de se rapprocher du blond dompté par les flammes qui consumaient la moindre de ses terminaisons nerveuses.
— « Tu peux être fier de toi, espèce de grand sot ! », s'exclama-t-il arrivé à mi chemin. « Tu as provoqué sa colère... Une fois dans ta vie accepteras-tu de te fier à autrui ? »
— « Tu parles... Est-il besoin de te rappeler ton absence de crédibilité ? » Pour quelqu'un qui avait l'air à l'agonie, le blond maniait remarquablement l'ironie acerbe.
Le Chevalier du Poisson considéra l'espace qu'il lui restait à parcourir. Vingt, peut-être trente mètres en tout. De son pas clopinant, autant dire un long chemin. La colère le reprit.
— « Crédible ou pas, je suis le seul, dans toutes les Maisons que j'ai traversées, qui ne repose pas dans son lit à rêver comme une bûche. Le parfum de mes roses a agi comme un antidote à cette influence. Depuis que je suis debout il m'appelle. Son aura nourrit la mienne. Et toi, si ça se trouve, tu viens peut-être de gâcher notre unique chance de comprendre ce qui arrive... »
Le Chevalier de la Vierge se tint coi. Il n'était pas accoutumé à prendre de mauvaises décisions, non moins qu'à faire des choix dont les conséquences tournaient différemment de ce qu'il avait escompté. La rançon de trop de perfection contemplative... La raideur et cette même intransigeance qui lui avaient occulté tour à tour les dessins maléfiques de Saga, les motifs vrais du trio de Golds censés être venus s'emparer de la tête d'Athéna au commencement de la guerre contre Hadès, et enfin la résolution, plus désespérée encore que généreuse, d'Andromède voulant bien redevenir le Seigneur des Enfers afin que ses amis aient une meilleure chance de supprimer ce tyran, lui avaient une fois de plus fait commettre un péché. Or c'était Aphrodite, sacré nom d'Athéna ! qu'il avait en face de lui. Le Saint à l'âme aussi impénétrable et changeante que son minois était charmant, un exécuteur des basses œuvres du Pope presque aussi impavide et zélé que Milo ou Deathmask, sans pouvoir alléguer les mêmes excuses qu'eux — l'étroitesse de vues et la démence. A moins qu'il ne se fût trompé du tout au tout...
Une ombre intercepta le cône de lumière que jetait toujours, sous les voûtes, le restant des étincelles nées du délitement de leurs attaques. Le Saint aux cheveux bleu lagon devait être fier de ce qui s'apparentait à une victoire pour lui : songez, il se tenait debout, en pleine gloire, devant Shaka roulé en boule... Quand bien même sa démarche avait été hésitante, incertaine, le Chevalier du Poisson avait quelques raisons de se gonfler d'orgueil : non seulement il se situait du bon côté du bâton, mais c'était lui, et non Shaka, qui parvenait à sortir la tête haute de cette mésaventure. L'amour-propre galvanisa les membres hagards de l'Indien. Il ne pouvait être aussi insurmontable de se remettre d'aplomb — pas pour lui, et avec un entraînement comme le sien, supposé l'aguerrir contre toutes défaillances physiques ou mentales.
Si toutefois une main charitable ne s'était refermée sur son coude et ne l'avait tiré en douceur, il y avait toute probabilité qu'il n'y serait point arrivé. Les deux hommes demeurèrent à se dévisager un laps de temps suffisant pour que le souffle court du blond retourne à la normale. Aphrodite referma ses doigts autour de la plume fichée dans la poitrine de Shaka. Ce dernier fit de même. « Tu peux y aller », dit-il sur un ton moribond. Contre son attente, la pointe convolutée ne lui arracha qu'un soupir de surprise ; nulle douleur, pas même un tiraillement des chairs sur les presque cinq centimètres le long desquels elle avait pénétré. Le Saint de la Vierge entendait rendre la pareille à celui dont il n'avait jamais voulu remarquer que la fatuité et le cynisme, mais le Suédois arracha sa propre plume du même geste résolu dont il en avait usé sur Shaka. Celui-ci vit se refermer la fracture de la cuirasse et le filet de sang qui avait coulé de la blessure.
— « Je présume que tu dois m'emmener avec toi ». Ce n'était pas une question.
— « C'est assez évident. Si tu te sens de courir, nous ferions mieux de nous remettre en chemin. Il reste cinq Temples à traverser en un délai que j'ignore. Je redoute de nouvelles embûches. »
Un sourire qui s'illusionnait sur lui-même — tout de fausse modestie, et non pas signe d'humilité — chassa l'austérité du visage de l'Indien.
— « Si tu penses à d'autres compagnons ressuscités, il est en mon pouvoir de te tranquilliser. Je perçois à nouveau clairement qui est là et qui n'y est pas. Aiolia se trouve dans la Maison du Lion, Saga et Kanon dans celle des Gémeaux, enfin Mû et Shiryu dans le Temple du Bélier. Plus bas se tient la force qui nous a séparés tantôt. Et tu avais raison, je ressens son appel. Rien à voir avec le Cosmo d'Athéna... C'est une présence qui te prend aux tripes. »
Et moi, le simple fait de te côtoyer, songea Aphrodite. S'il y avait des Dieux dans le Ciel, ils l'avaient favorisé, en le montrant à Shaka sous un jour différent...
