Les ruines solitaires

Une fois dissipées les frayeurs du combat contre le géant vert, le reste du trajet en direction du village d'Eiko se révéla sans histoires. Ils descendirent le paysage vallonné jusqu'à aboutir dans une plaine verte et bien grasse, où des massifs forestiers apparaissaient çà et là. La petite fille indiqua l'un de ces bosquets et leur apprit qu'elle habitait derrière, au bord de la mer. La mer… omniprésente sur ce continent aux formes tellement déchiquetées que n'importe quel point de terre se trouvait tout proche de l'eau.

Ils longèrent la lisière de la forêt pendant une petite heure. Au-dessus d'eux, les oiseaux pépiaient dans les frondaisons de ces bois rieurs et sans doute giboyeux. Rapidement, ils purent apercevoir l'écume des vagues à l'horizon. Puis, au détour d'une avancée d'arbres, des murs de pierre brune apparurent.

Heureuse d'être rentrée après les émotions qu'elle avait vécues ces dernières heures, Eiko se mit à courir vers chez elle. Derrière, les quatre compagnons avançaient avec davantage de circonspection. Ils observaient la ville dont ils atteignaient la bordure. Les murs semblaient des empilements pêle-mêle. Ils en franchirent l'enceinte. À l'intérieur tout semblait également en ruine. Des tas de pierre s'amoncelaient les uns sur les autres, des colonnes détruites reposaient par morceaux sur des pans de murs abattus. Devant eux, Eiko se tourna à demi pour leur parler d'une voix forte.

— Bienvenue à Madahine-Salée, le village des invoqueurs !

Ils avancèrent pour la rattraper, tout en se lançant des regards à la dérobée.

— C'est un tas de gravats, murmura Djidane à la princesse à ses côtés.

Elle hocha la tête.

— Qu'est-ce qui s'est passé ici ? demanda-t-elle sur le même ton. Il a dû se produire quelque chose de terrible.

Elle haussa ensuite la voix à l'adresse de la petite fille.

— Tu habites donc ici ?

Eiko ne répondit pas et continua encore le long d'une sorte de rue qui serpentait entre les décombres. À ce moment-là, de derrière un tas de pierre, plusieurs mogs apparurent. Les petits êtres de fourrure rose avancèrent vers eux en poussant des « Coubo » joyeux.

— Mocha ! Moko ! s'exclama-t-elle.

Et ainsi de suite, elle énuméra tous les noms de ses amis qui volaient vers elle. Djidane se demanda d'ailleurs comment elle faisait pour les distinguer les uns des autres.

À ce moment, Moug apparut à côté d'elle. Une autre extrême bizarrerie qu'il n'avait pas manqué de relever quelques heures plus tôt : quand ils s'étaient remis en route suite aux deux invocations de chimères, le petit mog s'était réfugié à l'intérieur de la poche de sa maîtresse. Ce prodige était possible grâce à sa capacité à rétrécir à l'extrême. Djidane ignorait que des mogs avaient ce don. Ses trois compagnons, qu'il avait interrogé à ce sujet, n'en savaient pas plus que lui.

Eiko discuta un moment avec ce mog si particulier, qu'elle semblait comprendre en dépit du fait qu'il ne parlait pas le langage des humains – autre étrangeté. Ensuite, elle se mit en route vers le cœur de son « village » en faisant signe aux autres de la suivre. Plus précisément, elle invita Djidane à venir, et ses compagnons lui emboîtèrent le pas.

Ils arrivèrent bientôt sur une sorte de place tout aussi délabrée que le reste. Au centre, une fontaine toujours en fonction produisait un clapotis régulier. Sur leur droite, un immense mur déchiqueté, presque une falaise surplombant le village, projetait son ombre sur les lieux. Djidane se demanda s'il avait été érigé par une chimère.

Eiko avait réuni tous les mogs en cet endroit et leur donnait des instructions quand les autres la rejoignirent. Les créatures s'égaillèrent alors. Elle retint seulement Moug et lui demanda de retourner à sa place. Alors, le mog se réfugia à nouveau dans la poche de la salopette de la petite fille. S'il s'était jusqu'ici abstenu de tout commentaire, cette fois-ci, Djidane ne put s'empêcher de la questionner à ce sujet.

— Le petit mog, il est rentré dans ta poche ?

Elle hocha la tête.

— C'est « Moug » ! Et c'est une fille, comme moi ! Elle est toujours avec moi, depuis que je suis toute petite.

Elle n'avait pas vraiment répondu à la question, au point que Djidane réalisa que pour elle, ce prodige du mog qui rétrécit n'en était sans doute pas un. Après tout, si elle l'avait toujours connu ainsi, alors elle considérait peut-être cela normal.

Pendant qu'il réfléchissait, Eiko fit quelques pas et alla s'asseoir sur un muret. Elle fit signe à Djidane de s'installer à côté d'elle.

— Viens t'asseoir, Djidane !

Le malandrin jeta un regard en arrière. La princesse semblait s'intéresser particulièrement à l'étrange muraille. Bibi suivait les mogs plus loin dans le village. Quant à Kweena, il était déjà hors de vue, certainement parti en quête de nourriture. Il obéit donc à la petite fille.

— J'aimerais en savoir plus sur toi, lui dit-elle.

— Eh bien… J'aimerais aussi en savoir plus sur toi.

— Vraiment ?

Cette histoire d'invocation, de chimère et de corne l'intriguait vraiment. Sans doute parce que ses pouvoirs formaient un étrange pendant à ceux de la princesse.

— Ta chimère… commença-t-il.

— D'où tu viens ? Tu as quel âge ? Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? Où tu vas ?

Elle l'inonda de questions, sans presque lui laisser le temps de répondre. Elle le regardait comme s'il était la chose la plus passionnante qu'elle ait jamais vue. Il leva une main et tenta d'arrêter le flux de paroles.

— Attends, ce que je voudrais savoir…

Peine perdue, le débit d'Eiko ne tarissait pas.

— C'est quoi, ton plat préféré ? C'est quoi, ta chimère préférée ? C'est quel genre de mog que tu préfères ? C'est quoi, ton genre de fille ?

Djidane soupira et accepta de se prêter au jeu, en espérant pouvoir en apprendre davantage en cours de route. Et puis, elle avait un côté attachant, et il sentait bien la raison pour laquelle elle s'intéressait tant à ces nouveaux arrivants qui rompaient sa solitude. Il ne lui avait pas échappé qu'aucun humain n'était venu l'accueillir à son retour au village.

ooo

La princesse suivit un chemin qui montait en direction de la falaise. Un pont de pierre naturel enjambait les flots au milieu des rochers démolis, jusqu'à une grande arche qui transperçait le mur. En dépit de la décrépitude ambiante et du sable omniprésent, il se dégageait des lieux une certaine majesté. Au-delà du passage à travers la muraille, Grenat pouvait voir des colonnes sculptées avec goût au milieu d'une sorte d'arène. Mais elle ne pouvait pas avancer car un mog lui barrait la route. Kweena était déjà devant le petit être, qui refusait catégoriquement de s'écarter. Le kwe haussa les épaules et, en se retournant, il avisa la jeune femme qui s'approchait.

— Il dit que c'est une zone interdite. Et puis, le sable d'ici est pas comestible, miam, bougonna-t-il.

Sur les côtés, les vagues battaient les murailles de leur ressac, produisant un clapotis régulier. Kweena regarda les flots un moment, puis il quitta les lieux. Grenat soupçonna qu'il allait chercher à s'approcher de la rive pour attraper des poissons.

Comme le mog refusait de la laisser entrer elle aussi, elle se retourna et profita du point de vue sur l'ensemble du village en ruines. Un peu plus bas, une maison qui surplombait la mer se démarquait du reste, simplement parce qu'elle tenait encore debout. Juste à côté de ce bâtiment, elle vit Bibi qui scrutait les flots d'un air songeur. Il avait cette attitude rêveuse et un peu soucieuse depuis sa rencontre avec ses semblables, au cœur de la forêt. Elle regarda à nouveau cette étrange falaise et laissa divaguer ses pensées.

— Le village des invoqueurs, murmura-t-elle. Un peuple capable de commander aux chimères.

Le visage de Ramuh s'imposa dans son esprit.

— Mon pouvoir me terrifie à cause de la manière dont Kuja et Mère s'en servent, mais quand on a arraché les chimères que j'avais en moi, j'ai ressenti un grand vide. Ces esprits faisaient partie de moi.

Soudain, l'image d'une dame à la beauté ineffable et au visage blanc froid comme la glace lui apparut, comme un souvenir de ce qu'elle avait perdu. Grâce à ses anciennes lectures dans la bibliothèque du château, elle l'assimila à Shiva, la maîtresse du gel, et elle devina – non, elle sut de manière certaine – qu'il s'agissait d'une des chimères qui lui avaient été dérobées. Seulement, elle ignorait comment cette vision pouvait lui venir. Sans doute s'imprégnait-elle de l'atmosphère de ce village et des pouvoirs de ses habitants. Elle secoua la tête pour chasser ces pensées.

N'ayant plus grand-chose à faire ici, elle retourna vers la place centrale. En s'approchant, elle constata qu'Eiko discutait toujours avec Djidane.

— J'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi avant, disait-elle d'une petite voix.

La princesse se figea. La petite Eiko… minaudait ? Son attitude lui faisait tout à fait penser à des personnages récurrents dans les pièces de théâtre de Lord Hayvon, des jeunes femmes avides de plaire au héros et qui se comportent de manière parfois hardie. Sauf que la petite fille n'avait que huit ans. Il se dégageait quelque chose de malsain de la situation, et elle ignorait si Djidane s'en rendait compte.

— Dagga, ça va ? Tu as l'air bizarre, dit alors le jeune homme en la remarquant.

Ses pensées devaient sans doute transparaître sur son visage. Eiko lui lança un regard énervé, comme si elle la considérait comme une rivale qui venait l'interrompre. Elle sourit à son ami pour le rassurer.

— Non non, je vais bien, ne t'en fais pas.

Il se leva et alla la rejoindre.

— T'es sûre ? Tu aurais pas de la fièvre, par hasard ?

Il posa la main sur son front, comme pour s'assurer de sa température, après avoir au préalable écarté une mèche de ses cheveux bruns d'un geste affectueux.

— Non, ça a l'air d'aller, nota-t-il.

Il avança la tête pour s'approcher de son oreille.

— Tu sais, murmura-t-il pour qu'Eiko ne l'entende pas, c'est qu'une petite fille. Alors t'as vraiment aucune raison d'être jalouse.

Elle sentit qu'elle rougissait. Une chaleur montait à ses joues et embrasait tout son visage. Djidane, près de lui, s'en rendait forcément compte. Elle détourna la tête.

— Vous êtes vraiment rien que des amis ? demanda Eiko derrière lui. On dirait… qu'il y a un peu plus que ça entre vous.

Grenat était à la fois soulagée de cette intervention bienvenue, et à la fois gênée par la question. Djidane se retourna vers Eiko, tandis qu'elle lui coulait un regard de biais, emplie d'appréhension quant à la réponse.

— On est beaucoup plus que des amis.

— Ah bon ? Vous êtes quoi, alors ?

On sentait aisément une pointe de déception dans la voix de la petite fille.

— On est une équipe, dit Djidane avec conviction.

— Une équipe ?

Grenat soupira de soulagement. Djidane hochait la tête en la regardant de nouveau.

— Oui, et c'est pas que nous deux. Il y a aussi Bibi et Kweena, et plein d'autres qu'on a laissés derrière.

La princesse songea au capitaine Steiner, à Freyja et à la générale Beatrix, au roi Cid, mais aussi à Markus et Totto qui les avaient tant aidés à Tréno. Et aussi à Frank, le jeune homme qui lui avait sauvé la vie dans la forêt maudite. Tous, ils formaient une équipe et se serraient les coudes quand il le fallait.

Elle plongea les yeux dans ceux du malandrin. Il avait trouvé le mot juste, même si, bien entendu, ça n'empêchait pas certains membres de cette équipe d'avoir des relations privilégiées. Eiko la coupa dans ses réflexions.

— Un peu comme moi avec Moug et les autres mogs ?

— Quelque chose comme ça, je suppose, répondit Djidane sans quitter Grenat du regard.

La princesse vit Eiko qui se levait pour aller à la rencontre d'un mog qui revenait vers elle. Elle se mit à discuter avec lui à voix basse. Pris d'une inspiration subite, Djidane posa une autre question.

— Dis, Eiko, il y a personne d'autre à part vous, ici ?

Grenat fit signe à son ami pour lui montrer que la petite fille, occupée à sa conversation, ne l'écoutait plus.

— C'est pourtant une des questions importantes, chuchota Djidane.

Elle acquiesça et abonda dans son sens.

— Oui : qu'est-ce qui s'est passé ici, et y a-t-il… d'autres survivants ?

Elle avait hésité à employer ce terme, mais ça semblait vraiment être le seul approprié. Eiko se tourna vers eux. Elle n'avait absolument pas suivi les dernières paroles.

— Je vais faire à manger ! Venez me rejoindre dans un moment, quand ce sera prêt, d'accord ? Je vous appellerai, alors partez pas trop loin !

Elle partit alors en compagnie du mog, laissant les deux compagnons seuls près de la fontaine.

— Il faut accepter l'invitation, dit Djidane. Il va bien falloir qu'elle nous explique ce qui s'est passé ici.

— Tu crois que c'est un coup de Kuja ? De la même manière qu'il a détruit Clayra, il aurait ravagé ce village pour s'emparer de ses chimères ?

Djidane secoua lentement la tête, pensif.

— Ces ruines ont l'air anciennes. Je dirais que ça a été démoli il y a au moins une dizaine d'années.

Autour d'eux, seul le vent qui s'infiltrait dans les fissures leur répondit.

ooo

Au bord de l'eau, une maison avait à peu près échappé à la destruction. Eiko, qui habitait ici, traversa la bâtisse de pierre brune et se rendit sur la terrasse à l'arrière, en surplomb de la mer, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger d'été. Sous une avancée, un four à bois permettait de cuire les aliments sur une plaque de métal chauffée. Plus à l'extérieur, une table avait été dressée et décorée avec des pots remplis de fleurs odorantes et des paniers de fruits.

— Merci pour le ménage, c'est parfait ! s'exclama la petite fille à l'attention de plusieurs mogs affairés là. Grâce à vous, Djidane peut venir, j'aurai pas honte.

Elle leur fit signe de s'approcher.

— Mais c'est maintenant que tout se joue, poursuivit-elle sur un ton de conspirateur. Je pense pas que Djidane et Dagga soient encore vraiment ensemble, parce qu'elle se rend pas compte. Alors, je vais faire à manger à Djidane, un véritable festin, comme ça il sera tellement ravi qu'il voudra plus partir !

Les mogs s'entre-regardèrent. Ils comprenaient bien que leur amie cherche à attirer de la compagnie humaine au village, et même qu'elle se soit entichée du jeune homme, mais…

— Coubo, ça pourrait marcher si la nourriture est fameuse, avança l'un d'eux d'un ton dubitatif.

— Mais Eiko rate tout ce qu'elle cuisine, en général, poursuivit un autre. Ce sera l'échecoubo. Et puis, le garde-manger n'est pas très fourni.

— Je sais, interrompit Eiko, chagrinée. C'est pour ça que vous allez m'aider. Il faut pas que je me loupe.

Certains mogs levaient les yeux au ciel, mais d'autres semblaient un peu plus emballés.

— Je sais ! Je vais faire un ragoût de pomme de terres, décida Eiko.

— Oh, c'est bon ça !

— Sauf que la dernière fois, coubo, ça avait si mauvais goût que j'ai failli en tomber mon pompon, ronchonna un autre.

— Il faudrait autre chose avec, non ? proposa le plus enthousiaste des petits êtres. Du poisson, ce serait bien. On le pêche, on le fait griller…

Ainsi fut décidé le menu du soir. Bon gré mal gré, les mogs se mirent tous à l'ouvrage. Eiko les regarda d'un air satisfait et leva ensuite les yeux vers le ciel.

— Grand-père, murmura-t-elle. Je veux plus jamais être toute seule. Aide-moi, s'il te plaît.

À ce moment, elle remarqua Kweena qui barbotait dans l'eau en contrebas de la terrasse, apparemment à la recherche de poisson lui aussi.

ooo

Djidane et Grenat cheminèrent ensemble dans les ruines et ne tardèrent pas à rejoindre Bibi qui regardait toujours l'eau d'un air pensif. Les remarquant, il reprit ses esprits et les accompagna. Il leur expliqua que les mogs et Eiko étaient tous rentrés dans la maison voisine. Une bâtisse à la structure solide, toute en imposants blocs de pierre, ce qui expliquait qu'elle ait mieux survécu au cataclysme qui avait anéanti ce village.

— Mais Morrison refuse que j'entre, précisa la mage noir en montrant un mog à l'entrée.

Grenat s'avança, mais en effet, le nommé Morrison bloquait le passage.

— Vous devez encore un peu patienter, coubo. Eiko dit que ce sera bientôt prêt. En attendant, je vais exceptionnellement vous montrer le mur des chimères.

— Le mur des chimères ? répéta la princesse.

Le mog partit en voletant et leur fit signe de le suivre. Grenat prononça à nouveau les mots à mi-voix et se mit en route, suivie de ses deux amis. Enfin, ils allaient obtenir des réponses, et peut-être des explications sur la légendaire magie chimérique des habitants de Madahine-Salée.

Quand ils arrivèrent à l'entrée qui perçait la falaise, ils assistèrent à une dispute entre le mog posté là et celui qui les menait. Morrison tentait de calmer son vis-à-vis très fâché. Finalement, le gardien s'en alla en leur lançant un regard courroucé, les laissant seul avec leur guide.

— Il prend son rôle très à cœur, coubo, leur expliqua-t-il. Et il n'accepte pas qu'Eiko ait décidé de vous laisser voir le mur, parce que vous êtes des étrangers. Mais les amis d'Eiko sont nos amis.

Le mog avança sous l'arche devant eux, et ils suivirent en prenant bien garde à ne pas faire de bruit, tant les lieux étaient imprégnés de mystère et de magnificence.

— Les invoqueurs gardent le mur des chimères depuis des générations, expliqua Morrison.

Sa voix résonnait en écho dans le passage. Ils débouchèrent enfin et se figèrent, estomaqués.

Face à eux, l'intérieur de l'immense muraille était décoré d'une fresque gigantesque. Des personnages majestueux étaient visibles partout, peints à même la pierre. Au milieu de l'arène, huit piliers étaient érigés autour d'une sorte d'autel, sur lequel une urne laissait échapper de la fumée. Le mog vola sur la table de pierre et touilla dans le récipient.

— Tous les invoqueurs dessinaient les chimères qu'ils découvraient en étudiant la magie chimérique, coubo, expliqua-t-il. C'est ainsi que le mur est né.

La princesse s'avança, les yeux levés.

— C'est… commença-t-elle.

Mais elle ne trouvait pas le qualificatif approprié.

— Pour les invoqueurs, cet endroit est sacré, poursuivit Morrison. Eiko y vient tous les jours pour prier et mettre de l'encens.

Grenat faisait face à un pan de mur décoré d'une représentation stylisée de celui qu'ils avaient vu en action plus tôt dans la journée : Fenrir, le loup de la colère terrestre. Un peu plus loin, elle reconnut la terrible bouche d'Atomos. Djidane regardait quant à lui une autre fresque sur sa gauche : un immense dragon aux ailes déployées, tout de noir et de rouge, à la gueule grimaçante.

— C'est Bahamut… murmura-t-elle en le rejoignant. La plus puissante de toutes.

— Il y a monsieur Ramuh, aussi, intervint Bibi à l'autre bout de l'arène.

Mais Grenat restait fixée sur la gueule garnie de dents meurtrières du furieux dragon. À nouveau, elle se sentit emplie de cette sensation étrange, et elle comprit qu'elle avait aussi eu cette chimère en elle, avant l'intervention de Kuja pour la lui extraire. Elle frissonna devant tant de puissance. Djidane lui posa une main compatissante sur l'épaule.

— Tu les retrouveras, j'en suis sûr.

Grenat secoua la tête, lui sourit et se détourna pour regarder des images plus apaisantes. Plus à droite, la dame de glace la toisait d'un regard grave. À ses côtés, comme un frère ennemi, une bête nimbée de flammes, aux cornes enroulées, semblait tout droit sortir de l'enfer. Le cavalier apocalyptique, Odin, se trouvait non loin, lui aussi. Elle se tourna vers Djidane.

— Je voudrais rester à les regarder.

Il comprit qu'elle voulait surtout rester seule pour méditer au calme et respecta ce vœu en partant voir Bibi. Ce dernier s'amusait de la silhouette peinte d'une sorte d'écureuil à la longue fourrure bleue. Une pierre rouge sang ornait son front.

— Celle-là a l'air marrante, dit le petit mage. C'est bien de voir que toutes les chimères sont pas des créatures dangereuses.

Djidane hocha la tête. Même le vieux Ramuh pouvait causer bien des dégâts, et il était bien content qu'il combatte à leurs côtés et non contre eux.

— En parlant de destruction… murmura-t-il.

Il retourna au centre de l'arène où se tenait le mog, qui attendait patiemment qu'ils aient fini leur visite.

— Tu dis qu'Eiko vient prier ici, mais elle est la seule… la seule qui reste dans le village ? demanda-t-il. La seule invoqueuse, je veux dire.

Sa voix se teintait d'appréhension. Pourtant, il ne doutait pas de la réponse. Il n'y avait manifestement pas d'autre humain ici, avec ou sans corne d'invocation sur le front. Le mog hocha la tête, tandis que son regard se voilait de tristesse.

— Oui, coubo. Depuis la mort de son grand-père, Eiko n'a plus de famille.

Quelques minutes plus tard, un autre mog les rejoignait pour annoncer que le repas était prêt. Ils se rendirent alors tous à la maison de la jeune fille.

ooo

Guidé par les petits êtres à fourrure rose, ils traversèrent le village, puis la maison chichement meublée, avant de déboucher sur la terrasse à l'arrière. La musique des vagues emplissait l'air, tout comme le doux fumet du ragoût. Dans la marmite, la sauce finement aromatisée frémissait doucement, faisant danser les pommes de terres et les carottes. Djidane avisa Kweena qui enlevait un tablier de cuisine et apportait un autre plat sur la table : des poissons grillés, disposés sur une planche en ardoise et assaisonnés avec soin.

— Eh bien, s'exclama le malandrin, ça sent rudement bon, en tout cas !

Bibi et Grenat hochèrent la tête, ravis à la perspective d'un bon repas.

— Kweena m'a donné de bons conseils, avoua Eiko. Il sait plein de choses sur la cuisine.

— Et il t'a aidé sans tout manger, c'est exceptionnel, plaisanta Djidane.

— La cuisine, c'est sacré, se défendit Kweena d'un ton parfaitement sérieux. Il faut que tout soit prêt et le plus goûteux possible avant de se mettre à table, miam.

Maintenant que la table était dressée et que tout le monde se préparait à manger, il lorgnait cependant les plats avec une envie certaine. Djidane se demanda s'il y en aurait assez pour tout le monde, mais les quantités semblaient tout à fait correctes.

Sur un signe d'Eiko, ils commencèrent leur repas.

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Ils se régalèrent tous. Même Grenat, pourtant habituée aux festins du château d'Alexandrie, apprécia vivement.

— La dernière fois que j'ai aussi bien mangé, dit Bibi, c'était à Lindblum, à la fête de la chasse.

Grenat se souvenait bien de ce banquet, même si elle n'avait pas touché à la nourriture.

— C'est super bon, dit Djidane à Eiko. Tu devrais ouvrir une auberge.

Eiko se renfrogna.

— J'ai rarement de la visite.

— Il n'y a personne d'autre dans le village ? Aucun autre invoqueur ? demanda la princesse avec douceur.

Elle n'avait pas entendu la conversation entre Djidane et le mog, près du mur des chimères.

— Ils sont tous sous la terre. Je vivais avec mon grand-père, mais il est parti aussi, il y a un an.

Bibi hocha gravement la tête. Cela lui rappelait la manière de parler des mages noirs. Eux aussi avaient leur propre vocabulaire, leur propre retenue, leurs propres métaphores à propos de la mort de leurs semblables. Comme si les mots pouvaient masquer la réalité.

Devant les mines navrées de ses convives, Eiko tapa d'un grand coup sur la table.

— C'est pas grave ! Je vis avec les mogs, ils me tiennent compagnie, et je suis pas triste.

Personne ne pouvait vraiment croire cette dernière affirmation, mais ils lui sourirent malgré tout. Elle continua à parler, comme pour expulser d'un coup tout son chagrin.

— Les autres, ils sont tous partis deux ans avant ma naissance. Je les ai pas vraiment connus. Il y a eu cette catastrophe. Je sais pas quoi, un désastre naturel. Ceux qui ont survécu souffraient beaucoup. Mes parents… je me souviens plus d'eux mais ils s'aimaient et ils m'aimaient. Ils sont morts quand j'étais toute petite.

— Eh bien… commença Djidane.

Bien sûr, ils se doutaient de quelque chose du genre. Mais en tout cas, la petite fille avait une histoire bien plus malheureuse que chacun d'entre eux.

— Je suis comme une belle jeune héroïne en détresse, pas vrai, Djidane ?

— Pardon ?

— Je suis restée ici dans l'espoir de te croiser, Djidane. Pour que ta lumière me nimbe et que tes ailes me recouvrent de leur clarté.

Djidane et Grenat se figèrent en même temps, mais pas pour la même raison.

— Mais c'est un vers de « Prière à une étoile » de Lord Hayvon ! s'exclama la princesse.

Eiko jura entre ses dents.

— Flûte ! Comment elle peut savoir ça, elle ?

Djidane ne put s'empêcher de rire. Quant à Grenat, elle restait pensive, ne comprenant pas comment une fillette aussi isolée de tout puisse connaître des œuvres de son auteur favori.

Le repas se termina bientôt. Tout le monde avait mangé à sa faim et avait apprécié la nourriture. Djidane, toujours serviable, attrapa la marmite vide pour la ramener.

— Tu as aimé, Djidane ? demanda Eiko.

— Oui, c'était très bon.

— Tu en revoudras tous les jours ? Avec ce que m'a appris Kweena, ce sera un jeu d'enfant.

De derrière l'épaule de la petite fille, Grenat lança à son ami un regard narquois. Djidane réfléchit un moment à la meilleure formulation.

— Tu sais, Eiko, ça me ferait vraiment plaisir de manger chez toi d'autres fois mais… pour l'instant, on doit aller à l'arbre que tu nous as montré, l'Ifa.

— L'Ifa ? Il est scellé par la puissance d'une chimère.

— C'est toi qui l'as scellé ? demanda la princesse.

Eiko secoua la tête.

— C'était avant ma naissance. Ils ont échoué une invocation et l'ont laissée sur place, pour que la puissance magique de la chimère garde l'endroit.

Le jeune homme hocha la tête, même s'il ne comprenait pas grand-chose.

— Dans tous les cas, vous pouvez pas partir maintenant, ou bien la nuit va vous rattraper. Dormez ici !

Il en fut convenu ainsi.

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Plus tard dans la soirée, les mogs installèrent des couchages à même le sol dans une pièce de la maison qui avait dû servir de grande chambre parentale. Avant de se coucher, la princesse s'attarda à observer le mobilier ancien. Près d'elle, une table de nuit en bois ouvragé supportait un candélabre aux formes torturées. Sur le mur à sa droite s'étendait une bibliothèque aux étagères fournies. Elle saisit quelques ouvrages au hasard.

— Quelque chose d'intéressant, Dagga ? demanda Djidane d'une voix ensommeillée en la rejoignant.

Grenat hocha la tête. Elle affichait une mine impressionnée.

— Ce sont des livres très anciens. Parfois, on arrive à peine à lire le titre tellement il a été effacé par le temps.

Le malandrin parcourut les rayonnages du doigt.

— Ah, le voilà ! Le livre dont tu parlais ! lança-t-il d'une voix triomphante.

Il exhiba « Prière à une étoile » en le manipulant avec précaution. La princesse écarquilla les yeux.

— C'est la première édition ! Il y a la même dans la bibliothèque du château ! Comment est-ce possible ?

— C'est si vieux que ça ?

— Plus de cinq cents ans, je dirais.

Quand elle alla se coucher quelques minutes plus tard, elle garda le livre avec elle et, à la lueur d'une bougie, elle en lut des passages pendant que ses amis dormaient déjà. La nuit était déjà tombée depuis longtemps quand elle souffla enfin la flamme. Elle mit encore un moment à s'endormir, perturbée par une mention manuscrite à la dernière page du livre : l'auteur le dédicaçait à sa femme bien-aimée. Grenat supposa alors que Lord Hayvon habitait ce village, bien des siècles plus tôt. Peut-être même Eiko était-elle sa descendante.

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Au milieu de la nuit, Djidane se leva pour prendre l'air. À côté de la maison, un point de vue permettait d'observer la mer. Il fut surpris de trouver Bibi là, le regard noyé dans les flots à l'éclat céruléen.

— Toujours à réfléchir ? demanda-t-il à son jeune ami. Toujours… perturbé ?

Bibi hocha la tête d'un air lugubre.

— Je sais qu'il faudrait pas, mais il y a plein de questions qui tournent dans ma tête. Comment tu fais, toi, pour pas te poser trop de questions ?

Il lui sourit d'un air peiné.

— Tu sais, on a des tempéraments différents. C'est dans ma nature de foncer à l'instinct, sans trop réfléchir. Parfois, c'est une bonne chose, mais parfois, c'est ton attitude qui est la bonne.

Bibi médita ces paroles un instant.

— Mais parfois, j'aimerais bien arrêter de penser, objecta-t-il.

Djidane lui tapota l'épaule avec douceur.

— Dans tous les cas, tout ce qui importe, c'est de choisir de faire ou de pas faire quelque chose. C'est souvent un simple choix : oui ou non, même si ça a l'air très compliqué. Il suffit de décider.

Il se montra lui-même du doigt.

— Moi, par exemple, j'ai choisi de tous vous protéger, quand on était dans la forêt maudite. Et depuis, je me pose pas de questions.

ooo

Un peu plus loin, dissimulée à leurs yeux, Eiko écoutait leur conversation.

— Djidane est vraiment quelqu'un de bien, murmura-t-elle. Et il a raison… Il faut faire un choix.

Moug, à ses côtés, pencha sa frimousse poilue sur le côté, intriguée.

— Alors je vais choisir : je vais partir avec Djidane, c'est décidé. C'est avec lui que je vais partir.

Ensuite, elle se leva et retourna se coucher.

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Le lendemain, les quatre compagnons d'aventure se trouvèrent rapidement prêts à se rendre à l'Ifa. Ils se réunirent à l'entrée du village. La princesse lança un dernier regard en arrière, vers le mur des chimères.

— Tu voudras revenir ici, pas vrai ? demanda Djidane.

Elle hocha la tête en lançant un regard vers la falaise brune qui abritait le sanctuaire des invoqueurs.

— Ces fresques, elles m'ont fait un peu peur, au début, mais elles me parlent, elles me rassurent.

— Pas de problème, on reviendra après l'Ifa.

Il sourit.

— Je suis sûr que ça dérangera pas Eiko, ajouta-t-il.

— D'ailleurs, elle est même pas venue nous dire au revoir, intervint Bibi. C'est bizarre. Vous pensez qu'elle est trop triste qu'on s'en aille ?

Djidane acquiesça.

— Elle est jeune. Elle a l'air costaud, mais je suis sûr qu'elle est triste.

Ils entendirent alors des exclamations dans le village. Les mogs au grand complet se dirigeaient vers eux, Eiko à leur tête. Elle arriva à leur niveau et les salua.

— Pour entrer dans l'Ifa, il faut demander à la chimère de s'en aller. Et pour parler à la chimère, il faut une corne. Vous le saviez ?

Grenat plissa les yeux. Elle avait pu parler à Ramuh, mais il était vrai qu'elle ne possédait pas de corne. En fait, plus précisément, c'était le vieil homme qui s'était adressé à elle, plutôt que l'inverse.

— Tu viens avec nous ? demanda Djidane qui avait compris l'allusion.

— Tu veux que je vienne ? demanda-t-elle. Ça te ferait plaisir de m'avoir à tes côtés ?

— Bien sûr, répondit-il.

— Ça nous ferait plaisir, à tous, précisa Grenat pour éviter les sous-entendus.

Eiko lui lança une regard perçant. Il allait bien falloir qu'elle s'habitue à elle et l'accepte.

— D'accord. Alors, on sera une équipe pendant ce temps-là.

— Génial ! s'exclama Djidane avec chaleur.

Eiko partit devant, d'un pas volontaire, tandis que les mogs assuraient qu'ils garderaient le village en son absence et qu'ils espéraient la revoir rapidement. Profitant du brouhaha produit par les petits êtres, la princesse s'approcha du malandrin et se pencha à son oreille.

— Tu es vraiment gentil avec tout le monde, Djidane.

— Et ça te dérange ?

— Non.

Elle sourit.

— C'est justement ce que j'aime chez toi.