Chapitre 2

« Akemi… »

Ce nom que l'adolescente avait murmuré dans un souffle plongea instantanément les deux autres occupants de la pièce dans la stupeur, pour des raisons différentes.

Lorsqu'il se retourna vers son épouse, en croyant que c'était elle qui avait prononcé, d'une voix presque inaudible, ce nom qui ne lui évoquait rien, et qu'il s'aperçût que ce n'était pas les lèvres tremblantes de sa femme qui avaient été franchies par ces trois syllabes, le docteur Araide fût envahi par un mélange de terreur et d'émerveillement. L'émerveillement devant un miracle qu'il n'aurait jamais crû possible, la frayeur devant la fragilité de ce même miracle, qu'un mot ou un geste de trop pouvait faire cesser. Même s'il avait passé plusieurs années à étudier les cas semblables à celui qui était en train de se produire sous ses yeux, de manière à réagir de la manière la plus appropriée au moment où sa patiente la plus fidèle reviendrait à la vie, il demeura aussi hébété face à sa patiente que l'aurait été un chirurgien inexpérimenté devant le corps du premier blessé qu'il devait opérer.

Ran demeura également interloquée face à ce nom qui n'avait pas plus de sens pour elle qu'un mot isolé d'une conversation entre deux étrangers dont elle ne comprenait pas la langue. Mais petit à petit, la lueur qui se reflétait dans les yeux fatigués de celle qui le lui avait murmuré en éclaira la signification. Cette femme qui avait rendu son dernier souffle en agrippant le bras de Conan, cela avait beau faire dix ans, les traits de ce visage que la mort avait rendu serein étaient restés gravés dans la mémoire de la grande sœur du petit détective. En fait, elle avait même l'impression d'être revenu dix ans en arrière et de se retrouver à la place de Conan.

Et quoi de plus normal ? A présent, la seule chose qui différenciait l'adolescente qui était devant elle de sa grande sœur à l'agonie était la couleur de ses cheveux. Mais si Ran avait fait face aux deux sœurs, à l'instant précis où chacune d'elles franchissait les portes de la mort, elle avait encore la possibilité d'amener celle dont elle serrait la main à franchir ce seuil pour regagner le monde des vivants. Certes, mais à quel prix ?

Devait-elle la laisser croire que c'était bien sa grande sœur qui était à son chevet ? Devait-elle la laisser enfermée dans un rêve pour la libérer de ce sommeil où elle était restée prisonnière toutes ces années ? Mais combien de temps pourrait-elle rendre ce mensonge crédible, alors qu'elle n'avait entrevu celle dont elle avait pris involontairement la place que l'espace de quelques heures ? D'un autre côté, comment avoir la force de faire vivre à cette petite fille la mort de sa sœur une seconde fois?

Un soupir s'échappa des lèvres de la jeune femme. Tôt ou tard, Ai devrait bien apprendre la cruelle vérité, et plus longtemps elle attendrait pour la lui révéler, plus elle en souffrirait.

Oui, mieux valait tout lui dire dès maintenant… Mais est ce que cela ne serait pas suffisant pour la renvoyer définitivement dans les ténèbres qu'elle venait de quitter?

Pendant un court instant, Ran songea que cela aurait peut-être été mieux pour cette fillette si elle avait continué de dormir jusqu'à la fin de sa vie, et cette pensée la fit frissonner. Est-ce qu'elle pensait réellement au bien être de sa fille adoptive, ou bien est ce qu'elle fuyait les lourdes responsabilités qu'elle s'était elle-même imposé ? Resserrant son étreinte sur la main qu'elle gardait prisonnière entre ses doigts, la jeune femme entrouvrît la bouche pour dissiper le malentendu, mais les mots moururent sur ses lèvres face au sourire candide de celle qui n'avait jamais eue autant l'air d'être une fillette qu'au moment où elle en avait définitivement perdu l'apparence

Elle avait beau savoir qu'elle devait briser les espoirs de cette petite fille si elle voulait réellement l'aider, la pensée de la faire souffrir en la privant une seconde fois de sa seule famille l'empêchait de concrétiser ses résolutions. Si bien qu'elle se contenta de serrer de plus belle cette main qu'elle avait si longtemps tenue dans la sienne, tout en caressant doucement les cheveux de celle qui était encore sur la frontière séparant les rêves de la dure réalité.

Ran aurait probablement été incapable de trancher d'elle-même son dilemme si son époux ne l'avait pas fait à sa place, en murmurant une question à l'adolescente.

« Est-ce que tu te souvient de ton nom ? »

Araide se mordilla les lèvres devant la formulation maladroite qu'il avait donnée à cette question si cruciale.

S'il avait pu s'immiscer dans les pensées de sa patiente, il aurait en effet eu la désagréable surprise de constater que ses craintes s'étaient avérées justifiés. De toute manière, le simple fait que ses yeux se dépouillaient progressivement de leur innocence pour se plisser petit à petit en une expression méfiante suffisait amplement au médecin pour constater les conséquences de sa bévue.

Pourquoi lui avoir demandé si elle se souvenait de son nom ? Qu'il ne connaisse pas son nom ou qu'il veuille simplement qu'elle se présente, cela n'aurait rien eu d'anormal, mais comment quelqu'un aurait-il pu oublier jusqu'à son nom ? D'ailleurs… Comment se faisait-il que la question de cet inconnu en blouse blanche n'ait pas fait remonter à sa conscience une mais trois réponses possibles ? Shiho Miyano, Sherry, Ai Haibara, lequel de ces trois noms était le bon ?

Shiho Miyano… Un nom associé à un passé lointain, très lointain, un nom qu'elle associait avec cette personne qui s'efforçait de dissimuler sa frayeur derrière un sourire encourageant. Qui était cette personne du reste ? Elle avait ressenti un sentiment aussi intense que vague lorsqu'elle avait vu son visage, un sentiment qui avait finit par se stabiliser sous la forme d'un nom qu'elle avait murmuré et d'un mot qu'elle avait simplement pensé.

« Sœur. »

Sherry… C'était le nom d'un alcool, qu'est ce qui lui avait donné l'idée saugrenue qu'elle aurait pu s'appeler ainsi ? Personne n'aurait pu donner un nom pareil à son enfant. Peut-être s'agissait-il d'un surnom ?

Mais qui aurait pu lui donner un surnom pareil ? Un frisson lui parcourût l'échine tandis qu'elle entendait résonner dans la pièce une voix familière. Une voix qui lui murmurait doucement ce surnom ridicule à l'oreille. Une voix qui en accentuait chacune des deux syllabes. Une voix grave que la gourmandise semblait faire vibrer. La gourmandise ? Non, pas exactement de la gourmandise. Cette voix semblait bien exprimer un désir mais aussi et avant tout de la cruauté.

Parcourant la pièce d'un regard terrifié, l'adolescente sentit sa frayeur perdurer alors même qu'elle se rendait compte qu'elle était sans objet. Il n'y avait personne dans cette chambre d'hôpital, en dehors de ce médecin et de…cette personne qui lui serrait la main. Cette personne ? Pourquoi ne la considérait-elle plus comme une sœur d'un seul coup ?

Ce regard qu'elle lui adressait aurait pourtant très bien pu être celui d'une sœur. Ce regard où l'amour et la tristesse étaient entremêlés au point que l'on ne pouvait plus les distinguer l'un de l'autre. L'amour et la tristesse… Deux sentiments différents, un seul mot à prononcer… Un mot qui pouvait être aussi un nom. Le troisième nom qui lui était venu à l'esprit.

Ai Haibara. Haibara… Rose grise ? Le gris... Une couleur morbide. Ce n'était pas avec ce genre de couleur qu'elle aurait voulu être associé, qu'est ce qui l'avait poussé à choisir ce nom ? Choisir ce nom ? Depuis quand choisissait-on son propre nom ? Pourtant elle avait bel et bien l'impression d'avoir choisi d'être désigné par ce nom. Ce nom qu'elle avait créé. Mais si elle avait réellement crée ce nom de toute pièce, pourquoi ne lui donnait-il pas l'impression d'être un pseudonyme mais un nom? Le nom d'une personne réel, non pas un nom mensonger créé pour en dissimuler un autre. Se dissimuler ? Pourquoi se dissimuler ? De quoi se dissimuler ?

Oui, elle l'avait crée pour qu'on puisse s'adresser à elle sans avoir à prononcer l'un des deux autres noms qui lui était venu à l'esprit. Même si les raisons qui l'avait poussé à éviter d'entendre les noms Sherry ou Shiho Miyano en public continuaient de lui apparaître obscures, elle était pourtant certaine que cela avait été son but premier en se créant ce nom.

Mais si c'était le cas, pourquoi est ce qu'il semblait avoir une autre signification pour elle ?

Voyons, elle ne se rappelait plus si elle avait voulu associer spécifiquement son prénom à la tristesse ou l'amour, quant à son nom de famille… Rose grise. Les roses, ses fleurs préférés, à cause de leur couleur… Le rouge. Oui c'était bel et bien le rouge la couleur qu'elle préférait entre toutes… Alors pourquoi n'avait-elle pas choisi rose rouge ou rose tout court comme nom de famille ? Pour éviter d'éveiller les soupçons en associant le pseudonyme qu'elle s'était crée à sa couleur préférée ? Pourquoi aurait-elle du être paranoïaque à ce point là ? Qu'est ce qui avait pu la terrifier au point de tout faire pour éviter d'être associé à la moindre chose qui se rattachait à son ancienne vie ? Son ancienne vie ?

Argh, que c'était frustrant. Des bribes de souvenirs lui revenaient sans qu'elle puisse les rattacher à quoi que ce soit. On aurait dit les pièces d'un puzzle qu'elle n'arrivait pas à rassembler dans le bon ordre, pour reconstituer le dessin qu'elles formeraient une fois réunies les unes aux autres. Bon, il fallait procéder par étape. De la même manière qu'avec un puzzle justement. On ne reconstituait jamais un puzzle d'un seul coup, on voyait d'abord que deux pièces s'imbriquaient parfaitement les unes dans les autres, puis on voyait que la forme qu'elles formaient, une fois réunies, s'associait à la forme dessinée sur une troisième pièce de puzzle, et c'est ainsi que petit à petit le chaos prenait forme selon un ordre logique.

Bien, tout ce qu'elle avait à faire c'était donc d'examiner les pièces qu'elle avait à sa disposition pour voir avec quel autres pièces les associer pour qu'elles prennent sens.

Elle avait choisi d'associer son nom de famille à la couleur grise. Ce n'était pas sa couleur préférée alors pourquoi ? Elle sentait qu'elle n'avait pas choisi cette couleur là au hasard. Pourquoi celle-là au lieu du blanc et du noir ? Parce que le gris naissait du mélange du blanc et du noir, et qu'elle ne pourrait jamais être associée à la première couleur, sans pouvoir vraiment être encore associée à la seconde. Le noir. Des costumes noirs. Des vêtements aussi noirs que l'âme de ceux qui en étaient revêtus. Une organisation dont les seuls signes distinctifs étaient la couleur des uniformes et les noms de codes par lesquels on désignait ses membres. Des noms d'alcool. Oui, tout prenait sens ! Elle avait fait partie de cette organisation. Shiho Miyano était le nom que lui avait donné ses parents, Sherry le nom que lui avait donné l'organisation, Ai Haibara le nom qu'elle s'était donné après avoir trahi cette organisation. Mais pourquoi avait-elle pris le risque de les trahir ? Elle savait pertinemment que si elle faisait cela, ils n'hésiteraient pas à assassiner froidement sa sœur. Pourtant elle était là, à ses côtés. Cela n'avait plus rien de logique, comment sa sœur pouvait-elle encore en vie si elle avait trahie l'organisation ? Ces deux pièces de puzzle ne pouvaient pas s'emboîter, il en fallait une troisième pour les réunir. Mais… Il y en avait justement une qu'elle avait négligé tout à l'heure et qui pouvait s'emboîter parfaitement avec ces deux là. Cette jeune femme n'était pas sa sœur, même si elle lui ressemblait, cela elle en était certaine, et donc…

Lorsque elle inséra la pièce manquante à la place qui était la sienne, l'adolescente se mit à pâlir brusquement devant la vérité qu'elle avait reconstituée.

Pendant un court instant, une lueur de désespoir illumina ses yeux avant de laisser la place à la mélancolie.

« Je m'appelle…Ai…Haibara… »

Se tournant vers Ran, la jeune fille qui venait enfin de se souvenir de son nom lui murmura une phrase qui anéantit en l'espace d'un instant la joie que ses dernières paroles avaient fait naître sur son visage.

« Et tu n'es pas ma sœur. »

Ran se contenta d'acquiescer en baissant tristement les yeux, elle ne fit aucun effort lorsque la scientifique dégagea sa main de son étreinte pour la laisser retomber sur son lit.

Constatant que les dix années de coma de sa patiente n'avait non seulement pas altéré sa mémoire mais qu'elle continuait de demeurer consciente, le docteur Araide se décida à poursuivre son diagnostic mais en s'efforçant d'être plus prudent.

« Quel est la dernière chose dont tu te souvienne ? »

Se replongeant dans ses souvenirs, moins pour satisfaire le médecin que pour dissiper la sensation d'égarement qui continuait de l'envelopper, la chimiste porta doucement à ses yeux la main qui était encore imprégné de la chaleur de celle qui la lui avait serré. Quelqu'un d'autre lui avait serré cette main. Oui c'était la dernière chose dont elle se souvenait, quelqu'un lui avait fermement serré la main avant de laisser la place à cette jeune femme qui ressemblait à sa sœur, il s'agissait…

« Ayumi… Oui, maintenant je me souviens…de ce jour là. Celui où tu as failli mourir devant moi… Oui, tu serais morte si je ne t'avais écarté de la trajectoire de cette voiture… »

Laissant son regard errer sur les murs blancs qui l'entouraient avant d'examiner de plus près la tenue d'une des deux personnes qui était à son chevet, l'adolescente sentit un semblant de soulagement l'envahir quand elle fût enfin capable de s'assigner une place dans le monde où elle venait de s'éveiller. Elle s'appelait Ai Haibara, elle était orpheline, elle se trouvait dans un hôpital, elle s'y trouvait suite à un accident. Un accident… Oui, un accident de voiture qui avait bien failli coûter la vie de sa meilleure amie.

« Ayumi, est ce qu'elle est dans cet hôpital, elle aussi ? Est-ce que j'ai réussi à lui sauver la vie ou bien.. ? »

Ran se mit à sourire tendrement en voyant que la première pensée d'Haibara, tandis qu'elle prenait conscience de sa situation, était pour son amie.

« Oui, Ai, Ayumi va bien, grâce à toi.»

Les paroles de la jeune femme ramenèrent un semblant de sourire sur le visage de la chimiste.

« Ah… Tant mieux… Elle est vraiment sortie indemne de cet accident ? »

« Oui, Ai, elle n'a pas eue une seule égratignure. »

« Ah ? Alors elle pourra bientôt me rende visite ? »

Dès l'instant où la question de la scientifique résonna dans la chambre, un vague de tristesse passa sur les visages de ses deux autres occupants.

« Oui mais pas tout de suite. Tu dois encore te reposer un peu avant de pouvoir recevoir des visites. »

Araide espérait de tout son cœur que sa réponse serait suffisante pour leur permettre de gagner un peu de temps. Ils devaient procéder par étape avant de confronter la jeune fille aux traces visibles que le temps avait laissé sur ses proches. C'était déjà une chance inestimable que dans son état elle ne les ait pas remarqué sur les deux personnes qui étaient face à elle, mais cela tiendrait du miracle qu'elle ne se pose pas la moindre question en voyant une adolescente à la place de la fillette de sept ans dont elle se souvenait.

Malheureusement pour le médecin, son inquiétude n'était pas passée inaperçu aux yeux de sa patiente.

« Combien de temps ? Dans combien de temps est ce que je pourrait recevoir des visites ? »

Le docteur toussota, il aurait souhaité de tout son cœur pouvoir connaître lui-même la réponse à cette question.

« Bientôt. »

« Bientôt ? Demain ? Après demain ? Dans une semaine ? Un mois ? Est ce que vous pourriez me donner une réponse plus précise que bientôt ? »

« Je ne peux malheureusement pas te faire de promesse. Cela dépendra de l'évolution de ton état. »

Après tout, ce n'était que la stricte vérité.

« L'évolution de mon état… »

Loin de dissiper l'irritation de la scientifique, la réponse évasive ne fit que l'accroître, la poussant à tortiller entre ses doigts l'une de ses longues mèches de cheveux pour faire comprendre à son interlocuteur qu'il n'allait pas pouvoir s'en tirer de cette manière

C'est à cet instant précis que la chimiste prit conscience de la longueur anomale que venait de prendre sa chevelure d'un seul coup. A cet instant, ses cheveux étaient au moins aussi long que ceux de sa défunte sœur, non, ils n'avaient même plus rien à envier à la longueur de ceux de son assassin. Comment est ce que cette absurdité pouvait-elle être possible ? Ils ne pouvaient pas avoir poussé de manière aussi démesuré, même si l'accident l'avait plongé dans le coma durant quelques jours, ou même quelques semaines.

« Combien de temps ? Depuis combien de temps est ce que je suis dans cet hôpital ? »

Le médecin détourna les yeux face au regard inquisiteur de sa patiente.

« Bien, à ce que je vois, il est inutile d'espérer que vous répondiez en toute franchise à une de mes questions. Dans ce cas, autant en finir tout de suite, apportez-moi un miroir. »

Araide écarquilla légèrement les yeux face à la demande incongrue de la chimiste, avant d'en comprendre brusquement le sens.

« Je ne pense pas...que cela soit possible pour le moment… »

« Pourquoi ? Vous voulez me faire croire qu'il n'y a pas un seul miroir dans cet hôpital ? Si c'est vraiment le cas, allez en chercher un ailleurs. Cela ne devrait pas vous prendre beaucoup de temps pour m'en dénicher un quelque part dans cette ville. »

« Ai, le problème n'est pas là. Il est encore trop tôt pour que… »

« Trop tôt pour que je puisse me voir dans un miroir, c'est ça que vous voulez me dire ? Et comment est ce que je dois le comprendre ? Mon accident m'a défiguré, c'est cela ?»

Même si sa dernière question n'avait pas eue d'autre but que de faire sortir le médecin de ses gonds, Haibara ne pu s'empêcher de frissonner en songeant qu'elle ait pu contenir une part de vérité sur son état. Si bien qu'elle se sentit obligé de se passer une main tremblante sur son visage. Et même si ses doigts n'avaient pas senti le contact rugueux d'une cicatrice, ses inquiétudes, loin de se réduire, s'intensifièrent face à un second détail qu'elle avait eue sous les yeux sans le remarquer.

Sa main…Ses doigts… Ce n'était plus les doigts potelés de la main d'une petite fille qu'elle avait sous les yeux, ils étaient trop longs pour cela, beaucoup trop longs. Ce n'étaient même pas des doigts d'adultes, ils étaient trop fins, anormalement fins. En fait, elle avait l'impression de contempler la main d'un squelette qui n'aurait eu que la peau sur les os. Au sens propre du terme.

« Apportez-moi un miroir, maintenant. »

Ce n'était plus seulement la colère mais aussi la peur qui faisait trembler la voix de la chimiste, et l'infortuné docteur avait de plus en plus de mal à imaginer une manière possible de faire reculer l'échéance fatale qui se rapprochait. Presser le bouton qui amènerait immédiatement les infirmières dans la chambre et leur demander d'administrer un calmant à la malade, pour la faire plonger dans un sommeil qui aurait au moins l'avantage de ne pas se prolonger sur plusieurs années ? Cela ne ferait que faire reculer le problème et la pousserait à lui faire de nouveau la même requête avec encore plus d'insistance lors de son réveil.

Ce fût finalement Ran qui trancha le dilemme de son époux en extirpant un minuscule miroir à main de la poche de sa veste, avant de le tendre à sa fille adoptive d'une main tremblante.

Araide eût beau tendre le bras d'un geste désespéré vers l'innocent petit objet qui pouvait faire autant de dégât à l'esprit de sa patiente que cette maudite voiture n'en avait déjà fait subir à son corps, il finit par le laisser retomber le long de son corps d'un geste las. Il était déjà trop tard.

Ce n'était pas la première fois qu'Haibara avait l'impression de voir une étrangère se refléter dans un miroir à sa place, mais jamais auparavant l'apparition qui lui avait fait face à travers une de ses parois de verre ne lui était apparût aussi terrifiante. Elle n'avait définitivement plus rien d'une petite fille de huit ans, mais elle connaissait déjà parfaitement l'apparence qu'aurait la petite Haibara lorsqu'elle aurait atteint l'âge adulte, ce n'était pas la vision de cette jeune femme qui s'était appelle Shiho Miyano qui la terrifiait. Ce n'était pas non plus la révélation, par l'intermédiaire de ce visage quelle revoyait enfin, du nombre d'années qu'elle avait passé dans le coma, elle n'était pas encore en mesure de faire cette simple déduction. Ce n'était même pas la ressemblance frappante que la longueur nouvelle de ses cheveux lui avait donné avec se défunte sœur.

Non, c'était d'abord les cernes démesurés que surmontaient ses yeux, des cernes qui auraient pu convaincre n'importe qui qu'elle avait dormi durant de longues années, ce qui n'était après tout que la stricte vérité. C'était ensuite ses joues, qui étaient aussi creuses que si elle n'avait pas avalé le moindre aliment durant plusieurs années, ce qui, là encore, n'était que trop vrai, un simple coup d'œil sur l'intraveineuse qui était fixé à son bras le lui confirmait. Il y avait aussi la pâleur de cette peau qui n'avait plus été exposé au soleil depuis un temps interminable, cette peau dont le teint blanchâtre lui évoquait celui d'une poupée de porcelaine.

Un véritable cadavre ambulant, c'était sous cette forme qu'elle apparaissait aux autres, c'était le visage de cette pitoyable âme en peine qu'ils verraient avant tout, ce ne serait pas sur ses yeux que le regard de ses interlocuteurs serait fixé mais sur cette cicatrice qui ornait encore sa gorge.

Cette cicatrice… Haibara ne pu s'empêcher de passer ses doigts tremblants dessus de la même manière qu'une personne defigurée par un accident de la route l'aurait fait sur la balafre qui ornait à présent son visage.

A cet instant, les souffrances qu'elle avait ressenti quelques secondes après son accident lui revinrent instantanément à l'esprit, de même que la douleur aussi inhumaine que lancinante qui l'avait déchiré chaque fois qu'elle se mettait à inspirer ou expirer. Si bien que pendant l'espace de quelques minutes, elle se mit à haleter, au point de se demander si elle n'allait pas finir par périr d'étouffement si jamais ses difficultés respiratoires ne se mettaient pas à diminuer au lieu de s'accroître d'instant en instant.

Et la pensée morbide qu'un tube lui avait été planté dans le cou durant toute ces années lui instilla une nausée si forte qu'elle n'eût même plus la force de tenir encore dans le creux de sa main le miroir qui lui avait fait entrevoir la terrifiante vérité.

Sans être aussi intense que la panique qui avait gagné l'occupante du lit, la terreur des deux personnes qui la contemplaient se recroqueviller sur elle-même n'avait rien à envier, pour l'une, à celle qu'elle avait ressenti lorsqu'elle avait serré une petite fille dans ses bras pour la protéger du déluge de balles qui s'abattait autour d'elles, et pour l'autre, à celle qu'il avait ressenti lorsqu'il avait compris la nature du piège que le détective Mouri avait tendu à sa belle-mère.

Tandis que son mari pressait d'un geste frénétique le bouton qui signalait aux infirmières que leur présence était requise de toute urgence dans cette chambre, Ran se mit à refermer doucement ses bras autour de l'adolescente terrifié, avec autant de douceur et de délicatesse que si elle s'était mise à étreindre une fragile poupée de verre.

Ce geste, si semblable à celui qu'elle avait eue lorsqu'elle s'était interposée entre elle et la mort qui lui adressait le plus cynique des sourires parvint à dissiper petit à petit l'anxiété d'Haibara

Lorsque sa respiration eût enfin repris un rythme à peu près normal, au grand soulagement de la jeune femme qui continuait de l'étreindre, la scientifique se mit à murmurer une nouvelle fois la question auquel aucune des deux personnes qui continuait de la regarder d'un air anxieux n'avait eue le courage de répondre.

« Combien de temps ? »

Il n'y avait plus la moindre trace de colère ou de peur dans sa voix, la seule chose qui s'y exprimait était le désespoir. Un désespoir d'une telle intensité que Ran ne doutait pas qu'elle connaissait parfaitement la réponse à la question qu'elle venait de poser.

« Dix ans… »

« Dix ans… »

Ces mots étaient dépourvu du moindre sens pour la chimiste tandis qu'elle les répétait d'une voix éteinte, contrairement aux paroles que lui murmurait doucement celle qui lui caressait doucement les cheveux en resserrant doucement son étreinte.

« S'il te plaît, ne ferme pas les yeux, cela fait dix ans, dix ans que nous attendons tous que tu les ouvres. »

« Dix ans… »

A présent ces mots prenaient un semblant de sens pour la scientifique. C'était la durée pendant laquelle des personnes avaient continué de penser à elle. Il y avait eu des personnes pour regretter son absence, des personnes pour attendre son retour. Durant ces dix années, elle n'avait pas été seule. Elle n'était pas seule à cet instant. Sa grande sœur n'était plus là mais il y avait quelqu'un pour la serrer dans ses bras à cet instant. Il y avait au moins une personne sur terre pour la supplier de rester, une personne qui en cet instant sanglotait doucement pour lui montrer qu'elle tenait sincèrement à elle et qu'elle ne la laisserait plus seule, plus jamais seule...

Lorsque la porte de la chambre s'ouvrît enfin pour laisser le passage au personnel médical de l'hôpital et que Ran desserra doucement son étreinte sur la jeune fille, ce fût pour constater que, si elle avait fermé les yeux, à en juger à l'expression sereine de son visage, une expression qu'elle n'avait jamais eue au cours du sommeil dont elle avait fini par émerger, elle finirait par les rouvrir… Et ce ne serait pas dans dix autres années…