8.
Clio était venue tenir compagnie à Albator sur la passerelle de l'Arcadia, sa harpe au creux du bras, sa longue robe couleur de café effleurant le sol.
- Quand atteindrons-nous le Sanctuaire de Saharya ?
- Après-demain, selon Sylvarande. Mais je ne la crois qu'à moitié, et encore !
La jurassienne remplit deux verres de vin.
- Que ressens-tu pour cette créature ?
- Rien du tout. Pourquoi est-ce que j'aurais le moindre sentiment envers cette sylvidre ? rétorqua le pirate, surpris par la question. La seule chose que je pourrais dire est que je la plains !
- Comment cela ? s'étonna à son tour son amie.
- Je ne voudrais de sa vie, pour rien au monde. Sylvidra était déjà unique dans son genre, dans son évolution. Et le double héritage de sa plante de fille la rend seule de son espèce… A sa place, je haïrais celui qui est à l'origine de son existence ! As-tu sondé son esprit ?
De la tête, la jurassienne approuva.
- C'est étonnamment vide ! Elle ne vit que dans l'instant présent, ses sentiments sont lisses et neutres, et son cœur est comme mort… Elle n'a lancé l'offensive des végétaux que pour rendre de l'énergie, de l'oxygène, un peu d'espoir aussi à ses sœurs plantes. Ce fut un échec et elle a compris qu'elle ne maîtrisait en rien ses pouvoirs ! Sans compter que maintenant Saharya l'empêche de récidiver. Oui, il n'y a plus rien dans sa vie qui puisse la motiver. Elle n'en demeure pas moins une sylvidre, dangereuse donc… Et je n'oublie pas qu'une de ses sœurs fait partie de l'Unité d'Aldéran ! Cela n'a jamais un hasard si elle a été dans son ombre au moment où sa Reine lançait son attaque.
- Je sais. J'avoue que je n'en ai pas cru mes oreilles quand Doc me l'a appris.
Il soupira, observant à travers les baies vitrées l'espace autour du vaisseau mais cela faisait des semaines que le spectacle ne l'apaisait plus.
Une fois de plus, Albator s'était rendu à la salle de l'ordinateur où même Clio n'était plus la bienvenue !
- La sylvidre est passée tout à l'heure, renseigna Toshiro. Je crois que, à la fois, je l'intriguais et qu'ensuite ce qu'elle a lu dans le Journal de sa mère l'a rendue encore plus incrédule !
- Elle ne t'a fait aucun mal ? s'alarma le pirate.
- Non, elle est demeurée sur le seuil. Elle devait penser, avec juste raison, que la salle était piégée !
Albator ne put s'empêcher d'esquisser un sourire plus meurtrier qu'amusé.
- C'est sûr qu'une fois que l'on s'est fait pirate, on redouble de précautions ! Je doute que quiconque puisse désormais se glisser en catimini à ce bord !
- Je l'espère bien, rétorqua le Grand Ordinateur. Comment tu vas, toi ?
- En ce moment, mon cœur est aussi vide et froid que celui de Sylvarande ! Je suppose que tu ne captes aucun signe du Sanctuaire, alors que nous sommes, théoriquement, à moins d'une heure de lui ?
- Il est bien en sécurité dans sa dimension et rien ne le trahit. En réalité, même si tu n'as pas de chromosome doré, Saharya pourrait percevoir ton approche. Et le seul de nous à capter son signal, c'est toi !
- Je n'avais pas pensé à cela…
Le pirate eut un autre profond soupir.
- Je raisonne plutôt totalement de travers ces derniers temps. Si on n'a pas retrouvé la Navette d'Aldéran c'est sûrement en partie de ma faute. Je n'ai pas dû me poser les bonnes questions et prendre les recherches sous un mauvais angle.
- Maintenant, nous aurons une réponse, reprit Toshiro après un long moment de silence. Et ce même si ne te plaira sans doute pas.
- Il est temps d'en finir avec toutes ces incertitudes qui nous minent à petit feu. Je viens encore d'être en communication avec Karémyne et c'est de plus en plus dur pour eux tous… Oui, Saharya doit mettre fin à ces tourments !
Sylvarande avait prétendu prier sa Grande Protectrice mais aucune réponse ne lui était parvenue en retour.
- Alors ? s'impatienta Albator.
- On dirait… qu'elle refuse le contact, répondit-elle en tressaillant sous le regard furibond du pirate.
- Ne me raconte pas n'importe quoi, aboya-t-il en effet. Tu nous as conduit à cet espace désert… N'essaye pas à présent de me faire croire que le Sanctuaire a « déménagé » !
- Je n'ai aucun écho, répéta la sylvidre avec une grimace.
Clio se rapprocha de son ami.
- Et toi, tu ne perçois rien ? chuchota-t-elle.
- Rien du tout… Peut-être que Sylvarande dit la vérité mais je ne veux pas l'entendre ! Je ne suis pas venu jusqu'ici pour rien !
Le pirate revint près de la barre tandis que Clio se rapprochait de la sylvidre.
- Il faut que tu obtiennes un retour, siffla-t-elle à voix basse. Tu n'as aucune idée de ce qui va t'arriver si tu ne rencontres pas le désir d'Albator.
- Je ne peux pourtant pas inventer des propos qu'auraient la Magicienne ! ? Et je n'arrive, vraiment, pas à la contacter, je fais tout mon possible !
- Je ne l'ignore pas, murmura Clio. Je lis en toi comme dans un livre ouvert – un livre aux pages bien froissées au passage, j'ai rarement connu quelqu'un d'aussi tourmenté que toi, hormis Aldéran à cause de son ascendance non-humaine. Mon ami attend bel et bien un résultat et il n'est pas du tout en état de concevoir que tu échoues. Il ne te fera aucun mal véritable, mais ses emportements dépassent parfois ses intentions réelles. Je veillerai sur vous deux, ne t'inquiète pas.
Sylvarande soupira.
- Nous sommes aux bonnes coordonnées, je vous en donne ma parole ! jeta-t-elle à voix haute.
Le silence fut assez révélateur de ce que le pirate pensait de cette dernière phrase !
Sylvarande ferma les yeux, mains jointes, ouvrant son esprit à sa Grande Protectrice.
« Je vous en supplie, Saharya, je vous ai amené cet humain, et je n'ignore pas quels sont les liens entre vous ! Il attend quelque chose, de très important, de vous… Répondez-moi, par pitié ! ».
Connaissant chaque frémissement de son vaisseau, Albator avait été le seul à comprendre, à anticiper, à n'avoir pas été surpris par le brusque virage et la poussée brutale des réacteurs.
Clio et Sylvarande se relevèrent tandis que le pirate quittait son fauteuil pour s'approcher de la barre qui manoeuvrait l'Arcadia de sa propre initiative.
- Que se passe-t-il ? siffla la sylvidre.
- Toshiro ? questionna Albator.
- J'ai reçu le signal de la balise de détresse d'Aldéran !
