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Ma proposition tient toujours. Je compte organiser un shooting prochainement dans mon atelier personnel, avec les mannequins étrangers les plus célèbres. Si tu as atteint les objectifs que je t'avais fixés, je serai heureux que tu te joignes à nous.
Si tu es toujours intéressé, en dépit de l'absence de nouvelles ces dernières semaines, fais-moi savoir que tu seras présent au rendez-vous.
Au plaisir de te revoir bientôt,
ALBIN FRANKLIN
Accablé, Kise jeta son téléphone sur les draps de son lit. Quelques mots avaient suffi pour lui donner la sensation que tous les efforts qu'il avait fournis avec Aomine tombaient à l'eau. Ses peurs refaisaient surface d'un seul coup, plus puissantes, plus écrasantes que jamais. Il se surprenait à reconsidérer ses choix alors qu'il avait tellement lutté pour écraser tous ses doutes. Tout cela à cause d'un simple message.
Deux ou trois mois plus tôt, il aurait pris cette histoire à la légère. Mais depuis l'Inter-lycées, il s'était remis en question. Sans doute parce qu'Aomine l'avait indirectement raisonné, lui avait fait oublier les raisons de son état et redonné confiance dans le basket. Avec Aomine, les repas étaient devenus plus faciles parce qu'il l'encourageait. Grâce à lui, il avait arrêté de compter le nombre de calories qu'il devrait éliminer quand il avalait une quantité considérable de nourriture. Kise remarqua qu'il avait même recommencé à manger sans se culpabiliser.
A l'évidence, le message d'Albin Franklin le poussait dans ses retranchements parce qu'il avait enfuit ses tracas au plus profond de lui-même. En passant du temps avec Aomine, il avait oublié le plus important, il avait cessé d'y songer. Mais quand il retournerait à sa vie d'avant, il savait que son quotidien l'assaillirait inévitablement et qu'il devrait tôt ou tard affronter ses problèmes en face. Avec ce message, il venait de recevoir une gifle monumentale. A présent, il réalisait qu'il ne savait plus ce qu'il voulait. Peut-être devrait-il de nouveau arrêter de s'alimenter normalement car le photographe de renom continuait de s'intéresser à lui, attendant visiblement qu'il fasse un pas vers lui, lui assurant vraisemblablement une carrière. Il se souvint qu'il ne parvenait plus à dunker, même si c'était à cause de son manque de force. Puis il se remémora les paroles de Kasamatsu et il se dit qu'à force de s'enfermer dans ses rêves, on finissait toujours pas perdre un jour ou l'autre ce qu'on avait construit et en quoi on croyait.
Alors, après avoir relu des dizaines de fois le message d'Albin Franklin, après avoir versé son lot de larmes, Kise sut qu'il devait prendre une décision une bonne fois pour toutes, décider de ce qu'il voulait faire ou non de son avenir.
Finalement, ses parents étaient rentrés plus tôt que prévu, et sa mère s'était aussitôt préoccupée de sa santé, son père s'était excusé mille fois de ne pas avoir été présent lors de son malaise. Et qu'auraient-ils pu faire, de toute façon ? Pour ne pas les inquiéter davantage, Kise leur avait assuré qu'il allait bien et que ses pertes de poids étaient uniquement dues au stress. Pour que son mensonge soit crédible, il avait enfilé un large pull, camouflant ainsi les derniers kilos qui lui manquaient et, bien sûr, il avait souri. Il avait souri pour masquer sa détresse. Après tout, personne ne devait savoir qu'il allait peut-être foutre en l'air les progrès qu'il avait fait dernièrement. Tout comme il se dit qu'il ne devait pas tirer trop sur la corde et préserver ses proches de ce qui pourrait éventuellement survenir.
Sa famille n'était pas spécialement douée pour envisager le désarroi des autres. Pas d'épanchements maternels et de suggestions féminines, pas de conseils de père en fils, pas de belles paroles qui invitaient aux confidences.
La douleur s'agrandit dans la poitrine de Kise.
L'idée d'envoyer un message à Aomine traversa quelques secondes son esprit. Mais il se souvint que celui-ci risquait de le tuer s'il comprenait qu'il envisageait de nouveau de maigrir. Il lui en voudrait probablement de lui avoir fait perdre son temps pour rien. Comme il reposait son téléphone sur sa table de nuit sans essayer de contacter qui que ce soit, Kise décida de chercher une solution seul. La soirée était déjà bien entamée et son oreiller était mouillé à cause de ses larmes. Il sentait ses forces l'abandonner totalement. Un brouillard s'installait dans son cerveau, lui faisant perdre peu à peu toute logique. Et il réalisa pour lui-même : Moi, Kise, j'ai seize ans, je réussis dans tous les domaines, j'ai tout un tas de fans et je suis peut-être bel et bien anorexique.
Comme il se sentait brusquement minable. C'était la première fois qu'il évoquait le nom de sa maladie, alors qu'il avait refusé de le faire pendant des jours, des semaines. Voilà qui était fait. Cet aveu était particulièrement difficile à gérer, mais impossible d'avancer sans admettre ce qu'il était devenu, la manière dont se présentait son avenir. S'il acceptait de se rendre au rendez-vous d'Albin Franklin, sa maladie prendrait le pas sur tout le reste. S'il se rendait à ce rendez-vous, l'aide d'Aomine perdrait définitivement de son sens.
Cette nuit-là, alors que ce n'était plus arrivé depuis quelque temps, il eut un sommeil agité. Il ne dormit pratiquement pas, passant de nombreuses heures à se tourmenter, à imaginer les pires scénarios. Ce qui pourrait se produire s'il empruntait le mauvais chemin.
Le lendemain matin, il retrouva Aomine sur le terrain de basket en essayant de lui cacher sa fatigue. Mais le sens de l'observation d'Aomine s'améliorait de jour en jour à force de passer du temps avec lui. Plus rien ne lui échappait désormais. Kise fit semblant que tout allait bien et résista plus d'une fois à l'envie de fermer les yeux dès que l'occasion se présentait. Sans parler de sa façon de jouer qui s'en ressentait grandement.
Mais Aomine ne lui fit aucun reproche, se contentant de le regarder et d'attendre qu'il lui propose lui-même d'aller manger un morceau quand l'heure de midi approcha. Il avait appris à analyser son comportement, à s'accommoder de ses choix. Je dois faire semblant, se dit Kise. Je dois lui mentir. Même s'il n'aimait pas mentir à Aomine. Même s'il se tourmentait à l'idée de le tromper.
Ils allèrent à Magi Burger ce jour-là et Kise mangea ses hamburgers avec une lenteur déconcertante. L'étonnement se peint sur le visage d'Aomine. Puis il s'accentua quand il refusa de commander un dessert, comme il l'avait déjà fait quelques jours plus tôt. Alors Aomine perdit peu à peu patience, jusqu'à ce qu'il lui demande : « Pourquoi tu ne manges pas, crétin ?
— Comment ça, crétin ? » Prenant une fausse expression outragée, Kise joua la carte de la comédie et tenta d'esquiver ses reproches.
« C'est parce que tu ne manges pas comme d'habitude.
— Je mange comme d'habitude. » Kise se montra offusqué. « Okay, je suis peut-être un peu plus lent. Ca peut arriver, de temps en temps. Alors ne va pas t'inventer des films.
Pourquoi Aomine fronçait-il les sourcils avec un air las ? Peut-être voyait-il plus clair qu'il le pensait.
« Hein ? demanda-t-il de sa voix traînante. Tu me duperas pas.
— Hé, Aominecchi, ne te contrarie pas autant, dit Kise. Je vais manger plus vite.
— La question n'est pas de savoir si tu manges vite ou pas. C'est juste que tu caches quelque chose, Kise. C'est tout. »
Kise baissa légèrement la tête.
D'un coup, il ne parvenait plus à affronter le regard d'Aomine car les yeux de l'autre garçon étaient remplis d'une franchise exceptionnelle. En aucun cas Kise ne voulait voir son visage de menteur se refléter dans ses pupilles. Mais plus que cela, il craignait de voir se briser le lien qui s'était formé entre Aomine et lui, qui s'était renforcé à cause de sa maladie, si celui-ci découvrait le message d'Albin Franklin lui rappelant son existence, lui portant de nouveau tout son intérêt et l'empêchant de reprendre davantage de poids.
Il s'obligea à respirer profondément. Son cerveau s'activait à une vitesse phénoménale, tandis qu'il s'efforçait de trouver les mots qui le choqueraient le moins. Dieu qu'il était nul sur ce coup-là. Mais il ne pouvait plus faire demi-tour et tout lui avouer. Quand son regard se plongea de nouveau dans celui d'Aomine, Kise se détesta. « Je ne peux pas te dire à quoi je pense en permanence, je t'ai déjà confié beaucoup de trucs depuis que tu m'aides, Aominecchi. »
A l'instant, il aurait voulu se cacher sous la table. Dès qu'il eut prononcé ces paroles, les yeux d'Aomine, qui étaient restés jusque maintenant sincères et audacieux, prirent une lueur déçue. Comme par réflexe, Kise crispa les doigts sur le bord de sa chaise, et Aomine ne sembla pas remarquer le mal-être qui transformait ses traits, ce dont il s'estima chanceux. Il profita de l'occasion pour se racler la gorge et attirer son attention : « Je vais aller faire un tour aux toilettes », s'exclama-t-il.
Pas de réponse d'Aomine. Kise quitta la table en sentant seulement son regard dans son dos, et il ne lui fallut que quelques enjambés pour se retrouver hors de son champ de vision. Face à ce qu'il s'apprêtait à faire, il pouvait sentir son cœur battre à tout rompre. Sa tête lui faisait également mal. Il entra dans les toilettes avec une angoisse sourde. Il n'y avait personne. Parfait. Sans attendre une seconde de plus, il s'introduisit dans une cabine et vomit tout le dégoût que contenait son organisme.
Pardon, Aominecchi. Pardon. Pardon.
Kise se forçait à remettre à s'en faire mal à l'estomac. Il s'efforçait de s'enfoncer deux doigts au fond de la gorge et ne pouvait s'empêcher de regretter son acte. Ce n'est pas moi qui lui ai demandé de m'aider, pensa-t-il. Je ne lui ai jamais demandé de me sauver. Quand il eut terminé de vider le contenu de son estomac, il ferma les yeux et posa son front contre la planche du toilette. Sa maladie l'avait poussé à mettre sa vie en danger de bien des façons, mais il avait cette fois touché le fond.
Combien de temps s'écoula avant qu'il ne se souvienne qu'Aomine l'attendait à l'une des tables de Magi Burger ? Au moment où il s'apprêtait à sortir des toilettes, un garçon y entrait à son tour. Il lui jeta un regard soupçonneux et Kise comprit que c'était parce qu'il devait avoir une sale tête. Un simple coup d'œil dans le miroir lui permit de remarquer ses yeux rougis, la pâleur importante de son visage, mais aussi les tremblements qui animaient ses mains, qu'il avait posées sur le bord du lavabo.
Aomine ne fit aucun commentaire quand il revint dans la salle, même s'il remarqua son état à n'en pas douter. Cependant, Kise ne voyait pas comment il aurait pu imaginer une seule seconde qu'il venait de se faire vomir. Il serra les poings pour tenter de contrôler ses tremblements. Heureusement, à peine deux minutes plus tard, ils regagnaient l'air libre, et Kise se sentit mieux. Sans trop savoir pourquoi, il leva les yeux au ciel. Quiconque l'aurait vu à cet instant aurait pu penser qu'il était en train de prier, et si tel avait été le cas, sans doute Kise aurait-il adressé un message à une quelconque entité invisible pour que son âme s'en sorte indemne, que son amitié avec Aomine demeure intacte.
L'après-midi était déjà bien entamée lorsqu'Aomine annonça qu'il était temps qu'ils se séparent, que chacun rentre chez lui. Kise comprit immédiatement qu'il était en colère ou se sentait simplement perdu. Peut-être les deux. Juste le temps d'échanger quelques paroles et ils se donnèrent rendez-vous sur le terrain de basket dans trois jours.
Pendant quelques instants, Kise resta immobile et regarda Aomine s'éloigner. Un étrange sentiment naquit en lui, le laissa perplexe, puis s'éloigna comme il était venu.
Incapable de véritablement se prononcer sur cette journée, il décida de prendre lui aussi le chemin pour rentrer chez lui. Son estomac lui faisait encore un peu mal, son angoisse était toujours présente et il avait un goût désagréable dans la bouche. Ce qui était certain, c'est qu'il s'en voulait d'avoir menti à cet ami qui prenait de plus en plus d'importance dans sa vie.
Après les remontrances de sa mère au sujet de ses nombreuses absences au lycée, Aomine soupira de soulagement quand elle s'en alla enfin et ferma la porte de sa chambre derrière elle. Depuis qu'il était rentré, il n'avait eu de cesse de se remémorer les dernières heures passées avec Kise. Kise avait été bizarre tout au long de la journée, bien plus bizarre que les jours précédents. Aomine ne comprenait pas très bien pourquoi il éprouvait de nouveau autant de mal à manger, alors qu'il avait fait tant de progrès pour s'alimenter normalement. Il se demandait si quelque chose n'était pas arrivé à Kise. Et si tel était le cas, pourquoi ne lui confiait-il donc pas ses craintes ?
Quand il s'était excusé pour se rendre aux toilettes, Aomine avait eu un mauvais pressentiment. Mauvais pressentiment qui s'était confirmé lorsque Kise était ensuite réapparu, le visage livide, presque aussi malade que les semaines précédentes, vidé de son énergie. Cet instant n'avait fait que souligner davantage son inquiétude à propos du comportement du jeune homme. De plus, la déception d'Aomine était bel et bien réelle et n'avait jamais été aussi grande ; il ne doutait pas que Kise l'ait ressentie.
Aomine s'assit sur sa chaise de bureau avec lourdeur.
Un tas de cahiers traînait sur son bureau, en désordre, prouvant qu'il n'avait pas le cœur à étudier – même si Aomine n'avait jamais fourni beaucoup d'efforts pour l'école. Mais là, c'était différent, il ne parvenait pas à se concentrer. Car la plupart de ses pensées étaient consacrées à une seule personne, qui le tourmentait et le faisait passer par toutes les émotions : Kise. L'image de Kise flottait constamment devant ses yeux et ne désirait plus partir. Son cœur battait parfois plus vite, il éprouvait une chaleur intense. Il n'avait encore jamais ressenti de sentiments semblables. Quand Tetsu était venu le voir quelques semaines plus tôt, Aomine avait bien failli l'envoyer balader, mais il ne savait pas encore à ce moment-là qu'il se rapprocherait autant de Kise ; ils étaient devenus proches, tous les deux. Très proches. Aomine connaissait peu la notion d'amitié depuis qu'il était entré à Tôo, et il ne parvenait pas très bien à définir d'où lui venait cet attachement de plus en plus grand pour Kise. C'était la première fois qu'une telle chose lui arrivait.
Une petite voix dans son esprit lui soufflait pourtant de ne pas essayer de comprendre davantage les événements – du moins pas tout de suite – et la tête d'Aomine bascula en arrière comme il ne désirait plus réfléchir. Idiot de Tetsu, se lamenta-t-il, il fallait absolument que tu te pointes devant moi avec ton air désespéré, et j'ai eu le malheur de te faire la promesse d'aider Kise, bien que je ne savais pas que ça me conduirait à me morfondre.
Un sentiment de détresse, dont il était incapable d'expliquer la nature, s'insinua dans ses veines. Comme il aurait voulu que l'équipe de Tôo s'entraîne en ce moment, juste exceptionnellement. Ca lui aurait permis de faire enrager Imayoshi, ce capitaine à la noix, en se moquant de ses grandes théories d'analyse. Evidemment, il aurait tourmenté Sakurai, le poussant à s'excuser indéfiniment. Et puis il aurait marqué autant de fois que possible pour leur prouver à tous qu'ils ne lui arrivaient pas à la cheville comme tellement de joueurs.
Mais il était déjà tard. Aomine décida de dormir pour oublier les événements récents, s'étalant sur son lit, ne résistant pas au confort qui l'aspirait. Il éteignit la lumière et presque aussitôt, il s'évada dans un autre monde. La nuit tomba complètement et il oublia le cours du temps.
Durant les jours suivants, il passa la plupart de son temps sur le toit de l'école, y trouvant sa tranquillité. Plus d'une fois, Satsuki vint le voir pour lui demander comment se portait Kise, non sans insister sur tous les détails. Aomine ne lui répondait jamais – ou pas comme elle l'entendait – et, ô combien son silence l'énerva quand on savait qu'elle n'avait plus l'occasion de voir Kise à cause de l'approche des examens. Aomine laissa ainsi défiler le temps sans essayer de changer quoi que ce soit à ce qui semblait se tramer. Il retrouva Kise plusieurs fois sur le terrain et constata qu'il perdait une nouvelle fois du poids et avait des cernes sous les yeux. Le problème, c'était qu'Aomine ne comprenait pas ce phénomène puisque Kise mangeait malgré tout ses repas, même si c'était en moins grande quantité, avec mauvaise foi. A ce constat, la peur s'emparait d'Aomine, lui faisant craindre le pire, notamment la possibilité que Kise se retrouve à l'hôpital, mettant de nouveau sa santé en danger. Le cœur d'Aomine se serrait très souvent à cette pensée, comme s'il venait de recevoir un coup de couteau.
Le secret restait entier quant à la rechute de Kise. Les parents de ce dernier eurent bien vite des doutes au sujet de son malaise survenu des mois plus tôt, ce qui n'était pas vraiment surprenant. Ils allèrent trouver le coach de l'équipe de Kaijô afin d'obtenir des explications, coach qui ne trouva, bien entendu, rien à répondre pour se justifier. Il avait seulement voulu aider Kise à sa façon, se montrant en partie irresponsable, plaçant sa confiance en ce gamin qui aimait son équipe plus que tout. Bien sûr, plus d'une fois il avait manqué de prévenir les parents de Kise, avant qu'Aomine n'intervienne à son tour. Kasamatsu se montra inquiet, lui aussi. D'autant qu'il s'était renseigné sur les conséquences de l'anorexie et qu'il s'en voulait encore du discours qu'il avait tenu à Kise en tant que senpai.
Il était tôt quand Aomine alla à la rencontre de Kise ce matin-là. Le soleil était haut dans le ciel au moment où il s'approcha du jeune homme en dribblant. Celui-ci semblait mal en point. Ses traits étaient si tirés qu'Aomine se mit à douter. Sa déception refit surface et il se demanda s'il n'était pas en train de se moquer tout simplement de lui. Sans doute avait-il sauté le petit déjeuner et cette idée lui retourna les tripes. Dire qu'il avait espéré que Kise tiendrait compte de tout le temps qu'ils avaient passés ensemble, espérant qu'il ne s'agissait que d'un caprice de passage, d'un simple manque de motivation qu'il aurait pu effacer grâce à un one-to-one en échange d'un repas. Aomine lui aurait rappelé leur accord et lui aurait laissé la chance de se rattraper. Bon Dieu, à ce stade, il n'était plus question d'une semaine avant que Kise reprenne ses esprits.
A moins qu'il ne lui faille encore plus de temps.
A moins que Kise ne lui fasse une mauvaise blague parce qu'il lui arrivait parfois de ne penser qu'à lui-même.
Puisqu'il en était ainsi, Aomine lança le ballon directement dans le panier, il décida de montrer à Kise qu'il n'était pas d'accord avec son envie de jouer avec ses nerfs. Sauf que Kise connaissait son manque de patience et sembla donc s'en moquer. Surpris, Aomine mit ensuite un terme à des dribbles affaiblis, à des lancers fragiles, et fronça davantage les sourcils à chaque fois que Kise manquait de tomber tandis qu'il lui volait la balle. Bien sûr, il aurait pu décider d'arrêter la partie à tout moment et d'avoir une conversation avec Kise, d'aborder le sujet avec lui, mais, dans ce cas, il aurait l'impression d'être renvoyé à la case départ, et il voulait garder espoir en Kise. Il voulait croire que ce n'était pas grave, et il préféra rester muet.
Ceci dit, il prouva à de nombreuses reprises à Kise qu'il n'approuvait pas ses choix. Au contraire. Aomine n'acceptait pas de le laisser se détruire de nouveau à petit feu sans agir. La santé de Kise en dépendait. Et il n'avait pas envie de se dire qu'il l'avait aidé pour rien, qu'il avait juste perdu son temps avec lui. Existait-il seulement un mot pour exprimer combien il avait été content de le voir remonter la pente ? Il était tellement ravi en le voyant remanger avec le sourire ces derniers temps. Comme avant. Plus d'une fois, Kise était parvenu à lui rappeler celui qu'il était avant toute cette histoire : un garçon enthousiaste, et qui cherchait du plaisir dans tout ce qu'il entreprenait. Aomine comptait bien lui remettre la tête à l'endroit.
Il écourta leur partie de basket habituelle car il ne comptait pas faire d'exception. Kise avait plutôt intérêt à tenir sa promesse, ou les conditions qu'Aomine avait posées prendraient tout leur sens. Son but n'était pas de devenir un tyran, encore moins de se montrer aussi direct que Tetsu ou même de le prendre par la main pour le forcer à manger. Non. Ce n'était absolument pas son genre. Mais pour le coup, c'était le seul moyen qu'il avait trouvé.
Quoi qu'il en soit, il s'était douté que Kise se montrerait réticent dès qu'il lui parlerait de Magi Burger. Il protesta en prétendant qu'ils allaient tout le temps manger là-bas – et Aomine devait reconnaître qu'il n'avait pas tout-à fait tort : ils se rendaient deux fois par semaine au même endroit, s'asseyaient toujours à la même table, au fond de la salle, et commandaient à chaque fois la même chose. Généralement, Aomine essayait de le faire manger de plus en plus, à un tel point qu'il s'était même rendu compte un jour qu'il n'avait pas commandé assez de hamburgers pour lui-même, trop attentif à la quantité de nourriture qu'il voulait faire ingurgiter à Kise. « Tu me forces à manger, mais tu ne donnes pas l'exemple », avait alors décrété Kise.
Il finit toutefois par faire céder Kise, qui reconnut que Magi Burger était le lieu préféré des lycéens, même si c'était à contrecœur. Il était réticent, ça se voyait. Et plus le temps passait, plus Aomine sentait que le prochain repas allait être compliqué, sans doute stressant. Pour Kise comme pour lui. Ce qui était certain, c'était qu'Aomine ne souhaitait pas mettre un frein à leurs tête-à-tête, il comptait continuer à manger avec Kise. Au moins, de cette façon, il pourrait garder un œil sur celui-ci, ne lui faisant nullement confiance pour s'alimenter seul. Il pourrait s'assurer qu'il mangerait un repas entier. Mais il n'était pas au courant de la mauvaise découverte qu'il allait faire à ce moment-là.
Quand vint midi, il fut étonné que Kise le suive dans les rues de la ville sans se montrer contrarié. Il s'était préparé à devoir affronter ses excuses, à supporter son air contrarié, mais Kise affichait un sourire – dont Aomine se méfiait – et parlait des nouvelles de son équipe que Kasamatsu lui avait données récemment. Quand Aomine lui demanda s'il voyait encore son capitaine de temps en temps, il répondit comme si c'était naturel : « Je n'ai pas le droit de l'accaparer alors que les examens approchent. » Aomine se foutait des examens comme de Kasamatsu, mais c'était intéressant de voir comme Kise jouait la comédie. A cause de ses nouveaux problèmes de poids, il ne voulait simplement pas avouer qu'il avait décidé de tenir Kasamatsu et les autres à l'écart de sa vie. Depuis quelque temps, même si son capitaine n'avait cessé de prendre de ses nouvelles, il communiquait avec lui uniquement par le biais de messages sur son téléphone.
Ce n'était pas important donc si lui le voyait dépérir. Ce n'était pas grave si une vive douleur lui vrillait parfois la poitrine et étreignait son cœur. Douleur qui s'était installée progressivement au fil des semaines et qui ne le quittait plus du tout depuis quelque temps. Juste la peur de voir Kise maigrir de plus en plus et disparaître. Mais il était bien trop fier pour montrer ouvertement ses émotions à Kise. Sans vraiment le faire exprès, Kise se rapprocha de lui durant le chemin jusque Magi Burger. Lorsqu'Aomine sentit la chaleur de son épaule contre la sienne, il en fut profondément bouleversé. Déjà les tremblements quotidiens de Kise animaient de nouveau son corps et se transmettaient au sien, et Kise semblait si fatigué... plus fatigué que la dernière fois, que toutes les autres fois. Mais cela n'avait pas d'importance, visiblement. Aucune.
Que ferait-il s'il venait à mourir ?
Arrivé devant Magi Burger, il se contenta de lui offrir un sourire vaseux. Comme Aomine aurait voulu parfois entrer dans sa tête, remuer l'intérieur de son cerveau, comprendre ce qu'il se passait sous ce crâne et y remettre de l'ordre. Kise ne serait alors plus un mystère pour lui et il saurait comment l'aider.
Plus tenace que jamais, il obligea le jeune homme à entrer dans le fast-food et commanda un milkshake semblable à l'un de ceux qu'aimait boire Tetsu. Il ne lui laisserait rien passer. L'entêtement qu'il entretenait venait du fond de ses entrailles, semblable à un feu ardent qui brûlait au plus profond de lui, lui prouvait qu'il perdait peu à peu patience.
Mais Kise choisit de repousser la main qu'il lui tendait, ce en délaissant le trois quart du milkshake d'un geste délicat. Il essaya ensuite de l'embobiner, de lui raconter des bobards. Aomine se prit la tête dans les mains au moment où il décida de se lever de table pour se rendre aux toilettes. Et il comprit enfin où il voulait en venir, tout simplement.
Avec toute la naïveté dont il était pourvu, Kise se dirigea vers le fond de la salle, certain qu'il n'avait rien remarqué de son petit jeu. Ses beaux yeux caramel reflétaient une expression innocente. Si innocente qu'il ne vit pas Aomine se lever peu après lui pour le suivre, il ne remarqua rien. Depuis l'époque de Teiko, Aomine connaissait son ami par cœur, il n'éprouvait aucun mal à deviner quand il lui mentait sur ses véritables intentions.
Rapidement, il vit Kise entrer dans l'une des cabines des toilettes sans même prendre le temps de fermer la porte derrière lui, croyant certainement qu'il était seul, qu'il n'y avait personne.
Aomine ouvrit immédiatement la porte en grand, sans faire preuve de la moindre douceur.
« C'est ta façon de me prouver que tu vas faire des efforts, Kise ? gronda-t-il. Arrête ça ! »
Kise sursauta violemment. Deux doigts au fond de la gorge, il essayait désespérément de se faire vomir. Evidemment, il ne s'était pas attendu à être surpris. Aomine vit rouge. Fou de rage, il le força à se relever et à le suivre hors de Magi Burger.
« Lâche-moi », lui ordonna Kise.
Mais Aomine, prisonnier de sa colère, n'en faisait qu'à sa tête et ne comptait certainement pas le lâcher tout de suite. Ils sortirent de Magi Burger et il l'entraîna à sa suite jusqu'au terrain de basket. Les doigts d'Aomine enserraient si fort son poignée que Kise sentait son bras s'engourdir. A un point qu'il comprit qu'il n'avait aucune intention de le lâcher facilement.
Bon sang, comment diable pouvait-il laisser le sang lui monter ainsi à la tête ? Evidemment, Kise savait qu'il s'agissait d'Aomine et de son caractère de chien, il savait pertinemment qu'il ne se rendait plus tout à fait compte de ce qu'il était en train de faire. " Tu me fais mal. "
Aomine consentit enfin à le lâcher. Il le lâcha pour laisser exploser librement sa colère. « Tu es un foutu menteur ! » s'écria-t-il à son égard. Mon Dieu que ces mots le faisaient bien plus souffrir que la douleur de son poignée.
Cela n'expliquait toutefois pas entièrement le comportement d'Aomine. Brusquement, il y avait certains détails que Kise ne parvenait pas à saisir. Il posa une main sur le poteau de l'un des paniers et préserva une distance de juste quelques centimètres entre lui et Aomine. Il se moquait bien de savoir qu'il était furieux après lui, mais il ne pouvait pas accepter de l'avoir déçu car le soutien d'Aomine avait été un déclencheur pour lui. Ou tout du moins, il l'avait guidé sur un chemin moins sombre, moins noir. Kise ne voulait pas que tout s'arrête maintenant parce qu'il lui arrivait de se démotiver.
Il ancra son regard dans celui d'Aomine, et Aomine le lui rendit sans l'once d'une hésitation. Une lueur indescriptible brillait au fond des prunelles de celui-ci. Son souffle se faisait court. Il se tenait immobile.
« Bon sang, dit Kise, est-ce que tu veux bien te calmer ?
— N'y compte pas, répondit Aomine d'une voix froide.
— Aominecchi..., supplia Kise.
— Tu pensais que je fermerais les yeux sur ce que je viens de voir ? Ne me prends pas pour un idiot. Si c'est ta façon de te battre pour aller mieux, je ne vais pas aller par quatre chemins : c'est n'importe quoi ! »
Inévitablement, Kise se sentit blessé en son for intérieur. Il serra les dents. Cependant, il avait conscience qu'Aomine n'avait pas tout à fait tort. Ce n'est pas sur cette pensée que je veux le laisser partir..., pensa-t-il. S'il ne faisait rien pour s'excuser, ce serait la dernière fois qu'ils passeraient du temps ensemble. Le cœur de Kise lui faisait de plus en plus mal au fil des secondes, et il aurait voulu être en mesure de dire quelque chose de gentil. Mais il en était tout bonnement incapable. Peut-être parce que la situation ne s'y prêtait pas. Peut-être parce que lui-même était un peu en colère à l'idée de ne pas saisir ce qui se déroulait actuellement. Alors il prononça les seuls mots qui lui passèrent par l'esprit :
« Je ne comprends pas pourquoi tu fais tout ça pour moi, dit-il en crispant ses doigts contre le métal du poteau. Tu m'aides, mais tu n'attends rien en retour.
— Quoi ? Tu n'as toujours pas compris ? s'exclama Aomine. Je pensais que tu saisissais vite les choses quand il s'agissait de ces conneries. » Il se pencha vers lui. Kise commençait seulement à réaliser ce qui était en train d'arriver quand les lèvres d'Aomine se posèrent sur les siennes, et il fut incapable de réagir. Il sentit sa tête se remplir de coton, s'aperçut qu'il était perdu. Quelques secondes plus tard, Aomine reprenait sa position d'origine. « Ca y est, t'as compris ? demanda-t-il. Tu sais maintenant pourquoi je me préoccupe autant de toi ? »
Silence.
L'expression de Kise se fit soucieuse. Depuis combien de temps Aomine entretenait-il des sentiments pour lui ?
La plupart des adolescents avaient l'habitude de flirter avec des filles. Depuis qu'il le connaissait, il l'avait vu se consacrer exclusivement au basket, ne vivre que pour sa passion. Ca lui paraissait tellement improbable qu'il s'intéresse à quelque chose d'autre, surtout à lui, qu'il ne put retenir les larmes qui coulaient sur ses joues. Cela lui fit un drôle d'effet de pleurer. Il était incapable de se calmer. De réagir. Ce n'était que le contrecoup de tout ce qui s'était passé au cours de ces dernières semaines, mais il ne parvenait pas à rassembler suffisamment ses idées et à prononcer le moindre mot.
Aomine prit sans doute très mal sa réaction et sa fierté refit immédiatement surface. Il râla un bon coup et partit en courant.
J'ai mis du temps à publier ce chapitre, vraiment désolée. Mais je tenais sincèrement à remercier les personnes qui ont lu mon histoire jusqu'à présent, ainsi que celles qui ont laissé un commentaire. Ca me fait toujours sincèrement plaisir^^
Dans tous les cas, j'espère que vous avez également apprécié ce chapitre et que vous continuerai à lire les suivants, surtout que l'histoire arrive doucement à la fin.
A bientôt, et n'hésitez pas à me donner votre avis.
