Regina et Emma avaient gardé leur relation pour elles, mais ne pouvaient s'empêcher d'avoir l'air plus épanoui que d'habitude. Neal avait remarqué qu'il n'était plus le centre de la vie d'Emma. Plutôt que d'être impatiente de passer du temps avec lui, à présent elle était le plus souvent occupée à faire ses devoirs avec une de ces gosses de riches en guise de professeur particulier, c'était à peine s'il arrivait à la voir. Le père de Regina interpréta à juste titre la mine radieuse de sa fille comme résultant du fait qu'elle voyait beaucoup Emma et avait quelqu'un de son âge avec qui tout partager, même s'il ne soupçonnait pas la profondeur réelle de leur attachement. A l'école, Regina dissimulait son bonheur en se montrant encore plus peste que d'habitude, et comme elle n'avait jamais été aussi radieuse, les garçons étaient plus que jamais à ses pieds, chacun d'eux mourant d'envie qu'elle le choisisse comme cavalier au bal de fin d'année.
Ce bal, semblait-il, était la seule chose qui comptait vraiment pour la mère de Regina. Sa fille serait élue reine de sa promo et finirait le lycée dans un halo de gloire et de popularité. Cependant, pour faire triompher son évidente supériorité, Regina devait d'abord exercer ses talents afin de choisir le cavalier idéal pour orner son bras le soir du bal et être élu roi avec elle. Après tout, les photos de cette apothéose de la vie sociale adolescente dureraient toute une vie, le garçon devait être choisi avec soin.
Regina savait que sa mère ne vivait que pour la voir partir en limousine accompagnée d'un quelconque beau garçon athlétique, et si elle n'avait pas rencontré Emma elle n'y aurait rien trouvé à redire. C'était là le rôle qu'elle était censée tenir depuis sa naissance, mais elle savait que cela contrariait Emma, dont le bal de fin d'année tombait précisément le même soir, et qui avait trop honte pour lui demander de venir plutôt à son minable bal de lycée public.
Regina ne savait que faire. Si elle invitait Emma à son bal, la jeune blonde se sentirait sans doute mal à l'aise au milieu de tous ces gosses de riches snobs, qui au mieux l'ignoreraient, et au pire la traiteraient de façon condescendante comme la « bonne oeuvre » de Regina à cause des heures passées à la faire travailler à la bibliothèque. Elle n'aurait guère de temps à consacrer à Emma de toute façon, entre les photos à prendre, les garçons qui se bousculeraient pour danser avec elle et le couronnement du roi et de la reine. Et si elle allait plutôt au bal d'Emma ? En supposant que ce soit seulement possible avec sa mère qui tenait tellement à la voir couronnée reine qu'elle s'était portée volontaire comme chaperon pour être sûre de ne pas en rater une seconde. Il n'y avait guère moyen d'y échapper.
Si Regina était tout à fait honnête avec elle-même, les deux scénarios impliquaient d'arriver ouvertement au bras d'une fille à l'événement le plus important dans la vie sociale de toute adolescente, et cela lui donnait matière à réfléchir. Elle s'en tirerait sans doute plus facilement à l'école d'Emma à vrai dire, là où personne ne la connaissait. Faire savoir à tout le monde qu'elle était lesbienne était une chose dont elle n'avait jamais eu à se préoccuper auparavant, et maintenant qu'il le fallait…
Ce n'était pas qu'elle avait honte. Regina était fière d'être avec Emma, et se sentait infiniment chanceuse d'être aimée en retour. Mais elle savait qu'avoir une fille gay ne faisait pas partie des plans de sa mère. La règle numéro un de Cora était de toujours garder le contrôle sur les hommes et d'être en mesure de les séduire en toutes circonstances. Elle allait prendre le coming-out de Regina pour du pur sabotage après avoir travaillé si dur pour poser les bases de sa future domination.
Comment Cora réagirait-elle si Regina se contentait de lui annoncer : Bonne nouvelle maman, j'ai déjà trouvé quelqu'un pour le bal, elle s'appelle Emma ! Même si elle se retenait d'ajouter : C'est une orpheline fauchée qui vit dans un foyer des services sociaux, mais je m'en fiche et je l'aime, il n'y avait aucune chance que cela finisse bien. Sa mère l'enfermerait sans doute dans sa chambre jusqu'à ce que Regina fasse ce qu'elle attendait d'elle. Il y avait aussi de grandes chances pour que Cora passe sa frustration sur Emma, et Regina n'osait même pas imaginer de quoi sa mère était capable.
De fait, Regina était déjà à cran à cause de sa mère, qui était encore plus sur son dos que d'habitude à la perspective du bal, la harcelait pour aller acheter la robe parfaite et passait au peigne fin son album-souvenir du lycée de l'année précédente pour y dénicher le cavalier idéal.
― Mère, protesta Regina, voulez-vous bien me laisser régler ça s'il vous plaît ! Je suis parfaitement capable de m'en occuper moi-même.
― Ma chère Regina, dans la vie le succès ne tombe pas du ciel. Il faut travailler pour le mériter. Même si tu es une Mills…
― …une femme doit se donner deux fois plus de mal pour réussir, récita Regina. Je sais, mère ! Ecoutez, je vous promets que d'ici la fin de la semaine vous aurez votre robe et votre cavalier idéal, d'accord ? Maintenant voudriez-vous me laisser faire mes devoirs, s'il vous plaît ?
Lorsque sa mère finit par s'en aller, Regina soupira et prit son carnet de croquis dans l'un des tiroirs de son bureau. La présence constante de sa mère lui avait rendu pratiquement impossible de voir Emma ces derniers jours, et celle-ci lui manquait. Elles s'envoyaient des SMS et avaient étudié à la bibliothèque pendant une heure après les cours, mais elles avaient une telle envie l'une de l'autre que c'était tout juste si elles avaient pu se retenir de faire l'amour dans une cabine des toilettes. Regina avait un certain standing, mais dieu sait qu'elle avait été sévèrement tentée de le revoir à la baisse aujourd'hui.
Le jour suivant, lorsqu'Emma put finalement revenir à la résidence, elles prirent à peine le temps de fermer la porte de la chambre à clé avant de commencer à se déshabiller mutuellement et de se pousser l'une l'autre contre les murs. Elles ne parvinrent à passer du tapis au lit que pour la seconde fois. Après une courte sieste et une troisième fois, Regina tira le couvre-lit sur le corps ronronnant d'Emma, enfila un t-shirt, et prit son album du lycée.
― Bon, dit-elle, aide-moi à choisir le garçon avec qui je dois faire semblant de sortir au bal. Peut-être Graham, qu'est-ce que tu en penses ?
Emma cessa de ronronner, et ses yeux virèrent dangereusement au gris.
― Oh, dit-elle, alors tu y vas.
― Chérie, dit Regina, ma mère me tuerait si je n'y allais pas.
― Dans ce cas, dit Emma en rassemblant son courage, j'irai avec toi. Je serai ta cavalière.
Le cœur de Regina se serra. Si elle ignorait Cora, c'était là ce qu'elle voulait. Aller à ce bal idiot avec la fille qu'elle aimait, et que le reste du monde aille au diable.
― Alors c'est sans doute toi que ma mère tuerait, chérie, dit-elle en caressant l'épaule nue d'Emma.
― Je m'en fiche. Tout ce que je veux c'est être avec toi.
― Emma, je ne plaisante pas. Je ne peux pas y aller avec toi. Tu ne sais pas de quoi elle est capable.
― Sérieusement ? Tu préfères y aller avec n'importe quel mec plutôt que de tenir tête à ta mère pour moi ?
― Je suis vraiment navrée, dit Regina. Je préfèrerais y aller avec toi, mais j'essaie de te protéger. C'est pour ton bien.
Les yeux d'Emma avaient complètement viré au gris ardoise orageux.
― Vraiment ? Ca ne serait pas plutôt que tu as honte de moi parce que je suis une orpheline fauchée ?
Se précipitant hors du lit, elle ramassa ses vêtements pour s'habiller.
― Ne dis pas n'importe quoi, protesta Regina.
― Ou peut-être que tu as peur que tout le monde sache que tu es lesbienne !
― Ce n'est pas de ça dont j'ai peur…
― Je n'arrive pas y croire ! Dire que j'ai été assez bête pour penser que tu m'aimais, siffla Emma en se rhabillant aussi vite qu'elle pouvait.
Les mots d'Emma firent à Regina l'effet d'une gifle et la laissèrent abasourdie. Que diable était-il en train de se passer ?
N'obtenant aucune réponse à sa dernière déclaration, Emma se détourna et gagna la porte.
― Préviens-moi si tu finis par savoir quelle place j'ai dans ta vie, dit-elle.
Et elle partit sans se retourner.
