Je passai la semaine qui suivit à déambuler ainsi dans le palais et les vastes et luxuriants jardins, enfermée dans mes pensées. J'avais conscience que mes nouveaux frères et sœurs auraient désiré avoir des contacts avec moi, mais paradoxalement, cet empressement à me faire me sentir familière, chez moi, me tétanisait. J'étais mal à l'aise quand ils me racontaient de vieux souvenirs, me sentant comme coupable de ne pas être en mesure de partager moi-même quoi que ce fût avec eux. Nous avions tout de différent, et finalement, notre sang était la seule chose qui nous rassemblât.
Si j'avais été sincèrement heureuse de retrouver Hinoka, ce sentiment s'était lui-même transformé en malaise quand je n'avais su quoi lui dire. Finalement, ils avaient tous semblé comprendre qu'il me fallait un peu de temps et d'espace, et bien que cela semblât leur en coûter, me laissèrent à mes méditations isolées au bout de quelques jours de tentatives de rapprochement infructueuses. Je ne leur étais absolument pas hostile, et j'aurais moi aussi aimé apprendre à les connaître, mais... C'était effectivement trop à digérer en une fois, et leur constantes réminiscences d'une enfance que j'avais toujours occultée et dont je ne gardais pas le moindre souvenir me pesaient plus qu'autre chose. D'autant plus que je ne me trouvais pas correspondre à l'image, au portrait qu'ils conservaient de moi : celui d'une simple fillette. C'était comme si, dans leur bouche, j'étais restée bloquée dans le temps.
Dans un autre ordre d'idées, j'avais entendu dire que l'autre prince de la fratrie -mon autre frère- était rentré récemment d'une tournée des provinces. Mais il n'avait jamais cherché à me voir, et cela me convenait très bien. Takumi, c'était bien cela ? Sa capacité à m'éviter constamment rivalisait avec la mienne à me tenir relativement écartée de tous.
Sakura était finalement celle avec laquelle j'avais le moins de difficultés à m'ouvrir. Elle ne m'avait jamais connue, et avec elle, j'étais au moins sur un 'pied d'égalité' concernant nos rapports mémoriaux. Nous n'avions toutes les deux aucun souvenir l'une de l'autre, et je m'en sentais moins malaisée. Notre ébauche de relation semblait moins... déséquilibrée. À travers quelques conversations, j'avais commencé à apprendre à la connaître et découvert une jeune fille douce, sage et réservée, mais aussi exceptionnellement à l'écoute et compréhensive. Et je m'étais surprise à lui confier des choses assez intimes, lui faisant même une fois part des mes doutes. Ses grands yeux compatissants incitaient tant aux confessions que je m'étais mise, sans m'en apercevoir, à lui en confier, lui faisant inconsciemment confiance.
La Reine Mikoto elle-même me laissa la tranquillité dont j'avais besoin, bien que je sentis qu'elle brûlait de me parler, de rattraper le temps perdu. Mais elle comprenait ma détresse et gardait une réserve respectueuse dont je lui savais gré. Elle me fit l'effet, les quelques fois où j'eus l'occasion d'avoir une véritable, longue conversation avec elle, d'une femme profondément altruiste, fine et dévouée, à ses sujets comme, dans un cadre plus intime, à ses enfants, envers lesquels elle était profondément tendre et protectrice. Très... simple, accessible. En cet aspect l'opposé du peu que j'aie pu découvrir du Roi Garon. Je me pris à nourrir un grand respect à son égard, et, si ce n'était encore de l'amour, du moins de la reconnaissance.
Le jour où une requête apportée par un serviteur m'informa officiellement de la demande d'une entrevue était le quatorzième depuis mon arrivée en Hoshido. Surprise, je lui emboîtai le pas jusqu'à la salle du trône, où je levais la main pour timidement frapper au panneau coulissant. J'étais encore peu accoutumée aux manières et à l'étiquette Hoshidienne, et cela s'en ressentait même à des instants comme celui-ci : j'avais toujours peur de traverser la fine épaisseur de papier estampillée dans un geste trop vigoureux.
On m'invita à entrer, et je m'exécutai tandis que le serviteur s'éclipsait après s'être incliné. Au milieu de la salle se tenait Mikoto. Elle m'adressa un aimable sourire en me regardant m'avancer.
« Il semblerait que ces quelques jours de repos t'aient fait du bien, Tessia. »
Je lui rendis son sourire.
« Oui, c'est vrai. J'ai toujours beaucoup de questions, mais les choses me semblent déjà plus claires. »
Contrairement à mon esprit, malheureusement... Je me sentais encore tiraillée et indécise au sujet de mon appartenance réelle à la famille Hoshidienne, et dans une moindre mesure mon identité foncière tout entière.
« Merci de m'avoir laissé le temps de réfléchir de mon côté, » soufflai-je.
« C'est tout à fait naturel. Je suis heureuse que tu te sentes mieux. À présent, si cela ne te gêne pas, j'aurais une petite faveur à te demander. C'est à vrai dire l'objet qui m'a fait te mander ici. »
Étonnée, je la pressai de poursuivre d'un regard interrogateur. Elle se tourna vers le siège imposant et magnifique derrière elle.
« Veux-tu bien t'asseoir sur le trône quelques instants ?
-Pourquoi ? »
Ma surprise prenant le pas sur mon respect protocolaire, mon interrogation fusa sans que je puisse l'en empêcher. Mikoto se mordit la lèvre.
« Eh bien... Ce trône est empreint du pouvoir des premiers dragons. On raconte qu'il révèle la forme et l'esprit originels de ceux qui s'y assoient. Je pensais que si tu t'asseyais dessus, peut-être que... »
Incrédule, je fronçai les sourcils.
« Vous... Vous ne me faites pas confiance ? Vous me croyez au service des Nohriens ? Une impostrice ?
-Non ! » s'empressa de répliquer Mikoto, à son tour choquée. « Non, bien entendu que non, cela n'a strictement rien à voir avec la confiance. Je me demande seulement si les Nohriens ont trouvé un moyen de sceller ta mémoire... Si c'est le cas, ce trône pourrai t'aider à retrouver ces souvenirs perdus... ou volés. Ceux d'un passé rayonnant où nous vivions heureux, tous ensemble...
-Je vois. »
La reine soupira.
« Je suis désolée, Tessia. Je ne veux pas te forcer à faire quoi que ce soit.
-Non, non, je comprends. Vous... Vous avez raison. Je vais essayer. »
Je m'avançai encore, passant devant elle et gravissant l'estrade menant au trône d'un pas peu assuré. J'aurais voulu me convaincre que j'avais envie de cela, que j'étais enthousiaste à l'idée de recouvrer de tels souvenirs, mais en réalité j'étais davantage en proie à une certaine appréhension. J'avais peur à la fois de découvrir qu'on m'avait réellement et délibérément caché des choses et... ce qu'on m'avait caché. J'avais peur de devoir entièrement renoncer à l'estime que j'avais envers ma famille d'adoption, par-dessus tout. Néanmoins, sous le regard intensément attentif de la reine, je m'assis, posant une main hésitante sur l'accoudoir sculpté. J'attendis, retenant inconsciemment mon souffle, attendant que quelque chose se produise. Ce trône me paraissait trop grand. De là, je dominais toute la salle. C'était une impression... étrange. Outre cela, je ne ressentis rien de particulier. Impression, sensation inédite... rien. Au bout d'une longue minute, je brisai le silence suffoquant.
« Je... Je ne sens rien de particulier. »
La Reine Mikoto soupira, visiblement déçue.
« Eh bien au moins, cela signifie qu'ils ne t'ont lancé aucun sort. Ton amnésie est certainement simplement le produit d'un traumatisme précoce, et rien d'autre. Je suis... soulagée. En un sens. »
Toussotant, embarrassée, je me relevai et descendis les marches. À cet instant, un homme grand et très élancé vêtu d'une robe et d'une longue cape émeraude entra dans la salle. Ses yeux se posèrent sur moi. Encore jeune, son regard était affûté, exceptionnellement vif et témoignant d'une grande sagacité.
« Votre Majesté... Veuillez m'excuser, » dit-il du ton de voix cultivé caractéristique de la haute aristocratie ou des grands érudits. « Je venais vous avertir que la cérémonie va bientôt commencer.
-Merci, Yukimura. »
Mikoto se tourna vers moi, me désignant d'un geste de la main le nouvel arrivant.
« Tessia, tu ne te souviens sans doute pas de Yukimura. C'est un grand stratège, mais aussi l'un de nos meilleurs meneurs. Nous serions perdus sans lui !
-Vous me faites trop d'honneur, Votre Majesté. J'ai encore beaucoup à apprendre. Quoi qu'il en soit, je suis à votre disposition, Dame Tessia, » lâcha l'homme en esquissant une brève révérence. Je hochai poliment la tête en réponse.
« Tessia... J'aimerais annoncer publiquement ta présence parmi nous. Le bruit court que le palais a été infiltré par des espions Nohriens, et j'aimerais faire taire cette rumeur une bonne fois pour toutes. »
J'empêchai de justesse ma mâchoire de se décrocher. La cérémonie... j'allais en être l'élément phare ? J'allais me trouver, moi, qui m'étais toujours considérée comme une princesse Nohrienne, devant toute une foule d'Hoshidiens, devant peut-être les familles des soldats que j'avais éliminés ?
« Yukimura, tout est-il prêt ? » demanda Mikoto, se tournant vers le conseiller, qui acquiesça.
« Oui, Votre Majesté. Le peuple commence d'ores et déjà à se rassembler sur la grand-place.
-Excellent. Merci. Et où sont mes autres enfants ? »
Yukimura plissa les yeux.
« Ils ne devraient également pas tarder. »
Pile à l'instant où il lâchait ces mots, les portes s'ouvrirent à nouveau, et nous vîmes pénétrer dans la salle Ryoma, Hinoka, Sakura et un jeune homme aux cheveux d'un blond pâle aux reflets argentés rassemblés en une longue queue de cheval que je reconnus comme étant Takumi. Même dans l'enceinte du palais, il portait son arc sacré, réputé, de ce que j'avais entendu, pour ne jamais rater sa cible. Ses traits fins, quasi-féminins, étaient crispés dans une expression boudeuse et renfrognée qui ne fit que s'accroître quand son regard tomba sur moi. Il releva fièrement le menton, m'ignorant superbement tandis que les autres me saluaient, se contenant lui de s'incliner devant sa mère. J'en fus plus étonnée que blessée. C'était la première personne qui ne manifestait pas à l'égard de mon arrivée une franche et déstabilisante allégresse.
« Ah, vous voilà... Oh, merci d'être venue, Azura, » sourit Mikoto alors que la jeune fille aux longs cheveux bleu pâle entrait à son tour furtivement dans la pièce, faisant clairement de son mieux pour être discrète. Elle opina en direction de Mikoto, qui croisa les doigts sur le devant soyeux de son kimono d'apparat.
« Hinoka, Takumi, Sakura, et peut-être Azura, voudriez-vous bien faire visiter la ville à Tessia avant que la cérémonie ne débute ? J'ai pensé qu'elle aimerait connaître un peu mieux les environs. D'autant plus qu'elle a dû se lasser du palais, depuis le temps qu'elle y est enfermée... »
En réalité, cela n'aurait pu être plus éloigné de la vérité. Il y avait tant de choses à voir, tout me semblait si nouveau, si exotique... Mais je tins ma langue. Un peu d'air frais -enfin, hors enceintes de la demeure royale- me ferait effectivement du bien, et serait peut-être à même de dissiper ma morosité persistante, qui me faisait passer à mes propres yeux pour une ingrate tant on m'entourait de soins et d'attentions.
Aussitôt, le visage d'Hinoka se fendit d'un large sourire, reflété par la lueur de gaieté, un peu moins exubérante, mais non moins présente, dans les yeux de Sakura. Azura esquissa elle aussi un léger sourire. Takumi, lui, grimaça, ne cherchant même pas à dissimuler sa répugnance à une telle tâche.
« J'en serais ravie ! » s'exclama Hinoka. Sakura hocha vigoureusement la tête pour signifier son accord.
« Je les accompagnerai également avec joie, Votre Majesté, » souffla Azura.
« Si c'est là votre souhait, Mère, » grommela enfin Takumi de mauvaise grâce. Un air réprobateur passa brièvement sur le visage de la reine, mais elle dut se raviser sur un potentiel sermon, car elle sourit finalement, nous regardant tour à tour, Takumi avec un peu plus d'insistance.
« Bien. Je dois tout d'abord parler à Yukimura, mais je vous rejoindrai sur la grand-place. »
Elle se détourna de nous après un dernier sourire, se dirigeant vers l'une des portes de la salle, parlant à voix basse avec le conseiller d'un ton néanmoins animé. Quand elle fut partie, Ryoma croisa les bras.
« Je dois me préparer. Je vous retrouve tout à l'heure, » lâcha-t-il, avant de disparaître à son tour. Sakura battit des cils.
« J'ai hâte que vous découvriez la ville ! Vous vous y plairez, j'en suis sûre ! » pépia-t-elle. Quelque chose dans son ton me rappela Élise. Quand elle était passionnée à propos de quelque chose, la jeune princesse semblait oublier sa timidité naturelle. Je souris, amusée, avant de me tourner vers Azura.
« Merci de venir aussi, Azura. »
La princesse Nohrienne hocha la tête.
« Je t'en prie, ce n'est rien, et si cela peut t'éviter d'errer dans le palais comme une âme en peine quelques instants... »
Nous sortîmes, nous dirigeant vers le hall principal.
…
Une fois dans un des couloirs attenant à la salle du trône, Ryoma s'arrêta, regardant Mikoto et Yukimura, bras croisés. L'air songeur empreignant les traits de la reine n'auraient pu être manqué par quiconque la connaissant, et n'échappa évidemment pas au prince.
« Quelque chose vous tracasse ? » s'enquit-il. Mikoto soupira.
« J'espère que notre jeune Tessia arrivera à se remettre de tout ceci...
-Ce doit en effet être une situation très difficile pour elle. Tant de choses à assimiler... » lâcha Yukimura. « Cela dit, je pense que son retour est un signe des dieux.
-Un bon signe, j'espère, » fit Ryoma, également pensif. Yukimura plissa les yeux.
« Qu'entendez-vous par là, Altesse ?
-Je l'ignore... L'attaque de l'autre jour m'a, comment dire... laissé une impression étrange. J'ai bien peur que nous ne devions demeurer en alerte maximale.
-En effet... Je ne peux moi-même m'empêcher de m'inquiéter... »
Yukimura sourit.
« Laissez-moi le soin de m'inquiéter pour vous, Votre Majesté. Concentrez-vous simplement sur le fait que votre fille vous a été rendue. La Reine d'Hoshido a également le droit d'être heureuse, vous savez.
-Je sais. Et sincèrement, je le suis. J'ai juste peur de la perdre. »
Yukimura resta silencieux, décidant que ce n'était pas le moment de parler à la reine de l'entassement aussi suspect que préoccupant de forces Nohriennes à la frontière.
…
La place était pleine de davantage de gens que j'eusse jamais vus massés en un seul endroit. La foule était si dense que je peinais à me déplacer au travers, bourdonnant d'interpellations joyeuses, débordant de couleurs provenant des vêtements comme des marchandises sur les étals, ou encore des bannières rouges présentant le dragon d'Hoshido flottant à la brise, et l'air était chargé d'arômes tous plus délectables les uns que les autres. La vieille femme tenant le stand devant lequel j'essayais actuellement de passer m'attrapa par la manche.
« Jeune fille ! Aimeriez-vous goûter une tranche de l'une de mes fameuses pommes de terre rôties ? Elles sont délicieuses, vous allez les adorer, j'en suis sûre. »
Juste un essai gratuit, n'est-ce pas ? Je souris.
« Eh bien... Pourquoi pas. »
La femme me fourra une poignée de ses produits dans la main, et j'en portai une tranche à ma bouche. Le goût ne ressemblait à rien de ce que j'avais jamais eu l'occasion de goûter.
« Mmm... Je n'avais jamais goûté de telles épices auparavant. Celles-ci ont une saveur incroyable ! »
La marchande pointa Azura du doigt, qui connaissait un problème comparable au mien en tentant de se faufiler dans le rassemblement entre les badauds.
« Tenez, prenez-en pour votre amie ! »
J'acceptai le petit panier qu'elle me passa, la remerciant, puis me retournai. Azura était parvenue à me rejoindre. Je lui tendis le panier.
« Hé, Azura ! Est-ce que tu en veux ? »
Souriant poliment, la jeune fille prit une ou deux tranches dorées.
« Merci, Tessia, c'est très gentil de ta part. Oh, c'est succulent. »
Je soupirai, encore émerveillée de la vie se dégageant de la cité.
« C'est incroyable, tout le monde est si ouvert, si chaleureux ici... Et c'est tellement... lumineux, spacieux... Clairement, cela me change de la forteresse dans laquelle j'ai été élevée.
-Je suis ravie que cela te plaise, comme je te l'ai dit, j'ai toujours été heureuse ici, » sourit Azura. Elle rouvrit la bouche, mais avant qu'elle ait pu ajouter quoi que ce soit, une nouvelle voix nous parvint de derrière nos épaules.
« Évite simplement de trop prendre tes aises, 'ma sœur'. »
Je me retournai pour faire face à Takumi, qui avait joué des coudes pour se frayer un chemin jusqu'à nous.
« Excuse-moi ? »
Il grimaça.
« Je disais ne t'installe pas trop. Ne devrais-tu pas rentrer en Nohr sous peu ? »
Azura soupira, apparemment accoutumée à ce genre de comportement.
« Takumi... »
Les yeux du second prince Hoshidien flamboyèrent.
« Qui t'a donné l'autorisation de m'appeler par mon nom ? » la rabroua-t-il. « Tu n'as pas encore gagné ce privilège. Appelle-moi Seigneur, ou Prince, si tu dois vraiment me parler. »
Je le fixai, éberluée par son attitude pleine de morgue hautaine.
« Enfin, cela n'a aucun sens ! Elle est en Hoshido depuis autant de temps que j'en suis partie. N'est-ce pas assez pour considérer qu'elle fait partie de la famille ? »
Takumi haussa les épaules.
« Je m'en moque. Je ne fais confiance à aucune de vous deux. Je voulais juste vous le dire en face. »
Sur ce, le prince se renfonça dans la foule, disparaissant rapidement, nous laissant dans une humeur bien moins légère.
« Eh bien, tout le monde ne peut pas être si... chaleureux, je suppose. Essaie de ne pas laisser son comportement t'abattre, il est comme cela même avec ceux qu'il considère comme ses véritables frères et sœurs. »
J'étais sur le point de répondre quand je sentis quelqu'un me tirer doucement sur la manche. Regardant à ma gauche, je baissai les yeux pour voir Sakura, qui avait réussi à parvenir jusqu'à nous tant bien que mal à travers la marée humaine.
« J-Je suis désolée de vous avoir perdues ! J'ai eu du mal à avancer à un moment donné. J'ai croisé Takumi... Il avait l'air vraiment agacé. »
Elle avisa nos visages moroses, puis fronça les sourcils.
« Il a de nouveau été méchant, n'est-ce pas ? Je m'excuse de son manque de savoir-vivre. Il a toujours été très irascible. »
Je soupirai, prenant une autre tranche de pomme de terre épicée du panier de bambou tressé que je conservais à la main.
« Je ne comprends simplement pas pourquoi il est si hostile. »
Sakura haussa les épaules.
« Honnêtement, je pense qu'il est un peu jaloux. Ryoma est le prince héritier, vous êtes la fille prodigue longtemps perdue, récemment retrouvée, et lui se trouve coincé au milieu. Il ne peut s'empêcher de se sentir un peu ignoré. »
Hinoka jaillit soudain devant nous, son visage s'éclairant quand elle nous vit toutes trois ensemble.
« Ah ! Vous êtes ici. Venez vite, Mère m'envoie vous dire que la cérémonie est sur le point de commencer. »
Je suivis Hinoka et Sakura jusqu'à un genre d'estrade montée devant une impressionnante statue de dragon lové sur lui-même, ses ailes déployées dominant la place. Dessus se tenait Mikoto. Le reste de la famille royale la rejoignit rapidement, Ryoma à sa tête. Il se plaça à gauche de la souveraine, hochant la tête en réponse aux vivats et applaudissements enfiévrés. Une nouvelle fois, je ne pus m'empêcher de voir un contraste troublant avec les quelques cérémonies auxquelles j'avais assisté en Nohr, où le public se tenait dans un silence prudent, craintivement respectueux.
Montant sur le podium, je pris place à côté d'Hinoka et Takumi, qui ne daigna même pas me jeter un coup d'œil, regard fixé droit devant lui, lèvres pincées. Détournant mon regard de son profil crispé pour le laisser errer sur la foule pressée à nos pieds, je me sentis étourdie, et me pris à espérer fervemment que ma mère ne m'appelle pas pour prononcer un discours. D'un mouvement gracieux de la main, la Reine Mikoto obtint un silence général. Il était incroyable qu'une femme en apparence si douce et pondérée puisse posséder un tel pouvoir de canalisation des foules, mais elle en faisait la démonstration.
« Salutations, braves gens d'Hoshido. J'ai appelé à ce rassemblement afin que vous, habitants de la capitale, soyez les premiers à entendre de glorieuses et merveilleuses nouvelles, dont j'ai bon espoir qu'elles ne tarderont pas à se répandre dans le royaume entier. »
Elle me désigna.
« Nombreux sont ceux qui, parmi vous, ont entendu des rumeurs selon lesquelles une princesse Nohrienne se serait établie il y a peu au palais. Eh bien, ceux d'entre vous aux souvenirs assez anciens doivent savoir qu'il y a des années, quand nous avons perdu notre grand Roi Sumeragi, feu mon très cher époux... »
Elle fit une pause, se raffermissant.
« ...Nous avons dans le même temps perdu une princesse. Nohr a enlevé mon enfant, lui dérobant la vie qu'elle aurait dû avoir parmi nous. »
Beaucoup des membres de l'assemblée hochèrent la tête, certains portant des expressions de colère. Il y eut quelques exclamations de « Pourritures Nohriennes ! » venant du fond, mais Mikoto les ignora, poursuivant.
« Mais aussi triste que puisse être le passé, je suis ici pour célébrer le présent. Car les dieux m'ont été charitables et m'ont rendu ce que je croyais perdu à jamais. Je vous présente la Princesse Tessia d'Hoshido, récemment revenue de la terre de Nohr. »
Il y eut un silence stupéfait pendant un moment. Puis des applaudissements frénétiques, s'élevant dans une clameur tapageuse et extatique qui emplit la place entière. Je me doutais que ce n'était pas juste dû à mon retour, quoiqu'il dût y être pour quelque chose. C'était aussi la célébration d'une victoire sur Nohr. Enfin, après toutes ces années.
Mes yeux se promenèrent de nouveau sur la foule. Il n'y avait pas un seul visage qui ne fût pas en train de rire, sourire ou pousser des acclamations triomphales. Excepté...
Dans les premiers rangs, proche du bas de l'estrade se tenait une étrange silhouette encapuchonnée. Sa longue cape d'un bleu sombre, au bas poussiéreux et déchiré, couvrait son corps entier, ne laissant pas la moindre parcelle de peau à découvert. L'individu se contentait de croiser les bras, ne remuant pas un muscle, plus immobile qu'une statue. Je sentis Ganglari vibrer à mon côté. L'homme représentait-il un danger ? Il n'avait toujours pas esquissé le moindre mouvement. À quoi jouait-il ? Je fus tirée de mes réflexions par ma mère, qui prit doucement ma main.
« Ma fille, je suis désolée de te demander cela de façon si impromptue, mais je pense qu'il serait bon que tu adresses quelques mots à nos chers et loyaux sujets. La dernière fois que tu t'es tenue ici remonte à si longtemps... Certains d'entre eux ne te connaissent pas du tout. Rappelle-leur qui tu es, et pourquoi tu te tiens devant eux aujourd'hui. »
Un discours. Comme je l'avais craint. Je grognai intérieurement.
Léo et Xander avaient tout fait pour essayer de m'inculquer l'art de parler en public, mais mon élocution restait balbutiante et malhabile. Non pas que je ne susse pas m'exprimer, mais les regards expectatifs braqués sur moi m'avaient de tout temps tétanisée, me faisant bégayer et hésiter. Et cela, c'était quand j'avais un script auquel me raccrocher. Une oraison improvisée en face de toute une capitale ? Je soupirai, faisant un pas en avant, résignée, comme je me serais avancée vers le gibet. Nerveuse, je me raclai la gorge, ne remarquant qu'à peine les filets de fumée noire émanant de la lame de mon épée.
« Eh bien, tout d'abord- »
Je ne pus jamais aller plus loin. Dans une explosion d'énergie noire, Ganglari s'envola de son fourreau sur ma hanche pour fendre l'air droit vers la foule. L'homme à la cape leva le bras, et attrapa la garde de l'épée, semblant attirée vers lui comme un aimant, avec aisance. L'homme effectua plusieurs mouvements, maniant la lame comme s'il la connaissait parfaitement. Toutes les têtes se tournèrent pour contempler l'étrange événement, mais ils ne purent regarder longtemps.
Tout se passa très vite. Avec un grognement, l'étranger enfonça l'épée dans le sol, générant une pluie d'éclats tranchants tandis qu'une déflagration circulaire se propageait de la fissure dans la dalle de pierre, labourant le sol. Une sphère violette d'énergie destructrice enfla et alors que l'inconnu bougeait la lame, se propagea aux alentours exponentiellement en une fraction de seconde.
…
Tous les citadins à proximité furent incinérés instantanément par la sphère, qui continua à grandir jusqu'à couvrir la moitié de la place. Dans une explosion finale, le globe dévastateur se dissipa, générant une nouvelle onde de choc qui fit s'effondrer les bâtiments aux alentours, immédiatement rasés, tandis que les plus solides chancelaient sur leurs fondations. Des éclats de métal rouges familiers, projetés à une vitesse létale, fusèrent vers la Reine Mikoto et moi. Ironiquement, la première chose me venant à l'esprit fut que Ganglari pourrait les dévier. Avant que je ne réalise ce qui se passait, et qu'il n'y avait aucun moyen d'arrêter la trajectoire des éclats mortels fondant droit sur moi.
Puis ma vue fut coupée par les longs et doux cheveux noirs de ma mère qui balayèrent mon visage quand elle fit un pas de côté, se plaçant devant moi.
Je sentis les impacts à travers elle alors que les éclats s'enfonçaient dans ses chairs. Elle fut propulsée en arrière, et j'eus à peine la force de la rattraper. Je me sentis moi-même tomber en arrière sous le choc, mais réussis à me raidir assez pour ne pas me laisser entraîner, m'asseyant tandis que Mikoto me glissait dessus jusqu'à s'effondrer sur mes genoux. Je la roulai sur le côté, tâchant de voir à quel point elle était blessée.
« Mère ! Êtes-vous... Êtes-vous grièvement blessée ? »
Elle leva les yeux sur moi, une expression de profonde inquiétude marquant ses traits.
« Tu... Tu n'as pas été touchée ? Dis-moi que tu vas bien... »
Je hochai la tête, essayant de voir où étaient ses blessures. Stupéfaite, je constatai qu'aucune n'était visible. C'était comme si les échardes de métal qui venaient de la transpercer de part en part sous mes yeux n'avaient été qu'un mirage. Mais je les avais bien vu, et senti traverser son corps. Où étaient-elles ? Qu'étaient-elles ?
« Je vais bien. Je vous en prie, tenez-bon. On... On va vous trouver un guérisseur. »
La reine sourit, ses paupières se fermant doucement.
« Je suis si... heureuse. »
Elle leva une main pour la poser sur ma joue mais elle retomba, inerte, à mi-chemin. Je la sentis se raidir dans mes bras, sentis la vie s'échapper d'elle. Je la fixai, incrédule. Non, je ne pouvais croire que ma mère pût m'être ainsi enlevée, si tôt après que je l'aie retrouvée. Elle ne pouvait être morte. Ç'aurait été bien trop cruel. J'attrapai ses épaules, la secouant.
« MÈRE ! » hurlai-je.
Elle ne pouvait être partie. Elle ne pouvait être morte. Je me répétai ce mantra, en boucle, fébrile, tentant désespérément de me convaincre que c'était vrai.
« Mère ! » s'écria à son tour Sakura, écarquillant les yeux. Elle tenta de se jeter vers nous, mais fut interrompue dans son élan par le bras de Ryoma, placé de façon protectrice devant elle. Du coin de l'œil, j'avisai le prince s'élancer sur l'homme encapuchonné, sabre au clair, le hélant avec rage.
« Montrez-vous ! » l'entendis-je exiger, la voix vibrante, quand l'être disparut brutalement.
Mais toute mon attention était concentrée sur la femme étendue sur mes genoux. La femme qui ne m'avait montré que patience, attention et amour depuis mon arrivée, sans rien attendre en retour. Comment... Pourquoi ? Mon esprit tournait à cent à l'heure, incapable de comprendre quelle raison les dieux avaient bien pu trouver de me ravir ainsi ma mère. POURQUOI ?
La suite des événements m'échappa. Je me sentis vaguement glisser vers un état d'inconscience, pas atone, mais plutôt comme si la haine et la rage me parcourant consumaient toute trace de raison, de pensée logique dans mon esprit. Mon sang me sembla bouillir dans mes veines, et je fus parcourue de tremblements incontrôlables tandis que le monde autour de moi changeait de couleur, baignant dans une bavure rouge, comme une traînée sanguinolente. Le sang battait à mes tempes, assourdissant. Puis une sorte d'aura blanche éclatante m'enveloppa, dissipant le rouge sang, aveuglante. Je hurlai. Un rugissement résonna dans mes tympans. Une douleur terrible m'avait envahie. J'avais l'impression de brûler de l'intérieur. Lorsque l'aura blanche s'effaça à son tour, je titubai, surprise, perdant l'équilibre. Ma vision avait changé. Je ne voyais pas les choses sous le même angle. L'expression ahurie de Ryoma et Hinoka lorsqu'ils tournèrent la tête vers moi, les yeux écarquillés de terreur de Sakura, l'horreur empreignant les traits de Takumi m'apparurent... en plongée.
Toujours pas stable, je tentai de lever les mains. Sans succès. Je vacillai à nouveau, butant contre le rebord de la fontaine attenante au Dragon de pierre derrière moi. Penchée ainsi, la tête sur l'eau, je crus un instant qu'une autre statue me surplombait. Mais quand je bougeai la tête pour vérifier cela, la tête de la créature se reflétant dans l'eau bougea aussi, pareillement. Submergée d'horreur, je détaillai le miroitement mouvant. Quatre patte nerveuses et fines, comme les jambes délicates d'une biche, se terminant par des genres de serres noires. Une peau cuirassée d'un blanc pur, un ventre noir, et un long cou mince, au bout duquel s'arquait une tête penchée sur l'eau. Quand le museau de la bête toucha l'onde, je reculai vivement. C'était bien moi.
À cet instant, le feu reprit, m'embrasant. Je vis de nouveau rouge. Mes pensées dérivèrent. Un rugissement m'échappa. Je perdis complètement le contrôle, au profit de l'instinct de la créature que j'avais vue reflétée. Tournant la tête, celle-ci vit la femme aux cheveux noirs étendue inerte. Une colère sourde s'ajouta à la douleur. La bête se cabra, son regard se focalisant sur l'homme en bleu. Venger. Tuer.
Elle martela le sol de ses pattes puis chargea le meurtrier de sa mère, une fureur brutale et primaire la parcourant à chaque bond. Mais alors qu'elle allait l'atteindre, l'homme, dans une démonstration d'agilité étonnante, fit un bond de côté pour esquiver son attaque.
« Montre-moi... ce que tu as dans le ventre... Hé hé hé... »
Une horrible voix désarticulée, comme désintégrée, sortit de sous la capuche. Elle était monotone et ne comportait ni émotion ni timbre caractéristique pouvant indiquer un genre ou quoi que ce fût d'autre. Ganglari apparut dans sa main. L'épée était désormais pleinement éveillée.
…
L'être claqua des doigts, et instantanément, une douzaine de soldats apparurent de tous les côtés de la place dévastée. Ryoma les regarda, tenant fermement son katana crépitant d'étincelles. Plus on les fixait, plus ils semblaient devenir difficiles à discerner, les contours de leurs corps flous et mouvants. Ils semblaient ne pas avoir de consistance, formés d'une sorte de brume violette. Des guerriers semi-visibles.
« Sakura, Hinoka ! Derrière moi ! » ordonna Ryoma.
Tremblante, Sakura obéit, reculant derrière son aîné, pupilles dilatées de terreur, tandis qu'Hinoka se plaçait à son côté, empoignant sa naginata. Elle fixa ce qui avait été Tessia, luttant avec acharnement contre la silhouette à la cape.
« Qu'est-ce que c'est que ça ?! »
Ryoma suivit son regard, tout aussi abasourdi.
« Un Ancien Dragon... Je n'aurais jamais pensé voir le jour où une telle chose se produirait... »
Les silhouettes évanescentes se rapprochèrent, et le prince raffermit sa prise sur Rajinto, sa lame divine. Elles n'avaient peut-être pas l'air réelles, mais il aurait été prêt à parier que leurs armes l'étaient bien, elles. Ils étaient encerclés. Impossible d'atteindre Tessia -ou ce qu'elle était devenue. Pour le moment, il devrait la laisser se débrouiller avec l'homme à la cape.
« Sakura, tu es notre soutien. Guéris-nous en cas de blessure. Hinoka, j'ai besoin que tu t'occupes de ceux avec des lances, ils ont l'avantage sur moi. Takumi, élimine tous ceux que tu peux atteindre. Azura, je n'attends pas de toi que tu te battes. Reste en arrière, défends Sakura si les choses tournent mal. »
Sa voix autoritaire ramena à la vie les enfants royaux pétrifiés. Hinoka brandit sa naginata, des larmes dans les yeux.
« Venez si vous l'osez, bande de lâches ! Vous allez payer pour ce que vous avez fait aujourd'hui ! »
Prenant apparemment ceci pour un défi, les silhouettes mouvantes s'approchèrent, des sourires fantomatiques se profilant sur leurs visages brumeux. Takumi décocha une flèche de lumière de son Yumi Fujin qui vola droit dans la tête d'un des envahisseurs. La silhouette se dissipa, puis s'évanouit complètement. Il n'eut cependant pas le temps d'encocher une autre flèche, la horde se jetant sur eux dans une mêlée au corps à corps.
Hinoka transperça l'un des deux lanciers, puis se tourna vers le second, tâchant de trouver un défaut dans son armure. Celle-ci étant à peine visible, l'entreprise promettait cependant d'être ardue. Ryoma força les trois épéistes à sortir du groupe, les engageant tous les trois à la fois en duel. Ses mouvements fluides, aussi puissants que précis, les firent rapidement peiner. Même quand ses bottes étaient parées, sa lame crépitant d'énergie électrique blessait les soldats à moitié invisibles. Hinoka fit enfin mouche, atteignant un point sensible chez son assaillant, qui ne sembla cependant qu'à peine remarquer la douleur. Il abattit sa propre lance vers le bas, assommant violemment la princesse avec. Elle vacilla, manquant de s'effondrer, mais parvint miraculeusement à demeurer sur ses deux jambes et à répliquer. Takumi décocha une autre flèche, atteignant de nouveau l'un des envahisseurs, mais la suivante fut déviée par son compatriote. Alors que Sakura envoyait une décharge d'énergie curative à travers son corps, Hinoka jeta un regard vers le devant de la statue, observant brièvement comment Tessia -non, le dragon- s'en sortait.
L'Ancien Dragon abattit ses quatre pattes sur les pavés, les faisant se fissurer. Malgré ses attaques successives, enchaînées et hargneuses, il n'était parvenu à toucher une seule fois l'agile assassin, qui n'avait de cesse d'esquiver, courant à travers la place autour de lui, rapide et inatteignable comme un courant d'air. L'être le harcelait par petits coups, abattant Ganglari chaque fois qu'il en avait l'occasion, exaspérant à chaque fois un peu plus le dragon, dont les rugissements croissaient en intensité. Les coups l'affaiblissaient, quoiqu'ils semblaient ne pas laisser de marque sur son corps, drainant sa force vitale. À chaque frappe, sa colère augmentait. Sa détermination aussi. Mais sa force diminuait.
Il abattit soudain ses serres, dans un mouvement fulgurant, réussissant cette fois à plaquer son adversaire au sol, l'écrasant de tout son poids, resserrant l'extrémité en pince de son antérieur gauche autour de sa gorge, puis commençant à serrer.
« Hé. Hé. Hé. Pas si vite, ma fille. »
L'assassin enfonça Ganglari dans la patte du dragon, le forçant à relâcher sa prise, puis se redressa d'un bond, sa capuche tombant dans son élan. Si le dragon avait encore eu des pensées rationnelles, il aurait vu que la figure de son assaillant était translucide comme les autres, d'un bleu clair et mouvant sous son habit. Mais le dragon se moquait de son apparence. Il voulait simplement écraser, détruire, déchirer, n'importe quoi pour apaiser sa rage. Balayant l'air de sa queue, il revint à la charge.
Ryoma avait défait deux de ses opposants, mais le second lancier avait rejoint le dernier. Hinoka et lui faisaient de leur mieux pour les retenir, mais les soldats invisibles semblaient avoir toujours un pas d'avance. Rien qu'ils essayèrent ne fonctionna, et pour empirer encore la situation, le dernier des archers décimés par Takumi avait entrepris de leur décocher une pluie de flèches fantomatiques, à peine visibles, dont ils n'étaient en mesure de connaître la position que lorsqu'elles les frappaient. Ryoma en avait une plantée dans le coude, dans un défaut de sa cuirasse, affectant grandement sa combativité. Takumi continuait à encocher et décocher flèche sur flèche se matérialisant à volonté de son arc sacré, mais en vain, ne parvenant à distinguer la silhouette de l'archer sans cesse en mouvement se découpant à peine sur le fond de la place. Où se tenait-il seulement ?
« Takumi ! À ta gauche ! » s'écria Azura.
Le prince Hoshidien fit volte-face pour capter un reflet violet et envoya instantanément une flèche. Le trait d'énergie verte fendit l'air à une vélocité stupéfiante pour aller se planter entre les deux yeux de l'archer. Juste à temps, car celui-ci s'apprêtait à viser Sakura. Takumi se tourna pour faire face à Azura.
« Je croyais t'avoir dit de ne pas m'appeler comme ça, Nohrienne ! Allons, pourquoi ne pas tomber le masque, maintenant que tes amis ont envahi la place ? »
Les poings d'Azura se crispèrent à ses côtés.
« Très bien, 'Seigneur' Takumi, pourquoi ne prendriez-vous pas garde à cet épéiste ? »
Takumi se retourna vers la bataille juste à temps pour voir une lame fondre sur sa poitrine. Il ne fut sauvé que par ses réflexes, qui le firent se décaler, lui évitant d'être transpercé, tandis que l'arme déchirait le côté de sa tunique bouffante. Une naginata de cuivre jaillit par-dessus sa tête, se plantant dans le torse de l'assaillant et le tuant sur le coup. Azura marcha devant Takumi pour récupérer l'arme qu'elle venait de lancer.
« Je ne suis pas Nohrienne, et ces hommes ne sont pas de Nohr. Même toi devrais parvenir à le voir. »
Baissant les yeux sur la créature en train de se désintégrer, Takumi ne discerna en effet pas les armes de Nohr sur sa cuirasse. D'où pouvaient-ils bien venir ?
Il décida rapidement qu'élucider cette question devrait attendre. Ryoma avait l'air à bout de forces, et Sakura ne pouvait le guérir indéfiniment. Tirant du majeur la corde de son arc, il se concentra, visa, et décocha une flèche lumineuse qui se ficha dans le crâne de l'avant-dernier envahisseur. Le seul soldat restant recula, se voyant en position de faiblesse. Ryoma, katana levé, l'accula contre un mur.
« Vous avez perdu ! Baissez votre arme et nous épargnerons éventuellement votre vie ! »
Même sur son visage semi-visible, son expression de terreur abjecte n'échappa à personne. Sa bouche bougea, comme s'il essayait de parler, mais aucun son n'en sortit. Il retourna son épée dans sa main, son extrémité posée sur sa poitrine. Trop tard, Ryoma vit ce qu'il s'apprêtait à faire.
« Non, ne- »
L'homme se transperça de sa propre lame, disparaissant en fumée. Ils n'avaient pas le temps d'essayer de comprendre ce qui venait de se passer. Tournant la tête vers l'autre extrémité de la place, ils virent que l'Ancien Dragon était toujours aux prises avec l'assassin. Mais ses mouvements étaient plus lents, et ses frappes moins précises. Il ne tarderait pas à flancher sous les coups répétés du chef des envahisseurs. Ryoma pointa Rajinto vers eux.
« Venez ! Nous devons aider notre sœur ! »
Ryoma et Hinoka menèrent la charge, couverts par Takumi et Azura. N'importe quel ennemi lambda se serait enfui devant une charge de la famille royale en furie au complet, mais la silhouette bleue fantomatique ne bougea pas, Ganglari toujours en main. Puis, à une vitesse fulgurante, il piqua en avant pour enfoncer la lame dans le corps du dragon une ultime fois, avant d'éclater d'un ricanement discordant et glaçant, s'inclinant narquoisement devant les enfants royaux.
« Bonne chance... avec elle... »
Sur ces dernières paroles, le spectre se rassembla dans sa cape et disparut, juste au moment où Ryoma s'apprêtait à le pourfendre. Sa lame ne trancha que de l'air. Le dragon enragé tourna sur place, cherchant du regard l'ennemi qu'il combattait. Avec un rugissement de frustration, il se tourna vers la famille royale, avançant d'un pas menaçant. Ryoma leva les mains dans un geste apaisant.
« Tessia, c'est nous ! Tes frères et sœurs ! Ne fais pas ça ! » pria-t-il la bête légendaire. Mais celle-ci ne comprenait pas les paroles des insectes insignifiants devant elle. Ils ressemblaient à son adversaire disparu. Si celui-ci n'était plus là, alors il se défoulerait, évacuerait sa colère sur eux. On l'avait fait souffrir. Il voulait faire souffrir en retour. Grognant, le dragon se redressa, prenant une posture prédatrice. Voyant ses intentions, Ryoma déglutit, pointant sa lame vers lui, tandis que Takumi encochait une flèche.
« Très bien, ma sœur, nous allons faire tout notre possible pour te contenir. »
Il se tourna vers Takumi.
« Vise sa jambe. Essaie de l'empêcher d'attaquer. »
Takumi tira sur la corde de son arc, un peu trop enthousiaste à l'idée de tirer sur le dragon. Mais avant qu'il en ait eu l'occasion, Azura fit un pas en avant.
« Comme les vagues grises de l'océan... »
Alors que la nostalgique mélodie s'élevait, la jeune femme esquissa de gracieux mouvements de la main. Une nuée de gouttelettes cristallines s'éleva, pareille à des perles azurées flottant dans l'air, et une aura bleutée l'enveloppa tandis qu'elle marchait lentement vers la créature.
« Azura ! Non, arrête ! » l'adjura Ryoma, s'élançant vers elle dans l'optique de l'empêcher de se faire lacérer. Mais il heurta un mur invisible, qui l'empêcha de se mettre entre la chanteuse et la bête, et il fut rejeté en arrière, se rattrapant élégamment, une main au sol. Azura tourna la tête un instant vers lui, lui adressant un regard d'excuse, avant de se remettre en marche, bras écartés, plongeant son regard doré dans celui, écarlate, du dragon.
« Comme les vagues grises de l'océan
Tu es voué à chercher la vérité au-delà du rivage, juste hors de portée »
Le pendentif de saphir accroché à son cou s'élevait et diffusait un éclat éthéré mais intense à mesure que son chant emplissait la place, plongeant chacun dans une transe indescriptible. Le dragon recula, jusqu'à rencontrer la façade à moitié effondrée de ce qui avait été une habitation dans son dos.
Parvenue à quelques mètres, Azura leva doucement ses mains, continuant à chanter. La lueur bleue émanant de son pendentif, et d'elle-même, projetait des reflets céruléens sur la bête, qui semblait en proie à un malaise grandissant, secouant la tête, s'ébrouant. La chanson éveillait quelque chose en lui. Quelque chose de dérangeant. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il voulait que ça s'arrête.
« Cependant les courants changent continuellement »
Un cercle de lumière se forma autour d'Azura et du dragon, qui déploya ses ailes, levant une patte pour la frapper de ses griffes. Azura poussa un cri, tombant à terre, tandis que l'aura bleue lumineuse se dissipait.
« Évoluant comme le temps s'écoulant »
La créature enserra le cou d'Azura de ses serres, la clouant au sol. Ses griffes se resserrèrent. Elle ne se débattit pas, se contentant de sceller ses yeux dorés aux siens, écarlate. Le dragon sentait sa fragilité, sa vulnérabilité. Il lui suffisait de serrer encore un tout petit peu plus... pour lui briser le cou, et mettre un terme à la chanson. Mais il hésita. Il la connaissait. Azura agrippa son pendentif, trouvant la force de terminer son chant, dans un filet de voix.
« Il t'appartient de tracer ta voie... par l'épée... et dans le sang... »
Une seule larme s'écoula de son œil.
« Tue-moi, si c'est ce que tu veux... » murmura-t-elle. « Mais fais-le sous ton vrai visage. »
Alors que la lumière s'intensifiait à nouveau, le dragon se souvint de ce qu'il était. Qui il était. Reconnut la personne au-dessous de lui. Il relâcha Azura, reculant, sa taille diminuant déjà, agrippant sa tête de ses mains, déchiré entre deux consciences luttant au corps-à-corps dans son esprit, cherchant à prendre le contrôle. Finalement, l'une d'elle l'emporta. Dans un éclat luminescent, les longues ailes se rétractèrent dans son dos, son cou et ses antérieurs raccourcirent, se transformant en bras, et sa colonne vertébrale se réarrangea.
…
Je haletai, une migraine atroce m'enserrant le crâne. Je me sentais malade et désorientée. Des flashs emplissaient mon esprit, leur clarté douloureuse. Des images se mirent à défiler à toute vitesse. Je levai les yeux, rencontrant le regard d'Hinoka.
« Je... Je crois que je me souviens. »
Des souvenirs enfouis au plus profond de ma mémoire, éveillés par mon changement de forme et mon retournement de conscience, s'imposèrent à moi, brusquement, sans merci. Une nuit sombre. Un homme se tenant devant moi. La mort. Des cris. Une main noire, se tendant vers moi tandis que je tentais de m'enfuir...
…
« Ce que vous suggérez est outrageant, Garon. Vous dépassez les bornes. Je refuse d'agréer à votre 'proposition'. »
Tessia soupira, reconnaissant le ton de fort mauvais augure dans la voix de son père. Celui qu'il employait quand il se mettait vraiment en colère. D'une seconde à l'autre, il allait se mettre à crier. La jeune princesse Hoshidienne continua à jouer avec son cheval mécanique, un cadeau de Yukimura pour son anniversaire.
Elle ne savait pas trop pourquoi son père l'avait emmenée si loin de la maison, mais c'était ennuyeux ici. Elle devait toujours rester silencieuse quand les deux rois parlaient, et son père lui faisait des leçons sur ce qui se passait et sur qu'elle devait apprendre. Cela faisait deux jours. Sans le moindre changement. Elle leva les yeux à travers ses cils baissés, observant son père à la dérobée de là où elle était assise sur le plancher, derrière un fauteuil. Ses sourcils étaient joints en une barre irritée, ses bras croisés sur le plastron rutilant de sa poitrine. Décidément, cela n'annonçait rien de bon. Elle préféra se concentrer sur son jouet, ignorant les voix agacées au volume croissant.
« Sumeragi, Nohr est aux abois. Si vous n'acceptez de faire un geste diplomatique, nous allons devoir prendre nous-mêmes le sujet en main.
-Dois-je considérer cela comme une menace ? » gronda son père, ombrageux.
« Je m'efforce simplement d'éviter l'inévitable. Mais votre obstination rend les choses bien difficiles, croyez-le. »
Son père se leva, portant la main à la garde de Rajinto, son katana favori -celui que personne n'avait le droit de toucher- qu'il portait au côté.
« Il me semble pourtant bien que vous venez de me menacer, Garon. Assumez-en les conséquences. Pour moi, ces négociations sont terminées. Hoshido n'abandonnera pas une partie de ses terres simplement parce que des sauvages fauteurs de guerre de l'ouest nous les ont réclamées ! »
Garon grogna, abattant son poing sur la table devant lui.
« Les milliers de vies en Nohr ne vous importent-elles donc pas ?
-J'assume attacher davantage de valeur aux vies de mes propres sujets. Si nous vous laissons les plaines d'Ulwya, où et quand cela s'achèvera-t-il ? Bientôt vous me réclamerez ma capitale et nous direz de vivre dans la mer. Non, je ne concéderai pas ceci. Peut-être que si vous aviez appris à cultiver au lieu de conquérir vos voisins, vous n'auriez pas à me supplier de vous abandonner mes propres terres. »
Tessia se recroquevilla, sentant son père fulminer, littéralement écumant de rage. Elle devrait faire attention à ne pas faire d'erreur quand ils retourneraient à leur résidence provisoire, pour ne pas lui donner l'opportunité de décharger ses nerfs sur elle. L'autre roi, le grand barbu, se leva aussi.
« Hoshido possède tant ! Le continent entier pourrait être nourri si vous acceptiez de mieux répartir vos vivres ! »
Sumeragi se tourna pour faire face à la porte. Tessia se leva aussitôt après, sentant qu'il était temps de partir.
« Que vous ayez gâché le potentiel de votre propre territoire pourtant si étendu n'est pas mes affaires, et vous tirer de votre mauvaise gestion pas davantage de mon ressort. Mon peuple ne se verra pas obligé de céder ses terres à des gens qu'ils ne connaissent même pas. Au revoir, Garon. Je vais retourner en Hoshido à présent, et sachez que je considérerai la moindre incartade ou tentative de franchissement au niveau de Gouffre Sans Fin comme une déclaration de guerre. »
Sumeragi marcha vers les portes de la vaste salle de réunion. Ses gardes quittèrent leurs positions contre le mur pour venir se ranger derrière lui, lui emboîtant le pas, le flanquant de part en part. Tessia les suivit, essayant de comprendre pourquoi tout le monde était si énervé. Quand ils prenaient un repas à la maison, il y avait toujours beaucoup de restes. Ils pourraient en envoyer un peu à Nohr s'ils avaient faim là-bas, non ? Peut-être juste les haricots. Elle n'aimait pas les haricots.
« ARGHHH ! »
L'un des gardes de son père hurla de douleur, du sang se déversant de là où une flèche s'était fichée dans son flanc. L'archer Nohrien qui venait juste de la décocher en encocha une autre. Sumeragi pivota instantanément, les yeux flamboyants, réalisant la situation en une seconde.
« VOUS AVEZ OSÉ ?! »
Garon tira une énorme hache de sa ceinture, la brandissant, menaçant.
« Non, comment avez-vous osé, Sumeragi ? N'ai-je pourtant pas clairement exposé les choses ? Si Nohr ne trouve pas de nourriture d'ici peu, il s'affamera. S'il s'affame, il cherchera ailleurs sa subsistance. D'une manière ou d'une autre, sur mes ordres ou non, mon peuple marchera sur Hoshido. J'ai tenté de résoudre ce problème de manière pacifique, mais vous ne vous êtes pas laissé convaincre par des mots. J'y vois là l'obligation d'employer les techniques autrement plus efficaces de mes ancêtres. »
Il engloba du regard les nombreux soldats Nohriens répartis tout autour de la pièce.
« Feu à volonté. »
Des flèches volèrent, traversant la salle. Les gardes royaux se placèrent devant Sumeragi pour les arrêter, mais les portes de sortie étaient bloquées. Une fois tous les hommes tombés, ce fut au tour du souverain d'être criblé de flèches. Tessia étouffa un hurlement, tétanisée. Garon s'avança, de l'énergie noire émanant de sa puissante hache. Il atteignit Sumeragi qui tomba à genoux au milieu des corps de ses soldats, un rictus de haine tordant ses traits.
« Nohr prendra ce dont il a besoin. »
Tessia, une main plaquée sur la bouche, recula lentement, toujours remarquée par personne dans la pièce. Elle voulait hurler, mais la voix lui manqua. Elle retomba en arrière, s'éloignant en rampant à moitié du roi terrifiant. Garon leva sa hache. Sumeragi la regarda, fronçant les sourcils, lui jetant un bref coup d'œil avant d'incliner imperceptiblement la tête vers les portes opposées, au fond de la salle.
« Vous pouvez me tuer, vil monstre, » hoqueta-t-il, toussant du sang. « Mais vous ne pourrez jamais tuer l'esprit d'Hoshido ! »
Garon soupira.
« Votre stupide fierté vous aura mené à votre fin. Mourrez en sachant que j'accomplirai ce que vous n'avez jamais pu accomplir : j'unirai le continent sous une seule bannière, et une seule loi. Pour le bien de tous. »
Il abattit sa hache, séparant la tête de Sumeragi de son corps. Cette fois, Tessia hurla, la lamentation déchirante d'une enfant qui ne pouvait comprendre ce qui se passait. N'avait pas compris l'enjeu des pourparlers. Une enfant qui désirait juste ardemment oublier ce à quoi elle venait d'assister. Garon pivota sur ses talons, avisant la fillette recroquevillée dans un coin de la salle. L'un de ses hommes encocha une flèche, mais il arrêta son geste d'un regard impérieux.
« Ne tirez pas. L'enfant ne mérite pas notre haine. »
Il marcha vers Tessia, plaçant sa hache ensanglantée sur la table sur son chemin. Tremblante de terreur, elle resta pétrifiée, le regardant s'avancer vers elle.
« Pauvre chose. Tu n'aurais pas dû assister à ceci. »
Il s'agenouilla devant elle, un air pensif sur son visage effrayant.
« Je regrette, mais je vais devoir t'emmener avec moi. Hoshido ne contre-attaquera pas si je tiens une princesse en otage. Nohr... n'est pas encore prêt pour une guerre d'une telle envergure. »
Il attrapa le poignet de Tessia, fin, si fin dans sa main énorme gantée de noir, le serrant douloureusement. Toujours atone, la fillette ne grimaça même pas.
« ...Mais le sera un jour. J'ai simplement besoin de temps... et de pouvoir. »
Garon se redressa sans lâcher Tessia, la remettant de force sur ses pieds, avant de se tourner vers ses hommes. Il agrippait à présent l'épaule de la petite.
« Couvrez le corps de Sumeragi et laissez-le là. Et préparez un équipage. Nous partons. Maintenant. »
Entraînée par le grand roi barbu, Tessia se tordit le cou pour voir un soldat couvrir d'un drap blanc le corps sans vie de son père. À ce spectacle, elle se ranima, luttant de toutes ses forces contre Garon, qui ne ralentit même pas un tant soit peu son allure, la traînant derrière lui, malgré ses contorsions pour lui échapper. Cela n'eut d'autre effet que de le faire resserrer sa prise sur son épaule, et elle sentit ses doigts s'enfoncer comme des serres dans sa chair, la meurtrissant.
« N'aie pas peur. Tu ne seras pas blessée. Considère-toi... Comme mon enfant. Une princesse de Nohr, aussi longtemps que tu demeureras parmi nous. »
Tessia ne comprenait plus ses paroles. L'image du drap blanc couvrant les taches rouges était gravée dans son esprit. Pourtant, elle la sentit s'estomper tandis que le roi la forçait à grimper dans un carrosse les attendant devant le bâtiment. Tout lui échappa. Elle ne se souvint plus pourquoi elle était là. Et elle fixa, amorphe, le regard vide et terne, le paysage à travers la fenêtre se faire plus gris et triste à mesure qu'ils filaient vers le nord.
Elle ferma ensuite les yeux, très fort. Tout ce qu'elle savait était qu'elle ne voulait plus jamais revoir la scène à laquelle elle avait assistée.
« Mon enfant... »
…
Tessia agrippa avec plus de force la main de la servante, tétanisée. Elle ne continuait à marcher que parce qu'elle sentait les yeux noirs du grand homme barbu et effrayant posés sur elle, sur sa nuque. Elle avait oublié aussi qui il était. Néanmoins, elle aurait voulu s'effondrer là et pleurer, pleurer. Ses yeux étaient encore rouges de larmes.
Elle ne comprenait toujours pas où elle était. Elle ne comprenait pourquoi elle était là. Où était sa mère ? Où étaient Hinoka et Ryoma? Et son père... Son père... Tout commençait à se brouiller, se mêlant dans une brume d'égarement, de douleur et de chagrin. Elle était vidée, à bout de forces. Elle avait froid, et ces grands murs nus et gris sur lesquels couraient des ombres effrayantes lui semblaient autant de remparts terrifiants. Où était le soleil ?
Un homme poussa la porte de la salle devant lui, et la servante la tira dans une immense salle lugubre, bordée de rangées de colonnes si hautes de chaque côté qu'elle ne parvenait à en voir le sommet. En face d'elle, un trône énorme. Celui qu'elle connaissait était doré et chatoyant, à l'assise couverte de coussins de soie confortables. Lui n'était que de pierre, incrusté d'autres pierres brillantes mais sombres.
« Xander, Camilla, Léo... Mes enfants. Je suis heureux de vous voir tous en bonne santé. J'ai une nouvelle de la plus haute importance à vous annoncer. »
Elle tressaillit en entendant la voix de l'homme barbu, l'esprit trop embrumé pour saisir ses paroles, mais son intonation la paniquant. Seulement à cet instant, elle remarqua que d'autres enfants se tenaient dans la salle devant elle, la dévisageant avec curiosité. Deux garçons blonds et une fille aux cheveux violets.
Le premier portait un cercle de métal noir finement travaillé sur ses boucles dorées. Il avait l'air beaucoup plus vieux qu'elle, et était très grand. Il croisa les bras, la regardant, et elle baissa les yeux. La fille, portant également un diadème piqué dans ses longs cheveux ondulés, avait un air doux et compatissant qui la rassura un peu, mais il y avait une lueur étrange dans son regard, comme une espèce de rapacité affective. Le dernier, enfin, semblait avoir à peu près son âge, et être aussi désorienté qu'elle ou presque. Tenant la main de la fille, il la dévisageait les yeux écarquillés avec une stupeur effarée. Tous étaient vêtus de manière étrange, les garçons de bottes hautes et tuniques sombres, la fille d'une robe longue qui n'avait rien des kimonos clairs portés par les Hoshidiennes chez elle.
« Je vous présente votre nouvelle sœur et princesse de Nohr. Il va sans dire que j'attends de vous que vous la traitiez comme telle. »
Une fois de plus, Tessia ne saisit pas ses mots. Mais elle perçut la surprise accrue des trois enfants. L'aîné demanda quelque chose d'une voix étonnamment douce, la regardant, et l'homme barbu répondit par l'affirmative de son ton dur et cassant habituel.
« Elle était Hoshidienne, oui. Mais cela est révolu désormais. »
Le garçon le plus grand fronça les sourcils et ouvrit la bouche mais se ravisa, n'ajoutant rien, tandis que les deux autres continuaient à détailler Tessia, la mettant atrocement mal à l'aise. Elle n'entendait toujours rien à la situation et se demandait quand Ryoma viendrait la chercher. Sa longue crinière brune comme celle d'un lion flottant derrière lui, tirant d'un geste assuré Rajinto, son katana sacré crépitant d'étincelles, de son fourreau, de petits éclairs d'électricité éclairant les couloirs suintants et sombres...
L'aîné s'approcha et échangea quelques mots de plus avec l'homme aux yeux noirs. Après leur courte discussion, l'homme s'effaça, après l'avoir forcée d'une main dure à avancer, et demeurèrent dans la trop vaste salle seulement les quatre enfants et quelques serviteurs. Les deux aînés s'approchèrent lentement, tendus à l'idée de l'effrayer. Elle perçut cette tension, et la crut dirigée vers elle, se recroquevillant et tentant de se dérober à leur regards indulgents, mais la servante la tenait fermement.
« Lâchez-la. »
Un ordre simple, bref mais autoritaire. Tessia leva timidement les yeux pour apercevoir le regard indéchiffrable du garçon le plus âgé, focalisé sur la servante, qui n'hésita qu'une seconde avant d'accéder à sa requête. Tessia sentit son bras douloureux à force d'être tenu si serré être relâché, et comprenant que c'était dû à l'intervention du garçon, lui jeta un bref coup d'œil reconnaissant.
« Bien, Prince Xander.
-Et laissez-nous, je vous prie. Merci. »
La servante s'inclina et disparut.
« Pauvre petite chose... Regarde-la, elle a l'air si tétanisée... Complètement hébétée. Xander, que pouvons-nous faire ?
-Elle est en état de choc, c'est évident. Elle vient d'être arrachée à sa patrie et sa famille après avoir vu son père mourir sous ses yeux. Il est compréhensible qu'elle soit dans cet état, Camilla, et je doute que nous puissions y faire quoi que ce soit. »
Le garçon soupira, avant de s'agenouiller devant elle, ses yeux au niveau des siens. Sans la toucher, il chercha à croiser son regard, mais n'y parvint pas.
« Je ne sais si tu comprends ce que je dis, mais je vais tout de même essayer de t'expliquer quelques choses. Tu te trouves actuellement au château de Krakenburg, en territoire Nohrien. Mais je me doute que cela t'importe peu, n'est-ce pas ? Tu veux probablement savoir où est ta famille, et pourquoi elle t'a abandonnée ici... »
Il avait une voix calme et posée qui l'apaisa quelque peu, contrebalançant l'effet intimidant de sa taille. Quelque chose en lui lui rappelait Ryoma. Trouvant du réconfort en cette idée, elle parvint à lever ses yeux rivés au sol, croisant les siens, soucieux.
« Je n'ai pas de réponse à cela, et je n'en aurai jamais. Tout ce que je peux te dire, c'est que je ferai tout en mon pouvoir pour que tu te sentes moins solitaire ici...
-Ce doit être terriblement dur de te retrouver toute seule, parmi des gens qui te sont inconnus. Mais je m'occuperai bien de toi, ne t'inquiète pas, » renchérit la fille aux cheveux violets. Il se passa un moment de silence.
« Au fait, je m'appelle Xander, » dit le garçon le plus vieux. « Et voici Camilla, et Léo. À partir de maintenant, tu peux m'appeler ton frère, et je te promets de tout faire pour t'aider à te sentir chez toi ici. Ce sera difficile, mais nous y parviendrons. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à faire appel à Camilla ou moi. Tu peux nous considérer, si ce n'est pour l'instant comme ta famille, du moins comme tes alliés. »
Dans tout ce discours, Tessia n'avait compris qu'une seule chose. Le mot 'frère'. Elle regarda une nouvelle fois timidement le garçon devant elle, emplie de réserve craintive. Était-il son frère ? Pourquoi disait-il l'être ? Mentait-il ? Il n'avait pourtant pas l'air de vouloir lui faire du mal.
Perdue et égarée, bouleversée, frustrée de ne rien comprendre, elle éclata brusquement en violents sanglots. Les yeux du garçon pris au dépourvu s'écarquillèrent, et la fille se jeta vers elle, la prenant dans ses bras, et elle referma par automatisme les siens autour de son cou, enfouissant son visage dans le creux de son épaule. Elle sentait bon, et le tissu sous sa joue était doux, comme la chaleur de son corps dans ce grand château si froid.
« Là, là, ma chérie... Tout va bien se passer. »
C'était la première fois que quelqu'un la prenait dans ses bras depuis... Depuis... Depuis quand ?
Les images brouillées revinrent, désordonnées. Et ses pleurs redoublèrent d'intensité tandis qu'elle essayait désespérément de les chasser, chasser la douleur la déchirant. Une main caressa ses cheveux lisses, lentement.
« Souhaitez-vous manger ? Boire ? » demanda soudain la voix de la servante, parlant de manière ridiculement articulée et fort, comme s'adressant à une retardée, et avec force gestes grotesques. Xander se releva, plissant les yeux.
« Parlez-lui de façon normale, elle n'est pas stupide, juste traumatisée, émotionnellement à bout. Oh, et elle est, selon le desiderata de mon père, notre sœur, alors vous feriez également mieux de vous adresser à elle avec davantage de respect. Commencer par employer un titre adéquat serait une bonne idée, » fit-il claquer.
« Veuillez me pardonner, Votre Altesse, » s'empressa de s'excuser la bonne, s'inclinant.
« Je peux vous faire confiance pour faire passer le message à l'ensemble des domestiques ?
-Bien entendu.
-Père n'a pas donné d'ordres particuliers à son sujet ?
-Non, Votre Altesse. Sa Majesté ne nous a donné aucune directive concernant... hum... Son Altesse Tessia.
-Je vois. En ce cas, préparez-lui une chambre à côté de celle de Camilla. »
Il la regarda de nouveau longuement, pensif.
« J'aimerais rendre sa vie ici la moins pénible possible. Qu'elle ne se sente, si ce n'est chez elle, du moins pas dans une prison. Aucune maltraitance ou manque de respect à son égard ne sera toléré, est-ce clair ?
-Très, Votre Altesse. »
