Chapitre 7 – Resistance
Is our secret safe tonight ?
And are we out of sight ?
Or will our world come tumbling down ?
Will they find our hiding place ?
Is this our last embrace ?
Or will the walls start caving in ?
-Muse "Resistance"
Max poussa un immense soupir de soulagement en sortant du cabinet de son psychothérapeute. Après tout un été passé à écouter le baratin de cet éminent membre du corps médical, il avait enfin réussi à convaincre ce type – et surtout ses parents – qu'il était suffisamment sain et équilibré pour se passer de ces séances. Et cela lui avait demandé une sacrée dose de persuasion, au point qu'il avait presque failli traîner Tess ici pour qu'elle puisse faire un lavage de cerveau à ce type et échapper ainsi de ces séances de torture hebdomadaire.
En fait, il avait pensé qu'il arriverait à berner le psy beaucoup plus facilement, mais son 'ajustement' à son nouveau statut d'extraterrestre coincé dans le corps d'un Terrien, avec des souvenirs d'extraterrestre qu'officiellement il n'avait pas, lui avait demandé un temps d'adaptation un peu plus long que prévu. Isabel, Michael et les autres avaient attribué son changement d'attitude au contrecoup de son enlèvement et de la mort de Pierce et l'avaient donc laissé tranquille, mais ses parents, c'était une autre histoire – d'où la psychothérapie.
Ses pensées dérivèrent vers Tess, la remerciant inconsciemment pour tout le soutien qu'elle lui avait apporté cet été. Elle ne l'avait pas quitté d'une semelle, rattrapant ses lapsus, comblant ses trous de mémoire, temporisant ses réactions 'non-Maxienne'… Et quel challenge cela avait été ! Mais aujourd'hui, il se sentait plus confiant dans sa capacité à jouer la comédie, bien que sa conscience ne soit pas encore totalement réconciliée avec ça – et bien qu'il doute qu'elle le soit jamais.
Et en parlant de comédie… Il rejoignit le Crashdown d'un pas rapide, entrant dans l'arrière-salle pour retrouver Maria, Alex et sa sœur pour suivre la retransmission d'une des sessions du Congrès sur le poste de télévision installé au rez-de-chaussée.
Les deux humains le saluèrent d'un mouvement de tête et il s'assit à coté d'eux sur le canapé.
- Ça a commencé il y a longtemps ? demanda-t-il à Isabel.
- Une dizaine de minutes. Tu arrives juste au bon moment – ils ont fini d'exposer la situation, ils ne vont pas tarder à interroger Nasedo, lui expliqua-t-elle rapidement. Comment ça s'est passé, ta séance ?
- Suffisamment bien pour que le médecin me dispense de revenir.
- Il était temps.
- Chuut ! les coupa Maria. Ça commence.
L'attention de Max se concentra sur la télévision. Il repéra Nasedo, toujours avec l'apparence de Pierce, debout dans ce qui lui apparut être une sorte de box, attendant qu'un type relativement âgé en costume commence à son interrogatoire. L'homme se racla la gorge et se lança. Après quelques questions de pure forme, il entra enfin dans le vif du sujet.
"Monsieur Pierce, quelles furent les dépenses engagées par votre Unité spéciale qui furent avisées par vos supérieurs ?" demanda l'homme en costume à 'Pierce'.
"Aucune," répondit Nasedo d'une voix monocorde, l'expression de son visage oscillant entre une légère honte parfaitement simulée et un ennui profond.
Max retint un sourire. Quand il avait envoyé Nasedo à Washington, il avait espéré qu'il fasse disparaître les dossiers les concernant et qu'il détourne l'attention des fédéraux loin de Roswell, mais l'extraterrestre avait réussi au-delà de leurs espérances – non seulement Max et ses proches avaient disparu de leurs archives, mais Nasedo avait tellement décrédibilisé l'Unité Spéciale en cumulant les bourdes soi-disant 'discrètes' et les faux-pas qu'il était envisagé qu'elle soit dissoute. En fait, ce n'était même plus seulement une possibilité, l'Amérique toute entière était en train d'assister à ce tour de force en direct. Un vrai numéro de cirque, parfaitement orchestré.
Ne jamais sous-estimer Nasedo, c'était devenu une règle d'or pour Tess et lui. Au cours de ces deux derniers mois, ils avaient appris avec une constance certaine que l'extraterrestre n'était jamais là où on l'attendait et ce n'était pas pour les rassurer. Autant il était ravi du petit jeu qu'il avait joué à Washington, autant Max n'avait pas oublié les doutes de Tess. Et ne pas se fier aux intuitions de sa femme, c'était courir à la catastrophe – ça aussi, c'était une règle d'or.
"Ah… Pardonnez-moi, mais à mon âge, Monsieur Pierce, on n'entend plus très bien," reprit l'homme à l'écran. "Veuillez parler plus près du micro."
"Aucune," répéta plus distinctement Nasedo.
"Ah, aucune. Pas un sou. Alors que 17 millions de dollars ont été dépensés par cette soi-disant Unité Spéciale ?"
- Max, tu es génial ! s'exclama soudain Alex.
Max sursauta, tiré brutalement de ses réflexions.
- Quoi ?
- Faire passer Nasedo pour Pierce pour casser complètement l'Unité Spéciale et les menaces du Gouvernement contre vous, et bien, c'est génial…
- Je n'ai rien à voir dans tout ça, temporisa Max. Je n'ai pas vu Nasedo depuis des semaines.
Et ce n'est certainement pas nos brèves conversations téléphoniques qui lui ont donné la marche à suivre… Non, il est le seul à féliciter, sur ce coup.
- Oui, mais s'il arrive à envoyer l'Unité Spéciale aux oubliettes, tous vos problèmes seront résolus, fit remarquer Alex.
- N'oublie pas qu'on a encore des ennemis, lui rappela Isabel.
- Evitons de paniquer avec ça maintenant, dit Max. On aura bien le temps de s'en soucier s'ils débarquent à Roswell…
- A moins qu'ils aient déjà débarqués par milliers et qu'on ne les voit pas…
- On ne va pas vivre sans arrêt dans la peur, comme Michael !
- Il a peut-être raison de se préparer au pire.
La voix de Maria attira leur attention.
- Ils passent au vote.
"Mesdames et Messieurs, je demande donc la dissolution immédiate de cette branche du FBI connue sous le nom d'Unité Spéciale," reprenait l'homme en costume. "Que ceux qui sont pour disent oui."
La porte battante conduisant à la salle de restaurant s'ouvrit et une des nouvelles serveuses recrutées pour l'été entra dans l'arrière-salle, alors qu'un concert de oui s'échappait de l'écran de télévision. Elle leur jeta un coup d'œil perplexe avant de saisir quelques bouteilles de ketchup sur l'étagère.
- Je ne connais pas cette série, ça a l'air super ! dit-elle d'un ton railleur, un sourire moqueur vissé aux lèvres.
- Au revoir, Courtney, lâcha Maria sans même lui accorder un regard.
La jeune femme disparut dans la salle de restaurant alors que Max dissimulait un sourire. Entre Maria et Courtney, c'était la guerre. Blonde et mignonne, la nouvelle recrue du Crashdown avait tout de la bimbo californienne, mais ce n'était pas ce qui perturbait Maria. Non, le problème, c'était que Courtney semblait avoir jeté son dévolu sur Michael et, étant donné que ce dernier s'était tenu à sa résolution de ne plus fréquenter Maria, elle était de ce fait devenue une rivale de taille. Max et Isabel avaient bien essayé de faire comprendre à leur amie que, pour que Courtney devienne une menace sérieuse pour leur 'non-couple', il faudrait d'abord que Michael réalise qu'elle le draguait – ce qui serait déjà en soit un miracle, étant donné l'aveuglement spectaculaire de Michael sur ce dernier point – il n'y avait rien à faire, Maria restait déterminée à détester cordialement la nouvelle serveuse.
A la télévision, l'homme en costume continuait sur sa lancée.
"Que ceux qui sont contre disent non."
"Non."
La réponse sèche résonna dans la pièce et Max retint un mouvement de contrariété. Apparemment, ce serait moins facile qu'il l'avait cru…
"La commission donne la parole à Madame Whitaker," dit l'homme en costume.
- On ne la connaît pas, elle, fit remarquer Maria.
- Si, c'est Vanessa Whitaker, notre représentante au Congrès, lui expliqua Alex, répondant sans le savoir à la question que se posaient également Max et Isabel.
- Il faut que je me mette à lire le journal, murmura son amie.
La députée se leva de son siège et commença à parler.
"Mesdames et Messieurs. En 1972, l'Unité du FBI a enquêté sur un meurtre. Plusieurs invraisemblances sont apparues – aucune arme du crime, aucune blessure sur le corps, si ce n'est la présence de plusieurs marques argentées qui ont disparues peu après. Il a été aussi constaté que les organes avaient éclaté et que les tissus de la victime étaient complètement morts. Lors d'analyse sur la radioactivité, les os présentaient des traces d'une substance appelée Cadmium-X, un élément qui n'existe pas sur Terre – et donc, pour être plus claire, pas humain."
Max fronça les sourcils en entendant ces mots. C'était bon à savoir… Dorénavant, ils sauraient qu'il faudrait qu'ils pensent à faire le ménage derrière eux dans certains cas.
"Monsieur Pierce, dans tous les documents et dossiers retrouvés dans les méandres de votre service, il n'était fait mention nulle part de ce Cadmium-X," fit remarquer l'homme en costume. "Avez-vous une explication à cela ?"
"Il n'y avait pas de trace dans nos dossiers d'une substance appelée Cadmium-X, pour la bonne et simple raison qu'il n'y a jamais eu de substance Cadmium-X. Le Cadmium-X est un canular que nous avons inventé de toute pièce," expliqua Nasedo de la même voix monocorde.
Sauf que cette fois, le sourire railleur était bien visible. Max imaginait sans peine les membres de l'assemblée finir sa phrase dans leur tête – et vous, espèces d'idiots, êtes tombés droit dans le panneau. Apparemment, Nasedo n'avait pas seulement décidé de décrédibiliser l'Unité Spéciale, il entendait aussi se moquer ouvertement de ceux qui en avaient été à l'origine de sa création.
- C'est vrai que les mecs qui changent d'apparences comme de chemise, ce n'est pas un truc qui me branche vraiment, mais il faut admettre que celui-là, il assure, admit Maria en se levant du canapé. Enfin, ce n'est pas tout, mais j'attaque dans dix minutes et je dois me changer, alors…
Elle fit un geste en direction de la porte et les trois autres comprirent le message silencieux, disparaissant dans le restaurant pour trouver une banquette à occuper. Maria arrêta Max avant qu'il ne franchisse la porte.
- Je voulais juste te prévenir que heu… Liz est rentrée à Roswell hier soir, finit-elle par dire. Je crois que vous vous êtes appelé plusieurs fois cet été, alors…
- Oui, on s'est parlé au téléphone.
- Je voulais juste… que tu ne sois pas surpris si jamais tu lui tombes dessus par hasard.
- Merci, dit-il sans rien laisser paraître de son trouble.
Elle sembla hésiter et Max attendit patiemment qu'elle se lance, quasiment certain de ce qu'elle allait lui demander.
- Michael a bien l'intention de revenir travailler ici, cette année, pas vrai ? lui demanda-t-elle enfin. Je veux dire, après ses vacances…
Max retint un soupir. Michael… La quasi-totalité des conversations qu'il avait eu ce dernier mois avec Maria tournaient autour de Michael. C'était comme s'il avait sans même le vouloir pris pendant l'absence de Liz la place de confident qu'elle occupait en temps normal. C'était à se demander pourquoi on avait inventé le téléphone…
- Pour autant que je sache, oui, il va revenir travailler ici, répondit-il simplement.
- Il n'est pas venu voir le débat…
- Il a une télévision chez lui, Maria, fit doucement remarquer Max.
- Je sais, mais…
- Je sais que Tess devait passer chez lui cet après-midi pour l'aider à s'entraîner. Ils devaient être trop occupés pour venir.
- Occupé, bien sûr. Avec Tess.
En voyant son visage s'assombrir, Max soupira. Il savait que c'était un autre gros problème pour Maria, le temps que Michael passait avec Tess. Si seulement elle savait…
- Maria, je te l'ai déjà dit un million de fois, il n'y a rien entre Michael et Tess.
- Qu'est-ce que tu en sais ? D'après ce foutu bouquin, vous êtes sensés être ensemble, elle et toi, alors peut-être qu'ils ne te le disent pas pour ne pas que tu t'énerves !
- Maria…
- Quoi ?
Il ne répondit rien, se contentant de la regarder d'un air entendu.
- Je sais, je suis stupide. J'arrête. Je me change. Je dois aller bosser. Ouste !
Il quitta l'arrière-salle en réprimant une grimace. Les relations humains-extraterrestres de leur petit groupe étaient devenues bien compliquées ces derniers temps… Depuis la mort de Pierce, Michael évitait Maria comme la peste, mais la jeune femme gardait espoir. Quant à Isabel, elle semblait prendre un malin plaisir à souffler le chaud et le froid avec Alex – un coup elle acceptait une invitation à dîner, un coup elle ne voulait pas sortir. En ce moment, elle était dans une période 'je ne veux sortir avec personne, ni toi, ni un autre' et Max comprenait la frustration d'Alex. En d'autres circonstances, cela l'aurait amusé, mais là, il ne pensait pas que sa sœur agisse de la sorte consciemment – et cela lui faisait peur… Il se souvenait d'une autre Isabel, il y a longtemps, qui jouait également à ce genre de jeu. Un jeu dont ils avaient tous payé cher les conséquences… Il avait beau se dire qu'Isabel n'était pas Vilandra, il ne pouvait parfois s'empêcher d'observer des similitudes – légères, certes, mais des similitudes quand même. Ce n'était pas bon.
Quant à lui… Ces deux derniers mois, ses relations avec Liz avaient été plutôt… étranges. Le mois qui avait suivi leur rupture, elle avait mis un point d'honneur à ce qu'ils deviennent 'amis', ce qui était très louable en soit, mais relativement compliqué en pratique, en particulier quand Tess était dans les environs. Parce que si Liz avait compris son désir de faire le point – ou en tout cas, c'est ce qu'elle prétendait – elle était clairement déterminée à ce que cette pause ne soit que temporaire, et si cela signifiait s'assurer que Tess et lui passent le moins de temps possible ensemble, alors qu'il en soit ainsi.
Tess avait d'abord observé son petit manège d'un regard perplexe, avant que cette perplexité ne vire à l'agacement, puis à la franche colère. Max lui avait juste demandé d'être patiente – il savait que Liz passait chaque année près de six semaines avec ses cousins en Californie et qu'ils pourraient souffler à ce moment-là. Il n'avait pas vraiment anticipé les coups de fil hebdomadaires où elle lui racontait sa semaine et lui demandait comment s'était passée la sienne, mais il s'en accommodait, se montrant poli, mais distant, espérant qu'elle comprendrait le message. Et là, elle était de retour à Roswell. Et il n'avait pas vraiment réfléchi à la meilleure façon de gérer la situation quand elle reviendrait…
Il rejoignit Isabel et Alex au restaurant, les regardant suivre d'un regard étrange un homme en pantalon de treillis qui quittait la salle.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il à sa sœur en se glissant en face d'elle sur la banquette.
Elle posa sur lui des yeux inquiets.
- Je crois qu'on a un problème.
Et alors qu'elle lui racontait en quelques mots les découvertes d'un dénommé Grant Sorenson, il se passa nerveusement la main sur la nuque.
Il aurait dû se douter que leur chance n'allait pas durer.
Tess regardait Michael faire exploser méthodiquement les pierres alignées sur la table basse les unes après les autres avec un sourire satisfait. Bien. Il avait fait de sacrés progrès en deux mois… Les premiers temps, la moindre énergie qu'il arrivait à concentrer sortait de lui de façon tellement désordonnée qu'elle-même était incapable de prédire où il allait frapper. Après quelques tentatives ratées, dont une chaise, quelques lampes et une malheureuse plante verte avaient fait les frais, Tess avait jugé plus prudent de quitter le petit studio de Michael pour s'entraîner à la carrière d'Elton Point, histoire de ne plus faire de mal à personne – objets compris – au moins jusqu'à ce qu'elle comprenne d'où venait le problème.
Et elle avait compris. Ses émotions, c'était ça le plus gros problème de Michael. Il n'arrivait pas à les canaliser et tout partait dans tous les sens. Et il voulait tout, tout de suite. Aucune patience. Il l'écoutait à peine lorsqu'elle lui demandait de se concentrer, lui collant rapidement une étiquette de 'Mademoiselle Je-sais-tout' alors qu'elle essayait juste de le guider. Elle était revenue de leurs premières 'séances' presque hystérique, Max jouant les oreilles attentives lorsqu'elle lui expliquait à quelle maîtrise de soi elle avait dû faire appel pour se retenir de lui en coller une… jusqu'à ce qu'elle réalise qu'il n'avait pas besoin qu'elle lui raconte – Max 'pratiquait' Michael depuis plus de dix ans, il le connaissait par cœur.
Alors, elle avait changé de méthode. Il ne voulait pas l'écouter ? Soit, elle ne dirait plus rien, sauf lorsqu'il s'agirait de se moquer de lui quand la seule chose qu'il arriverait à faire, c'était faire décoller des gravillons quand elle réussissait à exploser des rochers de trois fois sa taille. Après quelques séances à ce rythme, l'égo de Michael l'autodidacte en avait pris un coup. Il avait ravalé sa fierté et avait soudainement écouté ses conseils d'une oreille beaucoup plus attentive.
Etrangement, quand Michael s'était calmé et s'était résigné à tenir son mauvais caractère en laisse, les progrès avaient rapides et constants. Il n'arrivait pas encore à contrôler ses pouvoirs de façon aussi instinctive et facile que Max et elle – et même Isabel – mais elle savait que ce n'était qu'une question de temps. Elle avait fait son boulot, le reste ne dépendait plus que de Michael. Et il ne relâchait pas ses efforts, elle devait lui reconnaître ça. Il fallait dire que l'anxiété qui le tenaillait y était pour beaucoup.
Les semaines qui avaient suivi l'activation des communicateurs, ils avaient passé beaucoup de temps à regarder par-dessus leur épaule, s'attendant à tout moment à voir leurs ennemis surgir au coin de la rue. Mais au fur et à mesure que rien ne se passait, alors que Max, Isabel et elle étaient devenus philosophes – si leurs ennemis devraient les retrouver, ils les trouveraient, d'une façon ou d'une autre – Michael avait adopté la pensée inverse – s'il ne se passait rien, c'est qu'il se préparait quelque chose d'énorme. D'où l'entraînement intensif. Tellement intensif que même Tess commençait à se lasser. Mais bon, trop d'entraînement valait mieux que pas d'entraînement du tout, pas vrai ?
Et au moins, maintenant, on n'a plus à aller à la carrière pour faire éclater des rochers sous une température de 40°, pensa-t-elle en regardant Michael faire exploser la pierre suivante.
- Continue, l'encouragea-t-elle. Reste concentré.
Une nouvelle pierre explosa, puis une autre, puis une autre… Michael allait passer à la rangée suivante quand la porte de son appartement s'ouvrit, laissant entrer Max et Isabel.
- Aucune pierre ne résiste à Michael Guerin, commenta malicieusement Max en guise de bonjour.
- Il faut croire que non, se contenta de répondre son ami.
- Salut ! lança Isabel.
Max s'avança vers eux et sembla hésiter avant de parler.
- Nasedo va bientôt avoir fini à Washington, commença-t-il. Il ne va pas tarder à nous rejoindre.
Tess haussa les épaules.
- Pour l'instant, on s'en est bien sorti sans lui, non ?
Elle n'était pas particulièrement pressée de le voir revenir – vivre seule était mieux que de vivre avec un glaçon dépourvu de sentiments, en particulier lorsque cela permettait à Max de passer une nuit sur deux dans sa chambre à coucher sans attirer de commentaires. Parce que Tess était sûre que, si Nasedo était au courant, elle allait en entendre parler – qu'elle se remette avec Max était selon lui sa seule raison d'être. Il lui rebattait les oreilles avec cela depuis qu'il l'avait retrouvée, à sa sortie de l'incubateur. Crétin.
Elle remarqua soudain que Max semblait préoccupé et allait demander ce qui n'allait pas quand Michael la prit de vitesse.
- Alors, qu'est-ce qu'il y a ? Quelque chose me dit que tu ne me fais pas une visite de courtoisie…
- Quelqu'un a peut-être retrouvé le corps de Pierce, leur apprit Isabel.
- Tu plaisantes ?
- Un géologue, précisa Max.
- Alors, il a débarqué et il a fouillé, comme ça ?
- C'est ce que font les géologues, non ?
- Ça ne me plait pas, cette histoire, commenta Michael, à la grande surprise de… personne.
- Apparemment, Valenti va diriger l'enquête, il va s'occuper de ça, essaya de le rassurer Max.
Tess comprit ce qu'il essayait de faire – un Michael sur le pied de guerre et commençant à foncer dans le tas était la dernière chose dont ils avaient besoin.
- Et Nasedo ? continua leur ami.
Max secoua la tête.
- On ne le contacte qu'en cas d'extrême urgence. Il a bien d'autres choses à se préoccuper en ce moment.
- Ce n'est pas une urgence, ça ? Et si ce n'était pas un géologue ? Peut-être qu'il n'est pas venu là par hasard !
- Il n'y a aucune raison d'avoir des soupçons pour le moment, alors on ne s'affole pas, temporisa Max. Il faisait des fouilles, il a découvert des ossements, c'est tout. Alors, on n'appelle pas Nasedo. Ne fais rien sans que je te le dise.
- Ça fait deux mois que je fais rien, ça commence à faire beaucoup ! protesta Michael.
- Je sais, Michael, ce n'est pas la première fois que tu dis ça, répliqua Max, sentant l'impatience le gagner. Propose plutôt une solution !
- C'est toi le chef, c'est toi qui donne les ordres.
Cette fois, Max perdit son calme.
- Et bien, plante-toi sur place principale de Roswell avec une pancarte qui dit 'C'est nous les extraterrestres, venez nous massacrer !', ils viendront peut-être plus vite ! Et en attendant, continue de casser des cailloux, ça te fera passer le temps !
- Max ! s'exclama Isabel.
Tess se mordit les lèvres pour ne pas faire un commentaire à voix haute. Elle vit Michael serrer les dents à coté d'elle.
-Tu l'as vexé, je crois, envoya-t-elle à Max.
Max se retint de lever les yeux au ciel.
-Il m'énerve. On est tous sur les dents, il n'a qu'à faire comme nous – patienter en silence. Crois-moi, quand Khivar et ses petits soldats seront là, il sera ne perdra pas une occasion de me balancer que, s'ils sont après nous, c'est entièrement de ma faute…
- Pour le moment, on patiente, répéta simplement Max. Valenti me tiendra au courant, alors s'il y a du nouveau, je t'appelle.
Max quitta l'appartement sans adresser à Michael un mot de plus, énervé. Isabel les salua d'un geste de la main et d'un sourire d'excuse avant de suivre son frère. Michael leva les yeux au ciel.
- Et voilà, Sa Majesté a parlé, murmura Michael.
Tess soupira et fit un geste de la tête en direction des pierres.
- Si on finissait, j'aimerais rentrer chez moi.
- Tu sais, rien ne t'empêche de parler, toi aussi, lui dit Michael d'un ton sec. Donner son opinion, prendre parti, ce n'est pas interdit.
- Je suis d'accord avec Max. On ne sait pas où sont nos ennemis, qui ils sont ou combien ils sont, alors à part se planter sur place principale de Roswell avec une pancarte qui dit 'C'est nous les extraterrestre, venez nous massacrer !', je ne vois pas ce qui les fera venir plus vite, dit-elle calmement, regardant Michael droit dans les yeux.
- J'aurais dû m'en douter, marmonna-t-il en secouant la tête.
Tess se raidit.
- Je peux savoir ce que ça veut dire ? lui demanda-t-elle sèchement, sentant cette fois-ci l'agacement la gagner, au même titre que Max.
- Que depuis cette histoire d'enlèvement, Max et toi vous semblez très bien vous entendre.
- Tu préfèrerais qu'on se crache à la figure ?
- Non, je préfèrerais que tu sois un peu plus objective.
Tess secoua la tête avec un sourire railleur.
- C'est l'hôpital qui se fout de la charité… J'ai un scoop pour toi, Michael – être objectif, c'est considérer la situation de façon rationnelle, pas prendre systématiquement le contre-pied de tout ce qui sort de la bouche de Max juste pour le plaisir de le faire. Etre objectif, ce n'est pas non plus être automatiquement d'accord avec toi, rétorqua-t-elle vertement. Et à supposer que Max ait tort pour le reste, il a au moins raison pour une chose – puisque, selon toi, il s'y prend de la mauvaise façon, tu n'as qu'à proposer une meilleure solution.
Michael resta muet.
- C'est bien ce que je pensais.
Elle récupéra ses clefs de voiture sur le comptoir et se dirigea vers la porte.
- Hey ! l'interpella Michael dans son dos. On n'a pas terminé !
- Ce sont de vulgaires cailloux, Michael, lâcha-t-elle sans se retourner. Vu que tu te sens prêt à dégommer sur le champ une armée d'ennemis venus d'une autre planète, je suis à peu près sûre que les réduire en poussière ne devraient pas te poser trop de problèmes !
Elle sortit de l'appartement et claqua la porte derrière elle avec une certaine satisfaction. Elle en avait terminé avec les leçons.
Le lendemain
Max et Isabel se rendaient au Crashdown alors qu'il lui parlait de l'appel que lui avait passé Valenti un peu plus tôt dans la matinée.
- Il a fait des recherches sur Sorenson et, à première vue, il est bien ce qu'il prétend être – il est diplômé de l'université du Wyoming et il a été engagé pour faire des fouilles dans le coin par une boite privée, apparemment.
- Nasedo avait une bonne couverture, lui aussi, fit remarquer sa sœur.
- J'irai lui parler, dit Max avec un soupir.
- Ou moi j'irai.
Max leva un sourcil interrogateur.
- C'est un mec, dit-elle en haussant les épaules, comme si cela expliquait tout.
Et peut-être que cela expliquait tout, en effet. S'il y avait bien une chose qu'Isabel et Vilandra avaient en commun, c'était leur beauté et leur charme – et elles savaient s'en servir.
- Michael nous rejoint au Crashdown ? demanda-t-elle.
Max fit la grimace.
- Non. Il a passé toute la moitié de la nuit au bureau du shérif qui lui a conseillé de se faire discret pendant quelques jours. Ils ne l'ont relâché que ce matin.
Isabel s'arrêta net.
- Quoi ? Qu'est-ce que Valenti lui voulait ?
- Apparemment, il a perdu un couteau sur le site où on a enterré Pierce. Il y a ses empreintes dessus, et comme il a un casier…
- C'est pas vrai, pesta sa sœur.
- Oh, si. Valenti a réglé ça, il m'a dit qu'il avait bricolé un faux rapport justifiant la présence de Michael sur les lieux il y a plusieurs semaines. Je suppose qu'une nouvelle fois, Michael peut remercier sa bonne étoile…
- Arrête, Max, tu sais qu'il n'agit pas comme ça pour le plaisir de te contrarier, il est juste… Michael.
- Je me demande quand cette excuse va arrêter d'être suffisante…
- Essaye au moins de comprendre son point de vue, essaya de le raisonner Isabel.
- Je comprends son point de vue, Iz. Que l'un de vous deux me dise où sont ces ennemis qu'on ne connaît pas et comment s'en débarrasser et je serai le premier à foncer. Seulement personne ne peut me le dire. Alors, par où est-ce que vous voulez que je commence ?
- Je… Je n'en sais rien, reconnut-elle.
- Et Michael n'en sait rien non plus. Crois-moi, j'ai l'intuition qu'on les rencontrera bien assez tôt, alors pourquoi se précipiter ? Si attendre a donné à Michael le temps de se préparer plus qu'il ne l'était il y a deux mois, ce n'est certainement pas moi qui vais m'en plaindre, quoi qu'il en d…
Il s'arrêta net alors que son regard se posait sur une silhouette en train d'arpenter le trottoir quelques mètres devant eux. Il retint un juron et, l'espace d'une fraction de seconde, envisagea de tourner les talons et de s'éclipser sans qu'elle le voie. Isabel la remarqua aussi, au moment même où le regard de Liz Parker en personne se posait sur eux. La brunette leur fit un signe de la main et Max soupira, lui rendant la pareille pour lui faire comprendre qu'il arrivait.
- Génial, marmonna-t-il entre ses dents.
Isabel lui jeta un regard perplexe et amusé à la fois.
- Quel revirement par rapport à ces derniers mois ! s'exclama-t-elle.
- Quoi ? lui dit-il distraitement, tiré de ses pensées.
- Liz Parker ? Il n'y a pas si longtemps, tu n'avais d'yeux que pour elle, railla Isabel.
- Les choses se sont un peu compliquées depuis.
- Oh, oui. Tess. Tu t'es beaucoup rapproché d'elle, ces dernières semaines…
Max lui lança un regard vif.
- Et ça t'ennuie. Je te rappelle que c'est toi qui l'as ramenée à la maison, il n'y a pas si longtemps, en clamant à qui voulait l'entendre qu'elle était ta nouvelle 'grande amie'…
- C'était différent, dit Isabel en se mordillant la lèvre.
- J'avais remarqué.
Sa sœur se raidit, sur la défensive.
- Qu'est-ce que tu as remarqué ? lui demanda-t-elle sèchement.
- Que tout ce temps que je passe avec ta 'grande amie' Tess, tu le passes à l'éviter. Et je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué.
- Je doute que Michael en ait quelque chose à faire, il passe autant de temps avec elle que toi.
Max lâcha un rire incrédule.
- Je parlais de Tess, pas de Michael. Tu es incroyable, tu le sais, ça ?
Isabel croisa les bras devant elle, son visage prenant une expression butée que Max ne connaissait que trop bien…
- Laisse tomber, lâcha-t-il, sachant que lui parler lorsqu'elle était dans cet état d'esprit ne servait à rien. Il faut que je lui parle, je te rejoins au Crashdown.
Elle acquiesça et dépassa Liz avec un signe de la tête et un sourire. Max s'approcha de son ex-petite amie plus lentement, troublé. Il avait espéré que ces vacances d'été aideraient Tess à se rapprocher des autres, à s'intégrer un peu mieux à leur petit groupe, et au lieu de ça… Michael n'était intéressé que par ce qu'elle était susceptible de lui apprendre et Isabel la fuyait, tout simplement. Max n'avait pas encore réussi à savoir si la réaction de sa sœur était due à la jalousie qu'elle éprouvait au vu du temps que Tess passait avec son frère et son meilleur ami – qu'elle avait jusqu'à présent eu pour elle toute seule – ou si c'était tout simplement parce que Tess représentait tout un pan de leur vie auquel Isabel n'était pas encore prête à se confronter, mais dans un cas comme dans l'autre, c'était inacceptable. Quant aux autres… Alex était plus ou moins neutre et Maria était la meilleure amie de Liz, pas la peine d'en dire plus.
Il reporta toute son attention sur la demoiselle en question, qui se trouvait maintenant debout juste devant lui.
- Salut, Liz, dit-il avec un sourire de bienvenue. Comment se sont finies tes vacances ?
- Oh, très bien ! répondit-elle avec enthousiasme. Je suis rentrée hier.
- Oui, Maria me l'a dit.
- J'aurai pu rester encore une semaine, rentrer juste avant la reprise des cours, mais… Vous me manquiez, ajouta-t-elle.
Max décrypta le sous-entendu sans peine – tu me manquais. Il se retrouva muet, se demandant quoi dire pour relancer la conversation sans tomber en terrain glissant. Elle se rapprocha de lui et il lutta pour ne pas faire un pas en arrière pour rétablir une certaine distance entre eux.
- Alors, quoi de neuf ? lui demanda-t-elle. Du nouveau sur le front de… Washington ?
- Pour le moment, c'est calme. Pas d'attaques d'extraterrestres. Nasedo est en train de faire dissoudre l'Unité Spéciale, donc on devrait être tranquille pendant un moment.
Sauf si cette histoire avec Sorenson nous explose à la figure, ajouta-t-il mentalement.
Mais il attendrait d'y être obligé pour lui en parler. Il ne pouvait peut-être pas retourner en arrière pour empêcher les Terriens d'être au courant pour eux, mais il pouvait au moins faire en sorte de les impliquer dans leurs histoires le moins possible à compter de maintenant.
- Oh, tant mieux, dit Liz. Je suis vraiment contente pour vous tous.
Un silence un peu gêné retomba entre eux et il en profita pour la regarder vraiment. Elle était plus bronzée qu'avant son départ, le soleil de Californie lui avait réussi. Sa tenue également était différente, plus… étudiée. Elle semblait plus adulte. Il fut surpris de constater une nouvelle fois à quel point cela lui était indifférent. C'était toujours Liz, il tenait toujours à elle à sa façon, mais cela n'avait plus la même… importance.
- Tu attendais quelqu'un peut-être ? lui demanda-t-il soudain, réalisant qu'il devait y avoir une raison pour qu'elle porte une tenue pareille à dix heures du matin.
- Oh… J'ai décidé de changer quelques petits trucs, cette année, répondit-elle avec un geste vague de la main. J'ai rendez-vous pour un nouveau travail.
- Tu arrêtes le restaurant ?
- Oui, une occasion s'est présentée. J'ai répondu à une annonce et puis…
- Mademoiselle Parker ?
La voix dans son dos le fit sursauter et, lorsqu'il se retourna, il lui fallut une seconde ou deux pour se rappeler qu'il n'était plus dans l'arrière-salle du Crashdown, en train de regarder la télévision. Vanessa Whitaker, en chair et en os, s'approchait d'eux – ou plutôt de Liz – d'un pas pressé. Cette dernière passa immédiatement en mode première de la classe et lui serra la main.
- Madame Whitaker ! C'est un honneur de rencontrer un membre du Congrès, la salua-t-elle. En plus, j'admire beaucoup ce que vous faites.
- Oh, non, c'est trop, vraiment, l'arrêta la députée avec un sourire que Max jugea faussement modeste. Et j'ai déjà des collaborateurs payés pour entretenir mon égo.
- Justement, est-ce qu'on pourra parler aussi de mon salaire ? enchaîna Liz.
Max jeta à son ex-petite amie un regard surpris. Apparemment, ses vacances ne l'avaient pas aidé à améliorer seulement son bronzage, elles avaient également boosté sa confiance en soi…
- Je vois que vous ne perdez pas de temps, rit Whitaker avant de se tourner vers lui, remarquant enfin sa présence. Bonjour.
- Excusez-moi, dit précipitamment Liz avant de le présenter. Voici Max Evans.
- Enchantée, dit aimablement la députée.
Max eut la présence d'esprit de lui sourire, son cerveau essayant toujours d'intégrer le fait que cette femme qui faisait hier encore des pieds et des mains pour empêcher la dissolution de l'Unité Spéciale se trouvait debout en face de lui.
- De même, dit-il simplement.
Whitaker se tourna vers Liz.
- Alors, on peut y aller ?
- Oh, oui, bien sûr.
Max les regarda s'engouffrer dans l'immeuble juste derrière eux – le QG de campagne de la députée, réalisa-t-il soudain, se traitant mentalement d'idiot. Donc, Liz allait probablement travailler pour Whitaker. Autant pour son désir de la tenir éloigné de leurs problèmes… Quelque chose lui disait que l'exhumation des ossements de Pierce par Sorenson risquait de n'être que le moindre d'entre eux…
Il soupira et reprit sa marche vers le Crashdown.
- Max !
Il sourit et se retourna, attendant que Tess le rattrape. Il lui prit la main et l'entraîna dans la ruelle qui longeait le restaurant. Une fois dissimulé dans l'ombre, il enroula son bras autour de sa taille et l'embrassa alors qu'elle se lovait contre lui. Entre deux baisers, elle rit.
- Après deux mois à ce rythme, c'est un miracle qu'on ne se soit pas encore fait surprendre, murmura-t-elle, taquine.
- Tu m'as manqué…
- Tu m'as vu hier.
- Deux minutes chez Michael, je n'appelle pas ça se voir.
- Comment s'est passé ton week-end ? demanda-t-elle en sortant de la ruelle pour se diriger vers l'entrée du restaurant. Tu avais une voix étrange au téléphone.
Toute la famille Evans était partie passer le week-end à Phoenix pour fêter l'anniversaire du grand-père paternel. La seule fois où elle avait parlé à Max au téléphone, la conversation avait été trop courte pour qu'il entre dans les détails, mais elle le connaissait suffisamment pour savoir qu'il était perturbé.
Il hésita une seconde avant de parler.
- C'était… bizarre. Un peu comme la première fois où j'ai vu mes parents après notre nuit dans le désert. C'est vite passé avec eux, parce que ce sont… mes parents, tu comprends ?
Tess acquiesça.
- Mais là… Mes grand-parents n'ont jamais fait de différence entre nous et mes cousins, même si on est adopté, mais pour la première fois, j'ai vraiment eu l'impression de ne pas être à ma place. J'étais content de partir et je ne suis pas sûr d'aimer ça, ajouta-t-il d'une voix tendue.
Tess serra sa main dans un geste de réconfort, avant de pencher la tête sur le coté, pensive.
- Je me demande parfois quel effet ça fait…
- Quoi donc ?
- D'avoir une famille ici. Je veux dire… Tu es là, mais…
Elle détourna les yeux sans terminer sa phrase.
- Mais ce n'est pas chez nous, finit-il pour elle.
Elle s'arrêta devant les portes du restaurant et s'éloigna de lui dans un mouvement devenu instinctif ces deux derniers mois – en public tout du moins. Elle le regarda droit dans les yeux.
- Est-ce que tu es sûr que c'est ce que tu veux vraiment ? Rentrer ? lui demanda-t-elle très sérieusement.
Il fronça les sourcils, surpris par sa question.
- Évidemment. Comment peux-tu même en douter ?
Elle secoua la tête.
- Je n'ai pas d'attaches ici, dit-elle, la gorge serrée. Ne te méprends pas, je ne déteste pas ma vie sur Terre – j'apprécie de ne pas être estampillée Altesse Royale partout où je vais et la liberté que ça me donne – mais je la quitterai sans regrets. Mais toi… Tu as une famille ici, des amis…
- Et ce n'est pas parce qu'ils font partis de ma vie présente qu'ils ont plus d'importance que la famille et les amis qu'on a laissé derrière nous… Ils nous attendent, ils ont besoin de nous là-haut. On est ici pour une raison, et peu importe ce qu'on devra laisser derrière nous, l'objectif a toujours été de rentrer. Choisir de rester ici, ce serait condamner notre peuple. Ce serait trahir tout ce en quoi je crois, tout ce pour quoi on s'est battu. Tout ce pourquoi on est mort. Hors de question.
Tess sourit.
- Jamais de solution de facilité avec toi, hein ?
Le visage de Max s'assombrit.
- Mais on n'y est pas encore. Et je n'aime pas attendre sans rien faire.
- On croirait entendre Michael…
- Je n'ai jamais dit que je n'étais pas d'accord avec lui, juste qu'il m'énervait à le répéter quinze fois par jour, fit remarquer Max. Je ne sais pas à quoi m'attendre et ça m'inquiète. On sait tous les deux que, plus Khivar se montre patient, plus le résultat est efficace…
Tess haussa les épaules en guise de réponse et il lui lança un regard vif.
- Et d'ailleurs, en parlant de Michael… Qu'est-ce que vous vous êtes dit après mon départ hier ?
Elle fit la grimace.
- Je lui ai dit que j'étais d'accord avec toi, il a répondu que ça ne l'étonnait pas parce que toi et moi, on semblait très bien s'entendre, ces derniers temps.
A travers la vitre du Crashdown, le regard de Max se posa sur sa sœur, assise à une des banquettes.
- Isabel m'a dit la même chose il n'y a pas une demi-heure, murmura-t-il.
- Juste avant de t'expliquer pourquoi c'était une très mauvaise chose, je suppose, lâcha Tess avec amertume.
Max lui serra brièvement la main dans un geste de réconfort.
- Laisse-lui le temps.
Elle haussa à nouveau les épaules.
- Peu importe. Je me moque d'avoir ou non son approbation.
Max la regarda pousser les portes du restaurant d'un regard inquiet. Comme il l'avait fait remarquer à Isabel un peu plus tôt, il n'était pas le seul à avoir remarqué son attitude distante et froide avec Tess. Ce que sa sœur ignorait en revanche, c'était que plus elle s'obstinait dans ce comportement, plus elle rappelait à sa femme l'ancienne Vilandra et moins Tess se sentait bien disposée à son égard. Si les deux continuaient à ce rythme, les rares contacts entre elles risquaient bientôt de tourner à l'affrontement, ce qu'il préfèrerait éviter.
Il suivit Tess dans le restaurant et ils s'assirent tous les deux sur la banquette en face d'Isabel. Sa sœur leva la tête.
- Salut, dit-elle à Tess.
La petite blonde lui adressa un sourire contraint en guise de réponse.
- Alors, Michael doit nous rejoindre ? leur demanda-t-elle.
Max se rembrunit et Isabel se chargea de répondre.
- Non, pas pour le moment. Valenti lui a conseillé d'éviter le Crashdown pendant un jour ou deux.
- Quoi ? dit Tess en fronçant les sourcils, perplexe. Pourquoi ?
Sous la table, Max posa une main apaisante sur son genou.
- Je t'expliquerai, promit-il.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? insista-t-elle.
- Ils ont découvert qu'il était allé sur les lieux où Pierce a été enterré, mais Valenti s'en est occupé, lui apprit Isabel.
- Et bien, si Valenti s'en est occupé, on est sauvé, railla Tess.
Isabel lui jeta un regard noir et seule l'arrivée de Maria leur évita de justesse une discussion potentiellement tendue.
- Qu'est-ce que je vous sers ? demanda la petite serveuse.
- Des pancakes, mets une double part pour moi, répondit immédiatement Tess. Avec une tonne de sirop d'érable, ajouta-t-elle en ignorant le regard amusé de Max.
-Bonjour le régime, lui envoya-t-il mentalement.
-Oh, tais-toi ! répliqua-t-elle un peu trop sèchement. Moi, je n'ai pas maman à la maison pour préparer le petit déjeuner…
Elle se mordit les lèvres en le voyant s'assombrir, réalisant qu'elle avait dit la chose qu'il ne fallait pas. L'idée de la savoir seule dans cette immense maison déplaisait souverainement à Max, en particulier avec la menace des rebelles planant au-dessus d'eux. Mais pour le moment, ils ne pouvaient rien changer à la situation – Nasedo était à Washington et elle n'avait nulle part ailleurs où aller. Sans compter qu'ils ne voulaient pas en plus du reste se retrouver avec les services sociaux sur le dos – elle était encore mineure, après tout, autant ne pas trop attirer l'attention.
-Excuse-moi, je suis un peu sur les nerfs…
-Pas de problème.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Isabel à son frère, remarquant son changement d'humeur.
- Rien, répondit simplement Max. Mets-moi juste un verre de jus d'orange, ça suffira, ajouta-t-il à l'attention de Maria.
- Ok. Vous savez si Michael va vous rejoindre ? demanda la jeune fille, pleine d'espoir.
- Pas aujourd'hui, répondit Isabel avec un sourire d'excuse.
Tess ne put s'empêcher de remarquer avec un brin d'amertume que sa belle-sœur montrait plus de chaleur à la petite serveuse avec ces simples mots qu'elle n'en avait montré à Tess depuis le début de l'été.
Ils attendirent dans un silence morose que Maria revienne avec leur commande et Tess noya ses pancakes sous le sirop d'érable et le Tabasco avec un enthousiasme rageur, avant d'attaquer le contenu de son assiette sous le regard mi-perplexe, mi-écœuré d'Isabel.
- Wow, je savais qu'on aimait l'épicé et le sucré, mais pas à ce point… Comment une fille aussi menue que toi peut avaler de telles quantités de nourriture sans prendre un gramme ? Ça me dépasse, commenta-t-elle.
Tess haussa les épaules.
- Je dois avoir un bon métabolisme…
Elle fronça les sourcils.
- Les extraterrestres ont un métabolisme ? Ou bien un système d'élimination automatique des calories ? Ou bien un parapluie interne qui fait qu'on est imperméable aux calories ?
- Probablement, répondit Max, amusé, sentant débuter un de ces tirades absurdes dont Tess avait le secret. Pour le métabolisme, pas le reste.
Il avait découvert ces deux derniers mois qu'en plus des traits de caractère qu'elle avait conservé de sa vie d'avant, elle avait également acquit cette faculté d'argumenter pendant des heures sur les sujets plus anodins – Coca contre Pepsi, Superman contre Spiderman, Hugo contre Austen, Clinton contre Bush, pancakes contre Twinkies… Il ne savait pas si c'était le fait d'avoir passé dix ans à fuir qui lui avait appris ensevelir ses interlocuteurs sous une avalanche de détails inutiles pour mieux noyer le poisson, mais en tout cas, cela avait le mérite d'être distrayant.
Elle allait effectivement se remettre à parler quand Max lui fit signe de se taire. Elle tourna les yeux vers les portes du Crashdown et comprit ce qui avait attiré son attention – Valenti était là. Le shérif traversa la salle de restaurant sans leur accorder un regard avant de disparaître dans l'arrière-salle, mais ils comprirent le message.
- Restez là, je vais voir ce qui se passe, dit-il aux filles.
Après avoir laissé passer une minute ou deux, Max se leva et emprunta le même chemin, laissant face à face Tess, Isabel et le silence.
- Alors ? commença Isabel, dans un effort louable pour relancer la conversation. Prête à reprendre les cours ?
Tess réprima un soupir. C'était donc à ça qu'elles en étaient réduites ? Une conversation polie sur le lycée ? Tess n'était pas dupe une seconde, l'effet aurait été le même si Isabel brandissait une pancarte où était inscrit 'Garde tes distances'. Où était donc passée la Isabel qui l'avait accueillie si chaleureusement à son arrivée à Roswell ? Envolée avec ses désirs de normalité sûrement…
- Pas vraiment, répondit-elle sans enthousiasme. Mais ce n'est pas exactement comme si j'avais le choix, alors…
- Il paraît que Roswell accueille trois nouveaux profs, cette année, continua Isabel en parcourant la salle de restaurant du regard, comme si elle espérait trouver dans leur proximité immédiate une bonne raison d'échapper à cette conversation. J'espère qu'ils seront bien.
Tess la regarda faire avec une pointe d'agacement, avant de hausser les épaules.
- Je suis arrivée à Roswell à peine quelques semaines avant la fin des cours, alors… Tous les profs sont nouveaux pour moi, tu sais…
- C'est vrai.
Et après ce commentaire hautement constructif, le silence retomba à nouveau entre elles. Tess repartit à l'assaut de ses pancakes avec un soupir. Peut-être que si elle se débrouillait pour garder la bouche pleine, cela dissuaderait Isabel de relancer la conversation…
S'il te plaît, Max, reviens vite…
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Max au shérif à la seconde où la porte de séparation entre le restaurant et l'arrière-salle se referma derrière lui.
Ils étaient seuls et Valenti n'était certainement pas venu pour une visite de courtoisie, alors pas la peine de prendre de gants. Le shérif se retourna, triturant son stetson entre ses doigts.
- Les choses se sont un peu… compliquées, dit-il d'un ton hésitant.
- Je pensais que vous deviez régler le problème avec Michael, répliqua immédiatement Max.
Il s'efforça de se calmer, Valenti n'avait pas à faire les frais de son énervement. Il n'en voulait pas au shérif, il faisait de son mieux pour les aider, c'était plutôt contre Michael qu'il sentait monter une grosse colère. Mais Valenti se chargea de la désamorcer.
- Ce n'est pas Michael, le problème.
Max soupira.
- Je vous écoute.
- Vous connaissez la députée Whitaker ? commença le shérif.
- Depuis hier seulement. Et je l'ai rencontrée i peine une demi-heure, devant son QG de campagne.
- Vous l'avez vue ?
- Oui. Apparemment, Liz a postulé pour devenir son assistante à Roswell, le renseigna Max.
Valenti resta silencieux quelques instants, intégrant cette nouvelle information.
- Peut-être que c'est une bonne chose, finit-il par dire. Elle pourra sûrement nous renseigner de l'intérieur…
- Je préfèrerais qu'on n'en arrive pas là, rétorqua sèchement Max. En quoi Whitaker vous intéresse ?
Valenti s'assit sur le canapé.
- Elle était dans mon bureau ce matin, quand Hanson m'a ramené le rapport du médecin sur les ossements de Pierce, commença-t-il. Elle nous a suivis chez le légiste.
- Et qu'est-ce que le médecin vous a dit ?
- Il a confirmé qu'il s'agissait d'ossements humains, mais que leur structure était étrange. Il pense qu'ils ont fondu à cause de radiations.
- Et Whitaker a réagi comment ?
Valenti se passa nerveusement la main dans les cheveux.
- Elle a décidé de superviser l'enquête et a confisqué le corps.
- Pour l'emmener où ? demanda Max, son esprit tournant déjà à cent à l'heure pour essayer de trouver comment ils allaient régler ça.
Le shérif secoua la tête.
- Aucune idée. Mais ce n'est pas le seul problème.
- Magnifique ! J'étais justement en train de penser que les choses n'étaient pas assez compliquées, railla Max.
- Il va falloir que je remette Michael en garde à vue.
Max resta silencieux un moment, digérant la nouvelle.
- Pourquoi ? finit-il par demander.
Valenti se leva et commença à faire les cent pas, visiblement énervé.
- Parce qu'Hanson a ouvert sa grande gueule. A part quelques contraventions à distribuer et quelques cambriolages, il ne se passe jamais vraiment rien de passionnant à Roswell. Il s'est jeté sur cette affaire comme un chien sur un os – sans mauvais jeu de mots – tout pressé qu'il est de jouer au super-flic…
Il croisa le regard de Max et haussa les épaules.
- Il n'est pas particulièrement malin et il a une fâcheuse tendance à l'ouvrir quand il ne faut pas.
- Laissez-moi deviner, continua Max pour lui. Il a parlé de Michael devant Whitaker, c'est ça ?
Valenti acquiesça.
- Vous pouvez les tenir éloignés de lui le temps qu'on s'occupe des ossements ?
- Vous ne pouvez pas faire disparaître les ossements, objecta le shérif. Cela soulèvera trop de questions.
- Je n'ai jamais dit que j'allais m'en débarrasser, le détrompa Max avec un sourire amusé.
Valenti le fixa d'un regard perçant.
- Qu'est-ce que vous ne me dites pas ? demanda-t-il calmement.
- Qu'est-ce qui vous fait croire qu'on vous cache quelque chose ? répliqua Max du tac au tac.
- Pas on. Vous seulement. J'ai entendu une partie de la conversation que vous avez eu avec Tess à la mine au début de l'été, reconnut-il. Je n'ai pas posé de questions parce que je ne suis pas sûr de vouloir en savoir davantage, mais… Je ne sais pas, il y a quelque chose de… différent chez vous. Et oui, je pense que vous dissimulez des choses, mais pas seulement à moi, à Liz, Maria et Alex. A Michael et Isabel également, et ça, ça m'étonne beaucoup plus.
Max resta silencieux un moment avant d'acquiescer, étonné sans vraiment l'être par la perspicacité du shérif. Tess et lui l'avaient toujours soupçonné d'être beaucoup plus malin qu'on ne lui en accordait de crédit. Ils n'étaient pas encore très sûrs que tout lui raconter soit une bonne idée, mais ils lui faisaient confiance, c'était un début. Son air amusé disparut.
- Vous avez raison, Tess et moi, nous ne disons pas tout ce que nous savons, reconnut Max, jugeant inutile d'essayer de noyer le poisson. A Liz, Maria et Alex parce qu'ils sont… humains, à Michael et Isabel parce qu'ils ne le sont pas. Quant à Nasedo… Lui, c'est un tout autre problème. Honnêtement, je ne sais pas si c'est la meilleure solution, il y a même de fortes chances pour que ça se retourne contre nous, mais on essaye d'agir pour le mieux. C'est la seule justification que je peux vous donner.
Il hésita une seconde avant de continuer.
- Mais si vous voulez vraiment la vérité, toute la vérité, alors je vous la donnerais – sous réserve que vous la gardiez pour vous.
- Pourquoi à moi et pas aux autres ? demanda Valenti, perplexe. Je suis humain aussi.
- Je vous fais confiance. Vous êtes shérif, vous n'êtes pas un lycéen de 17 ans. Et surtout, vous êtes neutre, vous n'avez rien à voir avec nos histoires. Michael et Isabel…
Il se passa une main lasse sur les yeux.
- Vous connaissez le dicton… 'Toutes les vérités ne sont pas bonne à dire'. Croyez-moi, la dernière chose dont on a besoin, c'est de deux adolescents mi-humains, mi-extraterrestres en pleine crise identitaire, surtout maintenant.
- Adolescents, hein ?
- Pardon ? dit Max en fronçant les sourcils.
- Je ne faisais que remarquer, c'est tout. Vous considérez les autres, Michael et Isabel compris, comme des adolescents, mais Tess et vous, vous ne vous incluez pas dans le lot.
Max le regarda un long moment sans faire de commentaire, attendant de voir où Valenti voulait en venir. Ce dernier finit par soupirer.
- D'accord, on va dire que, pour l'instant, je me contente de ça, dit-il enfin. Mais je vous préviens, le moindre dérapage, vous me dites tout.
- Marché conclu, dit Max en sortant son téléphone portable de sa poche.
Il fit rapidement défiler les numéros dans son répertoire jusqu'à trouver celui de Nasedo et porta le téléphone à son oreille.
"Oui ?" dit presque immédiatement une voix lointaine.
- C'est Max. Vous avez des urgences à Washington qui justifient que vous y restiez pendant les prochains jours ? demanda-t-il simplement.
"Non, j'ai terminé ici."
- Dans ce cas, rentrez à Roswell dès que possible. On va avoir besoin de vous.
"Je me mets en route tout de suite."
La tonalité empêcha Max de rajouter quoi que ce soit et il raccrocha en secouant la tête. Le moins qu'on puisse dire, c'est que Nasedo allait toujours à l'essentiel.
- Nasedo ? demanda simplement Valenti.
- Oui. Et si vous pouviez garder pour vous notre petite conversation sur les choses qu'on dit et celles qu'on ne dit pas, j'apprécierais.
- Vous ne lui faites pas confiance, réalisa soudain le shérif, son étonnement clairement visible.
- Oui et non. Je sais qu'il fera tout pour nous garder en vie, dit Max après une nouvelle hésitation. C'est le reste qui me pose problème.
- Le reste ?
- Tess pense qu'il ne joue pas franc jeu, qu'il a ses propres motivations pour agir comme il le fait. Et s'il y a une chose que j'ai apprise il y a longtemps, c'est que les pressentiments de Tess ne sont jamais à prendre à légère.
- Vous la connaissez depuis aussi longtemps que Nasedo, pourtant, fit remarquer Valenti. Pourquoi lui faire confiance à elle plus qu'à lui ?
Le sourire amusé de Max revint en force.
- Parce que Tess est… Tess, dit-il simplement, cryptique. Je vous l'ai dit, le jour où vous voulez l'histoire complète…
- Il me suffira de poser la question, je sais, finit le shérif. Une autre fois.
Il remit son stetson.
- Je vais m'occuper de Michael.
- Nasedo devrait être là demain, je vous appellerai.
Valenti acquiesça et sortit par la porte de derrière. Max soupira et entra à nouveau dans le restaurant pour rejoindre Tess et Isabel, espérant qu'elles ne s'étaient pas entretuées pendant son absence. Les prochains jours risquaient d'être tendus, il n'avait pas envie en plus du reste de se retrouver obliger de jouer les arbitres…
Le lendemain
Tess regardait avec amusement le shérif faire nerveusement les cent pas dans l'arrière-salle du Crashdown. Visiblement, il était plutôt anxieux à l'idée de rencontrer Nasedo pour la première fois… Quand Max lui avait raconté leur conversation de la veille, elle s'était étonnée qu'il lui ait fait part de leurs doutes concernant Nasedo. Max lui avait simplement répondu qu'il était aussi bien que Valenti se méfie de lui également – Nasedo étant officiellement leur 'protecteur', il ne voulait pas que le shérif y voit le signe qu'il pouvait lui faire confiance aveuglément. C'était mieux comme ça.
La porte de séparation avec le restaurant s'ouvrit et Ed Harding entra dans la pièce d'un pas nonchalant. Valenti arrêta net ses va-et-vient et se retourna vers lui, alors que l'extraterrestre lui adressait un sourire railleur.
- Shérif Valenti ! Ravi de vous accueillir à l'association de défense des petits hommes verts… Vous m'avez appelé, j'imagine que c'est important, ajouta-t-il en se tournant vers Max.
- Quels sont vos rapports avec Vanessa Whitaker ? lui demanda ce dernier, entrant immédiatement dans le vif du sujet.
- Je la connais intimement, répondit Nasedo.
- Comment ça, intimement ? répéta Tess, craignant de comprendre.
Et ce que sa 'compréhension' lui inspirait sur le moment, c'était un début de nausée.
- Pour parler de façon crue – et néanmoins très humaine – elle assure très bien au lit, précisa Nasedo sur un ton joyeux, confirmant sa pensée.
-Je crois que vais vomir, envoya-t-elle à Max.
Il lui lança un regard amusé.
-Il s'amuse comme il peut, répliqua-t-il du tac au tac.
-Penser à Nasedo en train de s'amuser est déjà perturbant, alors l'imaginer en train de s'amuser de cette façon, c'est juste… Ew !
- J'espère que vous avez pris vos précautions, murmura Maria de sa place sur le canapé, un air de dégoût similaire à celui qu'éprouvait Tess étalé sur son visage.
-Au moins une personne qui est du même avis que moi…
-Petite nature…
Tess lui lança un regard noir. Assise sur le sommet d'un meuble bas au pied de l'escalier, elle fut la première à remarquer Liz qui descendait du premier étage, rejoignant leur petit groupe sans ajouter un mot. Leurs regards se croisèrent et elle eut la désagréable impression que la brunette la jaugeait en silence. Nasedo fit mine de ne pas remarquer la nouvelle venue et continua sur sa lancée.
- J'avoue être séduit par l'étendue de ses… performances, poursuivit-il froidement. Ça me ferait de la peine de devoir la tuer.
- Beaucoup trop d'informations, murmura Tess, alors qu'un frisson lui remontait le bas du dos.
Elle réalisa qu'elle n'était pas la seule à être mal à l'aise. Sur le canapé, Alex et Maria s'étaient inconsciemment rapprochés, comme pour faire bloc face à cet être dépourvu de sentiments. Isabel le regardait avec une fascination mêlée de dégoût, Liz arborant la même expression au pied des escaliers, se rapprochant de Max dans un réflexe de protection. Tess se crispa légèrement en remarquant leur proximité. Seuls les visages de Valenti et Max ne révélèrent rien de ce qu'ils pouvaient penser, bien que Tess ait remarqué une tension nouvelle qui habitait le shérif. A la nervosité de tout à l'heure s'était ajoutée une méfiance certaine.
Tant mieux…
- Les ossements de Pierce ont été découverts, le renseigna brièvement Max. La partie supérieure du squelette a complètement fondue ou presque, chose incompréhensible pour les humains. Et Michael est suspect.
Nasedo abandonna instantanément son attitude nonchalante et se redressa, presque au garde-à-vous.
- Il me faut le nom des personnes qui sont au courant, je dois les supprimer avant que l'information ne soit divulguée, lâcha-t-il d'une vois tranchante.
Du coin de l'œil, Tess vit Alex et Maria échanger un regard inquiet.
- Et… est-ce que cette mesure s'applique aux personnes qui sont là ? demanda le jeune homme d'un ton hésitant.
Le regard froid de Nasedo s'attarda sur le jeune homme et Isabel se rapprocha de lui instinctivement, prête à s'interposer au cas où leur protecteur se montrerait menaçant. Nasedo observa son geste avec une attention qui mit Tess mal à l'aise. Elle fronça les sourcils. Pourquoi était-il soudainement si intéressé par Alex ? La voix de Liz interrompit le cours de ses réflexions.
- Vous ne croyez pas qu'il y a déjà eu suffisamment de morts comme ça ? dit la brunette sur un ton accusateur.
- Je suis là pour protéger la descendance royale, rien d'autre, répondit sèchement Nasedo, visiblement peu disposé à faire preuve de patience lorsqu'il s'agissait des humains. Leur survie est nécessaire à la survie d'une race toute entière.
Max coupa court à la discussion avec une impatience non dissimulée.
- On ne va tuer personne, ce n'est pas la solution.
Nasedo arbora cette fois-ci un sourire condescendant.
- Voyez-vous ça… Un pacifiste pour Roi. Devons-nous opter tout de suite pour un suicide collectif ou faut-il que nous attendions que nos ennemis nous surprennent et nous mettent au menu du soir ? railla-t-il.
Max lui adressa un regard glacial et leur protecteur sembla perdre un peu de son assurance. Il eut quasi-imperceptible mouvement de recul qui n'échappa ni à Max, ni à Tess.
Ni à Valenti, réalisa-t-elle soudain en voyant le shérif lancer à son mari un regard de compréhension.
Il venait visiblement de comprendre pourquoi Max se montrait aussi méfiant lorsqu'il s'agissait de Nasedo. Il était sensé les protéger, mais dans des moments comme celui-ci, son attitude tout entière leur criait de rester sur leurs gardes. Plus que ses paroles, c'était le ton employé qui leur posait un problème… Nasedo n'avait aucun problème à reconnaître que Max était son Roi et qu'il lui devait obéissance. Mais il n'avait également aucun problème à lui manquer de respect et à le railler avec condescendance.
Tess avait senti l'incertitude – la peur ? – que leur protecteur avait éprouvé lorsque Max l'avait remis à sa place avec ce simple regard. A cet instant, Max était Zan et le changement, même subtil, n'avait pu échapper à Nasedo, même si ce dernier était toujours persuadé qu'ils n'avaient que de vagues souvenirs du passé. Et si ce dernier se rappelait un temps soit peu de ce passé, il se rappelait également où se situait exactement la limite à ne pas franchir.
Mais pourquoi cette réminiscence de Zan effrayait-elle autant Nasedo ? Ils étaient sensés être du même coté, il devrait se réjouir de voir leurs anciennes personnalités remonter à la surface et non le craindre. Il y avait tellement de questions auxquelles elle n'arrivait pas à obtenir de réponses… A cet instant même, elle ne voyait émaner de lui que le vide et un écho de sa personnalité qu'elle n'arrivait pas à cerner. Elle s'était toujours beaucoup reposée sur ses dons pour 'décrypter' les gens et se retrouver bloquée de cette façon l'agaçait prodigieusement.
- Wow…
- Ne reste pas là, bouche bée… Où sont passées tes manières ? la rappela à l'ordre une voix sèche.
- Désolée, murmura Ava, se redressant instantanément, embarrassée.
Elle lissa sans même y penser le devant de sa robe, sa nervosité redoublant sous le regard désapprobateur de son père.
- Laisse-la tranquille, dit calmement Alenor, posant sur son bras une main rassurante. Elle va passer les quatre prochaines années de sa vie ici, elle a le droit d'être nerveuse.
- Elle a le droit d'être nerveuse, mais certainement pas de le montrer, répondit son mari, avec cependant un peu plus de douceur dans la voix. Tu sais ce que les gens racontent, que la seule raison pour laquelle elle a été acceptée ici, c'est qu'elle est ma fille, ajouta-t-il.
- J'ai été acceptée parce que j'ai été choisie par les Anciens, se récria Ava. Personne n'entre au Temple sans avoir été choisie par eux, tout le monde le sait.
- Penses-tu réellement que cela empêchera les rumeurs de circuler ? rétorqua-t-il sèchement.
Ava se mordit les lèvres avant de secouer la tête en signe de dénégation. Non, cela n'empêcherait pas les rumeurs de circuler… Mais s'il pensait que les rumeurs allaient lui faire changer d'avis et rentrer chez elle, il se trompait lourdement. Elle rêvait d'entrer au Temple depuis l'âge de douze ans et ce jour où son frère aîné avait atterrit dans le lac tête la première – une tradition familiale décidément… L'événement n'aurait rien eu de si extraordinaire en soit – Kahil était une tête brûlée, il avait déjà fait bien pire – sauf que sur le coup, c'était elle qui le lui avait gentiment suggéré.
Jamais elle n'oublierait l'expression étalée sur le visage de son frère lorsqu'il avait refait surface, crachant de la vase et dans l'incapacité d'expliquer pour quelle raison il avait décidé de faire le grand plongeon. S'il y avait une chose de certaine, c'était que, lorsqu'elle lui avait demandé s'il pouvait "aller se jeter dans le lac, histoire de la laisser tranquille", elle ne l'entendait pas aussi… littéralement. Voilà ce qui arrivait lorsqu'on était la plus jeune d'une fratrie de quatre enfants et la cible permanente des taquineries de ses frères aînés. Ils s'adoraient tous, mais elle ne pouvait s'empêcher de les trouver pénibles, parfois.
Cette fois-ci, elle s'était persuadée qu'il s'agissait d'une coïncidence… jusqu'au jour où son autre frère, Shay, s'était retrouvé aphone pendant trois jours après que, lors d'une énième session de ce jeu fantastique appelé 'Allons-ennuyer-Ava-alors-qu'elle-se-tient-bien-tranquille-dans-son-coin-et-ne-demande-rien-à-personne', elle lui ait gentiment suggéré – encore – de se taire, histoire de lui faire des vacances. Autant dire qu'après ça, ses frères s'étaient montrés beaucoup plus prudents lorsqu'ils décidaient de lui chercher des noises.
Quant à ses parents, ils l'avaient surveillée comme le lait sur le feu à compter de cet instant, notant avec une stupéfaction grandissante les blocs de pierre décollant sans efforts, les portes claquant sans être touchées, l'entorse de son pur-sang préféré guérie d'un geste de la main, les incendies anticipés sans signes avant coureur… Il ne fallait pas être un génie pour deviner qu'elle avait des dons quelques peu… hors-normes.
En apparence, Ava ne s'en souciait pas. Avec le temps, elle avait plus ou moins appris à se contrôler et arrivait à 'faire avec', mais intérieurement, elle n'était pas vraiment rassurée. Tous les Antariens étaient dotés de dons, c'était dans la nature même de l'évolution de leur civilisation, mais pour la grande majorité d'entre eux, cela se limitait à des capacités basiques – télékinésie élémentaire, manipulation mineure de la matière… Ils étaient peu à développer des dons plus étendus, et rarement à l'âge tendre de douze ans.
Elle voulait comprendre. Elle voulait entrer au Temple, sachant qu'il n'y aurait pas de meilleur endroit pour apprendre à maîtriser ses dons. Mais il fallait être majeur pour en franchir les portes – dix-huit ans, soit une éternité – il n'y avait eu dans leur Histoire qu'une poignée d'exceptions. Alors quand elle avait reçue sa lettre d'acceptation le jour de ses seize ans, cela avait été la surprise du siècle… pour elle et pour beaucoup d'autres. Et le fait qu'elle soit la fille de l'Ambassadeur de l'une des plus grosses provinces de leur planète ne risquait pas d'arranger les choses…
Elle soupira, levant les yeux vers les portes imposantes qui fermaient l'enceinte, et sa mère lui adressa un sourire encourageant.
- Allez, viens, lui dit-elle en lui faisant passer le seuil. Tu ne vas pas renoncer maintenant ?
Ava secoua la tête, suivant sa mère d'un pas déterminé. Non, elle avait bien l'intention de rester et de quitter cet endroit avec les honneurs.
Leur petite famille traversa la cour rapidement, Ava refusant cette fois de laisser paraître son émerveillement. Cet endroit était… fabuleux. Tout ce qui les entourait, des hauts murs du Temple aux impeccables jardins, respiraient la sérénité la plus parfaite. Mais plus que ça, c'était l'énergie que le lieu dégageait qui était intimidante. Ici était le siège de tout ce qui faisait leurs croyances et leur monde. Ici était le lien tangible entre les vivants et les Anciens.
Ici était préservé le Granilith.
L'attention d'Ava se porta sur une femme en robe pourpre – la tenue des prêtresses – et au visage austère, debout devant la porte intérieure de l'enceinte. Elle les accueillit avec une légère inclination de la tête.
- Monsieur l'Ambassadeur, salua-t-elle son père. Madame DeLoech.
Alors que ses parents lui retournaient la politesse, la femme se tourna vers elle avec ce qu'il lui sembla être une lueur de curiosité dans les yeux, disparue aussi vite qu'elle était venue.
- Et tu dois être Ava, dit-elle simplement.
Elle sourit et esquissa une brève révérence, ne sachant pas exactement qui était cette femme et quel était de facto le protocole.
- Je suis Myra Mayem, la Prêtresse chargée de l'encadrement des Aspirantes. C'est moi qui serai votre référente durant les quatre prochaines années.
Il y eut un silence pendant lequel Ava se demanda si la femme attendait d'elle un quelconque commentaire. Jugeant préférable de ne pas exprimer à voix haute ce qu'elle pensait vraiment – en l'occurrence, un très juvénile 'et bien, je sens qu'on va s'amuser' – elle se contenta d'un simple…
- Oui, Madame.
- Och'ra Myra, la corrigea la femme.
- Och'ra Myra, répéta docilement Ava, rougissant légèrement.
La femme sembla la jauger un instant, avant de tourner les talons et de franchir la porte devant eux.
- Suivez-moi, lâcha-t-elle d'un ton toujours aussi monocorde.
Et alors qu'ils pénétraient dans l'enceinte du Temple, Ava sentit son émerveillement redoubler… ainsi que sa nervosité. Ils avançaient dans une salle immense, au plafond soutenu par des piliers de plus de dix mètres de haut, couverts de la tête au pied de khâchis, ces caractères utilisés dans les rituels anciens que seuls les initiés savaient lire – initiés dont elle ferait bientôt partie, si tout se passait comme elle l'espérait… Jamais elle n'avait eu l'impression d'être aussi petite.
Alors qu'ils approchaient de l'extrémité de la pièce, où trônait un imposant escalier, elle remarqua qu'une deuxième personne les attendait – un homme, cette fois. L'Och'ra Myra s'arrêta devant lui et s'inclina une nouvelle fois avant de se tourner vers Ava et ses parents.
- Je vous présente Nicoli Gaedel, le Troisième Uro du Temple.
- Nous nous connaissons déjà, lâcha l'homme d'une voix sèche.
Ava le vit donner à son père une brève accolade, avant que son regard ne se pose sur elle. Et soudain, ces piliers si hauts, cet escalier si grand, cette pièce si monumentale semblèrent se réduire à la taille d'une boîte à chaussures. Les yeux perçants de cet homme semblaient la transpercer de part en part et provoquaient chez elle un malaise certain, qu'elle dissimula avec peine.
- Ava DeLoech, murmura-t-il avec un sourire légèrement dédaigneux. J'ai hâte de vous voir à l'œuvre, j'ai beaucoup entendu parler de vos… prouesses.
Ils s'affrontèrent du regard et, pour la première fois depuis longtemps, Ava éprouva à nouveau cette sensation. Cela lui arrivait de temps en temps, généralement quand ses émotions partaient dans tous les sens. Elle avait alors l'impression de devenir un aimant, les pensées et les émotions des personnes sur lesquelles elle se focalisait lui revenant comme des boomerangs, d'une intensité différente selon les gens, mais il y avait toujours… quelque chose.
Et aujourd'hui, le boomerang revenait puissance dix. Sauf que… Elle ne captait rien, à part le vide et un écho de sa personnalité qu'elle n'arrivait pas à cerner. Elle vit sa mâchoire se crisper et eut l'impression de se faire littéralement éjecter de sa propre tête.
Elle recula d'un pas.
- Impressionnant, murmura Nicoli.
Le regard de son père passa entre eux avec perplexité.
- Ava ? Tout va bien, ma chérie ?
Le regard froid de Nicoli était toujours vrillé sur elle et elle eut l'impression qu'il lisait en elle comme dans un livre ouvert, alors qu'il restait aussi impénétrable qu'un bloc de béton.
Elle n'aimait pas ce type. C'était peut-être idiot, mais elle avait toujours cette impression que les gens qui dissimulaient trop bien leurs pensées avaient forcément quelque chose à cacher…
- Oui. Tout va bien, répondit-elle avec un calme apparent.
Cette fois, le visage de l'Uro Gaedel afficha un sourire clairement railleur.
- Och'ra Myra, pourquoi ne montreriez-vous pas à Mademoiselle DeLoech ses nouveaux appartements ? dit-il à sa nouvelle référente. Je suis sûr qu'elle est fatiguée de son voyage.
- Tout de suite, répondit-elle.
Après les salutations d'usage, leur petit groupe quitta le hall, laissant Gaedel debout au pied de l'escalier. Ava put sentir son regard lui brûler le dos.
Vite, vite, vite, je veux quitter cette pièce…
Elle voulait s'éloigner du froid, et du vide, et de…
Tess s'arracha à ses souvenirs juste à temps pour voir Nasedo incliner brièvement la tête.
- Pardonnez-moi, murmura-t-il à l'attention de Max. C'était déplacé.
- Effectivement, répliqua ce dernier d'une voix cinglante.
Le regard de Tess se posa sur Isabel et elle remarqua que cette dernière observait son frère avec perplexité, sentant confusément que quelque chose lui échappait. Tess ne s'en étonna pas. Par certains cotés, Zan était foncièrement différent de Max – sûr de lui et volontaire quand Max était plus passif et en retrait. Liz également jeta à son ex-petit ami un regard surpris.
-Tu es en train de faire peur à tout le monde, l'avertit silencieusement Tess.
Il ne lui répondit pas, mais elle le sentit prendre sur lui pour s'efforcer de se détendre et redevenir un peu plus… Max. Avec succès. Le Roi s'effaça suffisamment pour que l'adolescent reprenne le dessus.
- Comme je l'ai dit, on ne tuera personne, reprit Max plus calmement. Et c'est un ordre.
Nasedo le regarda un long moment sans un mot, visiblement perplexe, avant d'incliner de nouveau la tête.
- Il en sera ainsi, dit-il enfin, d'une voix monotone. Les fédéraux connaissent le Cadmium-X, enchaîna-t-il sans commenter plus. S'ils en trouvent sur les os, la première de leur priorité sera de faire à Michael ce qu'ils vous ont fait à vous dans leur laboratoire.
- On va s'en occuper, le rassura Max.
- Où sont les ossements ?
- Whitaker les a fait transférer, mais à quel endroit, ça, je n'en sais rien, répondit Valenti.
- Et même si on savait où ils étaient, qu'est-ce qu'on en ferait ? Les cacher ne résoudrait pas le problème, intervint Isabel.
Tess prit le relais.
- Le Cadmium-X est un métal comme un autre, il nous suffit juste de le dissoudre, c'est tout, expliqua-t-elle. Mais avant, il faut qu'on mette la main sur ces ossements…
Elle échangea un regard entendu avec Max, qui pesta intérieurement. Autant pour sa bonne résolution de laisser autant que possible les humains en dehors de leurs histoires… Son regard se posa sur Liz.
- Whitaker t'a officiellement engagée, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il.
La petite brune acquiesça.
- Oui, depuis hier.
- J'ai besoin que tu me fasses entrer dans son bureau.
Le visage de Liz prit un air assuré et elle posa la main sur son bras.
- Pas de problème.
Max se dégagea en douceur, alors que Tess sautait de son perchoir.
- Je viens avec vous, lâcha-t-elle avec détermination.
Elle ne put s'empêcher de sourire devant la moue déconfite de Liz et Max leva les yeux au ciel devant son petit manège. Liz les arrêta avant qu'ils n'atteignent la porte.
- Attendez, elle est au bureau en ce moment et il est à peine 14 heures. Elle part rarement avant 18 heures, ça ne sert à rien que vous attendiez aussi longtemps…
Max se tourna vers Nasedo.
- Vous pouvez la faire sortir de là plus tôt ? lui demanda-t-il.
- Moi, non, mais Pierce…
- Dans ce cas, c'est réglé, trancha-t-il, peu désireux de voir leur protecteur entrer dans les détails.
Après avoir convenu que les autres les attendraient au Crashdown, Max, Tess, Liz et Nasedo prirent la direction du QG de campagne de Whitaker. En chemin, Nasedo ralentit le pas et laissa les deux jeunes filles prendre de l'avance et disparaître respectivement dans le bâtiment et dans la ruelle qui le longeait, restant seul avec Max.
- Vous êtes sûr de pouvoir distraire Whitaker suffisamment longtemps ? demanda Max.
- Sans problème. Et vous, avec Tess, vous en êtes où ?
Max s'arrêta net, fronçant les sourcils.
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes sensés être ensemble, vous l'avez entendu, non ? insista Nasedo en se tournant vers lui.
- Quoi qu'il se passe entre elle et moi, je ne crois pas que cela vous concerne, répondit sèchement Max.
- C'est vous qui décidez. Mais à votre place, j'éviterais de tergiverser trop longtemps… Ne perdez pas de vue que ce monde-ci n'est pas notre monde et que votre devoir est avec Tess. Le reste n'a aucune importance.
Max lui lança un regard perçant.
- Vous êtes d'humeur bavarde, aujourd'hui, ça change de d'habitude…
- Je vous l'ai dit, je suis là pour vous aider à prendre les bonnes décisions.
- Vous êtes là pour jouer les gardes du corps, rien d'autre, corrigea sèchement Max.
Il tourna les talons et suivit Tess dans la ruelle, laissant derrière lui un Nasedo très perturbé.
Quelques minutes plus tard…
Ils étaient dissimulés dans la ruelle qui bordait l'arrière du QG de Whitaker, attendant le feu vert de Liz pour entrer, et Max regardait Tess faire les cent pas devant lui avec un amusement qui tourna rapidement à l'agacement.
- Tess… Tu ne voudrais pas arrêter ça ? Tu es en train de me filer la migraine.
- Liz est revenue.
- Liz habite à Roswell, c'était à prévoir.
- J'avais oublié à quel point elle m'énervait.
- Il va falloir t'y faire, elle est là pour un moment…
Elle lui jeta un regard noir et il leva les mains dans un geste de défense.
- Quoi ? Je disais seulement que…
- Nasedo aussi est revenu, continua-t-elle sans l'écouter.
- Vraiment ? Je n'avais pas remarqué, railla Max, se demandant où elle voulait en venir.
- Et Michael est en prison. Et Pierce réapparait.
- Pas lui, ses ossements seulement.
Elle arrêta net sa marche et serra les poings.
- Argh ! Tu peux arrêter ça, s'il te plaît ?
Max fronça les sourcils, perplexe.
- Arrêter quoi ?
- Ton numéro de Monsieur Je-suis-calme-et-rien-ne-m'atteint, ça m'énerve !
- Je suis sensé réagir à quoi ? Le retour de Liz ? Le retour de Nasedo ? Le retour de Pierce ?
- Les trois !
- Je me moque du retour de Liz, rétorqua-t-il avec un brin d'agacement. Je m'inquiète de savoir que Nasedo va revenir vivre avec toi…
- Surtout que ça va limiter nos petites escapades, dit Tess avec un sourire parfaitement innocent.
- Quant à…, continua Max sans sembler remarquer son interruption.
Il s'arrêta net et pencha la tête de coté un instant, pensif.
- Je n'avais pas pensé à ça, murmura-t-il. Encore que je ne pense que ça pose beaucoup de problèmes à Nasedo… D'après lui, il serait temps que j'arrête de tergiverser et que je m'occupe de toi.
- Si tu penses sérieusement que je te laisserais t'occuper de moi alors qu'il est sous le même toi, autant te le dire tout de suite, tu rêves.
- On trouvera bien quelque chose… J'en étais où ? enchaîna Max.
- Pierce.
- J'attends d'avoir fouillé ce bureau pour me prononcer sur ce dernier point, dit-il avec un geste en direction de la fenêtre à coté d'eux.
- Tu penses que l'histoire des ossements ne va pas poser de problème ?
- Non, j'attends d'avoir fouillé ce bureau pour me prononcer sur la taille du problème, précisa Max.
- Voilà qui est encourageant…
Max lui fit signe de se taire alors que la voix de Whitaker leur parvenait par la fenêtre ouverte du bureau.
- Déjà là, Parker ? Vous faites des heures supplémentaires…
- Oh, je sais, je suis arrivée plus tôt. Je voulais finir de classer tout ça avant ce soir, dit Liz.
- Vous ne me ferez pas de procès parce que je vous exploite ?
Ils entendirent Liz lâcher un rire forcé.
- Je vous promets que non, dit-elle.
Il y eut un silence pendant lequel une porte claqua, avant que la voix étonnée de la députée ne s'élève à nouveau.
- Agent Pierce ?
- Daniel, ça suffira… Je suis un civil, maintenant.
Tess lâcha un reniflement méprisant en entendant le ton suave employé par Nasedo. Elle imaginait la scène d'ici – lui, appuyé nonchalamment contre la porte du bureau, faisant un grand numéro de charme à sa maîtresse occasionnelle… Pour quelqu'un qui méprisait souverainement les humains, il faisait fort lorsqu'il s'agissait d'exploiter leurs pires clichés.
- Liz Parker, ma nouvelle stagiaire, reprit Whitaker.
- Enchanté, salua Pierce.
- Bonsoir, répondit Liz.
- Alors, qu'est-ce qui peut pousser un agent du FBI en congé à venir dans cette ville ? Roswell n'est pas l'endroit rêvé pour un ex-chasseur d'extraterrestres, reprit la députée.
- J'ai peut-être envie de chasser un autre gibier, qui sait…
- Quoi comme gibier ?
- Oh, ce ne sont pas des choses à dire devant une stagiaire…
- Ce n'est plus une enfant, elle peut tout entendre. Hein, Parker ?
- Heu… Il n'y a plus de chemises, je vais en chercher, dit la voix de Liz, visiblement très gênée.
Max secoua la tête en l'entendant quitter précipitamment la pièce, imaginant d'ici l'expression de son visage. Liz Parker avait encore du chemin à faire pour se décoincer un peu… Tess se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire.
- Il sait s'y prendre, tu dois l'admettre, lui murmura-t-elle. Trois phrases et il a réussi à faire rougir Miss Perfection jusqu'à la racine des cheveux ! Combien de temps il peut tenir Whitaker occupée à ton avis ?
- Suffisamment longtemps, j'espère. Mais vu ce qu'il nous a dit tout à l'heure, je ne m'inquiète pas trop pour ça…
- Et à nouveau… Ew !
- Depuis quand es-tu devenue aussi prude ?
- Je ne suis pas prude. Le sexe ne me pose aucun problème lorsque le reste de la planète est concerné. N'importe qui, Whitaker, sexe ? Pas de problème. Nasedo, sexe ? Non. Juste… non. Et je suis tout à fait déterminée à faire sortir cette idée de ma tête !
A l'intérieur, la conversation entre les deux continuait et Max et Tess durent tendre l'oreille pour entendre, la voix de Nasedo tombant d'une octave.
- J'avais envie de te voir, murmura-t-il.
- Tu aurais pu y penser avant de m'humilier en public, en plus à la télévision, répliqua immédiatement Whitaker, avec une pointe de ressentiment dans la voix.
- Ne laissons pas la politique s'immiscer entre nous.
- Au début, si tu couchais avec moi, c'était pour des raisons de politique.
- Oui, au début, peut-être. Aujourd'hui, c'est différent. Grâce à toi, j'ai appris à mieux me connaître.
- Et là, on a définitivement touché le fond, murmura Tess en levant les yeux au ciel…
… avant de les écarquiller en réalisant que les bruits qu'elle entendait maintenant suggéraient que le temps de la conversation était terminé, pour laisser place à des activités beaucoup plus agréables… pour les intéressés, en tout cas.
- Et je suis soudain tellement reconnaissant de ne pas être à la place de Liz, murmura Max.
- Hypocrite, lâcha négligemment Tess.
- Hey ! J'ai dit que les deux ensemble ne me posaient pas de problème, pas que je voulais assister à la chose en direct, protesta Max.
Apparemment, le retour de Liz dans le bureau interrompit le petit tête-à-tête. Whitaker sembla réagir immédiatement.
- Parker, vous voudrez bien fermer la porte en partant ? dit-elle. A demain matin.
- Oui. Bonne fin de journée, les salua Liz.
- J'y compte bien, entendirent-ils murmurer Nasedo.
Après quelques secondes, la porte donnant sur la ruelle s'ouvrit.
- C'est bon, ils sont partis, commenta Liz alors que Max et Tess se glissaient à l'intérieur. Je pense qu'ils vont en avoir pour un moment…
- Oh, je n'en doute pas, railla Tess. Faites-moi penser à le remercier pour son sacrifice !
Sans perdre une seconde, les trois amis se mirent à fouiller un à un les tiroirs et placards du bureau. Ils passèrent en revue les dossiers les uns après les autres, sans succès.
- Il n'y a rien, finit par admettre Liz.
Max referma violemment le tiroir qu'il était en train de retourner et fracassa contre le mur un pot à crayon qui traînait sur le bureau, sa frustration prenant le pas sur sa patience.
- C'est pas vrai ! explosa-t-il.
Tess leva les yeux au ciel.
- Et c'est maintenant qu'il s'énerve…
Il lui jeta un regard meurtrier.
- Ravi que ça t'amuse.
- J'en déduis que les choses ne sont pas aussi calmes que tu le disais, dit Liz.
- Ça l'était… jusqu'à ce qu'un foutu géologue qui faisait des fouilles tombe sur les ossements.
- Je ne connais pas encore l'affaire dans les détails, mais pourquoi doit-on retrouver les ossements ? leur demanda Liz, perplexe. Et c'est quoi, le Cadmium-X ?
- C'est un élément isotope, le cadmium, qui se forme lorsque les rayons d'énergie qu'on produit avec nos pouvoirs touchent de la matière, expliqua Tess. Il s'est probablement formé sur le squelette de Pierce après que Michael l'ait tué.
- Donc, c'est comme s'il y avait des effets secondaires quand Michael utilise ses pouvoirs, résuma la petite brune.
- Michael, Isabel, Tess, moi… Nasedo aussi, précisa Max. S'ils analysent les ossements, ils décèleront la présence de Cadmium-X et ils vont s'intéresser à Michael d'un peu trop près. Il sera découvert. On le sera tous.
- Vous avez vérifié s'ils ne les ont pas transportés à l'accélérateur de particules, à l'Université de Las Cruces ? dit Liz.
Tess fronça les sourcils avec perplexité.
- Le quoi ?
- Le laboratoire qui a ouvert l'an dernier, précisa Liz en se tournant vers Max. Tu ne te souviens pas, au dernier trimestre, le prof de physique n'a pas arrêté de nous parler de ça ! Le nouveau cyclotron peut mesurer les isotopes et les taux. Si le Cadmium-X est un élément extraterrestre, c'est sûrement là qu'il sera analysé.
Max et Tess la regardèrent avec étonnement et elle rit.
- Je ne suis pas devin, j'adore la science, c'est tout, se défendit-elle.
- Tu peux te renseigner ? lui demanda Max.
- Je m'en occupe, acquiesça-t-elle.
Le lendemain
Sur le chemin de Las Cruces, Max était perdu dans ses pensées. Ils devaient à Liz une fière chandelle. Aussi insipide et ennuyeuse que Tess la trouve, il fallait bien admettre que trouver les renseignements qu'ils recherchaient par d'autres biais leur auraient pris un temps fou. Trop de temps – Whitaker faisait analyser les ossements en début d'après-midi, à l'accélérateur de particules, comme Liz l'avait anticipé. S'ils avaient perdu ne serait-ce que quelques heures, Michael aurait été condamné.
Au lieu de cela, la plus grosse des difficultés à laquelle ils faisaient face, c'était de s'introduire sans se faire repérer dans le laboratoire. En combinant ses pouvoirs avec ceux de Tess et Isabel, c'était jouable.
- Tourne à droite, dit la voix de sa sœur à coté de lui, le tirant de ses pensées.
Elle tenait une carte du campus à la main et avait été officiellement désignée co-pilote.
- C'est là, le bâtiment blanc juste en face ! s'exclama-t-elle soudain.
Repérant à son tour la bâtisse – difficile à manquer, c'était l'une des rares du campus à ne pas être construite en briques rouges – Max gara la Jeep sur une place de parking vacante, Tess et Isabel sautant de la voiture à la seconde où il coupait le contact. Ils s'approchèrent sans se faire remarquer de l'entrée du bâtiment, repérant le garde en faction devant la porte.
Max fit une grimace.
- Il va falloir que j'entre… Une idée ?
- Tiens, dit Isabel à Tess en lui tendant la carte qu'elle tenait à la main. Va distraire le garde. Demande-lui ton chemin, quelque chose, n'importe quoi. On a juste besoin qu'il s'éloigne de la porte juste le temps que Max se glisse à l'intérieur…
- Je préfèrerais que tu y ailles, tenta Tess. Je ne suis pas vraiment à l'aise lorsqu'il s'agit de 'distraire' les gens… sauf si vous voulez que je lui mette une idée dans la tête, dans cas, pas de problème !
- Ne fais pas l'enfant, j'ai l'habitude de travailler avec Max, tu nous ralentirais, répliqua sèchement sa 'belle-sœur'.
Tess ouvrait la bouche pour la remettre à sa place, mécontente, quand Max s'interposa.
- Tess a raison, Izzy, il vaut mieux que ce soit toi qui y ailles, appuya-t-il.
Sa sœur se tourna vers lui avec un air offensé.
- Et pourquoi ça ? lui demanda-t-elle, presque en colère. Tu penses que je ne pourrais pas t'aider ?
- Je pense que les ossements ne seront pas laissés sans surveillance et qu'il faudra que quelqu'un distraie la 'surveillance' en question pendant que je les manipule. Je pense que ça risque d'être un peu difficile pour elle de faire ça en même temps qu'elle devra s'occuper du garde, fit sèchement remarquer Max. Sans compter que ta tenue est nettement plus… appropriée que la sienne pour ce genre de choses, ajouta-t-il avec un regard critique sur les vêtements que portait sa sœur.
Il savait qu'Isabel était toujours tirée à quatre épingles et qu'elle se souciait de son apparence avec un soin qui confinait parfois à l'obsession, mais là, ça en devenait ridicule… Une jupe et des bottes à talons aiguille pour s'introduire illégalement dans un laboratoire scientifique, sérieusement ? La tenue de Tess était peut-être moins sexy – encore que, de son point de vue… bref – mais au moins, elle ne lui poserait pas de problème s'ils devaient s'enfuir en courant…
Sa sœur se renfrogna et reprit la carte à Tess, avant de tourner les talons et de se diriger vers l'entrée du bâtiment d'un pas déterminé. Max leva les yeux au ciel devant sa démarche de princesse offensée avant de se tourner vers Tess.
- Tu sais ce que tu as à faire ? dit-il.
Elle acquiesça simplement et il la regarda disparaître à l'angle du bâtiment, cherchant probablement un recoin tranquille où elle pourrait se concentrer sans être dérangée. Il se faufila derrière les citernes et les tuyaux qui courraient le long du mur du bâtiment, avançant le plus près possible de la porte, alors qu'Isabel se dirigeait vers le garde avec assurance.
- Excusez-moi, commença-t-elle poliment.
- Je suis agent de sécurité, y a pas marqué renseignements, commenta sèchement le garde, sans même lever les yeux, plongé dans la lecture de son journal.
Il leva enfin la tête avec un rictus maussade, clairement prêt à envoyer l'importun au diable, avant que ses mots ne meurent sur ses lèvres à la vue de la personne qui se tenait devant lui – Isabel Evans dans toute sa splendeur, grande, blonde et arborant un sourire 10 000 volts. Le pauvre type rougit jusqu'à la racine des cheveux et Max se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire, le prenant presque en pitié.
Isabel lui montra la carte qu'elle tenait à la main.
- Je vais vous importuner, mais je ne sais vraiment plus où aller, je suis complètement perdue, se plaignit-elle en ouvrant de grands yeux, jouant à merveille les parfaites idiotes. Je cherche le syndicat des étudiants, mais je n'ai absolument pas le sens de l'orientation. Mon petit copain me le dit assez souvent…
Elle fit mine de réfléchir quelques secondes.
- Enfin, mon ex-petit copain, ajouta-t-elle enfin.
Grande, blonde, souriante et célibataire… Cette dernière phrase suffit pour que le garde se lève de son siège comme un diable surgissant de sa boite.
- Je vous emmène, lui dit-il précipitamment, s'éloignant avec elle sans même jeter un regard en arrière.
Max secoua la tête avec amusement et sortit de sa cachette, rejoignant la porte d'un pas vif. Il examina rapidement le système de fermeture, réalisant qu'il s'agissait d'une serrure électronique. Il posa la main sur le mécanisme et envoya une brève impulsion. Il se déverrouilla avec un clic réjouissant. Il se glissa à l'intérieur du bâtiment où il n'eut plus qu'à suivre les indications placardées sur les murs jusqu'à l'accélérateur de particules.
Il observa l'intérieur de la pièce à travers la vitre de la porte. Cela ressemblait à une pièce où l'ont faisait passer les radiographies – une salle principale contenant les machines et une autre plus petite où attendaient les techniciens, séparées par une cloison vitrée. Il repéra au même moment la députée Whitaker, entourée d'un petit groupe d'hommes en blouses blanches, debout derrière la dite vitre, le regard braqué sur l'imposante machine qu'il devina être l'accélérateur de particules.
Un bourdonnement sourd s'éleva dans le bâtiment et il réalisa que la machine était en train d'être mise en route – ils n'avaient plus beaucoup de temps.
-Tess ? envoya-t-il vers sa femme, espérant qu'elle l'entende.
Il ne savait pas si la distance et les matériaux dont était fait le bâtiment leur permettraient de communiquer de cette façon, mais cela ne l'empêcherait pas d'essayer. Il n'aurait pas à utiliser un téléphone, et à choisir entre rester en contact avec elle et avoir les mains libres…
-Je suis là, répondit-elle presque immédiatement.
-Nasedo est arrivé ?
-Non.
-On ne peut plus attendre. Tu es prête ?
-Oui.
-Je vois huit personnes dans la pièce, Whitaker incluse. Tu vois ?
Il sentit comme un frôlement quasi-imperceptible dans sa tête alors qu'il la laissait entrer dans son esprit pour qu'elle puisse voir ce qu'il voyait. Il la sentit se tendre à distance.
-Ça fait beaucoup de monde…
-Tu penses que ça va aller ?
-Je vais essayer.
-Arrange-toi juste pour que personne ne me voie, le reste, je m'en occupe.
-Ne traîne pas trop. Je suis trop loin, ça va être dur de maintenir une emprise prolongée sur autant de monde.
-Combien de temps ?
-Deux minutes. Peut-être plus, mais je ne peux pas le garantir…
-Ça devrait suffire.
-Un, deux…
Max sentit la présence dans sa tête se dissiper alors que l'esprit de Tess s'envolait vers d'autres et il ouvrit la porte avec précaution, s'assurant d'abord que son intrusion passait bien inaperçue. Il avait confiance dans les dons de Tess, mais qu'elle soit capable de manipuler avec autant d'aisance les esprits l'avait toujours laissé un peu perplexe. Il n'était pas le seul, d'ailleurs. Ses enseignants au Temple avaient toujours reconnus eux-mêmes qu'elle était la première à avoir réussi à aller aussi loin dans la manipulation mentale. Jusqu'à ce que, pour certains, cette faculté devienne une menace plus qu'un don…
Il entendit la voix de Whitaker demander à ce qu'on engage la procédure et secoua la tête, chassant les souvenirs de ses pensées. Ce n'était pas le moment de se laisser distraire, il avait plus important à se préoccuper dans l'immédiat.
Max grimpa rapidement sur la machine, dont il ouvrit la trappe située sur le sommet, se figeant un seconde en voyant Whitaker s'approcher de la vitre quelques mètres plus loin, plissant les yeux comme si elle essayait de voir quelque chose que son esprit refusait de lui montrer – lui, en l'occurrence. A nouveau, Max refusa de se laisser distraire – impossible que Whitaker ne soit pas atteinte par leur petit tour de passe-passe, Tess l'aurait su immédiatement et le lui aurait dit.
Il se glissa à l'intérieur de la machine et se retrouva à l'intérieur de ce qui lui apparut comme un tuyau géant dans lequel il pouvait à peine se tenir debout. Il avança dans le tuyau et, après quelques mètres, découvrit les ossements de Pierce étendus sur une table de plastique.
Soudain, le bourdonnement s'accéléra et devint un bruit assourdissant, suivi d'un effet de soufflerie qui le projeta violemment à terre. Il rampa sur quelques mètres et lutta pour se relever, agrippant la table à deux mains pour se remettre debout alors que le souffle passant dans le tuyau s'accélérait. Il tendit la main au-dessus du squelette au moment où la machine se mettait à cliqueter au dessus de sa tête. Il repéra d'un coup d'œil l'endroit où les côtes avaient fusionnées, dissolvant rapidement le Cadmium concentré là.
Un rayon verdâtre surgit du plafond et se mit à balayer le squelette, le poussant à accélérer la manœuvre. Il promena rapidement sa main sur le reste du corps, réalisant à la dernière seconde une modification qu'il pensait pouvoir mettre un terme définitif à toute cette histoire.
-Max… Il faut que tu… sortes, lui parvint la voix brouillée de Tess. Je ne… tiendrais plus… très longtemps.
Il retira sa main et retourna aussi rapidement que le lui permettait la soufflerie vers la trappe par laquelle il était entré. Il s'extirpa de la machine et se laissa glisser le long de la paroi avant de courir vers la porte. Le battant claqua derrière lui au moment où la voix de Tess lui parvenait de nouveau.
-Je… ne… tiens… plus !
-C'est bon, tu peux tout lâcher, je suis sorti, la rassura-t-il immédiatement.
Il regarda à nouveau par la vitre qui barrait la porte et repéra Whitaker en grande conversation avec les scientifiques. Son expression attentive se transforma soudain un rictus de profond mécontentement et Max sourit – apparemment, ce qu'il venait de lui apprendre ne lui plaisait pas. Tant mieux.
Il tourna les talons et se dirigea vers la sortie d'un pas tranquille. Il n'allait certainement pas attendre de voir jusqu'à quel point la députée pouvait se mettre en colère…
Il rejoignit rapidement Tess à l'extérieur et la trouva, téléphone à l'oreille.
- Qui tu appelles ? lui demanda-t-il à voix basse.
- Nasedo.
Après quelques secondes, elle stoppa la communication avec un soupir de frustration.
- Répondeur… Mais bon sang, où est-ce qu'il peut bien être ? ragea-t-elle. Je sais qu'on n'a pas eu besoin de lui, en fin de compte, mais il n'est pas sensé nous faire faux bond de cette façon !
- Non, il n'est pas sensé nous faire faux bond comme ça, reconnut Max. Il est peut-être temps que j'ai une vraie conversation avec lui. C'est juste…
- Ne te soucies pas de moi.
- Tess…
- Max ! répliqua-t-elle, exaspérée. J'ai vécu seule avec lui pendant plus de dix ans, je survivrai à une ou deux années de plus, je t'assure ! Et si tu remets vraiment les pendules à l'heure, je doute qu'il soit fou au point de s'en prendre à moi… Il aura trop peur de ce que tu pourrais lui faire.
Max fit une moue dubitative, mais s'abstint de tout commentaire, sachant qu'elle détestait qu'il s'inquiète pour elle. Et même si elle ne l'admettrait jamais à voix haute, elle tenait aussi à Nasedo, à sa façon – aussi froid et cynique qu'il soit, qu'il la mette mal à l'aise et qu'elle ait du mal à lui faire confiance, il avait été son seul compagnon pendant dix ans et c'était difficile pour elle de faire une croix sur lui. Mais surtout, il n'avait jamais manqué un rendez-vous, surtout pas quand cela pouvait avoir des conséquences aussi dramatiques pour eux. C'était inquiétant.
Ils rejoignirent la Jeep sans un mot, repérant Isabel qui les attendait là, assise sur le capot.
- Alors ? leur demanda-t-elle. C'est réglé ?
- C'est réglé, dit Max en se glissant derrière le volant.
Les deux jeunes filles grimpèrent à ses cotés et ils quittèrent le parking dans un crissement de pneus.
- On n'attend pas Nasedo ? demanda Isabel à Tess.
Cette dernière resta muette et détourna les yeux. Isabel fronça les sourcils, perplexe, et se tourna vers Max.
- Max ?
- Il n'est pas venu, répondit-il simplement.
Sa sœur resta silencieuse quelques secondes.
- Et ce n'est pas bon, commenta-t-elle enfin.
Max haussa les épaules.
- Soit il n'est pas venu parce qu'il ne l'a pas voulu, soit il n'est pas venu parce qu'on l'en a empêché. L'un comme l'autre… Non, ce n'est pas bon.
Le retour à Roswell se fit dans un silence de plomb, troublé seulement par Isabel passant un coup de fil à Valenti pour lui confirmer qu'ils avaient réglé le problème des ossements et qu'il allait sûrement recevoir un appel de Whitaker lui annonçant qu'il pouvait relâcher Michael.
Lorsque Max se gara enfin devant le Crashdown, il lâcha un soupir. Après avoir conduit plus de huit heures, s'être fait secouer dans un accélérateur de particules et avoir changé toute la structure d'un squelette, il était vanné et il n'avait qu'une envie, rentrer se coucher. Mais ils avaient quitté Las Cruces il y a plus de quatre heures et il se doutait que tous les autres devaient les attendre – Michael inclus, s'il avait été libéré.
- Ça va ? lui demanda Tess.
- Oui, je suis juste… un peu fatigué, c'est tout, la rassura-t-il avec un sourire.
- Tu aurais dû me laisser conduire un peu, je te l'avais dit, lâcha sa sœur en prenant la direction du restaurant.
Max leva les yeux au ciel et lui emboîta le pas, Tess sur les talons. Ils passèrent les portes juste à temps pour voir Isabel se jeter dans les bras de Michael.
- Isabel… Tu m'étouffes ! lâcha le jeune homme entre deux respirations laborieuses.
Elle le relâcha instantanément.
- Désolée, désolée ! s'excusa-t-elle précipitamment. Tu vas bien ? Ils ne t'ont pas trop malmené, au commissariat ?
- Ça a été atroce, affirma Michael avec un sourire railleur.
- Oui, j'imagine que Valenti t'a torturé, lâcha Max en s'approchant de lui.
Les deux amis se donnèrent l'accolade, Michael saluant Tess d'un signe de la tête en se dégageant. Elle supposa qu'elle venait de recevoir un merci façon Michael et lui sourit.
- Asseyez-vous, dit Maria pendant qu'ils se glissaient sur une banquette, en face d'Isabel et Alex. Vous voulez boire quelque chose ?
- S'il te plaît, oui, répondit Max. Ce que tu veux, tant que c'est frais.
- La cuisine est fermée ? demanda Tess, pleine d'espoir. Je tuerais pour un hamburger…
Ils avaient quitté Roswell à dix heures ce matin et n'avaient rien mangé depuis, elle mourrait de faim.
- Euh… Oui, dit Maria avec un sourire d'excuse. Désolée. Mais il nous reste des tartes.
- Ce sera parfait.
Elle posa un pichet de jus de fruits sur la table et retourna s'affairer au comptoir.
- Alors ? demanda Michael en s'asseyant en face d'eux. Comment vous vous êtes débrouillés ?
Max leva les yeux vers lui.
- Isabel a distrait le garde à l'entrée, Tess a distrait tous ceux qu'il y avait à l'intérieur et je me suis occupé du squelette.
- Et quand tu dis occupé…
- Occupé comme dans 'dissout le Cadmium et vieillit les ossements de quelques années'. Bref, j'ai fait en sorte qu'ils ne puissent plus te soupçonner, conclut Max. Juste… Fais-moi une faveur, la prochaine fois, arrange-toi pour ne plus avoir de trous à tes poches.
Maria, qui s'était rapprochée de la table pour tendre à Tess une part de tarte, éclata de rire au moment où la porte de l'arrière-salle s'ouvrait. Tout le monde se tendit alors que Courtney entrait dans le restaurant d'un pas nonchalant, sourire aux lèvres.
- Salut… C'est pour quoi, la petite fête ? demanda-t-elle avec curiosité.
- C'est la tradition, répondit sèchement Maria. Les cours reprennent lundi, alors on en profite.
- D'accord.
Personne ne parla et un silence gênant tomba dans la salle. Elle finit par sentir qu'elle n'était pas vraiment la bienvenue.
- Bien, je vous laisse, dit-elle enfin.
Elle se dirigea vers la sortie, mais ralentit en passant devant Michael, lui lançant un sourire éblouissant.
- Salut, Michael, murmura-t-elle.
L'intéressé fronça des sourcils perplexes et Tess et Isabel levèrent simultanément les yeux au ciel, échangeant pour la première fois depuis des mois un sourire complice. Maria se renfrogna alors que Courtney quittait le Crashdown. Michael la foudroya du regard.
- Je suis désolée, je croyais qu'elle était déjà partie, s'excusa-t-elle précipitamment.
- Il faut à tout prix qu'on reste sur nos gardes, dit sèchement Michael, sans remarquer l'expression blessée qui traversait le visage de son ex-petite amie.
Il se leva de sa banquette pour aller s'asseoir au comptoir, Maria le rejoignant immédiatement. Les trois autres extraterrestres les suivirent du regard, essayant autant que possible de ne pas entendre leur conversation, sans beaucoup de succès.
- J'ai entendu dire qu'au lit, les ex-détenus faisaient des miracles, tenta de plaisanter Maria.
- On n'avait pas dit que tout était fini entre nous ? répondit sèchement Michael.
- Tu l'as dit. Et depuis deux mois, c'est comme si j'existais plus…
- Ça doit être comme ça.
- Parce que ton avenir est avec Isabel ?
- Je n'y crois pas, la détrompa Michael en secouant la tête. Parce que je suis destiné à être ce soldat et un vrai soldat ne peut pas avoir de femme.
- Michael, si la moitié des films parlent de filles qui attendent que des soldats reviennent, c'est pas pour rien, fit remarquer Maria d'un air entendu.
- Oui, mais c'est du cinéma.
Il se leva pour retourner s'asseoir avec les autres quand la voix de Maria l'arrêta.
- Tu me manques, Michael.
Le cœur de Tess se serra en entendant la vulnérabilité dans la voix de la petite serveuse et elle se mordit les lèvres. Elle savait que Michael gardait ses distances pour protéger la jeune fille, mais malheureusement, cela n'arrêtait pas les sentiments… Michael sembla le comprendre aussi et adressa à son ex-petite amie un sourire douloureux.
- Je sais, mais il ne faut pas, dit-il doucement, avant de se laisser tomber sur une chaise à coté d'Isabel.
Maria disparut dans l'arrière-salle, la porte claquant derrière elle. Michael soupira.
- Ça va ? lui demanda Max.
Son ami haussa les épaules.
- Ça va. J'aimerais juste que ce soit aussi simple que pour Liz et toi.
Max s'abstient de commenter – si c'était aussi simple que Michael le pensait pour Liz et lui, la jeune fille ne passerait pas la moitié de son temps à essayer de se retrouver seule avec lui. Il espérait sincèrement que ces six semaines passées en Californie l'avaient convaincue de lâcher prise au moins sur ce point. Il soupira.
- Bon, ce n'est pas que je n'apprécie pas votre compagnie, mais je suis mort de fatigue, finit-il par dire. Je rentre. Isabel ?
Sa sœur secoua la tête.
- Je vais rester encore un peu, merci. Alex, tu pourras me ramener ?
- Pas de problème, acquiesça son ami.
Son regard se posa sur Tess.
- Tess ? Tu veux que je te dépose ? lui demanda-t-il.
Le regard de sa femme se leva vers lui, avant de se reposer sur le contenu de son assiette, puis de revenir à nouveau vers lui. Il retint un sourire amusé. Il aurait dû sans douter… Elle lui avait avoué il y a quelques semaines que, si elle quitterait la Terre sans vraiment se retourner, elle regretterait définitivement leurs pâtisseries.
- Tu finis ta tarte ? devina-t-il.
Elle lui adressa un sourire éblouissant en guise de réponse.
-Tess… Si tu croises Nasedo ce soir…, continua-t-il en silence.
-Je te préviens tout de suite, ne t'en fais pas.
-Fais attention en rentrant.
Il ramassa sa veste et quitta le restaurant, tombant nez-à-nez avec Liz à quelques mètres de l'entrée. Elle lui sourit.
- Bonsoir.
- Bonsoir, la salua-t-il à son tour. Tu as revu Whitaker ce soir ?
- Elle est passée très vite tout à l'heure. Elle n'avait pas vraiment l'air de bonne humeur… J'en déduis que votre escapade à Las Cruces s'est bien terminée.
- Oui, on a réglé le problème. Merci d'ailleurs, ajouta-t-il après une courte pause. Je ne suis pas sûr que ça se serait aussi bien passé si tu ne nous avais pas aidé.
Le sourire de Liz s'élargit.
- Pas de problème. Tu sais que je serai toujours là pour vous aider.
Je le sais, oui. Mais comme le dit Michael, il ne faut pas.
Le silence retomba entre eux et Max la regarda triturer nerveusement la bandoulière de son sac. Elle voulait visiblement lui demander quelque chose, mais n'arrivait pas à se décider. Réalisant qu'elle ne lui parlerait probablement pas ce soir, il reprit la parole avant que la gêne ne s'installe.
- Bien, je… Je m'en allais, lui dit-il avec un geste de la main en direction de la Jeep. La journée a été longue et je suis fatigué.
- Oh… Bien sûr.
Il lui sourit à nouveau.
- Bonne nuit, Liz.
- Bonne nuit, Max.
Il avait fait à peine quelque pas quand elle l'interpella.
- Max ?
Il se retourna et la regarda approcher à nouveau de lui.
- Je voulais… Je voulais te demander… Il y a… Ils passent Casablanca au cinéma de minuit ce week-end, finit-elle par dire d'une traite. Je me disais que peut-être… Je veux dire, si tu ne fais rien samedi soir… On pourrait peut-être… y aller tous les deux.
- Oh…
La surprise le rendit muet quelques secondes. Il savait qu'elle avait quelque chose en tête, mais il ne s'était sincèrement pas attendu à ça.
- Je ne…
Il soupira. Il sentait le regard de Tess posé sur eux à travers la vitre du restaurant et se maudit une nouvelle fois d'avoir opté pour une rupture en douceur. Dieu sait que cela ne lui facilitait pas la vie.
- Ce ne serait pas une bonne idée, Liz. Si tout le monde vient, d'accord, mais juste toi et moi… C'est non, je regrette, trancha-t-il finalement.
Il vit son visage prendre une expression perplexe.
- Je ne comprends pas, Max. Tu as dit qu'il fallait que tu fasses le point, que tu… Ça fait presque trois mois, Max, fit calmement remarquer Liz. Je ne peux pas… J'ai besoin de savoir où on en est, toi et moi.
- On est ami, Liz, dit Max gentiment, mais fermement. On a rompu, toi et moi, on n'est plus un couple depuis des semaines.
Elle secoua vivement la tête.
- Non, tu… Tu as dit que tu voulais juste faire le point.
- J'ai fait le point.
Il vit ses yeux se remplir de larmes et déglutit péniblement, sachant à quel point il lui faisait du mal à cet instant.
- Alors, c'est elle, n'est-ce pas ? Tess ? Elle a gagné, finalement, finit-elle par dire avec amertume.
- Personne n'a gagné. Il ne s'agit ni de toi, ni de Tess, juste de moi. Et pour le moment, je ne veux être avec personne, mentit-il.
Elle enroula les bras autour de son corps, avant de tourner les talons et d'entrer dans le restaurant en courant.
Oui, il avait menti et il n'en était pas fier – il ne s'était peut-être jamais agit de Liz, mais il s'était toujours agi de Tess et lui. Mais il ne pouvait pas le dire, ni à Liz, ni à qui que ce soit d'autre. Il n'était pas prêt à répondre aux questions que cela soulèverait.
Il poussa un soupir et tourna les talons, reprenant son chemin en direction de la Jeep. Ce n'était vraiment pas sa journée.
Le regard de Tess se détourna à contrecœur du couple qui discutait devant le Crashdown. Elle refusait de laisser le passif qui existait entre Max et Liz pourrir son couple. Il lui avait dit qu'il ne ressentait plus rien pour la jeune fille et elle avait décidé de le croire. Si elle devait connaître le contenu de leur conversation, ce serait parce que Max le lui rapporterait et pas autrement.
Isabel s'était éclipsée aux toilettes, mais en revenant dans la salle de restaurant, au lieu de revenir s'asseoir en face de Tess, elle déposa sur une table une demi-douzaine de CD sûrement récupérés dans l'arrière-salle. D'un geste de la main, elle les fit jouer à plein volume, transformant instantanément le Crashdown en boîte de nuit d'un soir. Tess regarda Maria s'élancer sur la 'piste de danse' au coté d'Isabel, ignorant royalement Michael, tout en ondulant des hanches dans l'espoir d'attirer son attention – ce qui marchait plutôt bien, à en juger l'air faussement indifférent que ce dernier essayait désespérément d'afficher, sans grand succès.
Maria et Isabel échangèrent un regard complice et Tess hésita un instant avant de les rejoindre. Elles avaient l'air de plutôt bien s'amuser et elle était à peu près sûre qu'elle ne serait pas vraiment la bienvenue parmi eux. Pourtant, elle voulait les rejoindre. Elle était sincère quand elle disait à Max que sa seule présence était suffisante et qu'elle se passait de leur approbation, mais elle était suffisamment honnête pour admettre qu'une infime partie d'elle éprouverait toujours ce désir de se faire accepter – pas tant par Maria, Liz et Alex, mais par Michael et Isabel.
Ils étaient tous amis avant. Rath avait été pour elle comme un troisième grand frère. Vilandra était sa sœur par alliance. Elles avaient toujours été proches, malgré tous les défauts que cette dernière pouvait avoir. Si seulement ces défauts s'étaient atténués avec le temps au lieu de prendre une telle place… Si seulement Khivar n'était pas entré en scène… Si seulement Rath avait été suffisant… Si seulement Isabel pouvait rester seulement Isabel, avec sa gentillesse et ses œuvres de charité, sans son orgueil et son égocentrisme… Si seulement elle voulait lui laisser une chance…
Ce fut cette dernière pensée qui la décida. Elle se leva et s'approcha des deux filles, Isabel lui accordant un sourire timide. Ce n'était peut-être pas un accueil débordant d'enthousiasme, mais c'était un début dont Tess se contenterait. Soulagée, elle commença à se balancer au rythme de la musique, fermant les yeux et oubliant pendant quelques minutes les problèmes qui ne tarderaient pas à se rappeler à eux.
Le claquement de la porte du restaurant la fit sursauter et elle tourna la tête pour voir Liz entrer. La brunette s'approcha de Maria et l'entraîna vers le comptoir où elles échangèrent quelques mots, entrecoupés de regards noirs lancés dans sa direction. Tess haussa les épaules et ferma les yeux à nouveau – elle était de bonne humeur et refusait de laisser Liz Parker lui gâcher sa soirée. Le rythme de la musique s'accéléra et Alex décida de se joindre à elles, avec cependant moins d'assurance que les filles. Tess se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire alors qu'il enchaînait les mouvements les plus comiques de son répertoire, dans le but évident de faire rire Isabel. Mission accomplie. Deux minutes plus tard, Liz et Maria les avaient rejoints et leur petit groupe s'en donnait à cœur joie, sous le regard franchement amusé de Michael.
Et pour la première fois, même si elle savait que ça ne durerait pas, Tess eut vraiment l'impression d'être acceptée.
Max jeta sa veste sur le siège passager de la Jeep d'un geste maussade. Pour une fois, il aurait aimé que ces parents vivent au-dessus du Crashdown, comme ceux de Liz. Il était vraiment crevé. Il était déjà à moitié assis sur son siège quand il sentit une main le tirer violemment en arrière. Il se retourna vivement, soudain bien réveillé et prêt à riposter, quand il s'arrêta net, médusé.
Nasedo. Et pas vraiment le Nasedo dont Max avait l'habitude – blanc comme un linge, couvert de blessures sanglantes et tenant tout juste sur ses jambes, il faisait peine à voir…
Nom de Dieu ! Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
Il n'eut même pas le temps de poser la question à voix haute que l'extraterrestre chancelait et ce serait écroulé sur le bitume si Max ne l'avait pas soutenu. Il l'étendit doucement sur la route alors que Nasedo l'agrippait par le tee-shirt. Ce mouvement entrouvrit sa chemise et Max repéra sur son torse une large plaie béante.
Instinctivement, Max posa la main sur sa poitrine pour cicatriser la blessure, commençant à concentrer toute l'énergie possible dans le creux de sa main. Nasedo gémit et Max réalisa qu'il se passait une chose étrange – il avait beau projeter toute l'énergie possible en direction des tissus, celle-ci ne rencontrait que le vide.
Ses yeux s'écarquillèrent alors qu'il acceptait une réalité terrifiante – il ne le guérirait pas, il n'en avait pas le pouvoir. Parce que Nasedo n'était pas comme eux – Tess, Isabel, Michael et lui – il n'était pas fait de chair et de sang, et quoi que ce soit, qui que ce soit qui ait pu faire ces blessures, elles n'étaient pas d'une nature qu'il pouvait guérir. Et cela ne pouvait dire qu'une seule chose…
L'emprise sur son tee-shirt se resserra et Nasedo le tira à lui, essayant désespérément de lui dire quelque chose.
- Ils sont… parmi… nous, réussit enfin à murmurer l'extraterrestre. Les… Skins.
Le visage de Max se durcit et il laissa tomber le masque de l'adolescent pour se pencher vers le mourant.
- Les Skins ? Vous parlez des rebelles ? demanda-t-il d'une voix impérieuse. Qui Khivar a-t-il envoyé ?
Au diable la prudence, il avait besoin de réponses et il ne fallait pas être un génie pour deviner que dans quelques minutes – secondes – Nasedo ne pourrait plus les lui donner. Une lueur de compréhension et de peur traversa le visage de l'homme étendu par terre.
- Vous vous… souvenez… Je m'en… doutais, hoqueta-t-il.
Max se retint de le secouer comme un prunier.
- Parlez-moi, on n'a plus le temps ! s'exclama Max.
- Je suis désolé… Votre Maj… esté…
- Ne soyez pas stupide, vous n'y êtes pour r…
Il s'arrêta net, comprenant enfin avec horreur pour quelle raison Nasedo était en train de s'excuser.
- Vous avez toujours su où ils étaient, réalisa soudain Max, alors qu'un sentiment de désastre imminent s'abattait sur lui. Qu'est-ce que vous leur avez dit ?
- Je… voulais juste… rentrer… chez nous.
Les yeux de Nasedo commencèrent à se révulser et Max l'étendit complètement sur le sol, essayant toujours de réduire sa blessure, sans succès.
- Non. Non non non non non !
-Tess ! cria Max dans sa tête.
Elle trébucha en entendant l'urgence dans sa voix, se raccrochant à la table la plus proche pour ne pas tomber, blanche comme un linge. Elle n'avait entendu Max employer ce ton là avec elle qu'une poignée de fois et cela avait toujours présagé des ennuis. D'énormes ennuis.
- Max…
Isabel s'arrêta de danser dans la seconde pour se pencher vers elle, Michael bondissant de son siège et la rejoignant en deux enjambées.
-A la Jeep, dépêche-toi !
- Tess, qu'est-ce qui se passe ? demanda immédiatement Michael.
- La Jeep… Il faut aller à la Jeep. Tout de suite.
Elle se précipita vers la porte sans se retourner, Michael et Isabel sur les talons.
C'était mauvais. Très mauvais.
Il la regarda disparaître avec ses parents de l'autre coté du grand hall, aussi belle que dans ses souvenirs, sa robe bleue ondulant derrière elle à chaque pas, observée sans s'en rendre compte – ou peut-être que si. Elle avait été acceptée au Temple, après tout, elle devait donc avoir des talents cachés. En tout cas, vu la façon dont l'Uro Gaedel la suivait des yeux, Zan n'était clairement pas le seul qu'elle intriguait…
Il n'aimait pas Nicoli Gaedel. L'homme était impressionnant de maîtrise de soi et d'impassibilité, au point qu'il mettait parfois les gens mal à l'aise, mais lorsqu'il voulait se rendre agréable, il pouvait se métamorphoser totalement et devenir la personne la plus charmante du monde. Rath, debout à ses cotés, l'avait surnommé l'Urocrite, et si Zan lui demandait de mettre un frein à son animosité en public, lui-même n'en pensait pas moins en privé.
Nicoli était un Uro mentaliste remarquablement doué et ils étaient nombreux à se demander combien de temps il allait réellement se contenter de la troisième place. L'instinct de Zan lui criait que Nicoli n'était pas le genre d'homme à se contenter d'une position de subalterne, aussi prestigieuse soit elle. Son père était d'un autre avis pourtant, ce qui le surprenait. Le Roi Eshael était considéré comme un monarque moderne, mais lorsqu'il s'agissait de leurs traditions et de leurs croyances, il faisait une confiance aveugle aux Gardiens du Temple. Zan savait que la loyauté de la Grande Och'ra leur était acquise, mais qu'en était-il de celle de ses assistants et successeurs potentiels ?
Et c'était ces hommes et ces femmes qui avaient pour mission de préserver le Granilith. Que les Anciens leur viennent en aide si ses craintes se voyaient confirmées…
- Vous semblez bien fasciné par cette jeune femme, Uro Gaedel, lâcha calmement Zan en sortant de l'ombre, sa voix résonnant sous les voutes du grand hall.
A son plus grand étonnement, l'intéressé sursauta avant de se retourner vivement vers lui, comme pris en faute. Intéressant… Ava DeLoech devait vraiment le fasciner pour le plonger dans une réflexion si intense qu'il n'arrive pas à sentir sa présence à quelques mètres de distance.
Nicoli s'inclina de façon marquée, comme l'exigeait le protocole en présence d'un membre de la famille royale.
- Prince Zan… C'est un honneur de vous accueillir au Temple, salua-t-il d'une voix calme, où Zan décela une pointe contrariété. Je n'étais pas au courant de votre venue…
- Ce n'est pas une visite officielle, coupa Zan avec impatience, peu désireux de le voir se répandre en excuses. Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il avec une ignorance feinte et un geste de la tête en direction de la porte où venait de disparaître Ava.
La jeune fille l'avait charmé à la seconde où il l'avait rencontré, presque un mois plus tôt, près du lac, mais il doutait que ce soit son charme qui provoque chez Nicoli sa distraction manifeste. Une nouvelle fois, il regretta de ne pas être mentaliste comme sa sœur… Il donnerait cher pour savoir ce que l'Uro avait dans la tête en ce moment.
- Ava DeLoech, répondit l'Uro d'une voix distante. C'est la dernière Aspirante admise au Temple cette année.
- Elle semble jeune pour une Aspirante, fit remarquer Zan.
- Elle a seize ans.
- Mentaliste ? demanda la voix de Rath derrière eux, plus par acquis de conscience que par réelle nécessité.
Tout comme Zan, il savait que seules les personnes ayant déjà fait preuve de capacités étonnantes pouvaient être admises au Temple aussi jeunes, et seule une mentaliste pouvait provoquer chez Nicoli une réaction aussi extrême.
- Effectivement, confirma l'Uro.
Il s'inclina à nouveau.
- Si Votre Altesse m'y autorise, je désirerais me retirer. Je suis attendu.
Zan lui fit signe de disposer d'un mouvement distrait de la tête. Il le regarda disparaître à son tour alors que Rath se plantait à ses cotés.
- Je trouve notre ami Nicoli bien nerveux à l'idée d'accueillir une simple petite nouvelle, fit remarquer ce dernier.
- Une mentaliste admise au Temple à seize ans à peine ? Je doute qu'elle soit une simple petite nouvelle, temporisa Zan. Et je parie tout ce que tu veux que c'est justement ça qui le rend aussi nerveux.
- Peur de la concurrence ?
- Le temps nous le dira…
Il tourna les talons, repartant à pas pressés vers la navette qui l'attendait devant les portes pour le ramener au Palais, où son père venait de le demander. S'il s'agissait encore d'un conflit de frontière dans les déserts du sud à aller régler en urgence, il allait hurler…
- Finalement, c'est peut-être une bonne idée que tu t'intéresses à cette demoiselle d'aussi prêt… C'est aussi bien que l'un d'entre nous garde un œil sur elle, commenta négligemment Rath, le suivant comme son ombre. Tant qu'elle et toi vous vous tenez éloignés des points d'eau, bien évidemment…
Zan lui lança un regard noir.
- Fais-moi plaisir, la prochaine fois que tu discutes avec Larek, dis-lui de ma part que les ragots sont mauvais pour la santé. Un de ces jours, il va lui arriver des bricoles…
TBC…
Hello ! N'hésitez pas à me le dire si les flashbacks de leurs vies passées sont incompréhensibles pour vous... L'histoire est claire dans ma tête, mais j'ai tendance à oublier que tous les termes que j'invente pour créer le petit monde d'Antar ne le sont pas forcément pour tout le monde !
