8.
Aldéran écarquilla les yeux.
- C'est lui, Grunda ? Mais, je le connais !
- Non, celui que tu as rencontré n'était qu'un de ses multiples enfants. Tout comme cette apparence est l'une des nombreuses qu'il puisse adopter !
Aldéran observa un moment la silhouette qui se mouvait au niveau du tronc de l'Arbre de Vie : une sorte de monstrueuse pieuvre, à seize tentacules, le capuchon énorme, gélatineux, translucide sur le cerveau violacé.
- C'est lui qui a tué Lourik ! reprit-il. Est-ce que ce rejeton était le seul à infester le sol de mon Sanctuaire ?
- Il n'a été qu'un œuf déposé accidentellement lorsqu'une tempête nébulaire a balayé le désert, de l'autre côté de la planète. Il s'est enterré si profondément que mes racines n'ont jamais perçu sa présence, jusqu'au jour où il a surgi de terre.
Aldéran se frotta le bout du nez.
- Si je comprends bien, Grunda m'en veut parce que j'ai réduit en pièces un des membres de son immonde progéniture ?
- Pour le principe, je dirais, car depuis des siècles qu'il existe, il a semé des œufs tout partout et ne s'est jamais attaché à l'un d'entre eux. En revanche, engloutir RadCity lui ferait certainement plaisir, du moment qu'il est certain que tu y restes !
- D'où le fait qu'il ait ralenti Kwendel, en se disant qu'une explosion pourrait très bien faire le travail à sa place, ajouta Aldéran. Eradiquer une galactopole pour se venger d'une seule âme, c'est ce qui s'appelle ne pas faire dans le détail. Dès lors, le moment venu, je ne retiendrai pas non plus mes coups !
- Il faudra effectivement bien ça pour protéger ta galactopole, admit Aëlyssandromalkorcham. Désires-tu encore d'autres renseignements ?
- Est-ce que le point faible de Grunda est le même que celui de son rejeton ?
- Non, il te faudra détruire son bec, et c'est l'une des choses parmi les plus résistantes qui soit, même au niveau surnaturel !
- Formi, il ne me reste plus qu'à trouver plus solide que ce bec et tu me fais très bien comprendre que c'est impossible à dégoter !
- Je ne fais que répondre à tes questions, protesta l'Arbre.
- Et, il ne te viendrait jamais à l'idée de mentir ? grinça Aldéran.
- C'est une notion qui m'est étrangère.
- Je peux t'initier ! gloussa Aldéran qui en dépit de ce qu'il venait d'apprendre de bien peu réjouissant, se sentait d'humeur facétieuse !
- Tu pourrais y consacrer toutes les nombreuses années de vie qu'il te reste que tu ne pourrais influencer mes millénaires de convictions.
- Dommage, j'aurai proposé. Maintenant, à moi de cogiter pour trouver la parade à cet insoluble problème !
Aëlyssandromalkorcham eut comme un petit rire, ce qui signifia que le tronc vibra alors que les branches s'agitaient, faisant bruisser les feuilles.
- Un conseil : ne cherche pas trop loin ce que tu as exactement sous la main !
Aldéran allait encore poser une question, mais l'Arbre dû songer que cela suffisait amplement pour la nuit et il se réveilla dans son lit.
La routine ayant repris son cours pour les Unités d'Intervention, Aldéran avait mené celles Anaconda et Léviathan sur le terrain afin de mettre fin à une bande de motards qui avaient entrepris depuis le matin de mettre une ferraillerie à sac.
- En fait, on ne voit pas la différence avec le foutoir habituel, n'avait pu s'empêcher de remarquer Jarvyl.
- Passons sur ces considérations, avait alors rétorqué le Colonel de l'AL-99-DS1 avant de répartir ses agents sur le terrain, afin de pousser la bande vers les combis anti-manifestations qui les attendaient de pied ferme à l'autre issue de l'immense terrain envahi par les épaves et les débris.
Les communications passant difficilement, Aldéran avait connu ce qu'il redoutait sans nul doute le plus lors d'une Intervention : il s'était retrouvé isolé des deux Unités, son ordi de poche incapable de lui permettre de se localiser vraiment avec précision, et encore moins de lui renseigner la position de ses adversaires.
Les compresseurs activés résonnaient douloureusement aux tympans et il était tout aussi impossible de percevoir le moindre bruit des motos qui se déplaçaient furtivement.
Le reflet du soleil sur un miroir qui ne pouvait être une des vitres explosées des véhicules entassés, et de toute façon noires de crasse, lui fit songer au viseur d'un fusil de précision et par réflexe, il bondit vers l'abri le plus proche.
« Là, c'est mal… Je ne peux pas me glisser plus sous ces montagnes d'épaves, et le seul passage est tout ce terrain à découvert ! », songea-t-il alors qu'une pluie de balles avait heurté les tôles les plus proches.
Il risqua un coup d'œil mais à nouveau pris pour cible, il se repositionna dans son abri de fortune.
« Et impossible de seulement riposter, d'ici, il me faudrait obligatoirement sortir en pleine lumière ! La seule option serait que je me téléporte de l'autre côté de cette parcelle de terrain, mais en cette situation, mes petits talents particuliers ne sont pas requis… ».
De nouveaux tirs, rapprochés, nourris, le firent sursauter. Autant au son qu'à la cadence, Aldéran avait réalisé que ce n'était pas le sniper et ses coups en rafales qui avait pressé la détente.
« Jarvyl ? Soreyn ?… ».
Il pointa le nez hors de son abri et reconnut sans doute possible la silhouette massive de celui qui l'avait sorti d'un bien mauvais pas en détournant l'attention du sniper ennemi, et permettant ainsi à Talvérya et à Jarvyl de le rejoindre et d'ajouter leur puissance de feu à celle de… Tersic Olker.
- Je vous l'avais dit, Colonel Skendromme, que je ferais tout pour me racheter !
Quand Aldéran rentra dans le laboratoire principal de son aîné, ce dernier frottait consciencieusement à l'aide d'une lingette anti-statique l'embout d'un de ses appareils de haute précision.
- Alors, on astique le manche ? ironisa le grand rouquin balafré.
- Toi, tu es en bonne forme, remarqua Skyrone, pas un mot plus haut que l'autre, ignorant comment son imprévisible cadet pouvait prendre ses propos.
Le sourire d'Aldéran se fit éclatant.
- Selon l'expression consacrée : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !
- Je ne suis pas sûr de pouvoir entièrement te croire, mais le plaisir dans ton regard est sincère, fit Skyrone en jetant la lingette dans le fût de recyclage approprié. Tes joues ont retrouvé de bonnes couleurs, je dirais même que c'est de l'exaltation qui colore tes pommettes.
- Analyse parfaite, mon maniaque des éprouvettes préféré… Et pardonne-moi pour l'autre soir. J'ai eu des propos déplacés, virulents même, et tu ne les méritais pas alors que tu venais au contraire t'assurer que j'allais bien ! Je suis, en effet, imbuvable…
- Oui, par moments, convint Skyrone, souriant à son tour. Tu es entier, tu es sincère, on ne peut t'enlever ces deux qualités. Tu es mon frère et je t'aime inconditionnellement. Et, franchement, j'ignore de quelle humeur je pourrais bien être si j'endurais tout ce par quoi tu passes ! Tu avais raison aussi : j'ignorais de quoi je me mêlais, je n'aurais jamais dû faire tampon entre Tosh et toi, et cela auraient pu êtres des infos cruciales que j'aurais empêché de transmettre !
- Ce ne fut pas le cas, donc n'y songeons plus, tu veux bien ?
Skyrone rit.
- Tu sais aussi parfaitement que je ne peux pas t'en vouloir bien longtemps, Aldie !
- Tu reviens à l'appart avec moi et on te garde à dîner ? proposa Aldéran.
- Avec plaisir !
Leur complicité retrouvée – ne l'ayant par ailleurs jamais réellement perdue – les deux frères se sourirent, Skyrone finissant de ranger le plan de travail avant de quitter le Laboratoire pour aller finir la soirée au duplex de son cadet roux.
