Noël Londonien

La neige dehors ne cessait de tomber donnant un certain charme aux rues étroites de Londres dont les passants bien habillés se pressaient sur le trottoir. Certains munis de plats emmaillotés dans de l'aluminium ou un torchon à carreaux rejoignaient leur famille, d'autres retombaient en enfance s'amusant à confectionner un bonhomme aux yeux de pierres et au nez de carotte. Le ciel formait un plafond immaculé de blanc dont la lumière perçante offrait aux bâtiments une couleur grisâtre. La buée que produisait sa tasse de thé sur la vitre glacée empêcha à Mary d'en voir plus. Elle n'avala qu'une petite gorgée de peur de se brûler la langue avec le liquide chaud et sentit ce dernier descendre le long de son cou. Elle ferma les yeux quelques instants s'imaginant à des kilomètres de cet endroit devant la cheminée au feu crépitant du Castle Leod aux côtés de sa belle famille à raconter le bon vieux temps. Mary reprit une plus grande gorgée la laissant s'enfoncer au plus profond de son être. Ses yeux perlèrent à la simple pensée qu'elle aurait pu partager ce thé avec ses parents si…

Petite Mary ? Il faut te préparer. Les invités vont bientôt arrivés. Annonça la voix douce et réconfortante de son hôte.

A ces paroles, la jeune fille s'exécuta. D'un pas las, elle se dirigea vers ce qui lui servait de chambre puis regarda longuement les affaires qui étaient disposées proprement sur son petit lit. Une robe neutre blanche accompagnée d'un très vieux plaid appartenant à son grand-père et de petites ballerines noires. Elle s'assit sur le bord du matelas, les mains tremblantes d'appréhension. Et Angus posa sa grosse tête sur les genoux de sa maîtresse comme pour lui donner du courage. Ces invités, elle ne les connaissait pas mais elle savait que parmi eux il y aurait la famille du Docteur Beckett. Que diraient ses parents en la voyant ? Une écossaise orpheline et en plus sorcière. Comment pouvaient-ils l'apprécier ?

Elle revêtit sa tenue festive et se plaça devant le miroir pour remettre sa tignasse brune en place. Prenant en main la totalité de ses cheveux, l'enfant les fit tourner pour les attacher en un gros chignon. Son reflet la fit grimacer car les traces de l'accident persistaient sur son visage malgré tous les efforts que Peter avait fait pour faire disparaître la cicatrice qui traversait sa joue droite. Ses doigts tout froids effleurèrent la plaie boursoufflée et un frisson parcouru son dos. « Qu'est-ce que tu en penses Angus ? » S'exclama-t-elle finalement en se tournant vers son ami. « Tu crois qu'ils vont aimer ? »

Mary, les invités sont arrivés !

Ladite Mary sentit son cœur se décrocher littéralement de sa poitrine alors que la voix grave de Brad Beckett s'élevait dans le salon. Elle passa son plaid sur l'épaule puis le noua à la taille avec un écu de bronze à l'effigie des Mackenzie. La jeune brune inspira un grand coup et sortit de sa chambre pour rejoindre le living-room où se trouvaient déjà Madame et Monsieur Beckett ainsi que Daisy la sœur de Peter. Madame Beckett était une belle femme aux courbes généreuses et aux cheveux d'argent surplombant son visage rondelet. Ses petits yeux gris étaient séparés d'un petit nez en patate et son sourire était rayonnant. Mary la salua d'une révérence qu'elle avait apprise avec son grand père puis elle se tourna vers Monsieur. Un grand homme mince et robuste se tenait à présent devant la jeune écossaise. Ses cheveux broussailleux noirs de jais faisaient ressortir les yeux azur dont Peter avait dû hérités. Son visage était d'une finesse peu commune contrastant avec ses grosses mains qu'il lui tendit attendant que la petite brune lui serre mais elle refusa et s'inclina courtoisement devant son hôte. Daisy semblait ailleurs ce qui ne l'empêcha pas de saluer Mary d'un sourire distant. Le plaid que portait la jeune brune illumina le regard des invités.

Que représente cet écu ? S'exclama Madame Beckett en pointant l'objet de son doigt.

La… Le clan Mackenzie, madame. Bégaya l'écossaise devant le regard pesant des invités. Cinq volcans crachant des flammes entourées par la devise finement gravée : Luceo Non Uro. Je b…

Brille mais ne brûle pas. La coupa Monsieur Beckett.

Mary était restée bouche bée devant son interlocuteur qui lui jetait à présent un regard de pitié. Elle sentie les larmes lui venir mais les ravala d'une traite pour ne pas s'humilier devant les invités.

Oh, je suis désolé… Je sais combien c'est dur. Avoua-t-il. Mais il est inutile de nous appeler Madame et Monsieur. Je m'appelle Brad et voici…

Lucy, je sais.

Bon ! Maintenant que les présentations sont faites… Commença Peter espérant secrètement que ses parents ne l'interrogent pas sur son travail.

Et toi, mon cher Peter, comment se passe ton travail ? Et que devient cette… hum… Justine ?

Mary remarqua le malaise de son ami sur ses joues devenues écarlates en un temps record. Il s'éclaircit la gorge en leur montrant la table pour les faire asseoir avant de répondre vaguement :

C'est calme en ce moment. Je ne souhaite pas vous raconter en détails mes opérations le soir de Noël. Ria-t-il nerveusement. Tu viens Mary, on va chercher les amuse-bouche.

Cette dernière ricana dans sa barbe car il avait évité le sujet catastrophe de « Justine ». Il lui donna un coup de coude léger pour la remettre en place et lui demanda vivement de se dépêcher. La cuisine étant ouverte sur le salon, elle ne pouvait aborder le sujet mais elle se promit de le taquiner à un moment ou à un autre.

Cela ne faisait que quelques mois qu'elle avait emménagé ici, dans ce petit appartement auprès du médecin de ses parents mais elle faisait à présent confiance à Peter et souhaitait que l'entretiens avec l'assistante sociale n'est jamais eu lieu. Elle ne se souvenait que trop bien des dires de cette dame toute maigrelette perchée sur ses hauts talons. « En tant que médecin interne, votre travail est beaucoup trop important pour garder une enfant orpheline et puis vous êtes célibataire ce qui pose problème. Il est donc décidé que je trouve une bonne famille pour mademoiselle Mackenzie. » Mary avait protesté avoir un grand-père à Strathpeffer mais « l'ennemi » avait refusé cette option sans même y réfléchir. En ce soir de Noël, la jeune brune s'efforçait donc de ne pas penser au malheur qui était survenu le 24 août 1990 mais cela se révélait bien dur d'autant plus que son grand-père Roderick ne lui avait toujours pas écrit.

Elle prit en main le plateau en bois que lui tendait Peter avant de se diriger vers la table du salon où les conversations sur l'Ecosse entre Monsieur et Madame Beckett fusaient. Mary sentit le sang lui monter aux joues lorsque son nom résonna dans le verre presque vide de Lucy.

« Mary, très chère, soutiens-tu l'idée que l'Ecosse a besoin de son indépendance ?

Lucy ce n'est qu'une…

Absolument, madame ! Mais bien que je sois tout à fait disposé à argumenter mon affirmation je ne voudrais pas créer de litiges en ce soir de réveillon. Avait-elle avoué dignement avant qu'Angus n'aboie en sa faveur.

Pour une p'tite de onze ans t'en as du vocabulaire ! Remarqua glacialement Daisy qui sirotait un verre de vin. »

Mary eut envie de lui répondre que ses parents l'avaient bien élevé mais cela aurait créé une confusion et elle n'avait aucune envie d'en parler aujourd'hui. Peter qui avait tout entendu depuis la cuisine, se présenta un plateau garni par des tartines de foie gras dans les mains et demanda d'une voix solennelle à sa petite écossaise si elle pouvait leur chanter quelque chose en gaélique.

Mary sentit sa gorge se nouer, et ses mains s'humidifié d'anxiété. Il était un monde où elle ne s'était jamais aventurée ou presque, celui de sa voix. Elle connaissait bien par cœur quelques chansons en gaélique que lui avaient apprises son grand-père et son père mais elle appréhendait le fait d'avoir une voix trop vilaine pour en faire ressortir les sentiments. Mais comme toute la tablée s'était mise à l'encouragée, elle se leva et alla se placer devant le sapin, tremblante comme une feuille. Son ventre grondait de mécontentement car celui-ci voulait assouvir sa faim mais Mary appuya dessus jusqu'à se faire mal pour le faire taire. Elle prit une grande bouffée d'air, une immense pensée pour sa famille et son courage à deux mains. Puis dans un souffle incertain, la jeune écossaise fit sonner sa voix :

O ba ba mo leanabh

Ba mo leanabh, ba

O ba ba mo leanabh

Nì mo leanabhs' an ba ba

Ged tha mi gun chaoraich agam

'S caoraich uil' aig càch

Ged tha mi gun chaoraich agam

Dèan a leanabh an ba ba

Eudail mhòir a shluaigh an dòmhain

Dhòirt iad d'fhuil an dé

'S chuir iad do cheann air stob daraich

Tacan beag bho do chré

Dhìrich mi bheinn mhòr gun anal

Dhìrich agus thearn

Chuirinn falt mo chinn fo d' chasan

Agus craicionn mo dhà làimh *

Lorsqu'elle eut finit, des perles salées roulèrent délicatement le long de ses joues enfantines décimant ainsi la totalité de la crème qu'elle avait appliquée sur sa cicatrice. Les invités applaudirent avec un tel enthousiasme que Mary se demanda s'ils n'en faisaient pas un peu trop. Gênée, d'un revers de manche elle fit disparaître l'humidité sur ses pommettes avant de regagner sa place auprès de Peter. Ce dernier déposa un baiser chaleureux sur son front et encouragea le reste de la tablée à se servir.

Le reste de la soirée se déroula presque sans encombre hormis le fait qu'un voisin un peu pompette ait frappé à la porte pour apporter le courrier à onze heures du soir ce qui fit rire aux éclats Mary, se sentant enfin heureuse auprès des Beckett. A minuit on ouvrit les cadeaux sur le canapé auprès du feu et sans grande surprise, Peter offrit à ses parents un cadre photo rempli de clichés de familles Daisy lui offrit quant elle une cravate de mauvais goût décorée avec des rennes les parents donnèrent à Mary une broche somptueuse représentant un cerf en argent et Peter une carte accompagné d'un roman. Elle ne pu croire que des gens aux yeux desquelles, elle était une inconnue lui avait offert un si beau et coûteux présent. Mary, qui n'avait pas eu connaissance des invités n'avait confectionné qu'une petite boîte en bois à son ami et avait acheté une nouvelle balle à son Angus avec le peu d'argent qu'il lui restait.

Lorsque la famille prit congé, Mary resta auprès du feu couchée sur le tapis avec son chien. Elle pensait à son grand-père, à ses parents, aux Noëls qu'elle avait passé en leur compagnie si chaleureuse, aux journées de bonheurs semblables à aucunes autres et à la façon dont celle-ci s'était déroulée. Au fond de son cœur, la jeune orpheline eut l'horrible impression d'avoir trahi la mémoire de ses parents puisqu'elle avait été heureuse et qu'eux ne pouvaient plus l'être.

Quelques jours plus tard, la lettre de Roderick arriva dans une enveloppe jaunie à l'odeur de papier vieilli. Sur le dos de laquelle était écrit en petites capitales : Mary Mackenzie, 25 c Abingdon Street, London. Le sentiment que Mary ressentait ne relevait plus du bonheur mais de l'exaltation. Ce jour-là, elle sauta dans tout l'appartement pour exprimer sa joie. Son grand-père ne l'avait pas oublié et c'était tout ce qu'il comptait pour elle.

« Ma chère Mary,

J'ai bien reçu ta lettre. La mienne n'arrivera peut être pas à temps pour Noël mais ce qui compte est que je te souhaite de joyeuses fêtes. Ta présence me manquera lors du réveillon. Ayant l'habitude de te voir régulièrement, je blâme l'assistance machin pour ne pas t'avoir laisse revenir en Ecosse. Quoiqu'il en soit, j'espère que ce docteur barquette prend soin de toi et que tu n'es pas trop triste pour profiter de ton réveillon.

Je t'embrasse fort,

Ton papy qui t'aime.

Ps : ci-joint, une montre à gousset de famille. Prends en soin. »

La jeune écossaise prit l'objet dans ses mains, le soupesa une demi-seconde puis explora du bout des doigts la surface gravé en argent de la montre. Un petit bout de métal ressortait sur le côté attirant toute l'attention de Mary qui, d'un mouvement habile le pressa. Elle s'ouvrit en deux, laissant apparaître un cadran numéroté qui correspondait à l'heure et un autre couvert par une vieille photographie d'un sombre inconnu. Elle y regarda de plus près, d'un œil interrogateur mais il n'y avait rien à faire, cet homme ne lui disait rien. Mary referma la montre et la glissa dans sa poche en espérant un jour comprendre l'origine de ce cadeau ne se doutant pas que cet homme allait changer le courant de sa vie.

*Ce n'est pas un chant de Noël. Il s'agit de lamentations, un chant pour une personne décédé qui à l'époque où elle a été inventé était destinée aux soldats mort sur le champ de guerre.