Chapitre 7
Helen se vit dans la peau de Nikola, accroupi dans la volière de l'université à la fin du jour, entouré des oiseaux de la ville. Elle sentit la soie fragile des plumes de l'hirondelle qu'il cajolait et le picotement de ses petites serres campées dans sa paume comme si ça avait été la sienne, mais différemment à la fois. Sentiment étrange, brut et primaire, sensation de ne plus être tout à fait ni le corps, ni l'âme qu'elle incarnait depuis ses plus vieux souvenirs mais quelque chose de plus. Aliénation, réaction de rejet tout d'abord, de gêne atroce devant la dominante de l'être de l'autre, puis doucement, la fluidité, la souplesse et le vertige. Vertige parce que l'esprit de Nikola contenait cette incroyable rigueur, cet infini de rouages imbriqués comme sur une grille, un textile très serré de concepts tissés entre eux, mêlés d'idées vagues encore en chantier et de perceptions plus ou moins distinctes. Nikola agissait, Nikola pensait mais elle l'habitait. Elle sentit l'hirondelle lui infliger la courte pression, impulsion qui précédait son décollage. Puis un pigeon tacheté à son tour vint picorer dans sa main le reste du quignon de pain. Comment faisait-il pour les attirer à lui? Quelqu'un passa, lui jeta un coup d'œil étonné, alluma les lanternes suspendues en quinconce aux pierres du mur et disparut avec les derniers éclats du jour. Il rêvassait à propos de l'univers, immensité qui rendait l'homme infime mais lui tendait la main cependant tel un mendiant en soif d'attentions. Elle sentit une buée froide embaumer le jeune homme immobile, en équilibre parfait sur les pointes de ses pieds, assis sur ses talons relevés, les yeux perdus dans une prière informulée au ciel s'assombrissant. Puis il y eut des claquements de pas contre le pavé dur qu'il releva mais ne daigna pas écouter. Les pas cessèrent, reprirent, puis ralentir en sa direction. C'était Helen, il le savait au son des talons. Oui, oui, elle se souvenait de ce soir où elle avait, sans le vouloir, violé sa contemplation des ténèbres, fait s'envoler quelques-uns de ses compagnons solitaires, compagnons dont il avait la posture et même l'allure exacte parfois, en particulier à cet instant. A la lueur des lampes faibles en effet, de là où elle venait, il ne ressemblait pas plus à un homme qu'à un gigantesque oiseau de proie, noir dans sa redingote et long, osseux par nature. Elle sentit Nikola se lever à sa vue et se frotter les mains pour se débarrasser des dernières miettes. Sa robe tombait, étoffe simple mais précieuse, d'un vert sombre et brillant et il aimait ces moments où, inattentive et parce qu'elle avait oublié son chapeau sur le dossier d'une chaise, elle négligeait les mèches frivoles, soties du chignon, qui sautillaient comme des ressors autour de ses épaules. Si jeune, même pas 20 ans, elle ne se souvenait même pas avoir ressemblé à cela un jour. Et puis, il y avait quelque chose d'incompréhensible à se voir à travers les yeux de Nikola, ça lui laissait l'impression d'une faute de traduction ou d'interprétation parce que c'était un regard de révérence, d'offrande presque. La petite Helen avança, mal assurée car même en ne côtoyant Tesla que depuis quelques jours, son étrangeté sautait aux yeux. Il la salua silencieusement, s'en retourna à ses pigeons, fit semblant de ne pas avoir vu qu'elle demeurait là pour ne pas se trahir.
_ Vous ressemblez à l'un d'entre eux. Dit-elle enfin. Helen tressaillit au son de sa propre voix, plus enfantine, plus claire. Il leva ses yeux noirs vers elle et eut un sourire en coin qu'elle trouva un peu moqueur.
_ Pourquoi êtes-vous ici, Miss Magnus ? C'est l'heure du diner, vous devriez être au réfectoire avec les autres…
_ Est-ce une façon de me faire comprendre que je vous dérange ?
Il eut ce sourire de nouveau, laissa planer un silence puis répondit :
_ Non.
_ Je comprends mieux pourquoi tout le monde vous traite de farfelu.
_ Pourquoi?
_ Vous passez plusieurs jours à me faire la cour inlassablement après notre rencontre, puis le reste du temps à jouer l'indifférent, avouez qu'il y a là quelque chose de bizarre.
Il se mit à rire cette fois-ci.
_ Donc, c'est pour ça que vous êtes venue, parce que mes attentions vous manquaient ? Mais laissez-moi vous dire ma chère que sur le podium des excentriques, les rumeurs vous placent devant moi.
_ Vraiment ?
_ La seule fille d'Oxford, qui plus est, je peux en témoigner, une voleuse de clefs et de livres obscurs, qui collectionne des crânes et des squelettes, mène des expérimentations secrètes dans les cachots de l'université, détestée de la moitié des professeurs et des élèves, vénérée par l'autre, qui a présenté le meilleur essai qu'Oxford n'ait lu depuis 10 ans mais qui pourtant passe son temps à faire les quatre cents coups main dans la main avec messires Watson et Wilde, eux-mêmes cotés sur le marché des saugrenus, qui rit, chantonne, rentre à des heures inconcevables pour une jeune femme, tient des propos encore plus inconcevables, qui aurait brisé le cœur de Collins, O'Callagh, Mac Mihlan et autres énergumènes l'an passé, qui, d'après certains camarades que je ne nommerai pas par discrétion, a la charmante manie de se dévêtir presque entièrement devant la fenêtre de sa chambre, qui…
Il énumérait en comptant chaque argument sur ses doigts, toujours avec ce drôle de sourire mesquin. Elle se mit à rire.
_ Et on me dit, à moi, que je suis loufoque ? Termina-t-il.
_ Bien, si on s'en tient à la rumeur, il parait que vous êtes un des plus jeunes élèves mais que vous méprisez vos ainés, que vous êtes arrogant, solitaire, sarcastique voir cynique, que votre chambre est un entrepôt de mécaniques, que ce serait vous qui avez incendié à deux reprises le deuxième étage en jouant avec de l'électricité, que le désordre vous rend malade et que vous exigez toujours que vos couverts soient relavés 5 fois chacun. Certains reconnaissent néanmoins que vous êtes un surdoué et prétendent aussi que vous pouvez retenir toute une page de poésie en ne la lisant qu'une fois.
_ Oh, donc mes attentions vous manquent et en plus de cela, je vous intrigue ?
_ Peut-être. Accorda-t-elle en susurrant afin de déjouer le piège, un sourcil levé en guise d'énigme et les lèvres rouges, boudeuses qui lui tordirent les entrailles. Il eut envie de la toucher, de la serrer parce qu'il aimait sa répartie, il aimait son esprit. Helen, l'immortelle en transe dans le sofa le sentit.
_ Helen, je te préviens, si nous nous faisons exclure, je décline toute responsabilité devant ton pater.
_ J'ai toujours su que tu étais un lâche derrière tes grands airs James. Charia-t-elle en réponse. Mais sois tranquille mon cher, je suis prête à porter le blâme pour nous trois.
_ Nous trois ? Attends voir, je n'ai rien à voir avec cette histoire de revolvers moi !
_ Qu'elle hypocrite ! Par devant c'est « messire la poésie pas la guerre » mais par derrière c'est «Helen, oh mon Helen chérie, prêtes-moi en un je t'en supplie, Chesterly m'a défié en duel et j'ai peur de la mort » Imita-t-elle.
_ Je n'ai pas peur de la mort ! Se défendit Wilde.
_ Non il avait peur de perdre Pamela Hamford, parce que «pire que la mort, il y a le célibat». Moqua James.
_ Ah, ah, oui c'est vrai, la fille du directeur, ridicule, se laisser disputer comme un trophée de chasse par deux crétins, arriérée ou idiote à ton avis? Demanda Helen à James.
_ Tu sais Helen, je soupçonne une pointe de jalousie derrière cette aigreur. Insinua James.
_ Développe ta pensée, je te prie. Défia-t-elle
_ Ah James mon ami, j'aime quand tu cesses de te ranger dans son camp. Commenta Wilde.
_ Je ne prends jamais parti entre vous deux. Néanmoins je pense, Helen, que tu ne supportes pas Pamela parce qu'elle t'a volé une partie de tes prétendants, qu'elle est très douce et très agréable…
_ Et très mièvre. Ajouta Helen, ce qui lui attira un regard meurtrier de Wilde. James leva les yeux au ciel et poursuivit en les ignorant.
_ …mais je reste de ton avis sur une chose, Scar est définitivement celui d'entre nous trois qui utilise un révolver le plus fréquemment, donc, ravale tes leçons de morale mon cher ! Oh et c'est sans rapport mais, Helen où étais-tu hier soir, nous t'attendions pour diner ?
Nikola pouvait les entendre, involontairement perché sur le rebord du toit juste au-dessus de leur tête et souriait, curieux d'entendre sa réponse. Mais elle ne vint pas. Elle ne vint pas parce que son talon venait de heurter la gouttière et de résonner comme un gong déchirant. Les trois autres se précipitèrent au balcon et levèrent la tête vers lui d'un seul et même mouvement, Helen avec sa main élégamment tendue au-dessus du front contre le soleil bas qui foudroyait son visage. Quelques secondes plus tard, elle quittait ses chaussures et ses bas qu'elle tendit à un James Watson un peu rougissant et, à la force des bras et des jambes, aidée par Oscar qui lui fabriquait une courte échelle de ses mains et par Nikola qui la hissait, elle posa à son tour les pieds sur le toit blanc de l'université en riant. Des pieds fins, pâles traversés de part en part d'une petite veine tremblante. Elle lança au serbe une petite remarque taquine en s'asseyant à côté de lui, il tenta de contrecarrer, elle rétorqua, lui aussi, elle se mit à rire, il l'aima, glissa une main fragile dans son dos, les autres grimpèrent ensuite et grillèrent quelques cigarettes.
Will les regarda avec dépit se coller un peu plus l'un à l'autre dans le fauteuil, impuissants à la merci d'un même rêve.
C'était une période bénie pour Nikola, comprit Helen, loin de la rudesse serbe et de la tombe de son frère. Son tempérament solitaire et déjà dédaigneux l'isolait ici aussi pourtant, mais il se savait libre, incontrôlé. Et ses inventions en témoignaient, plus nombreuses mais surtout plus fructueuses et plus risquées. Seulement parfois il y avait quelques ratées, comme ce soir là où sa turbine autonome avait décidé de perdre la boule et de faire exploser les vitres du cagibi et du couloir. Voilà pourquoi, après deux jours d'insomnie et d'enfermement à la fabriquer, il grimpait les escaliers quatre à quatre, en jurant, se faufilant entre la foule d'élèves, trainant dans ses bras les débris de métaux brulant qui auraient pu le faire accuser. Il fuyait les voix paniquées des étudiants qui piétinaient dans l'autre sens, avides du quart d'heure d'excitation que l'évènement causait. Mail il fuyait surtout le claquement de la canne du vieux concierge au moment où il entra tout droit dans la poitrine solide de James Watson.
« Par tous les diables, v'là les ennuis ! » remarqua l'anglais. « C'est toi qui a fait ça ? » Demanda Wilde tout en s'apercevant immédiatement de la vanité de sa question. Bien sûr que c'était Tesla, qui d'autre ? Helen qui apparut à son tour derrière les deux jeunes gens aperçut le vieux passer l'angle du couloir, dégaina la grosse clé d'or de son sac, et, les attrapant les uns et les autres par le bras, les entraina dans un couloir vide puis les précipita de l'autre côté de la grosse porte fêlée du dernier étage. Ils restèrent là en silence, dans le noir, plaqués derrière le bois sec et entendirent la canne passer, repasser, puis s'éloigner. Un moment après, un des garçons rompit le silence d'un : «Je déteste les espaces confinés » répugné et les trois autres pouffèrent. Alors Helen guida la marche dans un escalier très étroit en colimaçon et claironna :
_ Et une fois de plus, qui fut l'homme de la situation ?
_ James promets-moi de la faire passer par la fenêtre une fois en haut. Commenta Wilde
_ En haut ? Où est-ce que ça mène ? Demanda Tesla
_ Dans mon sanctuaire. Fut la seule réponse qu'il obtint avant de pénétrer l'observatoire condamné d'Oxford, le plus haut point de la ville, avec une vue de 360 degrés sur les alentours. Il demeura immobile un instant alors que les autres s'installaient comme s'ils y avaient vécu toute leur vie. Les semelles enfoncées dans la nuée de poussière qui cachait le parquet, il jeta un œil à travers un des nombreux télescopes en face de lui le temps de remarquer qu'ils étaient tous, les tous petits ainsi que les énormes lunettes astronomiques, ceux en or comme ceux de cuivre, orientés dans des directions précises, ils visaient chacun une constellation, comme l'indiquait les schémas sur les tableaux d'ardoise.
_ James les ajuste tous les week-ends pour surveiller les étoiles, c'est sa nouvelle lubie, un travail monstrueux, il est persuadé qu'elles s'éloignent les unes des autres, et que tout va en expansion. Expliqua Wilde.
_ Oui méfie-toi, ajouta Helen, ses obsessions sont contagieuses, depuis qu'il a commencé, Scar écrit des sonnets aux astres, une catastrophe littéraire.
_ J'étais ivre ! Et puis tu disais que tu aimais bien !
_ Parce qu'elle était un peu ivre aussi. Plaisanta James.
_ En parlant d'ivresse, regarde un peu ce que je nous ai ramené de Londres.
Helen sortit du fond d'un placard une bouteille de Bourgogne et des verres à pieds dépareillé.
_ Oh oh, joli ! Prie pour que ton père ne le remarque pas.
Oscar se saisit de la bouteille et tous s'assirent dans les fauteuils défoncés au centre de la pièce ronde.
"_ On a un nouveau cas ! S'exclama Henry dans son talkie-walkie en sortant en trombe du laboratoire."
