Chapitre 7 : Il me semble que Babylone fut une maîtresse plus facile à conquérir qu'à quitter :

Tout était noir .Il lui semblait que le temps s'était arrêté ,que son esprit flottait dans un espace si vaste que l'on ne pouvait en distinguer ni le début ni la fin .Et soudain ,la vue lui revint ,d'abord floue ,puis de plus en plus nette à mesure que les secondes s'écoulaient .

Dymnos se réveilla dans une tente qu'il devina être l'endroit où on soignait les blessés en entendant des gémissements .Son cerveau se remit à fonctionner normalement et il distingua deux personnes à son chevet .C'était Cratéros et Philotas .Ils avaient l'air inquiets ,et semblaient ne pas avoir remarqué qu'il était réveillé .Il remua faiblement ,ce qui attira leur attention .

- Dymnos !s'exclama Philotas .Par Zeus j'ai eu si peur pour toi !Quand j'ai vu ce chien de Perse penché sur toi comme un vautour sur sa proie j'ai cru qu'il était trop tard !Je suis descendu de mon cheval le plus vite que j'ai pu et j'ai tué celui que je croyais être ton assassin .Je l'ai maudit et me suis assuré qu'il ait une mort très lente et douloureuse .Tu comprends ,à ce moment-là j'étais persuadé que tu étais mort et une fureur telle que je n'en avait jamais connue s'est emparée de moi .J'ai massacré tous les Perses qui tentaient de s'approcher de ton corps .Pendant ce temps ,Cratéros est venu et a découvert que tu respirais encore .Une telle joie m'a envahi à l'annonce de cette nouvelle !Mais il fallait faire vite ,ta respiration s'affaiblissait à chaque seconde .Nous t'avons porté ici où grâce aux dieux notre médecin a su te ramener à la vie .Ta jambe sera bientôt guérie ,ce n'est qu'une affaire de temps .

A ce moment-là leur parvint la voix d'Alexandre .

- Où est-il ?Je veux le voir !

- Par là majesté mais…fit une autre voix .

- Il n'y a pas de mais !s'écria Alexandre .

Soudain le jeune roi s'approcha de l'endroit où était allongé Dymnos et celui-ci réalisa que c'était lui qu'Alexandre cherchait .Il frissonna en songeant à ce qu'il lui voulait .Héphaïstion lui avait-il quand même tout raconté et venait-il pour finir ce qu'un soldat perse n'avait pu achever ?

- Mon roi ,il est très faible ,s'interposa Cratéros ,et je ne suis pas sûr que…

- Ne t'inquiète pas Cratéros ,répondit Alexandre .

Il s'approcha de Dymnos et celui-ci ne put s'empêcher de trembler ,s'attendant au pire .

- Ne crains rien ,murmura Alexandre d'une voix douce .Je ne viens pas en ennemi .

Il posa sa main sur la joue de Dymnos .Il avait vraiment l'air sincère .

- Si les dieux ont permis que tu survives ,c'est que tu le mérites .Tu t'es battu bravement et tu m'as prouvé que je me trompais entièrement à ton sujet .Alors je te demande de me pardonner pour tout le mal que je t'ai causé .

- C'est déjà oublié ,murmura faiblement Dymnos .

- Désormais je te considérerais comme l'un de mes plus proches compagnons et je ne permettrais pas que quiconque ne te fasse du mal .Après tout ,nous sommes demi-frères ,le même sang coule dans nos veines .

Dymnos acquiesça silencieusement et sourit .Il lui semblait que tout allait pour le mieux ,la douleur de sa jambe s'était considérablement atténuée .Il était toujours vivant ,ses amis aussi et Alexandre lui avait demandé de le pardonner !C'était presque trop beau pour être vrai .Encore épuisé ,il s'endormit d'un sommeil sans cauchemars .

L'entrée dans Babylone fut digne d'un très grand roi .Ils marchèrent triomphalement dans les rues de la cité ,acclamés par la foule en délire .Dymnos observa tous ces gens ,ces Perses qui ,la veille à peine ,criaient encore « Darius ! » et qui maintenant scandaient le nom d'Alexandre .Lorsqu'ils entrèrent dans le palais de Darius ils furent frappés par la beauté des lieux .Ceux qui avaient construit le palais étaient vraiment de grands artistes .Ils parcoururent tous les couloirs ,riant et plaisantant ,ne pensant presque plus aux combats de la veille .Les jeunes gens ne cessaient de s'émerveiller devant chaque chose présente dans le palais ,sous le regard bienveillant et amusé d'Alexandre .

Enfin ,ils entrèrent dans la chambre de l'ex-roi Darius .

- Ne craignez-vous pas que toutes ces richesses ne mènent à notre destruction ?demanda Ptolémée .

- Tu exagères notre valeur ,répliqua Alexandre .Tant que Darius respire il demeure le roi légitime d'Asie et moi le roi du vent !

- Mais il ne peut plus rien contre toi !protesta Dymnos .

- Il est égaré dans la montagne ,loin de ses troupes !renchérit Philotas .

- Tant qu'il est égaré notre victoire n'est pas parfaite .C'est seulement lorsqu'on l'aura retrouvé que la question sera tranchée .

- Ta décision est prise à ce que je vois Alexandre ,fit Parménion d'un ton réprobateur .

- Nous devons mener à terme ce que nous n'avons pas su achever à Gaugamèle .Traquons Darius jusqu'au bout du monde s'il le faut !

- Ce n'est pas ce que voulait ton père ,protesta Parménion .

- Je ne suis pas mon père ,rétorqua Alexandre en souriant .

Dymnos et Philotas observait tous les deux la discussion entre Alexandre et Parménion ,ne sachant quel parti prendre .Parménion s'exprimait avec sagesse mais Alexandre n'avait pas tout à fait tort .Une victoire n'est parfaite que quand l'ennemi a réellement était vaincu .Un ennemi en fuite peut toujours parvenir à recomposer une armée et redevenir dangereux .

- Allons !s'exclama Alexandre .Avez-vous oublié que la fortune sourit aux audacieux ?

Tout en disant cela ,il ouvrit une porte qui les conduisit dans une salle qu'ils n'avaient pas encore explorée .Dans cette salle se trouvait une trentaine de femmes ,toutes plus belles les unes que les autres .Ils avaient trouvé le harem de Darius .Lorsqu'ils descendirent ,les femmes se mirent à danser ,au son d'une musique envoûtante .La tête leur tournait devant tant de beauté et ils se laissèrent aller dans les bras des jeunes femmes .Soudain ,une cloche retentit et ils relevèrent tous la tête .Une femme ,à l'air plus noble que celles qui dansaient descendit .Elle était accompagné de Pharmaquès ,ancien conseiller de Darius .

- La princesse des Mille Roses ,aînée du précédent grand roi Darius ,Stateira ,fit celui-ci à Alexandre .

- Noble Alexandre ,commença la princesse en se tournant vers Héphaïstion .Je suis là pour t'implorer de laisser la vie sauve à mes sœurs ,à ma mère et à ma grand-mère…

Tous les soldats riaient devant cette méprise .Stateira s'en aperçut et se tourna vers Pharmaquès afin de savoir ce que signifiait tout cela .Celui-ci lui désigna Alexandre d'un signe de tête et elle comprit son erreur .Elle se tourna vers Alexandre et on pouvait voir sur son visage qu'elle craignait d'avoir commis une erreur fatale .

- Tu n'as pas tort ,princesse Stateira ,fit Alexandre .Lui aussi c'est Alexandre .

- Grand roi ,fais de moi une esclave mais épargne ma famille…

- Non ,attends !s'écria Alexandre en s'approchant plus près d'elle .Regarde-moi dans les yeux et dis-moi comment tu aimerais qu'on te traite .

La princesse parut surprise puis se ressaisit .

- Selon mon rang ,répondit-elle .En princesse .

- Je l'entends bien ainsi ,déclara Alexandre .Tant que vous serez dans ce palais ,ta famille sera traitée comme ma famille .

Cette affirmation fit sursauter tous les compagnons d'Alexandre qui se jetèrent des regards d'incompréhension .

- Quand je te regarde je vois une reine ,poursuivit Alexandre ,faisant sourire la jeune princesse .

C'était la nuit ,et Dymnos ne parvenait pas à dormir .Il ne cessait de remuer dans son lit ,ne sachant comment trouver le sommeil .Il lui semblait que toute l'allégresse de la victoire l'avait quitté ,lui laissant une impression d'étouffement .Il décida donc de sortir prendre l'air ,afin de se changer les idées .Il essaya de faire le moins de bruit possible en marchant dans les couloirs pour ne pas réveiller les autres .

Soudain ,il sentit une main sur son épaule .

- Encore en train d'imaginer la meilleure façon de tuer Alexandre ?fit la voix glaciale d'Héphaïstion .

- Non pas du tout !protesta Dymnos .Je prenais l'air ,c'est tout .Jamais je ne referais une chose pareille .La colère et la rage m'avaient aveuglé mais c'est fini maintenant .J'ai pardonné à Alexandre et je n'ai plus aucune envie de le tuer !

- En es-tu bien sûr ?insista Héphaïstion .C'est une drôle d'heure pour se promener dans les couloirs .

- Je n'arrivais pas à dormir ,c'est tout !

Dymnos commençait à s'énerver ,Héphaïstion l'ennuyait avec ses soupçons qui n'étaient absolument pas justifiés .

- La colère peut parfois signifier un aveu ,déclara Héphaïstion .

- Mais ce n'est pas vrai !s'exclama Dymnos qui perdait patience .Tu te trompes complètement !

- Ah oui ?Je ne le crois pas .

- Héphaïstion !retentit une voix .Laisse-le tranquille !

C'était Philotas qui venait de surgir d'un autre couloir .Il regardait Héphaïstion d'un air menaçant .

- Oh ,répliqua Héphaïstion d'un ton moqueur. Tu protèges ton cher amour ,ça s'appelle du favoritisme tu ne le savais pas ?

- Je crois que ce terme définit plutôt l'attitude d'Alexandre vis-à-vis de toi ,rétorqua Philotas .

En entendant cela , Héphaïstion s'éloigna en marmonnant quelque parole désobligeante à l'égard de Philotas .Une fois qu'ils furent seuls ,Philotas se tourna vers Dymnos .

- Qu'est-ce qu'il te voulait ?demanda-t-il .

- Rien ,mentit Dymnos qui n'avait pas vraiment envie de s'étendre sur le sujet .

Philotas le comprit et respecta son silence .

- Mais que fais-tu dans le couloir à une heure aussi tardive ?interrogea-t-il .

- Je n'arrivais pas à dormir ,répondit Dymnos .

- Moi non plus et quand j'ai entendu des voix qui semblaient se disputer je me suis levé .J'ai reconnu ta voix et celle d'Héphaïstion et comme il me semblait qu'il te harcelait ,je suis venu à ton secours !

- Comme c'est romantique !fit Dymnos en riant .Ce palais est vraiment un chef d'œuvre !Comment de simples hommes ont-ils pu concevoir tout ça ?

- Je n'en sais rien ,répondit Philotas ,mais tu as raison .Ce palais est une pure merveille .

- Quand je pense que nous allons devoir le quitter !soupira Dymnos .

- C'est vrai ,le rêve de gloire d'Alexandre le pousse à aller toujours plus loin vers l'avant .

- Mais ça signifie aussi de nouvelles batailles ,de nouveaux morts !

- Bien sûr ,mais ne sommes-nous pas nés pour ça ?dit Philotas .Après tout ,si les dieux nous ont fait supérieurs aux autres hommes c'est bien pour que nous les dominions !

- Mais comment peux-tu être aussi sûr que nous leur sommes supérieurs ?demanda Dymnos .C'est vrai ,regarde ,ceux qui ont construit ce palais étaient loin d'être des barbares !

- C'est Aristote qui nous l'a appris ,répondit Philotas .Et Aristote est un grand penseur ,il a donc forcément raison .Un éclair de génie a peut-être inspiré les constructeurs de ce palais mais nous leur demeurons supérieurs .Ce n'est pas une chose qui se discute ,c'est un fait établi .

- Tu as probablement raison ,affirma Dymnos .Mais je ne puis m'empêcher de me demander où va nous mener Alexandre .

- Je me pose parfois cette question moi aussi ,fit Philotas en se dirigeant vers sa chambre .

Dymnos en fit de même ,l'esprit plein de pensées contradictoires .