– Gin, réveille-toi…
La voix qui me parle est douce, agréable… Je souris et m'enfonce dans mes couvertures, inconsciente du danger qui me guette comme à chaque fois que je sors des vapeurs du sommeil de cette façon.
– Gin, je vais devoir te réveiller un peu difficilement… Pardonne-moi.
Je n'écoute pas, ne comprends pas ce que la voix me dit, et essaie de me rendormir.
Mais c'est dur de se rendormir, quand on vous a enlevé votre couverture, qu'un chien vous lèche le visage en jappant joyeusement et qu'un réveil magique vous hurle dans les oreilles avec un accent espagnol de vous bouger les fesses.
Retenant un grognement indigné, je repousse Pepsi un peu violemment – de toute façon ce chien est incassable – et m'assois sur mon lit en plaquant ma main contre le cadran du réveil infernal pour qu'il se taise.
– On est quel jour ? je demande en bâillant.
– Le 20 octobre, répond Roxanne.
Ah oui, le 20 octobre. Soit une semaine avant la rencontre de Quidditch Gryffondor-Serdaigle. C'est d'ailleurs à cause de ce match stupide qu'on me réveille à six heures du mat'. Pour un entraînement. Je regarde Judith s'enfoncer dans ses draps. Cette bienheureuse ne fait pas partie de l'équipe.
– J'aurais jamais dû m'engager là-dedans, je soupire.
– Moi non plus, marmonne Roxanne.
OoOoO
Vingt minutes plus tard, à peine plus réveillées, nous sommes sur le terrain avec notre équipe chérie : Theodore Carter et Frederic Kreeps, les batteurs, James Potter, le gardien, moi-même, l'attrapeuse, Roxanne et Daniel Robins, les poursuiveurs, et Charles Woles, troisième poursuiveur et capitaine de l'équipe.
– Bien ! s'exclame le capitaine. On va commencer par des échauffements. 20 pompes chacun pour se réveiller. Allez, on y va ! s'écrie-t-il en ignorant nos protestations.
1, 2, 3, 4, 5, … Mes muscles hurlent de douleur, mes bras m'ordonnent de m'arrêter, mais j'ignore les cris d'indignations de mes membres fatigués et continue de compter silencieusement mes pompes.
– Roxanne, je pourrais te parler en privé ?
Je tourne la tête. C'est Chuck qui vient de lui parler. Roxanne est devenue rouge tomate.
– Euh, bien sûr…
Elle fait encore deux pompes, puis saute sur ses pieds et le suit. Ils s'arrêtent à vingt mètres du groupe. 6, 7, 8, 9… Chuck parle à voix basse à Roxanne, en souriant, mais il a l'air de flipper. Qu'est-ce qu'il lui veut ?
10, 11, 12, 13, il a cessé de parler et la regarde fixement. Connaissant ma petite Roxanne, je me demande où elle a trouvé le courage de ne pas s'évanouir. Au moindre regard de Chuck, elle rougit et se met à balbutier. Mais là, 14, 15, 16, elle lui répond sans trembler, et termine sa phrase avec un sourire charmeur. Sacrée Gryffondor que cette Roxanne ! 17, 18, 19, qu'est ce qu'il a bien pu lui dire ? Il rougit un peu, puis revient vers nous, Roxanne à sa suite.
Je fais ma vingtième pompe et me remets debout.
– Vous avez tous terminé ? Bien, on va pouvoir commencer. Weasley, Robins et moi, nous allons essayer de marquer des buts à Potter. Je vais aussi lâcher les cognards et le vif d'or. Enfourchez vos balais !
Je passe une jambe par-dessus le vieux Comète 290 de l'école.
– C'est parti !
Il défait les liens des cognards, qui s'élèvent dans le ciel en même temps de Frederic Kreeps et Theodore Carter, batte en main. Potter rejoint les trois anneaux d'or qu'il devra protéger et Daniel et Roxanne s'envolent également.
– Vas-y, je lâcherais le Vif quand tu seras là-haut, me lance Woles.
J'acquiesce, donne un coup de pied dans le sol et monte en chandelle. Mes sensations se décuplent, comme à chaque fois que je m'envole. Le froid me caresse le visage, l'odeur du bois de mon balai m'envahit. Je ferme les yeux pour me laisser prendre par ce pur bonheur que je ressens en vol.
Au bout de cinq minutes de cabrioles aériennes, je me décide à regarder en bas. Chuck est sur son balai, en train de faire des passes harmonieuses avec les deux poursuiveurs. Il a déjà lâché le Vif d'or.
Ce ne sera pas facile de le repérer, vu comme il est tôt : le soleil ne s'est même pas encore levé. Le reflet des lunettes de Potter me trouble, je me retiens de justesse de lui foncer dessus ; je les ai confondues avec le Vif. Décidément, je ne suis pas du matin.
Je regarde autour de moi, les pieds pendant dans le vide, scrutant l'espace. Je ne vois rien de particulier. Je commence donc à décrire de grands cercles au-dessus du terrain.
Cela fait quinze bonnes minutes que nous nous entraînons ; Frederic Kreeps et Theodore Carter s'acharnent sur les Cognards ; ils sont en sueur. Je dois dire que l'entraînement matinal de Chuck Woles est plutôt bon ; Kreeps et Carter se débrouillent toujours mieux d'année en année. Quant à Potter, il a arrêté quasiment tous les buts de nos poursuiveurs, ce qui n'est pas peu dire : ils constituent le meilleur élément de notre équipe.
Moi, par contre, toujours rien…
Rien…
Et puis quelque chose traverse mon champ de vision. Quelque chose qui se déplace très rapidement, quelque chose à l'éclat doré si particulier… Mon cœur fait un bond, je me mets à chercher frénétiquement autour de moi.
Et là, je le vois. Minuscule, brillant comme un petit soleil, le Vif d'Or, près des gradins, bat des ailes à toute vitesse.
Sans réfléchir davantage, je fonce dessus. Le Vif semble m'avoir remarquée ; il parcourt les gradins, puis plonge dans les fondations. Je le poursuis, évitant les poutres et les planches qui manquent de me décapiter. Mieux vaut attendre de sortir de là avant d'essayer de tendre la main ; je risquerais de m'arracher un bras. Le Vif slalome une dernière fois entre deux poutres et s'envole vers le ciel, sortant des gradins. Je m'engage à sa suite.
Je suis éblouie par la lumière du soleil qui vient de se lever, mais je continue de foncer. Le vif est juste devant mon balai. Je m'allonge dessus, puis détache une main du manche tout en essayant de garder mon équilibre. A cette hauteur et à une telle vitesse, une chute serait mortelle.
Lentement, centimètre par centimètre, je tends mon bras vers le Vif. Quand je sens les battements d'aile de la balle dans la paume de ma main, je referme mon poing.
Je ne peux retenir un sourire ravi. Je l'ai attrapé ! Je sais, c'est stupide, mais à chaque fois que je l'attrape, j'éprouve une sacrée joie. J'entends alors des acclamations. Je baisse la tête : Roxanne et les autres joueurs m'applaudissent.
Chuck Woles me rejoint avec un petit sourire :
– Pas mal, Enderson. A priori, on n'aura aucun problème contre les quiches de Serdaigle !
– T'es un peu optimiste, non ? je remarque, tandis qu'un grand sourire contradictoire s'étale sur mon visage.
Il se tourne vers les autres et ajoute :
– Les autres aussi, c'est pas mal du tout jusqu'ici ! Vous voyez que ça valait le coup de se lever à six heures !
– J'irais pas jusque-là, mais bon… marmonne Freddy Kreeps.
Je tends le Vif à Woles et il… le lâche. L'artefact magique disparaît aussitôt à tire-d'aile.
– Ne prends pas cette mine choquée, Enderson, me console Chuck Woles en me tapotant l'épaule. Tu ne croyais tout de même pas qu'on allait s'arrêter là pour aujourd'hui, non ? Le match est dans sept jours !
Il s'éloigne et rattrape le Souafle que Daniel Robins vient de lui envoyer. Fichu capitaine hyper-stressé. Pourquoi est-ce qu'on a mis un sadique à la tête de l'équipe ? Je suis crevée, moi !
OoOoO
Vestiaires.
– C'était super, les filles ! nous félicite Judith, qui est venue à la fin de notre entraînement pour nous encourager.
– Je sais, je sais, je suis exceptionnelle, dis-je.
– Et modeste avec ça ! rigole Roxanne.
– Sérieusement, les filles… Vous êtes tellement douées sur un balai ! Et vous jouez d'une façon tellement synchronisée !
– Tu étais là au moment où je me suis pris le Souafle dans la figure ? ricane Roxanne.
– Oui, mais tu l'as fait avec beaucoup d'élégance !
– Faut dire que Chuck joue super bien aussi, fait remarquer Roxanne.
Le bruit de l'eau qui coule s'arrête dans la cabine à ma gauche ; Roxanne a fini de se doucher.
– Dis-moi, Rox, qu'est-ce qu'il te voulait, tout à l'heure, Woles? je demande.
Silence.
– Roxanne, réponds quand on te parle ! s'écrie Jude. C'est quoi, cette histoire ? Qu'est-ce qu'il t'a demandé ?
Je sors à mon tour de ma cabine en enroulant une serviette autour de mon corps. Roxanne et Judith sont face à face ; la première est très rouge, la seconde fronce les sourcils, mais sourit.
– Te fais pas prier, dis-je en attrapant ma baguette.
– Eh bien… Vous savez, la soirée d'Halloween… Il m'a invitée à être sa cavalière !
– C'est génial ! je m'exclame, en lançant un sort de séchage sur mes cheveux trempés, sans prendre la peine de les coiffer.
Normalement, la soirée d'Halloween se déroule dans la Grande Salle et consiste en un dîner à base de citrouille, éclairé par des lanternes taillées dans des légumes.
Normalement.
Parce que James Potter a publiquement déclaré qu'il irait à la soirée d'Halloween accompagné de Barbara Hobbers. Arthur Abercrombie a aussitôt ajouté qu'il aurait également une escorte, et pour ne pas faire la cinquième roue du carrosse, Arthur Wright a également cherché une cavalière. Les amies de la cavalière ne voulaient pas être en reste. Bref, une chose entraînant l'autre, tout le monde doit venir accompagné pour la soirée d'Halloween à moins de vouloir passer pour l'asocial de service.
– Qu'est-ce que tu vas te mettre ? demande Judith, pragmatique.
– Eh bien, je me disais qu'on pourrait acheter quelque chose à Pré-au-Lard. Vu qu'une sortie est organisée demain…
Ses cheveux à elle sont déjà secs et forment des boucles harmonieuses. Je croise mon reflet dans un miroir ; les miens sont emmêlés et forment une masse indistincte autour de mon visage.
Y a pas de justice.
– Mais alors… Tu m'abandonnes ?
On avait prévu, avec Roxanne, d'y aller toutes les deux en célibataires, vu que Judith s'y rendait déjà avec un certain Robert Peterson, Serdaigle en septième année un peu crétin sur les bords – mais beau, c'est l'essentiel.
– Oh, c'est vrai… souffle-t-elle. Bon, je pense que je vais annuler avec Chuck, alors…
– Tu plaisantes ? je m'écrie, scandalisée. L'occasion ne se représentera pas deux fois ! Tant pis, je resterai dans le dortoir, j'ajoute en souriant.
– Toute seule ?
– Mais oui ! Je pourrais réfléchir au calme à propos des noms des filles des archives…
Je n'ai, en effet, rien trouvé dans la bibliothèque se rapportant à ces femmes. Et pourtant, ce n'était pas faute d'avoir cherché ! James Potter commençait même à m'appeler « rat de bibliothèque », moi qui n'ai jamais été particulièrement fan de livres.
Judith fait la moue :
– T'es sûre ? Tu pourrais venir sans cavalier et rester avec nous…
– Pour que Potter me charrie sur le fait que je n'ai trouvé personne ? Non merci. Vous en faites pas, je m'occuperai.
Et je leur adresse un grand sourire, cachant parfaitement – du moins je l'espère – ma déception.
OoOoO
A midi, morte de fatigue, je sors de la Bibliothèque. Roxanne, Judith, et Freddy Kreeps et Chuck Woles, qui sont venus travailler avec nous, tirent aussi une tête de trois pieds de long. Je marche d'un pas vif vers la Grande Salle (il y a toujours des embouteillages devant les portes à cette heure-ci), mais suis rattrapée par Chuck.
– Enderson ?
– Je peux t'aider, capitaine de mon cœur ?
– Je pense que oui. C'est à propos de Thomson.
Je ralentis un peu et le laisse me rattraper, étonnée. Que veut-il à Judith ?
– Qu'est-ce qu'elle a ?
– Elle sort avec Peterson, déclare-t-il.
Peterson. Ah, oui. Aurais-je oublié que le bellâtre est également capitaine de Quidditch des Serdaigles.
– Tu l'accuses de pactiser avec l'ennemi, c'est ça ? je souffle d'un ton las.
Chuck Woles est tellement parano avec le Quidditch, il est persuadé que tout le monde tente d'espionner son merveilleux entraînement made in Gryffondor. Pas si merveilleux que ça, si vous voulez mon avis, puisqu'on s'épuise à la tâche mais qu'on ne gagne que trop rarement nos matches.
– Woles, quand Judith vient dans les gradins, elle ne nous espionne pas. Elle ne fait que nous attendre pour nous raccompagner.
– Je sais bien, je ne remettais pas en doute sa fidélité aux Gryffondors ! s'exclame-t-il, choqué.
Je mets un instant à saisir ce qu'il veut me faire comprendre.
– Tu veux qu'elle espionne les Serdaigles à ton compte ? Woles, sérieusement ?
– C'est effectivement à ça que je pensais, décrète-t-il d'un ton quelque peu pompeux.
– C'est de la triche.
– Pas du tout, je suis sûr qu'il la laisserait venir regarder ses techniques.
– Woles ! Elle ne va jamais le faire. Judith est une personne droite. Et pourquoi ne vas-tu pas le lui dire toi-même ?
– Parce qu'elle se laissera plus facilement corromp… euh, convaincre par toi. Tu es son amie, après tout.
– Tu es un grand garçon, Woles. Va essayer de la convaincre toi-même.
Il soupire et retourne en arrière pour discuter avec Judith. Roxanne, voyant Woles se diriger vers son groupe, est distraite, perd l'équilibre et tombe au beau milieu du couloir. Je m'apprête à la rejoindre quand j'entends une voix douce m'appeler.
– Ginger… Ginger ?
Je me retourne, et me retrouve nez-à-nez avec… Albus Potter.
Il rougit brusquement. La dernière fois qu'il m'a vue, c'était mardi soir, pendant le cours de Médicomagie, et j'en étais presque venue aux mains avec un élève de première année qui avait mal au ventre ; ce crétin refusait de comprendre que sa douleur venait de la quantité de nourriture qu'il avait ingurgitée, et non d'une tentative d'empoisonnement comme il le pensait. Car oui, après deux mois insupportables de cours théoriques, nous avons diagnostiqué notre premier patient. C'était plutôt amusant de mon point de vue, quand je l'ai menacé de lui arracher une jambe pour qu'il arrête de se plaindre sa tête était impayable. Mais les autres élèves avaient l'air terrorisé. Même James Potter a évité de me parler après.
Je me demande bien pourquoi.
Je souris gentiment à Albus, en réalisant qu'il est un peu plus grand que moi, alors qu'il n'est qu'en cinquième année. Aucun respect pour les aînés !
Il a vraiment l'air terrorisé, maintenant. Il croit que je vais le bouffer, ou quoi ? Ou que je vais lui arracher une jambe ?
– Euh, j'aimerais bien te parler en privé…
Je fronce les sourcils. Qu'est-ce qu'il me veut ?
Il se dirige vers une salle de classe vide et je le suis, alors que Roxanne et Judith sont trop occupées par la chute de la première pour remarquer mon départ. J'entre dans la pièce, m'assois sur le bureau du professeur et attends qu'il me parle.
Mais tout ce qu'il fait, c'est me regarder, l'air effaré. On dirait quelqu'un qui vient de réaliser qu'il a fait la pire bêtise de sa vie.
– Qu'est-ce que tu veux ? je demande, un peu brutalement.
– Eh bien en fait, dit-il en parlant à toute vitesse, j'aimerais rendre un service à quelqu'un et pour ça j'aurais besoin de ton aide mais si tu veux pas c'est pas grave je trouverai quelqu'un d'autre…
– Moins vite, moins vite, je le coupe. Quel genre de service je pourrais te rendre ?
Il prend sa respiration, puis lâche d'une traite :
– Voudrais-tu être ma cavalière pour la soirée de Halloween ?
– Euh…
Je ne m'attendais pas vraiment à ça…
