Bonjour à tous,
Le chapitre que vous êtes sur le point de découvrir est particulièrement dense – un tiers plus long que le précédent. Je vais donc, une fois n'est pas coutume, le scinder en deux parties qui paraîtront à quelques jours d'intervalle. La rapidité de parution de la deuxième partie ne tiendra qu'à votre enthousiasme et vos hypothèses !
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Un grand merci aux trois revieweurs qui m'ont fait l'honneur de partager leur ressenti et leurs hypothèses sur BCC.
Salutations à Lovechafou (sois le/la bienvenu/e ! Et merci de ton petit mot sur les parties en vers, je t'avoue que n'étant pas une grande poète, j'ai parfois du mal à les écrire. Mais heureuse qu'ils te plaisent ! A bientôt et bonne lecture !), Leile (effectivement, la théorie en question est beaucoup plus visible dans cette version de BCC. Mais ça reste une théorie… Affaire à suivre ! Je peux maintenant te l'avouer, Renth et Hermia réapparaîtront probablement dans l'acte 3 de BCC – soit dans au moins une quinzaine de chapitres… Patience ! Et merci de ta présence, à très bientôt !) et EliyahM (très chère, je ne reviendrai pas sur le grand sourire heureux que tu m'inspires à chacune de tes reviews, je m'étends déjà bien assez sur le sujet dans mes reply. J'attends avec impatience tes hypothèses pour la suite ! A bientôt !)
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Bêta-lecture consciencieusement effectuée par SilverPhantomD – un petit mot pour elle dans vos commentaires ? Elle le mérite !
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Note : j'use parfois de suffixes nippons pour renforcer l'immersion. Internet regorge de sites explicatifs pour les lecteurs qui veulent aller plus loin. Pour faire (très) simple :
-kun : sens de camaraderie, plus ou moins affectueux (plutôt pour un garçon)
-chan : sens de camaraderie, plus ou moins affectueux (plutôt pour une fille)
-san : neutre – « monsieur », « madame »
-sama : solennel, respect profond (pour un noble)
-hime : « princesse »
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Prêts à plonger dans les abysses ?
Alors bonne lecture…
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Les portes d'acier se refermèrent dans un ronronnement, puis l'ascenseur s'éleva sans bruit. Elle accorda un regard critique à son reflet dans le miroir à sa droite : vêtue d'un complet tailleur gris bleu, ses cheveux blonds cuivrés rassemblés en un chignon impeccable, maquillée avec sobriété mais minutie, elle peinait à se reconnaître.
Elle se fondait parfaitement dans le paysage. Tant mieux.
Elle eut une longue inspiration, resserra sa prise sur son attaché-case de cuir. Puis l'ascenseur s'immobilisa dans un léger tintement, et les portes s'ouvrirent. Carrant les épaules, elle s'avança dans un claquement de talon aiguille, haussa le menton et salua d'un signe de tête la secrétaire. A sa vue, la jeune femme en tailleur jupe noir bondit aussitôt de son siège et exécuta une courbette respectueuse, avant de contourner son bureau pour se diriger vers une double porte au bout du couloir. Elle frappa avec respect au battant, eut quelques mots pour la personne à l'intérieur.
- Votre fille est arrivée, Monsieur Wakaba.
Après une longue attente, une voix profonde et incisive lui répondit.
- Qu'elle entre.
La secrétaire s'effaça et l'invita à passer la porte. Puis la jeune employée effectua deux courbettes, une pour l'arrivante et une autre, plus profonde, pour l'homme assis au bureau à l'autre bout de la pièce, et enfin elle s'éclipsa sans un bruit.
La porte se referma dans un léger chuintement étouffé, et un silence pesant s'installa. Yori patienta sans mot dire, altière en dépit de ses talons aiguilles qu'elle ne mettait que rarement. Tout le mur à sa gauche, constitué d'une unique et immense paroi vitrée, donnait sur la ville illuminée de néons, encore caressée de quelques rayons de soleil couchant. Indifférente à la vue tout comme au luxe épuré de la pièce, au mobilier futuriste et au sol de marbre somptueux, Yori fixa l'homme sans mot dire, plongé dans la lecture d'un épais rapport. Après une longue minute, elle le salua.
- Bonsoir, Père.
Il leva les yeux et la contempla par-dessus ses lunettes, avant de revenir en toute neutralité à son rapport. Enfin, il parapha la dernière page du document, appuya sur un bouton à sa gauche. Aussitôt une autre porte au fond de la pièce s'ouvrit : un homme de l'âge de Yori apparut, se rendit d'un pas pressé jusqu'au bureau et s'inclina avant de recevoir le rapport.
- Transmettez ça à mon second, puis vous pourrez rentrer chez vous.
- Oui, Monsieur Wakaba.
L'homme effectua une nouvelle courbette et remercia poliment son supérieur. Sur le point de quitter la pièce, il aperçut enfin la jeune femme immobile et blêmit en la reconnaissant. Il s'inclina derechef, plus bas encore pour compenser son manque d'attention, puis s'éclipsa sans demander son reste.
Saito Wakaba quitta alors son siège, contourna son bureau en acier aussi vaste qu'une petite voiture, et fit signe à sa fille d'approcher. Yori s'exécuta, couvrant avec aisance la dizaine de mètres qui les séparaient.
- Sayori, je suis heureux que tu aies pu venir. Tu sembles en forme.
Sa voix comme son expression étaient à peine plus chaleureuses que lorsqu'il s'était adressé à ses secrétaires. Affable, Yori s'arrêta à distance respectueuse et exécuta la courbette de mise.
- Merci plutôt de nous recevoir aussi tard. J'imagine que ta journée n'a pas été de tout repos.
A sa surprise, son père s'avança et lui ouvrit les bras, lui donnant une accolade guindée qu'habituellement il réservait à ses frères. Elle s'efforça de garder contenance, et promena un regard poli autour d'elle.
- Je suis donc la première ?
Le sourire amène de Wakaba se fit un peu plus forcé, et il eut un signe d'excuse de la tête.
- Tes frères n'étaient pas conviés aujourd'hui.
Il s'écarta, et au lieu de lui indiquer comme d'habitude le siège devant son bureau, il l'invita à rejoindre le carré de fauteuils situé à l'écart, près de la baie vitrée. Bien qu'allant de surprise en surprise, Yori garda une expression courtoise, et s'installa dans l'un des somptueux fauteuils de cuir noir, le dos bien droit. Son père lui proposa un rafraichissement, qu'elle refusa par politesse, et il prit place dans le fauteuil face à elle. Il posa son propre téléphone portable sur l'accoudoir, croisa les mains devant lui et la fixa sans mot dire. Yori ne cilla pas, dans l'attente qu'il prenne la parole le premier, comme toujours. Mais les secondes passèrent dans le silence le plus total.
- Comment se portent tes affaires, Père ?
- Bien, je t'en remercie. Et toi, comment vas-tu ?
- Bien.
Elle aurait difficilement pu donner une réponse différente. Pour ce que ça aurait changé…
- Comment va Mère ?
Cette fois, le regard de Wakaba se fit un peu plus chaleureux.
- Bien, très bien même. Le rôle de grand-mère lui convient à merveille.
- Tant mieux.
Yori se permit un léger sourire. La famille Wakaba s'était agrandi au printemps dernier, et elle regrettait un peu de ne pas pouvoir visiter sa nièce et filleule plus souvent, dont les parents – son frère cadet et son épouse – vivaient à l'autre bout du pays.
Comme le silence persistait encore, Yori choisit d'arrêter là avec les banalités.
- Pourquoi voulais-tu me voir, Père ?
« Pourquoi m'avoir convoquée ainsi ? » aurait mieux défini cet appel ne souffrant aucun refus, que Yori avait reçu la veille même de la main d'un secrétaire de son père. Mais elle préférait ne pas paraître sur la défensive. La dernière fois qu'ils s'étaient ainsi réunis, en l'absence des frères de Yori ou de leur mère, c'était lorsqu'elle avait fait connaître officiellement son choix de carrière. Pour son père, qui la destinait jadis à prendre la tête d'une de ses succursales en province, apprendre qu'elle souhaitait faire de sa plume un emploi et non plus un hobby, avait constitué une véritable déception, source de plusieurs violentes disputes. Une expérience dont elle se serait volontiers bien passée.
- J'ai entendu dire que tu avais eu un sérieux passage à vide ces derniers temps. Je m'inquiétais.
Quand il avait été question de publier ses premiers écrits, Yori avait spontanément choisi une maison d'édition qui n'était pas contrôlée de près ou de loin par son père. Cependant elle se doutait qu'un homme de son influence savait toujours obtenir des renseignements sensibles, même sur ses concurrents et leurs collaborateurs.
- En effet, concéda-t-elle. Je te remercie de ta considération. Cela étant, j'ai passé un cap, et je devrais pouvoir fournir un nouveau manuscrit d'ici le début de l'année prochaine.
- Tu m'en vois soulagé, Sayori. As-tu d'autres projets pour la suite ?
Il semblait sincèrement concerné, voire même curieux. Yori se retint de froncer les sourcils.
- Quelques-uns. Mais je ne peux rien dire, je suis tenue par contrat d'exclusivité avec mon éditeur.
Wakaba signifia d'un geste de la main qu'il comprenait.
- Alors que dirais-tu d'intégrer la maison d'édition Fushiba ? J'ai récemment acquis l'ensemble de leurs parts de marché, et leur directeur est sur le départ. Entre tes brillantes études de commerce et ta pratique de l'écriture, tu serais parfaite pour ce poste.
Yori ne put cacher sa stupeur, et son père, interprétant cela comme une marque positive, parut se détendre d'un rien.
- Tu resterais dans un milieu connu et tu gagnerais en influence. Cependant rien ne t'empêcherait de continuer d'écrire si le cœur t'en disait.
La jeune femme ne répondit pas immédiatement, donnant en apparence l'impression de peser le pour et le contre. La maison d'éditions Fushiba couvrait des domaines très vastes, depuis le roman de fiction jusqu'à la littérature pour enfants, mais elle était essentiellement reconnue pour produire les ténors de la presse – financière, politique ou à scandale.
- Je te remercie d'avoir pensé à moi pour ce poste, mais je vais devoir décliner ta proposition.
Le sourire de son père se figea. Il reprit néanmoins, d'une voix plus affable.
- Cela te permettrait pourtant de vivre décemment de ton art.
- C'est déjà le cas, Père.
Et ils savaient l'un comme l'autre que le poste en question n'avait rien à voir avec sa pratique actuelle de l'écriture. En tant que directeur, ses tâches seraient essentiellement politiques et commerciales, et les quelques manuscrits qu'elle aurait le temps de vérifier ne seraient probablement même pas les siens.
- D'après ton palmarès sur la liste des best-sellers, j'ai quelques doutes, Sayori.
- Je mène une vie simple, ce que je gagne me suffit. Je ne suis effectivement pas l'auteur des plus grosses ventes de l'année, mais je n'ai jamais voulu écrire dans cet objectif, Père.
Elle conclut d'un ton vaguement incisif, dans l'espoir de clore le sujet. Ni l'un ni l'autre ne céderait du terrain, et elle n'avait aucune envie de réitérer la dispute qui avait salué sa prise d'indépendance en tant qu'écrivain.
- Pourrais-tu au moins y réfléchir ? Tu peux me fournir une réponse d'ici la fin de la semaine.
- Père, c'est tout réfléchi.
Ils se turent. Le regard glacial de Wakaba la transperça, et elle le lui rendit bien. Enfin, il baissa les paupières et eut un soupir agacé.
- Dire que quand tu as épousé cet homme, j'avais espéré qu'il saurait te faire entendre raison. Me serais-je fourvoyé là aussi ?
Yori frémit, étonnée qu'il aborde un tel sujet. Elle baissa les yeux sur sa main gauche, fit jouer l'alliance de platine qui ornait son annulaire.
- Il ne m'a pas demandée en mariage pour ce qu'il envisageait de changer en moi, mais pour ce que je suis réellement.
Elle eut un sourire, le premier sincère depuis qu'elle était entrée dans la pièce.
- Nous avons beaucoup de chance, tous les deux.
- Tu m'en vois ravi.
Yori patienta quelques instants, puis se leva et s'inclina profondément.
- Merci de m'avoir reçue, Père. Et merci de ta proposition.
Négligeant une réponse qu'elle n'obtiendrait sans doute jamais, elle récupéra son attaché-case et se dirigea vers la sortie dans un claquement digne de talons.
- Sayori ?
Elle s'arrêta et, retenant son souffle, lui fit à nouveau face, affichant une politesse toute neutre.
- Sache que cela m'est considérablement pénible, mais je respecte tes choix.
Yori hésita avant d'acquiescer. Malgré ces belles paroles, elle trouvait inutile et malvenu le fait qu'il insiste ainsi sur leur divergence d'opinion. Elle se tut néanmoins, peu désireuse de relancer les hostilités alors qu'une longue route l'attendait.
- Oui, Père.
- Tâche simplement d'éviter de causer un scandale comme celui d'il y a sept ans. Ta mère a la santé fragile, elle ne supporterait pas de telles puérilités une nouvelle fois.
Yori resta foudroyée.
- Des… « puérilités » ? Tu parles de mon… mon hospitalisation ?
Elle n'en croyait pas ses oreilles. Il osait appeler ça ainsi ?
- Tu as choisi d'avancer comme tu l'entendais, sans notre soutien, et au mépris de la carrière brillante que je t'avais préparée. A ta guise, Sayori. Cela t'a probablement miné la santé et l'esprit, mais on ne récolte que ce que l'on sème. Sache que pour préserver la réputation de notre famille, je me tiens informé de toutes tes décisions. Je ne tolérerai pas de nouvelle incartade.
- Comment peux-tu parler de cette histoire en ces termes, Père ? Je te rappelle que c'est toi qui as requis mon hospitalisation à l'époque, et tu aurais pu être plus discret !
- La presse s'en donnait déjà à cœur joie après tes premiers débordements. Parce que tu étais ma fille, je n'ai pas eu d'autre choix que d'intervenir au vu et su de tous. Mais ce que j'ai fait à l'époque, je l'ai fait pour ton bien, Sayori. La preuve, regarde-toi ? Quelques années après cette mauvaise passe, tu es enfin une littéraire respectable et heureuse en ménage.
Effarée, Yori retint à grand-peine la réplique cinglante qui lui brûlait les lèvres. Sa carrière d'écrivain était déjà bien lancée quand elle avait traversé cette « mauvaise passe ». Quant à son mariage, elle trouvait son père d'une mauvaise foi inouïe : il se présentait en partie responsable, alors qu'il n'avait jamais manifesté de clair enthousiasme – bien au contraire – pour l'homme qu'elle avait choisi.
Mais qu'importe. Son père était – comme toujours – persuadé du bien-fondé de ses actions, et argumenter sur un sujet aussi sensible n'aurait apporté rien de bon. Après une courte inspiration, elle s'inclina à nouveau, puis tourna les talons.
La voix lourde de déception de son père la poursuivit jusqu'à la porte.
- J'espère qu'un jour, à l'image de tes frères, tu réaliseras à quel point la famille compte.
- Tu me l'as suffisamment répété quand j'étais jeune, Père : je ne suis pas comme mes frères.
Et sans un regard en arrière, elle quitta la pièce d'un pas conquérant.
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La fraicheur du soir la tira de ses pensées, et hébétée, elle contempla la foule encore dense qui fourmillait sur le parvis du siège de la Wakaba Corp. Elle ferma les yeux, prit une longue et lente inspiration, avant de lever la tête vers le ciel assombri. Le soleil était à présent couché, mais comme souvent dans cet environnement bruyant et pollué, pas une seule étoile n'était visible.
Elle fit un quart de tour sur elle-même et contempla la tour Wakaba, édifice parmi les plus imposants du quartier des affaires. En dépit de l'heure tardive, de nombreux étages étaient encore illuminés. Le siège d'une entreprise comme celle de son père, en communication avec des succursales présentes dans le monde entier, ne cessait probablement jamais de tourner. Elle se sentit soudain minuscule au pied de ce monstre d'acier et de verre, et en eut un léger vertige.
Elle fit quelques pas sur le parvis, indifférente à la foule. Elle ne put s'empêcher de rejouer dans sa tête le bras de fer des minutes précédentes. Avait-elle bien agi ? Aurait-il pu en être autrement ? N'aurait-elle pas dû se faire moins catégorique, et répondre qu'elle réfléchirait à cette proposition qui, elle en était tristement certaine, n'était qu'une expression de la bienveillance de son père à son égard ?
Elle secoua la tête, les épaules basses : non, il n'y avait rien à regretter. Pendant toutes ses études elle avait tenu le rôle de la petite fille parfaite, et elle était devenue la femme d'affaires brillante, ingénieuse et cependant obéissante que son père attendait. Mais ça n'avait jamais été suffisant, et elle n'avait jamais pu être heureuse en poursuivant cet idéal inatteignable.
Au moins, désormais, elle était satisfaite de ce qu'elle faisait. Et c'était bien le principal…
- Madame ?
Elle émergea de ses pensées pour constater la présence d'un homme en costume gris à ses côtés. Ce dernier, au service de son mari depuis des années, s'inclina avec respect.
- Monsieur votre époux m'envoie à votre rencontre. Il est rentré ce midi de son voyage à l'étranger et aurait souhaité passer en personne, mais une affaire familiale l'a retenu au tout dernier instant. Il m'a chargé de vous raccompagner.
D'un geste empli de grâce, l'homme – un vampire – lui présenta la limousine noire, garée un peu plus loin sur le bas-côté. Elle retint son souffle, étonnée, et s'efforça de cacher le rougissement qui lui venait.
Malgré tout ce temps passé à le côtoyer, il arrivait encore à la surprendre…
- Oh. Mais j'ai déjà pris mon billet de train.
- En effet, mais Monsieur a supposé que votre voyage de retour vous serait plus agréable ainsi.
Fatiguée, elle renonça à argumenter, salua le majordome d'un signe de tête et rejoignit la limousine noire, s'efforçant de ne pas prêter attention aux quelques badauds qui observaient le véhicule avec stupéfaction. Deux jeunes femmes se poussèrent du coude, échangèrent un regard interloqué. En les dépassant, Yori ne put échapper à leur conciliabule.
- Quelle classe… C'est une célébrité ?
- Attends ! Ce ne serait pas… Sayori Wakaba ?
- L'écrivain ? Mais elle n'apparait quasiment jamais en public depuis sa dépression !
- Sa cure de désintox', tu veux dire ! Mais ça remonte à quoi… cinq ans ?
- Plus ! Je ne me l'imaginais pas comme ça. Elle est magnifique. Comme quoi, avoir de l'argent, ça te réussit toujours…
Yori remercia d'un murmure le majordome qui civilement lui ouvrait la porte arrière, et elle s'installa sur la banquette de cuir noir. La portière se referma dans un chuintement doux, et enfin le silence l'enveloppa. A l'abri des vitres teintées, elle rejeta la tête en arrière sur le dossier et se permit un gros soupir. Gênée par sa pince à cheveux, elle défit son chignon strict et soigné, qui lui avait demandé tant de temps à fignoler, et se frictionna le cuir chevelu avec soulagement.
« Mauvaise passe », « cure de désintoxication », « burn out », « dépression »… Les qualificatifs pour définir ce qu'elle avait traversé sept ans plus tôt ne manquaient pas – et s'avéraient encore bien loin de la réalité. Même si à chacune de ses parutions, certains médias relançaient cette histoire racoleuse dans l'idée de faire du chiffre, voilà longtemps que ça ne la touchait plus vraiment.
Sur la banquette voisine, elle avisa une carte cachetée d'un symbole bien connu. Avec un léger sourire, elle fit sauter le sceau de cire, ouvrit le feuillet.
« Dans l'attente de votre prompt retour, Madame Aidô,
Merci d'avoir accepté ma modeste participation. »
Elle promena un regard circonspect sur l'intérieur bois et cuir de la limousine, qui figurait parmi les plus onéreuses du marché. « Modeste », hein ?
Les joues roses, elle reposa la carte sur le siège. Elle attendit que le majordome ait pris le volant et se soit inséré dans le flux de la circulation, encore dense malgré l'heure tardive.
- Combien de temps pour le trajet ?
- Il faudra compter deux heures, Madame.
C'était toujours moitié moins de temps que si elle avait dû rentrer en train, sa tranquillité en prime. Elle acquiesça en silence et savoura sa chance.
Même si elle avait dû faire toute cette route pour peu de choses au final…
- J'ai approvisionné le minibar, si jamais vous souhaitiez prendre une collation, Madame.
Connaissant la prévenance de l'homme, le minibar en question contenait certainement de quoi faire un repas de roi. Mais elle n'avait pas faim.
- Je vous remercie. Prévenez-moi lorsque nous serons bientôt arrivés, s'il vous plait.
- Bien, Madame.
Elle actionna un bouton sur la centrale tactile intégrée à la banquette, et le volet de communication entre passager et chauffeur se ferma, les séparant d'une vitre teintée. Elle ouvrit son attaché-case, hésita en avisant son notebook, et finalement renonça à l'allumer. Elle ne se sentait pas d'écrire dans ces conditions, elle pour qui cette activité nécessitait calme et solitude. Sans compter qu'avec ce que lui avait dit son père sur un potentiel informateur dans son entourage, elle n'était pas suffisamment à l'aise pour commencer une transcription de souvenirs en la présence du majordome. Elle abordait, bon an mal an, des évènements parmi les plus douloureux… Elle ne pouvait pas risquer de faire un malaise ailleurs que dans sa bibliothèque, seule et en sécurité.
Négligeant ses appréhensions, elle se saisit finalement d'un vieux carnet de notes relié de cuir. A l'ouverture, l'objet émit une douce odeur de vieux vélin, qui comme toujours la rassérénait. Elle parcourut sans y penser les pages manuscrites, noircies de croquis et de textes. Les récits et les narrateurs se succédaient, constamment changeants, sans le moindre respect d'une quelconque chronologie. A ses débuts jadis, elle rédigeait comme ça lui venait… Peut-être aurait-elle dû continuer ainsi, plutôt que de s'échiner à ordonner ces chroniques comme dans l'idée de les faire lire à un tiers. Cela n'arriverait jamais, alors à quoi bon ?
Des années auparavant, elle avait pris conscience que tout ce qu'elle écrivait s'effaçait progressivement de sa mémoire, comme si les images et les sons qui la hantaient pouvaient se diluer dans l'encre de sa plume, et la laisser ainsi en paix. L'écriture était donc devenue autant son hobby que sa thérapie.
Malgré cela, il lui suffisait de relire lesdits manuscrits, même des années plus tard, pour qu'ils lui reviennent transitoirement, avec la même netteté qu'au premier jour. Et ce soir, elle éprouvait la curieuse nécessité de revivre certains passages.
Ou plutôt, de la ressusciter le temps de quelques heures… Elle lui manquait tant.
Tandis que la voiture filait sur l'autoroute, la berçant de son ronronnement sourd et apaisant, Yori se plongea dans sa lecture. Au fil des mots, s'éveillèrent des souvenirs qui ne lui appartenaient guère, et qui par un revers du destin étaient devenus une partie intégrante de sa mémoire.
Des souvenirs qu'elle avait tenté de retranscrire via sa plume, sept ans plus tôt, au péril de sa santé mentale.
Les souvenirs de Zero. Les souvenirs de Yûki.
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Un feulement rauque. Faible, frissonnant d'angoisse, palpitant d'envie.
Les crocs transpercèrent sa chair, et des larmes lui montèrent aux yeux, traîtresses de sa douleur tout autant que de sa frustration. Son sang coula lentement de son poignet, et mécaniquement ses lèvres se refermèrent avec avidité sur le filet carmin, tandis que sa langue y goûtait avec empressement. Mais jamais son propre sang ne pourrait la rassasier, et cette vérité que sa raison maîtrisait déjà, son instinct venait encore de la saisir. Douloureusement.
Elle eut un gémissement déçu, nerveuse, et serra les poings à s'en faire mal. Maintenant qu'elle avait planté ses crocs dans de la chair vivante – même si c'était la sienne – sa faim se calmait transitoirement, et elle ferma les yeux, essayant encore et encore de se maîtriser, de se contrôler.
De se rappeler pourquoi elle en était là. Pourquoi elle était affalée sur le parquet, environnée de pénombre, son corps pitoyable et tremblant trahi par sa soif dévorante.
C'était pour Kaname. Kaname. Kaname !
Elle frappa le sol de son poing crispé, eut un sanglot furieux. Elle avait juré, mais pourquoi ne pouvait-elle pas se tenir à une promesse aussi simple ? Elle qui ne demandait qu'à être fidèle, pourquoi son corps se refusait-il tant à obéir à un vœu aussi noble ?
Elle avait soif, tant qu'elle en vibrait de tout son être, de toute son âme. Mais Kaname n'était plus là…
Elle cacha son visage entre ses bras croisés. De l'autre côté de la fenêtre, la lune caressait de ses rayons opales ses longs cheveux d'ébène. A cause de sa folie chronique, elle ne voyait même plus l'utilité de les démêler, et leur touché doux et soyeux de jadis n'était plus qu'un souvenir tandis qu'ils s'étalaient tristement sur le parquet froid. Elle eut un autre sanglot et fondit en larmes, rageuse, frustrée comme elle ne l'avait jamais été.
Du sang, il lui fallait du sang…
Ce mot revenait sans cesse à sa conscience embrumée par le manque. Hallucinée, elle chuchotait des phrases sans suite, écartelée entre son vœu de fidélité de vampire et le besoin naturel et impérieux, instinctif qui lui brûlait les entrailles. Depuis longtemps ses crocs ne lui obéissaient plus, déformant ses lèvres si parfaites en un abominable rictus affamé. Elle se faisait l'effet d'une bête, et si cette idée dans ses rares instants de lucidité l'horrifiait, le reste du temps elle n'en avait que faire.
Du sang ! Par pitié !
Debout près de la table sans qu'elle ait le souvenir de s'être relevée, elle agrippa d'une main tremblante la carafe d'eau fraiche, éclaboussa plus qu'elle ne remplit une coupe abandonnée sur un plateau. Dans une bonbonnière, elle prit une pleine poignée de comprimés et les plongea tous dans l'onde fraiche. Sous l'effet de la nervosité, ses ongles crissaient sur le cristal de la coupe tandis qu'elle attendait que les comprimés se dissolvent. Bientôt elle n'y tint plus et porta la mixture pourpre encore en préparation à ses lèvres asséchées.
Elle prit plusieurs gorgées, déglutit avec empressement et à grands bruits les comprimés à peine fondus, manquant à chaque fois de s'étouffer. Puis avec violence, elle fracassa la coupe encore à demi pleine sur le sol, où déjà étaient éparpillés d'autres fragments de cristal. Un grognement bestial s'échappa de sa gorge embrasée : elle en avait assez des Blood Tablets ! Des comprimés et de l'eau fraiche, de l'eau fraiche et des comprimés, encore, et encore, et toujours, du matin au soir et du soir au matin ! Peut-être la nourrissaient-ils, et sans doute la gardaient-ils sommairement en vie, mais elle ne supportait plus ce goût fade et tiède qui était supposé remplacer l'essence tentatrice que tout vampire recherchait.
Elle rêvait d'une veine palpitante, prisonnière sous de la peau douce et sans défense, d'une profusion liquide et chaude, goûteuse et savoureuse sur la langue…
Ses yeux hallucinés fusillèrent le fluide qui s'étalait sur le parquet, rougeâtre et luisant sous la lune. Ce n'était qu'une banale copie, une honteuse mystification qui ne trompait aucun des cinq sens plus de quelques millièmes de seconde. La saveur artificielle et sans bouquet, l'effluve sucrée plus lourde qu'attrayante, même sa couleur plus pourpre que rouge dénonçait la supercherie. En boire n'avait aucun sens.
C'était un mensonge, un crime, une trahison des sens. Le retour à la nourriture terrestre après avoir goûté au fabuleux Nectar, la liqueur des Dieux ! Plutôt se laisser dépérir, que d'absorber une fois de plus cette horreur !
Par pitié, que cela finisse !
Dans un râle, elle glissa ses mains, contractées telles des serres, dans ses cheveux décoiffés, et tira à se les arracher. Elle haletait, en sueurs, prise de vertiges, le cœur battant à tout rompre. Dans les tréfonds d'elle-même, elle sentait la bête griffer et gronder, acculée par la soif et le désir de planter ses crocs dans une chair qui ne manquerait pas de se faire juteuse. Martelant au cœur de son crâne, il lui semblait qu'on lui hurlait d'abandonner ce vœu d'abstinence, puéril et fou, de briser cette satanée fenêtre et de filer à travers la nuit jusqu'à trouver une proie, n'importe qui ou n'importe quoi tant que ça avait des veines et du sang dedans.
La main sur sa gorge passée au fer rouge, elle eut un soupir frustré qui tenait davantage du feulement animal. Mais quelle absurdité ! La fidélité figurait rarement parmi les qualités d'un vampire, et encore moins lorsqu'il s'agissait de nourriture !
Elle poussa un autre gémissement long et sourd, de plus en plus sonore, avide, dément. Et soudain elle se tut. Ramassée sur elle-même, la respiration bloquée, les yeux écarquillés, elle écouta, tous ses sens aux aguets. Et de nouveau elle entendit. Le souffle d'un pas léger dans l'escalier.
Il était là, il arrivait !
Elle eut un sourire d'illuminée en sentant enfin l'arôme exquis qui le précédait. L'effluve était si merveilleux qu'elle manqua en défaillir de joie primaire. Puis dans un éclair de raison, elle se mit à trembler de terreur. Il ne fallait pas qu'il la voit ainsi… Il ne fallait pas ! Elle était si immonde, si bestiale, elle allait le dégoûter !
Il ne fallait pas !
Mais quand la porte de la chambre obscure s'ouvrit, laissant filtrer la lumière dorée du lustre du couloir, elle avait déjà bondi vers l'arrivant. Il n'esquissa pas un geste lorsque vive comme l'éclair, plus insaisissable qu'un souffle de vent, elle enlaça son cou et pour tout geste de bienvenue, y planta ses canines acérées.
- Bonsoir, Yûki.
Sa voix était-elle moqueuse, affectueuse, indifférente ? Ses yeux bruns rehaussés d'un discret carmin trahissaient-ils sa pitié, ou bien sa colère ?
Quelle importance ! Sur sa langue sèche, glissait enfin du sang, dans un flot incandescent et tumultueux. Son sang. Elle déglutit, encore et encore, transportée de félicité. Elle l'avait si souvent imaginé, en avait tant de fois rêvé ! Mais toutes ses cogitations des semaines précédentes ne tenaient pas la comparaison devant l'éblouissante saveur qu'elle goûtait enfin.
A l'assoiffée qui se serait damnée pour un simple verre d'eau, on venait d'offrir l'oasis toute entière.
Alors qu'elle se désaltérait encore, vampiresse mue par son instinct le plus primaire et le plus impérieux, ses mains se glissèrent tendrement, presque inconsciemment, dans les cheveux de celui qu'elle dévorait avec tant d'application. L'esprit propulsé dans un autre monde, ouaté et indolore, elle sentit avec d'autant plus de félicité ses bras puissants se refermer sur sa taille, masculins, protecteurs. Possessifs.
Elle qui quelques minutes plus tôt, n'était plus qu'un petit animal fou et brisé, abandonné sur le plancher, toutes les composantes étaient à présent réunies pour la faire renaître. À l'image d'une fleur asséchée qui enfin connaissait la pluie, elle sentait son corps s'apaiser à la douleur, et s'éveiller à d'autres consciences. Son esprit, telle un arbre dont les branches reverdissent au printemps, se secouait, s'éclairait, grandissait, s'étendait enfin à d'autres perceptions que celles obscures de la souffrance et de la soif. Elle en ronronna de satisfaction, ses lèvres toujours soudées à son cou alors qu'elle buvait avec moins de précipitation, savourant davantage l'essence vitale qu'il lui prodiguait. Avec une tendresse pressée malgré tout, il lui prit une main et la mordit à son tour, lui soutirant à peine une gorgée, comme pour davantage retrouver la saveur de la vampiresse que pour apaiser une réelle soif.
Enfin elle cessa de boire, repue. En elle se diffusait ce sang si délicieux et si véritable, qui réchauffait ses membres glacés, revigorait ses forces et ranimait son esprit que tant d'abstinence avait fini par bâillonner d'un voile de folie. Avec toutefois un certain regret, ses lèvres caressèrent dans un souffle la plaie, qui cicatrisait déjà. Puis après s'être enivrée une dernière fois de son odeur au creux de sa gorge, elle reporta son regard acajou empourpré sur le visage de l'arrivant.
Elle réalisa enfin qu'ils étaient allongés sur le parquet : elle lui avait sauté au cou avec tant de violence qu'il en était tombé à la renverse. Sans doute s'était-il laissé faire ? Même aujourd'hui, elle ne se croyait pas assez forte pour le maîtriser.
Cette situation lui rappela la première fois où elle l'avait sciemment mordu. Cela remontait à quoi ? Un an… Et depuis, à chaque fois qu'elle plantait ses crocs dans sa chair, l'expérience se renouvelait, toujours plus aveuglante, plus savoureuse. Parfois elle croyait même en mourir… Mourir de félicité.
Elle se plongea dans son regard, et durant un long moment, ils ne firent que s'observer, lui à même le sol, elle le surplombant, ses longs cheveux bruns glissés en un voile d'ombre sur son épaule, scintillants d'une vie nouvelle sur le somptueux parquet qui s'en trouvait presque terni. Il leva une main et doucement, caressa l'une de ses joues.
- Tu pleures, souffla-t-il.
Elle frissonna. Enfin les accents inimitables de sa voix lui parvinrent, la chamboulant toute entière et presque aussi intensément qu'une gorgée de son sang. Son cœur, calmé par son précédent festin, s'emballa de nouveau, animé d'une autre passion toute aussi impérieuse. Vivement elle attrapa sa main et la garda sur sa joue, les yeux pieusement fermés. Quelque part dans la nuit, un étrange et lointain tintement s'éleva.
Indifférente à ce détail, elle eut un soupir et sourit faiblement.
- Tu es revenu.
Comme si de tels mots pouvaient constituer une excuse à ses larmes… Mais Kaname parut se satisfaire de cette réponse. Il sourit à son tour, et sa main glissant sur sa nuque, il captura vivement ses lèvres. En gémissant, elle s'abandonna à sa volonté, tout son corps et toute son âme tournés vers cet autre désir quant à lui délicieux et envoûtant, et qui à son tour, lentement, la consumait.
A l'extérieur, une tempête se levait.
- Kaname…
D'un coup de rein, il inversa leur position, et elle retint un gémissement de bien-être en ressentant le poids de son corps contre le sien. Leurs lèvres, leurs mains, jusqu'aux moindres de leurs gestes se perdaient en une communion presque plus impérieuse encore que leur précédente union, scellée dans le sang. Heureusement pour eux, la soif n'était pas le seul instinct qui animait les vampires. Et ce soir, ils rendaient hommage à ce sentiment si heureux, cette passion si dévorante, peut-être la seule qu'ils eussent en commun avec les humains.
- …Kaname… !
Dans un rugissement, la tempête s'écrasa avec rage sur la vitre, et le rêve se morcela.
Elle s'éveilla dans un cri.
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- …Kaname !
Yûki se redressa d'un bond. A son ouïe surdéveloppée, son murmure ensommeillé parut beaucoup trop équivoque, bien trop pressant également. Si elle avait encore été humaine, sans doute en aurait-elle rougi. Mais cette époque où elle croyait devoir se justifier d'un simple soupir de plaisir était bien loin…
Hébétée, elle jeta un regard effarouché autour d'elle, ne reconnaissant pas les lieux. Il faisait sombre. Son cœur battait la chamade, ses trépidations couvrant sans peine l'effroyable gémissement du vent. Le sol était agité de cahots, toute la structure qui l'entourait grinçait. Le tintement suraigu recommença : une cloche. De l'autre côté de la fenêtre, une masse sombre fila à toute vitesse, puis finit par disparaître.
Enfin la mémoire lui revint : elle était dans un train. Le rugissement du vent qui l'avait réveillée en sursaut n'était que le souffle déplacé par un autre train venant en sens inverse. Rien de menaçant.
Elle déglutit et inspira profondément, rassemblant en quelques secondes ses esprits. Epuisée, elle avait voulu s'allonger sur sa couchette et méditer un peu. Sans y prendre garde, elle s'était endormie, n'avait même pas réagi lorsque le train avait quitté la gare. Quelle piètre conduite pour quelqu'un qui aurait dû se méfier de tout…
Elle caressa avec étonnement son manteau repoussé sur ses genoux : elle n'avait pas le moindre souvenir de s'en être couverte. Cela aurait été bien inutile car voilà longtemps qu'elle ne craignait plus le froid, et seul un véritable blizzard pouvait espérer la faire frissonner. Si elle portait jusque-là une mante à capuche, c'était plus par souci de discrétion. Dans les pays nordiques, les humains n'auraient pas manqué de se montrer suspicieux envers une étrangère qui se promènerait sans le moindre vêtement chaud.
Son regard se porta alors vers la couchette voisine, et une légère panique s'empara d'elle quand elle la trouva vide. Aussitôt elle se leva et posa une main sur le couvre-lit bordé. Avec soulagement, elle le sentit glacial, tout comme le reste du mobilier. Cela signifiait qu'elle était seule dans ce compartiment depuis longtemps.
Zero n'avait donc pas été témoin de son écart dans son sommeil. Qui sait ce qu'elle avait pu murmurer au cours de son rêve… A cette pensée, Yûki eut un désagréable sentiment de malaise. Il fallait qu'elle fasse plus attention.
Non pas qu'elle eût honte de ce qu'elle avait pu revivre si intensément par le biais de ses songes, mais tous ces souvenirs n'appartenaient qu'à elle. Aujourd'hui qu'elle était seule, elle conservait jalousement ces précieux fragments de mémoire. Nul n'avait le droit de les connaître…
Papillonnant soudain des paupières, elle retomba assise sur sa propre couchette, se recroquevilla sur elle-même. Son cœur battait toujours à une vitesse folle, et sa respiration demeurait précipitée, mais cela n'avait rien à voir avec la peur, comprit-elle. Elle frissonnait, mais l'atmosphère glaciale n'y était pour rien. D'une main hésitante, elle caressa ses propres lèvres, sentit sans grande surprise les deux crocs de nacre lisses qui commençaient à percer. Serrant les dents, elle se prit le visage entre ses mains.
- Ce n'est pas le moment…
En elle, à la faveur de son inconscience et de son manque de vigilance, quelque chose s'était réveillé. Ses yeux de braise déjà ouverts et à l'affut, la bête grondait de frustration, ses griffes raclant le sol, ses sens de prédateur en alerte… Yûki le sentait, et ne pourrait pas se maîtriser longtemps ainsi.
La jeune vampire bondit vers son sac posé dans un coin du compartiment, le fouilla avec frénésie jusqu'à enfin retrouver la fameuse petite boîte. Elle en sortit quelques comprimés et aussitôt les avala, essayant d'ignorer l'ignoble goût âcre qu'ils libérèrent sur sa langue au passage. Elle prit une longue gorgée d'eau à sa gourde puis retourna s'asseoir sur sa couchette, les poings serrés sur ses genoux. Et, mise au supplice, elle attendit.
La respiration bloquée pour empêcher toute odeur de lui parvenir, elle se concentra sur le « clac-clac » méthodique du train filant sur ses rails. Au dehors, le vent hurlait. Lorsqu'une voix humaine lui parvint depuis le couloir, elle dut se faire violence pour ne pas bondir hors de son compartiment et sauter sur cette proie imprudente.
Ses pensées s'emmêlaient, fuyaient sa compréhension comme l'eau coule entre les doigts qui veulent la garder prisonnière. Elle ne cherchait à en retenir qu'une seule : rester assise là, sans bouger. Il le fallait.
Peu à peu, son cœur reprit un rythme normal, sa respiration se régula. Le manque se fit moins pressant, moins cruel, et revint à des proportions qu'elle pouvait contrôler sans peine. Elle put cesser de monopoliser sa raison sur le seul fait de rester tranquille, et laissa vagabonder son esprit, portée par le bercement du train.
Quelques Blood Tablets, une poignée de minutes et un peu de maîtrise de soi… Voilà ce dont elle avait besoin aujourd'hui quand la soif devenait trop forte. Le chemin avait été long et plus que traître avant qu'elle puisse contrôler ainsi ses pulsions. Le « sevrage » n'avait guère été une partie de plaisir, mais la perpétuelle recherche d'un équilibre entre un substitut comme les Tablets et le don sanguin de Kaname, qu'elle voulait sans cesse rationner pour accélérer le processus. L'épreuve qu'elle venait de revivre au travers d'un rêve, n'avait été que la première d'un long calvaire.
Une lutte contre elle-même qui avait duré presque deux ans. Mais pour être digne de Kaname – le premier Sang-Pur à avoir renoncé au sang humain – et de leurs objectifs de cohabitation entre humains et vampires, elle avait été prête à tout. Désormais, elle pourrait résister à l'appel instinctif qui meut toute Créature de la Nuit. À jamais.
Du moins, l'espérait-elle ?
La lune, pleine cette nuit-là, balayait de son regard argenté la plaine unie et miroitante de givre…
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Il referma violemment la porte sur son passage, la verrouilla dans un ultime éclair de lucidité. Ses halètements résonnaient curieusement, comme étouffés par la petitesse de la cabine dans laquelle il s'était réfugié. Son regard perdu accrocha la blancheur d'un minuscule lavabo, et il se précipita pour ouvrir à fond le robinet terni. L'eau éclaboussa son manteau, mais il n'y prêta aucune attention tandis qu'il plongeait ses mains tremblantes dans le filet glacé, avant de s'en asperger à plusieurs reprises le visage.
Son cœur battait à tout rompre, assourdissant pour ses oreilles, et le branlement continu du train n'était plus qu'un murmure derrière la chamade de son sang fusant dans ses veines. Ses yeux brûlaient de fièvre derrière ses paupières fermées, et il tremblait de tous ses membres. Il continua ses ablutions forcenées, négligeant ses mains qui devenaient roides et sa peau fourmillante à cause de l'extrême fraicheur de l'eau.
A l'extérieur, le souffle d'un train venant en sens inverse bouscula le compartiment, projetant le jeune homme flagellant contre la cloison adjacente au lavabo. Le choc l'étourdit encore davantage, mais il bénit cette brume qui engourdit son esprit quelques secondes, le dispensant de se maîtriser face à l'incontestable et foudroyant désir qui venait de prendre possession de lui.
Malheureusement son répit fut de courte durée, et son instinct primitif recommença à le torturer, avide. Se mordant les lèvres, il se laissa glisser jusqu'au sol et attendit, haletant, se reportant tour à tour sur le vacarme métallique du train, puis sur le tintement de l'eau coulant toujours à flots. Il attendit, muet, à bout de souffle.
Il attendit que ça passe.
Une voix parvint à ses oreilles exacerbées, et il se retint de se ruer à l'extérieur, là où passaient en toute innocence deux autres passagers. Discutant à voix basse, ils ignoraient que de l'autre côté de la cloison de bois, se tenait prostré un être capable de les tuer d'un seul coup de dents…
Rien qu'à cette image, rien qu'à l'idée du sang giclant sur les montants de vieux bois terni, cristallisant sur les fenêtres glacées, il crut sentir ses crocs doubler de volume. Mis au supplice, il se recroquevilla sur lui-même en retenant un cri de désespoir et de déception, ne pouvant qu'émettre un long gémissement sourd qui se perdit dans le vacarme omniprésent. Ses entrailles le brûlaient sourdement, tandis que sa gorge vrillée d'aiguilles le martyrisait sans pitié, rougeoyante d'un appel animal et instinctif. Déjà, il sentait avec horreur le cours murmurant du sang des autres passagers, qui paraissaient le narguer de leur alléchante vitalité d'un bout à l'autre du wagon. Il n'allait jamais tenir !
Et enfin, tout disparut.
La douleur au creux de ses entrailles, sa gorge serrée à lui en faire mal, son désir irrépressible et sans cesse grandissant de sang sur sa langue assoiffée… Absolument tout s'amenuisa, puis s'éteignit.
Pantelant et incrédule, le cœur battant à tout rompre, il resta un long moment sans bouger, pensant avoir affaire à un simple et fugace répit, qui le livrerait dans l'instant à un supplice encore plus grand…
Mais rien ne vint. Seule une légère et désagréable sensation de nausée persistait, accompagnée d'une curieuse frustration, identique à une faim ordinaire que l'on aurait calmée à grandes gorgées d'eau fraîche. Encore chancelant, il se releva et s'appuya au lavabo, reprenant doucement son souffle, la tête vide.
Zero n'en revenait pas. Cette crise, la plus soudaine et la plus violente qu'il ait jamais vécue, était passée d'elle-même.
Il leva les yeux et rencontra le regard améthyste de son reflet, cerné et abasourdi. Qu'est-ce qui avait pu se passer ? Incapable de fermer l'œil dans le tintamarre du train, il était sorti prendre l'air à l'arrière du wagon, peu gêné par le froid glacial. Là-bas, il n'y avait eu que neige et nuit de pleine lune, pas d'humain, absolument rien qui aurait pu éveiller ne serait-ce qu'un soupçon de sa soif. Et pourtant, la pulsion avait été si brutale qu'il avait manqué de passer par-delà le garde-fou. Sa lucidité déclinante, il s'était précipité vers les toilettes les plus proches pour s'y enfermer, priant pour qu'il ne croise personne sur son chemin.
Face à la supériorité de cette crise, il n'avait pas eu beaucoup d'espoir quant à son dénouement. Et pourtant, il était là, à nouveau sain d'esprit, humain dans son entière apparence, et personne n'avait été blessé… ou même pire. Lui qui ne connaissait qu'un unique – et sanglant – remède à des crises de cette ampleur, il en restait pantois.
D'une main songeuse, il referma le robinet et essuya son visage encore chaud. La sueur perlait à ces tempes et sur sa nuque, y collant ses cheveux anthracite, et ses canines étaient d'une taille passable, bien que légèrement trop effilés encore pour un humain, dernière trace d'une crise qui n'avait certainement pas été qu'un cauchemar. A la fois soulagé et préoccupé par un tel revirement, il soupira, son regard améthyste se faisant métallique et soupçonneux.
Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ?
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En moi la révolte gronde
Et je peine à la refreiner
La Bête secoue ses chaînes de raison
Son instinct me hurle de la délivrer
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Mes promesses la font gémir
Ma hargne la fait frémir
Mais de sourire elle ne cesse
Car en moi elle perçoit la détresse…
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Bloody Cross Chronicles
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Chapter 6
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Abysmally
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La foule était dense en ce début d'après-midi. Les badauds, pressés et indifférents, se croisaient dans un ballet aléatoire et frénétique, pourtant parfaitement réglé. Les bousculades allaient bon train dans les couloirs et sur les quais toujours trop étroits face à de tels rassemblements, mais bien peu de gens, tout habitués à cette cohue, y prêtaient attention.
Ses yeux inexpressifs se perdaient parmi les dizaines de voyageurs, et allaient et venaient, sans but précis, examinant tel passant, négligeant tel autre.
Le bruit était omniprésent. Les bavardages de la masse, les interpellations des rares familles, les bringuebalements métalliques des rames, ceux plus aigrelets des chariots, les sifflets stridents des contrôleurs, le vrombissement profond et inquisiteur des trains sur le départ. Elle grimaça lorsqu'une locomotive à l'arrivée crissa en freinant à grand-peine, faisant vibrer dans un tintamarre insoutenable toutes les surfaces métalliques des lieux. Comme dans un ultime soupir, la vieille machine cracha un lourd jet de vapeur, tandis que son chapelet de wagons vomissait un nouveau flot de voyageurs empressés sur les quais.
Vacarme humain, complainte des machines. Vibrations de chair, pulsations de métaux et d'alliages. Elle ferma brièvement les yeux, les sens blessés par tant d'agitation. Autour de sa silhouette immobile, la masse mouvante des passants laissait un espace tacite mais inconscient, comme si sa simple présence exigeait un peu d'intimité.
Quand elle rouvrit les yeux, les traits encore tendus, ses prunelles brunes se levèrent et embrassèrent la voute de métal, de pierre sculptée et de verre de la gare, édifice sans âge, bâti bien avant sa trop récente naissance. Le timide soleil d'hiver les baignait de ses ultimes rayons, projetant une lumière dorée et comme irréelle sur les quais bondés. En ces lieux où se pressaient, indifférents, des êtres de tous âges et de tous horizons, l'étrangère percevait ce relent d'époque lointaine au plus profond de sa chair. Une époque où les locomotives à vapeur pimpantes étaient encore légion, une époque où les téléphones portables qu'on devinait aujourd'hui dans la main de certains passants n'existaient même pas dans l'imaginaire collectif.
Située à l'orée des contrées sauvages et reculées du nord du continent, dans cette gare qui avaient vu passer des décennies d'Histoire et des millions de voyageurs, le temps semblait s'être arrêté. A la croisée des chemins entre l'univers sauvage de Klasdic la cité battue par les blizzards, le village de Neidchmart, petit cœur d'une Résistance nouvelle, et le monde moderne où elle était née.
Ce monde auquel elle allait revenir d'un jour à l'autre. Seule. En ayant cette pensée, elle sentit le peu de sérénité qu'elle avait recouvrée, filer entre les doigts de sa conscience comme de l'eau tiède dans les mains d'un enfant. Le cœur serré, elle referma les yeux.
Au milieu de la foule anonyme, elle passait inaperçue sauf aux yeux de quelques enfants. Accrochés aux mains de leurs parents ou agrippés au manteau d'un proche, ils fixaient avec un brusque intérêt cette étrange dame qui contrairement aux adultes, ne semblait pressée ni de fuir un endroit, ni d'en rejoindre un autre. Silhouette immobile et tranquille au cœur de l'agitation, elle les interpellait par sa beauté transcendante et un ils-ne-savaient-quoi d'impressionnant, de captivant. Silencieux à leur tour, ils contemplaient cette étrange et trop rare apparition, ces cheveux d'ébène si longs qu'ils lui caressaient les reins sans jamais sembler s'emmêler, ce teint de marbre rose lisse et sans défaut comme les statues de leurs livres d'histoire. Ces yeux exempt de tout maquillage, qui en se rouvrant sur des iris pourtant bruns et lumineux, leur arrachaient un frisson et les poussaient un peu plus dans les jupes de leur mère, transpercés par une vague peur instinctive mêlée d'une puissante fascination.
Cette dame, si belle, si mystérieuse, était comme la flamme d'une bougie : brillante au milieu des ténèbres, porteuse d'une chaleur admirable qui brûlait si on s'approchait de trop près. On ne pouvait la toucher que du regard. Voilà ce que leur soufflait leur toute jeune conscience, encore vierge de connaissances et de préjugés.
L'homme qui la rejoignit acheva de convaincre les plus hardis de passer leur chemin. À côté de cette femme en apparence sereine, l'inconnu semblait différent mais tout aussi inquiétant. Lançant un regard grave et méfiant autour de lui, il révélait des yeux d'un violet assombri, inquisiteur sous ses curieux cheveux gris. Il aurait pu être un rebelle punk avec son long manteau noir et ses multiples boucles d'oreilles de métal ornant jusqu'à son pavillon gauche, et pourtant il donnait plus l'impression d'un garde-du-corps, à la fois soumis et protecteur.
Si l'apparition féminine, les yeux rêveurs, semblait telle une braise couvant parmi les cendres et prompte à relancer l'incendie, son compagnon rappelait davantage la lame froide et intransigeante d'un couteau prêt à être dégainé à tout instant. La manière dont il scrutait les alentours, discret mais alerte, effraya davantage leurs jeunes spectateurs que la fugitive vision du holster sous son manteau qu'eut un petit garçon. En s'éloignant avec sa mère, l'enfant ne put s'empêcher de regarder plusieurs fois en arrière, captivé par le pistolet argenté.
Un chevalier, songeait-il. Un chevalier et sa Princesse…
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Faisant mine d'ignorer les quelques regards innocents posés sur lui, Zero prit la parole.
- Le seul train direct pour le sud du pays est parti il y a une heure. Si tu ne veux pas faire d'arrêt ou prendre de correspondance, nous sommes coincés ici jusqu'à demain matin.
Yûki lui adressa un coup d'œil neutre, l'air perdu dans ses pensées.
« Rentrons », avait-elle simplement annoncé quelques jours auparavant, quand Zero était revenu bredouille de sa quête d'informations dans les contrées sauvages où Kaname Kuran avait été assassiné. Restée au manoir – une vieille demeure secondaire, prêtée par une connaissance de Yûki le temps que Zero se remette de ses blessures – la Sang-Pur avait longuement réfléchi à un point de départ pour leur chasse au meurtrier. Elle avait décidé qu'ils devaient quitter cette partie reculée du continent et revenir à la civilisation, afin de glaner des rumeurs qui certainement ne manqueraient pas sur la disparition d'un des plus grands Sang-Purs de son époque. Zero soupçonnait Yûki de vouloir prendre contact avec certains des alliés de Kaname, mais la Sang-Pur avait gardé le silence sur leur identité ou l'endroit exact où ils pourraient les trouver. S'efforçant de prendre son mal en patience, Zero s'était contenté de coordonner leur retour vers des régions moins sauvages, tout en leur garantissant un maximum de discrétion.
Car Yûki avait survécu par miracle, et si cela venait à se savoir, quel était le risque pour que l'assassin de son frère se remette en chasse ? Dans cette perspective, Zero espérait revenir auprès de ses propres alliés en attirant le moins d'attention possible sur eux. Une fois rentrés en terrain connu, il ne leur serait plus possible de masquer leur présence, mais leur enquête serait en revanche moins difficile à mener.
Zero patienta, espérant de Yûki une réponse, vague ou même par monosyllabes comme elle en avait pris l'habitude ces derniers jours. Mais la vampiresse demeura silencieuse, les yeux perdus dans le vide.
- Que fait-on ? questionna-t-il à nouveau. Je suis déjà passé par ici. Si tu veux attendre le train de demain, je peux trouver un hôtel sûr où passer la nuit.
Toujours aucun semblant de réponse. Les sourcils froncés, Zero finit par suivre le regard fixe de Yûki et aperçut enfin le vieil écran de télévision posé derrière l'un des comptoirs de la gare. Tendant l'oreille tout comme Yûki devait le faire, il se focalisa sur le son crachotant du vieux poste, à l'écran duquel figurait un vaste amphithéâtre. De nombreuses personnes y étaient assises, et certaines vociféraient de manière indistincte dans leur micro, lancées dans un débat qu'on devinait acharné. Zero les remit comme les autorités législatives ou militaires d'un pays quelconque, enlisées dans une polémique qui touchait actuellement toutes les puissances un tant soit peu civilisées.
Une voix off, probablement celle d'un présentateur, surnageait au-delà de ces discussions diffusées de manière volontairement à peine intelligible.
- …alors que la situation ne cesse de se dégrader, le mystérieux Conseil de la Nuit reste muet face aux sollicitations des différents gouvernements humains. La légendaire Guilde des Hunters, dont l'existence on le sait aujourd'hui était connue des plus hautes figures de l'autorité à l'échelle internationale, persiste également à déclarer n'être que le bras exécutif du Conseil régentant jusque-là le Monde de la Nuit…
Zero réprima un soupir frustré. Depuis que l'existence des vampires avait été dévoilée plusieurs mois auparavant – un jour marqué d'une pierre blanche, déjà appelé Jour de Révélation dans certains cercles – tout le monde semblait se rejeter la responsabilité de gestion d'une telle crise.
Le Conseil de la Nuit, qui regroupait les plus hauts aristocrates vampires et quelques Sang-Purs, était déchiré par des conflits internes, et les pourparlers avec les gouvernements humains s'éternisaient en discussions aussi improductives qu'électriques. La Guilde des Hunters semblait ne vouloir prendre aucun parti, et l'ordre avait été donné à ses ressortissants en activité de littéralement « faire le mort ». Zero se contentait donc depuis le début du scandale de supprimer les Level E rencontrés, mais aussi de punir les nés-vampires qui profitaient du chaos pour semer le trouble parmi les humains. Le jeune homme s'étonnait d'ailleurs que leurs actions n'aient pas déjà provoqué une panique générale, débandade qui pourrait alors s'avérer aussi imprévisible que sanglante.
- …Nous sommes toujours sans nouvelles de Fœdus Aurorae, la délégation non officielle qui avait pris contact avec l'ONU peu après la Révélation. Les appels à la reprise des négociations diffusés par la presse se font de plus en plus rares…
Zero tiqua. Pendant son séjour dans les lointaines contrées septentrionales, où l'électricité était un luxe et les médias inexistants, il avait jugé normal de n'avoir aucune nouvelle de cette « délégation non officielle ». Cependant, cette absence d'informations n'avait visiblement pas été due à sa position reculée.
Fœdus Aurorae. « Le Pacte de l'Aurore ». Des anonymes, issus d'après la rumeur autant du Monde de la Nuit que de la population humaine civile ou hunter, qui pendant des mois avaient milité pour la création d'une nouvelle ère de paix.
Comme bon nombre de ses semblables, Zero avait accueilli avec autant d'intérêt que de méfiance l'apparition de cette délégation, qui semblait chercher à créer un terrain d'entente avec la population humaine mondiale. Elle avait même entamé des négociations avec les gouvernements humains, acceptant de révéler bon nombre d'informations sur le Monde de la Nuit et ses ressortissants, dans le but très controversé de décrire la nouvelle race crainte et honnie des vampires. Un seul objectif : rassurer les humains, en présentant leurs « ennemis naturels » sous un angle plus acceptable…
Mais après quelques mois de pourparlers et de conférences haletantes, Fœdus Aurorae – rapidement surnommée Aurora par les médias humains pour plus de facilité – avait brusquement cessé toute communication avec le monde des humains. Laissées à l'abandon, leurs révélations avaient peu à peu été critiquées par les médias et retournées contre eux, rendant leur travail de pacification stérile et parfois même la traque plus facile. Plus le temps passait, plus les partisans des deux extrêmes s'agitaient, et il ne se passait désormais pas une semaine sans qu'un fait regrettable ne soit divulgué par les médias : une école ou un centre commercial saccagé par des assaillants qui se présentaient comme vampires avec peut-être un peu trop d'exubérance, ou bien toute une famille vampirique retrouvée assassinée dans des circonstances obscures, les restes parsemés de balles d'argent de qualité inférieure, probablement achetées au marché noir…
Les autorités humaines punissaient tant bien que mal ces débordements, et tentaient de freiner les ventes sous le manteau d'articles étiquetés anti-vampires – que Zero savait rarement aussi efficaces que les armes de la Guilde, mais dangereuses malgré tout. On redoutait le crime de trop qui mettrait le feu aux poudres. Mais l'affaire était presque au point mort, et les actualités étaient rythmées sans cesse par de nouvelles révélations fumeuses et de personnalités accusées d'être des vampires « très actifs ». Nul ne savait comment cette situation allait se terminer, mais il était certain qu'elle ne pourrait plus durer éternellement.
Zero revint sur Yûki. L'air plus indifférent que jamais, elle n'avait pourtant pas quitté l'écran des yeux.
- Ces gens de Fœdus Aurorae… tu les connaissais ? hasarda-t-il.
- Non. Mais leurs intentions étaient sans doute louables.
- Kaname était en contact avec eux ?
Yûki eut un infime tressaillement, et Zero regretta presque d'avoir ainsi fait allusion au Sang-Pur : sa comparse, déjà d'humeur maussade depuis quelques jours, supportait mal d'entendre – ou même de prononcer – le nom de Kaname.
Elle accorda un coup d'œil étrange, presque hésitant à Zero, et si elle n'avait pas eu cette allure altière et gracieuse, qu'elle semblait avoir hérité de son frère, le hunter aurait pu la croire sur le point de s'effondrer.
- Pourquoi cette question ?
Sa voix hautaine était plus froide que jamais. Zero s'efforça de rester neutre et factuel dans ses propos, même si cela lui était souvent un peu plus ardu quand il s'agissait dudit Sang-Pur.
- Avec le peu que je sais de Kaname Kuran, je me dis que ce genre d'initiative pourrait bien être de son fait. Il a participé au projet « Night Class » avec Kurosu Kaien, et à ma connaissance, il était toujours partisan de l'entente cordiale entre vampires et humains…
Il se retint de terminer sa phrase par « avant sa mort », et une idée le frappa soudain : si Kaname s'était joint à cette délégation et leurs actions controversées, cela aurait-il pu avoir un lien avec sa disparition ?
L'air habité du même soupçon, le regard de Yûki se fit plus perçant, et tandis qu'elle fixait un point invisible à travers la foule, il comprit qu'elle réfléchissait intensément, enfin tirée des songeries où elle errait depuis quelques temps. Elle finit par baisser les paupières, un court instant, et hocha la tête avec regret.
- J'avoue que… je n'en suis pas sûre. Nos obligations de Sang-Pur nous ont souvent séparés ces deux dernières années, et après ce jour que les humains ont appelé « La Révélation », c'était encore pire. Lorsque nous avons entamé ce voyage, cela faisait trois mois que je n'avais pas vu Kaname.
Elle jeta un ultime coup d'œil au téléviseur, où des successions d'images inquiétantes semblaient se faire le reflet de ses paroles. Mais déjà elle semblait loin, bien au-delà des débats politiques et des manifestations d'humains apeurés, au-delà de cette ère troublée que connaissait le monde depuis plusieurs mois.
Zero la contempla en silence, et l'espace d'un instant il crut distinguer dans ce regard d'ambre une lueur différente de celle déchirante de la souffrance et du deuil. Quelque chose qui lui était bien plus familier, à lui qui se dédiait à son devoir de hunter depuis des années.
Une lueur de solitude, diffuse et profonde. Plus ancienne.
Yûki battit des paupières, et tout disparut. Sans un mot, elle s'éloigna, dédaignant soudain le vieil écran de télévision et ses nouvelles qui semblaient tant l'intriguer.
- Que sais-tu de cette ville, puisque tu y es déjà venu ?
Zero renonça à avoir un avis plus détaillé sur Fœdus Aurorae, et la suivit à travers la foule. Parés tous deux de leurs habits chauds, portant lui un unique sac sur son épaule, elle une lourde sacoche battant à son flanc, ils ressemblaient à de simples voyageurs et auraient presque pu passer inaperçus. Zero avait failli lui demander d'au moins cacher ses longs cheveux, qui ajoutés à sa prestance quasi-surnaturelle, la rendait aisément repérable par des yeux avertis. Mais il devait bien admettre qu'avec sa propre crinière grise indisciplinée et ses piercings aussi nombreux que son bon goût le lui permettait, il n'avait pas son mot à dire sur le sujet.
- Lisenthard est une ville portuaire de quelques dizaines de milliers d'habitants, la seule à une centaine de kilomètres à la ronde. Vit du commerce fluvial et des marchands qui transitent entre les régions septentrionales et celles du sud du continent. Ebranlée il y a deux ans par la mort brutale du maire et de ses adjoints. Officiellement ils ont péri dans l'incendie de la mairie, officieusement, ils étaient à la tête d'un trafic d'humains voués aux plaisirs de riches vampires, et ont été exécutés par la Guilde.
Ce rapport murmuré eut le don d'attirer l'attention et le regard de Yûki.
- Et… j'imagine que le hunter dépêché sur place pour enquêter sur un trafic pareil, c'était toi ?
Zero eut un simple acquiescement de tête. Il observa les alentours.
- Et au vu de leur nouvelle milice, je pense que cette affaire secrète ne l'est pas restée longtemps après la découverte des vampires.
L'air de rien, Yûki suivit son regard. Occupés à faire des rondes ou postés à chaque issue, des hommes discrets mais visibles semblaient monter la garde, veillant d'un œil alerte sur la foule sans cesse renouvelée des voyageurs. Tous portaient un brassard noir sur lequel était imprimée en rouge sang une bouche ouverte bardée de quatre crocs, transpercée d'une flèche blanche.
Zero examina tour à tour les vigiles, habitué à évaluer n'importe quelle menace potentielle d'un rapide coup d'œil. Chacun portait à la ceinture un petit revolver anti-vampire de facture moyenne, et l'un d'eux avait même à ses pieds un berger allemand affublé d'un collier d'argent, réputé pour luire dès l'instant où l'animal percevait la présence d'un vampire. Mus d'une même intuition, Zero et Yûki évitèrent les environs immédiats du chien et de son maître, et poursuivirent leur chemin à travers la foule.
Les humains n'avaient décidemment pas chômé pendant son exil dans les terres sauvages, songeait Zero, partagé entre l'inquiétude et une certaine admiration. Si Renth et son petit groupe de résistants à Neidchmart avaient semblé à peine organisés bien que vaillants, à Lisenthard les mouvements de lutte anti-vampires semblaient prendre une toute autre dimension.
- Ils s'impressionnent les uns les autres, murmura Yûki entre ses dents. Je suis certaine qu'aucun d'eux ne serait capable de reconnaître un level E même si celui-ci leur avouait en souriant avoir égaré ses papiers.
Zero s'étonna de ce commentaire, qu'il sentait comme teinté d'une amertume trop grande pour un sujet aussi trivial.
- Ce Level E, il y a quelques années, tu ne l'aurais pas non plus reconnu avant qu'il ne montre les crocs, la railla-t-il.
La jeune vampire lui fit à nouveau face, et Zero se sentit happé par ces deux grandes prunelles brunes, à peine rehaussées d'un soupçon de carmin que lui seul pouvait discerner à coup sûr. Après un court instant de résistance, il renonça à échapper à l'emprise mentale que consciemment ou non, Yûki déployait sur lui. Soudain, le temps d'un battement de cœur, une sourde et terrible angoisse l'envahit, doublée d'une brutale et impérieuse envie d'attraper le premier passant…
…et de lui planter les crocs dans sa gorge chaude d'humain offert. L'innocent crierait, fou de surprise, de terreur et de douleur, le sang coulerait, fluctuant et savoureux, aussi délicieux sur sa langue qu'un breuvage brûlant au sortir d'une nuit glaciale et obscure…
Instinctivement Zero se mordit l'intérieur de la joue, et la soif fugitive s'effaça sous le coup de la douleur. La seconde suivante il fixait toujours Yûki dans les yeux, elle qui n'avait pas bougé et semblait heureusement n'avoir rien vu de son trouble. Elle entrouvrit les lèvres comme pour prendre la parole, puis n'en fit rien. Détournant la tête, elle baissa les paupières, membranes que Zero vit curieusement plus diaphanes qu'auparavant, pâles et comme vaguement bleuies. Echappant encore une fois à sa volonté de fer, une vive inquiétude naquit en lui, et il ne put s'empêcher de l'exprimer.
- Yûki… Est-ce que ça va ? Ces derniers temps…
Il laissa planer sa phrase inachevée. Comment formuler le fait qu'elle semblait épuisée depuis quelques jours, sans attiser sa colère et sans paraître trop concerné par son sort non plus ?
- Trouve-nous un hôtel pour être au calme. La proximité de tous ces humains me fatigue, gronda-t-elle avec dédain.
Et avec un soupir exaspéré, elle se dirigea vers la sortie de la gare. Malgré sa prestance, aucun vigile à brassard noir ne lui prêta attention, plutôt interpellés par l'aspect miteux d'un petit groupe de voyageurs qui s'amassaient sur les quais, l'air perdu.
Préoccupé, Zero emboita le pas à Yûki. Il la côtoyait depuis maintenant quelques semaines, et une fois de plus, il trouvait sa réaction un peu trop virulente. Elle qui même au manoir, avait semblé si sûre d'elle, si forte dans son chagrin malgré ses blessures, elle le surprenait encore mais de manière moins subtile. Par instants absente et difficilement abordable, elle était d'une humeur presque irritable à d'autres. Mais après tout, que savait-il de ce qu'elle était réellement devenue ? Pendant cinq ans, elle avait été la sœur, l'élève, la compagne et l'amante de Kaname Kuran. De par son sang comme par cette fréquentation, elle était probablement destinée à devenir aussi imprévisible et calculatrice que lui.
Cette pensée négative à son sujet le rassura : en dépit du lien qui les unissait et le contraignait à la protéger, il était, jusqu'à preuve du contraire, toujours doué de son esprit critique et de son animosité envers elle.
Une bonne chose, n'est-ce pas… ?
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Le soleil se levait.
Avec hésitation, il ouvrit les yeux, aveuglé par la lueur douce mais sans cesse grandissante de ce paisible matin d'hiver. Ses prunelles, dont l'améthyste s'irisait d'éclats d'or à la lumière, parcoururent lentement les alentours, et s'animèrent d'un brin d'étonnement. Il reconnaissait la fameuse clairière, celle des souvenirs de Yûki, qu'il avait explorée quelques jours auparavant.
Tout du moins, il supposait que c'était bien le même lieu. La configuration des arbres et des roches était identique, et la neige, manteau scintillant et sans défaut, couvrait pareillement les lieux déserts. Et pourtant, il lui semblait se tenir en un autre endroit, tant l'atmosphère lui était… reposante.
Pas de sombre pressentiment, ni d'horrible réminiscence à la vue d'un roc fracturé par probablement autre chose que la longue et usante lutte contre les éléments. Bien qu'alertes, ses instincts de vampire et de hunter ne s'affolaient plus, comme si le meurtre qui avait pourtant pris place en ces lieux n'avait jamais été.
Il s'interrogeait quant à la raison d'un changement aussi radical de perception, quand un buisson à l'autre bout de la clairière frémit, livrant le passage à un loup au somptueux pelage argenté. De son pas souple et silencieux, l'animal s'approcha puis s'assit, visiblement peu effarouché par le fait qu'un de ses ennemis jurés, un humain, se tenait là, à quelques mètres de lui. Intrigué, Zero l'assimila sans peine au loup qu'il avait rencontré dans cette même clairière, fier animal en chasse avec qui il avait suffi d'un regard, d'un reniflement pour se reconnaître l'un l'autre comme frères prédateurs, et égaux.
Assis dans la neige, sa fourrure ondulant dans la brise matinale et les narines palpitantes, le loup le fixait d'un regard si pénétrant qu'il le mettait presque mal à l'aise. L'animal eut un clignement de paupières, et soudain Zero s'aperçut qu'il avait des prunelles non plus dorées mais d'un mauve curieux et profond. Le loup déplaça son attention au-delà de l'humain-prédateur, et dressa tout à coup les oreilles. Ce dernier se sentit obligé de suivre son regard.
Derrière lui, à la lisière de la clairière, une forme se tenait prostrée et secouée de sanglots. Autour d'elle la neige sur un rayon de deux mètres était bizarrement plus grise, moins lisse, et sous ses genoux, elle était rougie par le sang. La forme, incontestablement une femme, avait de très longs cheveux d'ébène qui lui faisaient comme un voile sur son visage crayeux et inondé de larmes. Sur sa poitrine, ses mains tremblantes et blêmes serraient un cristal d'ambre.
Peiné, Zero détourna les yeux. Inutile d'y regarder à deux fois pour comprendre qui était cette personne. Encore un souvenir qui ne lui appartenait pas… A la différence – surprenante – que pour la première fois, il vivait la scène de l'extérieur, comme l'aurait fait un banal spectateur. C'était peut-être moins désorientant, mais certainement pas moins douloureux.
Ce n'était cependant qu'un rêve. Mais quand donc s'était-il assoupi ?
- La pauvre.
Zero sursauta, brusquement ramené une dizaine d'années en arrière.
- Face aux pires malheurs qui soient, les faibles sont aussitôt anéantis. Ce sont donc les personnalités les plus fortes, celles qui survivent, qui cachent les plus grandes souffrances.
La voix était claire et juvénile, familière. Le hunter fit un lent volte-face, incrédule.
A la place du loup, se tenait un tout jeune adolescent. Ses cheveux gris argenté faisaient écho à l'aspect léger et incolore de ses vêtements. Ses yeux améthyste – les yeux du loup – brillaient doucement d'une lueur sage et songeuse.
Zero retint sa respiration, craignant qu'un souffle trop fort n'efface l'illusion.
- Ichiru.
Son frère jumeau esquissa un sourire candide, et une joie un peu naïve éclaira ses prunelles curieusement sans âge. Hormis son regard, il avait l'apparence de l'enfant hâve et maladif qu'il était le soir où leurs parents avaient trouvé la mort. Ainsi debout au milieu de cette clairière déserte, il aurait pu sembler vulnérable. Et pourtant, à l'étonnement de Zero, la petite silhouette d'Ichiru exhalait une sérénité telle que cela en était presque… inquiétant.
La présence de son frère confirmait ce que celle de la femme en pleurs avait laissé supposer : il rêvait. Zero retrouva peu à peu son aplomb, et son regard stupéfait s'assombrit.
- Pourquoi maintenant ?
Oui, pourquoi ? Tout au long de son enfance, son jumeau avait occupé toutes ses nuits, lueur aimée et rassurante au cœur de ses rêves, présence familière et réconfortante à l'orée de ses cauchemars. Dès le jour où il l'avait trahi, son frère avait disparu de ses songes, n'y subsistant qu'à l'état de simple évanescence vite chassée, douloureux rappel que son inconscient devait rejeter de toute sa volonté.
Et après ce jour maudit où Zero avait été contraint d'achever son propre frère, Ichiru n'avait jamais reparu, pas même pour le hanter. Alors pourquoi surgir maintenant ?
- …et pourquoi comme ça ?
La dernière fois que Zero avait pu voir, questionner, enlacer son frère, c'était lorsqu'il mourait entre ses bras, dans un des sous-sols de l'Académie Cross. Un Ichiru de son âge, adulte et altier, aux yeux remplis du désespoir d'avoir perdu Hiô Shizuka, l'amour de sa vie. Rien à voir avec l'enfant qui se tenait là, dont la candeur de sa silhouette sonnait faux avec l'aspect sans âge de son regard.
L'enfant baissa les yeux et tendit les mains, comme si la réponse pouvait se trouver inscrite sur ses paumes blanches.
- Je ne sais pas, répondit-il, l'air sincère. Peut-être parce que tu ne m'avais pas encore pardonné d'avoir essayé de te tuer. Peut-être parce que tu ne te pardonnais pas à toi pour m'avoir pris mes dernières forces…
Zero n'avait que des souvenirs imprécis de cet instant. Au fin fond des cachots de la Guilde, prostré dans sa cellule, il essayait de lutter contre l'implacable force qui s'éveillait en lui, bien plus puissante, impérieuse et déchirante que la lente dégénérescence au Level E. La dernière pièce du puzzle prenait place, les dessins de Kaname Kuran s'accomplissaient alors : par le sang de Yûki que Zero avait absorbé plusieurs fois, et par celui de Kaname librement donné, Zero le premier hunter vampire se transformait en un simple « réceptacle », bête ivre de pouvoir et de sang pur, seul être capable d'exploiter le Bloody Rose à sa pleine puissance. Tout cela dans un unique but : anéantir le plus grand ennemi des Kuran, Ridô.
Incapable de lutter plus longtemps contre le sang conjugué de deux Sang-Pur – et même de trois, si l'on comptait celui de Shizuka récemment absorbé par Kaname, Zero était sur le point de sombrer dans une folie sans retour. Il se rappelait seulement que son frère était apparu devant sa geôle, avait pointé le Bloody Rose sur lui, et avait tiré. Tout cela pour l'affaiblir encore, et le forcer à prendre le peu de vie qui lui restait.
Ainsi Zero avait-il pu maîtriser ces forces surpuissantes que Kaname avait sournoisement placées en lui. Ainsi avait-il pu vaincre Ridô, l'assassin fratricide de Kuran Haruka et Kuran Juri, les parents de Yûki. Héritier d'un pouvoir sans limites mais éphémère, Zero avait même manqué d'exécuter la belle Sang-Pur qui avait autrefois été sa sœur adoptive.
- Mais je pense plutôt que si je t'apparais aujourd'hui, c'est parce que Yûki a eu le même comportement que moi.
Ichiru avait vidé le chargeur du Bloody Rose sur son propre jumeau, pour le contraindre à le mordre… Oui, dans un sens, cela rappelait le geste de Yûki. Mais selon Zero, la ressemblance s'arrêtait là : si Ichiru l'avait fait pour aider son frère, Yûki quant à elle n'avait agi que pour ses propres plans, au mépris de sa volonté.
- Détrompe-toi, Zero. Yûki et moi ne sommes pas si différents.
Tiré de ses sombres souvenirs, Zero retint un sursaut. Avait-il pensé à voix haute ? …ou bien son frère pouvait-il lire en lui, comme aux premiers temps de leur enfance ?
- Je n'ai toujours eu qu'un seul but, celui d'approcher Ridô lorsqu'il retrouverait son propre corps. J'ai même rejoint les comploteurs qui voulaient son retour au pouvoir, uniquement pour pouvoir ensuite le tuer de mes propres mains, reprit le jeune Ichiru d'une voix subitement froide. Il était le responsable de malheurs de Hiô Shizuka. Il l'avait faite enfermer, avait donné des ordres pour qu'on tue son amant. L'exterminer m'était bien plus urgent que de te tuer toi, que je ne croyais qu'à demi responsable du meurtre de ma maîtresse. Evidemment, je n'étais pas de taille face à Ridô. Après m'avoir porté un coup fatal, il ne s'est même pas donné la peine de m'achever. Je me suis donc tourné vers la seule personne qui pouvait encore assassiner ce monstre, et venger ainsi Shizuka.
Un sourire éclaira le visage d'Ichiru, contraste saisissant avec l'horreur de ses paroles.
- Par chance, cette personne, c'était toi, Zero. Et nul n'était plus compatible, plus à même de te transmettre sa force que moi, ton jumeau. Accessoirement, j'ai pu t'aider et quelque peu réparer ma dette. Je suis mort dans la paix.
Il avait fermé les yeux sur ses derniers mots. Zero ne savait que penser de tels aveux. Après tout, ce n'était qu'un rêve… Mais réalité ou pas, l'idée qu'Ichiru soit mort dans un tel état d'esprit lui était plus réconfortante qu'il ne l'aurait admis.
- Yûki n'est pas différente. Acculée, elle s'est tournée vers l'unique personne qui pouvait encore l'aider, le seul être qui soit suffisamment puissant et encore digne de confiance. Et te connaissant comme elle te connaît, elle a déduit que seule la manière forte pouvait fonctionner avec toi. Dans un sens, tu pourrais te sentir flatté que les gens s'en remettent si facilement et si entièrement à toi, au point d'en venir à de telles extrémités.
« Se sentir flatté »… Zero fronça les sourcils, ne sut s'il devait prendre cette remarque comme une plaisanterie. Il avait été un temps où Ichiru aimait bien prononcer à voix haute et légère les vérités dérangeantes, comme lorsqu'il mentionnait jadis sa santé honteusement fragile, au sein d'une famille de hunters resplendissants de force.
Dans ces instants-là, il avait le même regard qu'à présent, à la fois candide et douloureux…
- Que me veux-tu, Ichiru ? Pourquoi es-tu là ?
Le regard d'Ichiru se fit de nouveau songeur.
- Parce que ce sont les personnes les plus fortes qui cachent les plus grandes souffrances, répéta-t-il, sibyllin.
Une bise glaciale se leva. Dans un profond frissonnement, la forêt parut s'éveiller, et la neige chuta en pluie de flocons des branches qu'elle avait trop lourdement chargées.
- Il n'y a rien de plus meurtrier ni de plus tenace qu'une femme Sang-Pur qui réclame vengeance. Je le sais, car pendant quatre ans j'ai suivi Shizuka comme son ombre. Mais sa douleur et son angoisse étaient elles aussi sans limites. J'aurais donné n'importe quoi pour être en mesure de la protéger, de la rassurer aussi facilement qu'elle me protégeait et me rassurait.
La bise forcissait, et la lisière des bois se grisait d'un voile de flocons délogés de leurs branches. Soudain Zero réalisa que les sanglots s'étaient tus. Quand il fit volte-face, la femme prostrée avait disparu.
- J'ai échoué. Mais toi, Zero, tu peux réussir.
Son regard fouilla les alentours, et enfin il entrevit une silhouette brune entre les arbres, qui d'un pas lent s'éloignait.
Le ciel se couvrait. La bise se faisait tempête.
Ichiru s'était évaporé lui aussi, mais sa voix persistait, chuchotant à l'oreille de son frère.
- Tu peux être autre chose que son ombre, autre chose que le petit chien pathétique pendu à ses basques, vers lequel elle se retourne parfois avec tendresse et pitié. Tu peux non plus la suivre, mais marcher à ses côtés, tendre de toi-même vers son but. Tu peux devenir le bras sur lequel elle osera s'appuyer le jour où elle flanchera, tu peux être l'arme la plus efficace et la plus fidèle qu'elle ait jamais eu à disposition.
Comme percevant elle aussi le chuchotement d'Ichiru, la silhouette féminine s'arrêta. Ses longs cheveux de soie tourbillonnaient en d'interminables arabesques, alors qu'indécise elle se détournait pour poser les yeux sur Zero.
- Tu peux être celui qui la précède, celui qui disperse les démons de ses cauchemars et la livre à la réalité vraie, bien moins dangereuse que les affres intérieurs qui la hantent.
Dans la main de l'apparition, le cristal d'ambre luisait comme une lanterne au cœur du blizzard.
- Elle tire sa force de son désespoir, elle ne tient debout que par l'énergie que lui confère sa haine. Mais un seul faux-pas, et elle sera engloutie par les émotions négatives qui peuplent son cœur. Tu peux être l'amarre qui l'empêchera de sombrer le moment venu dans la folie… Tu peux être celui qui préservera son âme d'un état bien pire que la mort…
Zero devinait plus qu'il ne voyait les yeux de Yûki posés sur lui, les prunelles rouge sang qui le vrillaient, haineuses et vibrantes de colère. Elle n'implorait aucune aide. Née Sang-Pur, elle était faite pour se débrouiller seule.
Mais les larmes cristallines qui coulaient sur ses joues rendaient son expression saisissante de désespoir. Elle avait peur. Elle ne savait pas si elle tiendrait.
- J'ai échoué à la protection de l'amour de ma vie… C'est la pire punition qui puisse exister. Mais toi, Zero, je sais que tu ne failliras pas.
- Ichiru, tu sembles oublier un détail. Tu aimais Shizuka. Mais, Yûki…
Zero peinait à reconnaître sa propre voix, étouffée par les hurlements du blizzard. Il rendit un regard peu amène à la silhouette lointaine.
- …Elle ne représente rien de tout cela pour moi.
- …Vraiment ?
Yûki fit volte-face et s'élança droit devant elle, disparaissant dans la tourmente. La voix d'Ichiru s'amenuisait à son tour.
- Peut-être… Quelle importance ?
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Zero ouvrit les yeux et se redressa brutalement sur le divan, furieux contre lui-même. La nuit précédente avait été longue et difficile, alors que prostré dans une cabine inoccupée du train, il luttait contre l'ennui et le sommeil, attentif au moindre changement de son humeur. Des heures durant, il avait guetté un retour brutal de cette soif inexpliquée, qui avait manqué de le conduire à massacrer tous les passagers. Mais le vampire enfoui en lui était resté silencieux, créature certes dangereuse, mais comme somnolente et peu intéressée par les alentours puisque ses forces encore entières ne requerraient pas de se sustenter dans l'immédiat. Troublé, Zero avait rejoint son compartiment peu avant leur entrée en gare, et Yûki, comme toujours plongée dans ses pensées, n'avait fait grand cas ni de sa longue absence, ni de la mine sombre et préoccupée de son compagnon de voyage.
La nuit avait été épuisante, mais ça ne devait certainement pas le conduire à une imprudence telle que s'endormir par mégarde. D'autres hunters que lui en avaient déjà payé le prix. Chèrement.
Après avoir rapidement sondé les alentours, qui heureusement s'avérèrent vides de toute présence hostile, Zero croisa les bras et posa un regard dubitatif sur la petite table de salon devant lui. Près de ses outils attendait le Bloody Rose, qu'il avait démonté, nettoyé pièce par pièce puis remonté avec soin. Le pistolet luisait dans la pénombre, objet lourd de souvenirs meurtriers, totalement insolite parmi les meubles rustiques et simples. Cet effet détonnant au milieu de la chambre paisible, dans ce petit hôtel de campagne, le fit renouer avec ce qui le préoccupait tant avant qu'il ne s'assoupisse comme un bleu…
Un des plus grands Sang-Purs qu'il ait connu avait été assassiné, une deuxième blessée et laissée pour morte. Même dans le chaos que connaissait actuellement le Monde de La Nuit, de telles évènements ne pouvaient passer inaperçus, et dans certains cercles privés les spéculations devaient déjà aller bon train sur l'auteur d'un tel crime – ou exploit, suivant le point de vue adopté. Nul doute que les responsables devaient être nombreux, sinon puissants et plus que déterminés. Cependant, un détail chiffonnait Zero dans cette histoire : d'après les souvenirs fragmentés de Yûki, on les avait abandonnés, agonisants… Or, n'importe qui d'un peu documenté sur le sujet savait qu'un vampire bien mort était un vampire réduit en poussière.
Les coupables étaient-ils donc quelques humains vengeurs et ignorants, qui par miracle étaient parvenus à terrasser Kaname Kuran avant de s'enfuir sans demander leur reste ? Ou bien un autre Sang-Pur avait-il été assez arrogant pour abandonner ses ennemis blessés à leur triste sort, pensant que le temps aurait raison d'eux ?
Qu'est-ce qui avait bien pu se passer ce soir-là, dans cette clairière perdue en pleine toundra septentrionale ?
Quelle que soit l'hypothèse abordée, elle sonnait faux. Une seule chose était à peu près sûre pour Zero : le ou les responsables avaient commis un crime aussi épouvantable qu'improbable. Qu'un tel exploit coïncide avec la récente révélation de l'existence des vampires n'était pas pour rassurer : et si une nouvelle technologie humaine était derrière tout ça ? Ça semblait fou ! Et pourtant…
Zero aurait voulu partager ses réflexions avec quelqu'un. Son mentor Yagari avait toujours été d'excellent conseil, tant par son expérience que par son esprit critique, mais son élève se refusait à lui faire part de l'affaire autrement que de vive voix. Or son ancien maître, de passage quelques semaines plus tôt dans ces régions septentrionales, était désormais reparti dans leur pays natal.
À défaut, Zero avait songé à en parler avec Yûki, mais l'irritabilité actuelle de la Sang-Pur le refroidissait encore. À ressasser les mêmes réflexions depuis quelques jours, Zero en venait à une conclusion gênante : il s'était engagé malgré lui dans une affaire qui très certainement le dépassait. Et pour la première fois depuis bien longtemps, Zero craignait que son fidèle Bloody Rose et sa capacité naturelle à se tirer des plus mauvais pas, ne suffisent pas à triompher du traquenard dans lequel il se précipitait tête baissée.
C'est pourquoi quand il s'était attribué d'office le soin d'organiser leur retour au pays, il avait prévu un arrêt à Lisenhtard. Dans sa « profession », il était de notoriété publique qu'un des plus grands armuriers de leur époque vivait là, et il devait toujours une faveur à Zero. Il était temps pour le jeune hunter, en quête d'une arme plus efficace, de solliciter ses services…
Par la fenêtre, il voyait le ciel s'assombrir un peu plus à chaque minute, nuançant d'un vague rose la chape indistincte de nuages et de neige. Sa décision prise, il se leva pour ranger ses outils dans son sac. Il hésita et finalement laissa son sabre dans le paquetage qui resterait à l'hôtel : la probabilité de croiser plusieurs ennemis était faible et il ne voulait pas prendre le risque d'attirer l'attention de la Milice. Le Bloody Rose chargé trouva tout naturellement sa place dans son holster d'épaule, dissimulé sous son manteau, tandis qu'une sacoche à sa ceinture recevait sa réserve supplémentaire de balles. Enfin, dans un petit coffret caché dans la doublure de son sac de voyage, Zero prit un rouleau de billets, enserré d'une bande de papier marquée du sceau de la Guilde. Délaissant les quelques passeports et certificats d'identité – tous à des noms différents – il rangea le coffret dans sa cache et quitta sa chambre sans un bruit.
Le couloir d'étage était plus sombre : l'électricité n'était installée que dans les meilleures chambres, et les employés tardaient à allumer des candélabres dans ces parties reculées de l'hôtel. Zero n'hésita guère : pour les gens comme lui, la pénombre n'était pas un problème. Il se dirigeait vers le bout du couloir quand la porte qui faisait face à la sienne s'ouvrit dans un léger grincement.
- Zero ?
Il ne s'arrêta pas tout de suite. Après quelques instants, il risqua un regard par dessus son épaule, vers celle qui venait de l'interpeller.
- J'ai des choses à faire en ville. Il vaut mieux que tu ne viennes pas.
Debout dans l'embrasure de sa porte, Yûki ne parut pas s'offusquer de cette non-invitation. Pensive, elle détailla la tenue de Zero, sonda son regard qu'il savait franc et sans animosité. Elle finit par incliner la tête en signe d'assentiment.
- Bien. Tu penses en avoir pour longtemps ?
- Quelques heures, pas plus.
- Tu n'as pas faim ?
La question semblait si anodine et innocente que Zero n'envisagea même pas le possible double-sens.
- Pas vraiment. Je passerai aux cuisines en rentrant.
- Ce n'est pas de cette faim-là que je parlais.
Elle s'avança dans le couloir, et Zero remarqua enfin qu'elle s'était changée. Délaissant ses habits de voyage, elle avait revêtu une ample blouse noire qu'une ceinture resserrait sur sa taille mince. Sous les longues manches évasées, elle portait des gants de dentelle noire, si délicate et si travaillée qu'ils lui faisaient comme une seconde peau. Les pans de la blouse frôlaient ses cuisses couvertes d'un collant noir qui en l'absence de ses bottes, lui faisait des jambes fines et interminables.
Alors que depuis leur départ des régions nordiques, Yûki n'avait toujours porté que des chemisiers consciencieusement boutonnés ou des cols roulés, la blouse cette fois-ci dévoilait par un large col en V sa gorge pâle. Ses longs cheveux d'ébène cascadaient sur ses épaules ainsi à moitié dénudées, quelques boucles rebelles caressant sa peau d'albâtre. Scrutateur de nature, Zero s'aperçut de l'absence de son pendentif, qu'elle gardait toujours sur elle bien que plus ou moins apparent selon les circonstances.
Comme d'habitude en revanche, elle ne portait aucune trace visible de maquillage : son regard suffisait. Les prunelles brunes étincelaient d'autant d'intelligence que de beauté et d'innocence, traversées par instants d'un éclat ambré de lumière, délicatement ombrées de ses longs cils noirs. N'importe quel vampire aurait pu distinguer le soupçon de carmin dans ses iris, mais sur l'instant Zero se demanda s'il avait toujours été aussi évident.
- C'est pour ça que tu sors ce soir ?
Elle s'arrêta à quelques pas de lui, son regard à peine levé plongé dans le sien. Sur le parquet, ses pieds enveloppés de l'étoffe brillante des collants noirs n'émettaient qu'un frôlement très doux, à peine audible. Les bras le long du corps, elle lui fit face avec sa candeur habituelle, cette aura imperceptible qui semblait la rendre aussi belle qu'immatérielle. Quand sa beauté aurait pu être considérée comme provocante, ou ses vêtements jugés aguicheurs, cette aura supplantait tout cela pour ne plus la présenter que comme une silhouette féline, gracieuse mais innocente… Touchante. Offerte.
Zero se secoua mentalement, furieux de s'être encore laissé prendre au jeu hypnotique de la démarche de Yûki. Le lien qui les unissait n'était pas l'unique responsable de ce puissant magnétisme, et cela le faisait enrager : au fond de lui, le vampire avait ouvert un œil, intéressé par la proposition implicite de Yûki.
- Non, souffla-t-il en essayant de se reprendre. Je dois voir un de mes fournisseurs. C'est pour ça que tu ne peux pas venir… Il n'aime pas les gens comme toi.
- Les gens comme nous, rectifia Yûki d'une même voix basse, à la fois neutre et comme dans l'expectative. J'en déduis qu'il ne sait rien de ta vraie nature ?
- Il ne connait même pas mon véritable nom, comme beaucoup de mes contacts désormais. À plus tard.
Avec une forte inspiration, Zero parvint à se détacher de l'étreinte invisible que Yûki avait déployée autour de lui, consciemment ou non. Faisant volte-face, il partit d'un bon pas, sentant avec soulagement le lien s'atténuer au fur et à mesure qu'il s'éloignait.
- Attends.
Le cœur de Zero rata un battement, sa respiration se bloqua. Ses jambes s'arrêtèrent d'elles-mêmes. Dans son dos, le lien se tendit, inquisiteur, tel la flèche d'une boussole pointant derrière lui ce qui constituait désormais son propre Nord. Son corps se glaça, plus le moindre de ses muscles ne lui répondit. L'esprit prisonnier et bouillonnant, il parvint à se mordre la lèvre, mais la vive douleur ne put cette fois-là l'extirper de la gangue pétrie d'obéissance qu'elle venait d'ériger autour de lui. Avec appréhension, il la sentit approcher plus qu'il ne l'entendit. Au fond de son être bridé, l'obscure part de vampire s'éveilla avec quelque chose comme un ricanement enjoué : son côté sauvage et inavoué de buveur de sang appréciait cette petite partie de bras de fer, qu'il pressentait plus comme un étrange… préliminaire.
Avec la douceur d'une plume, la main de Yûki se posa entre ses omoplates. Comme libérée d'un étau, la poitrine de Zero se souleva dans une brusque inspiration, courte et surprise. Son cœur s'élança dans une course effrénée.
- Retourne-toi.
Avec une rage qu'il ne pouvait même plus exprimer sur ses traits neutres et hors de contrôle, il sentit son corps se remettre en mouvement, exécutant lentement l'ordre qui lui avait été donné. Ses muscles étaient comme tétanisés, ses sens plus aiguisés et en alerte que s'il avait été en danger de mort. Les yeux baissés sur la gorge de Yûki, il ne pouvait qu'admirer le grain si fin de sa peau de marbre, le soyeux de ses cheveux qu'elle avait regroupé sur son épaule droite, laissant la gauche offerte, blanche et sans défense dans la pénombre. Avec une lenteur attentive qui ressemblait presque à de la tendresse, elle posa ses mains gantées de dentelle sur les joues de Zero, et doucement lui releva la tête. À ce contact, il sentit sa propre peau se hérisser dans son entièreté, dans un frisson qui l'écœura tout autant qu'il excita le vampire en lui. Avec désespoir, il perçut l'afflux de sang et d'énergie vers ses propres canines, qui commençaient leur lente et inéluctable métamorphose.
- Regarde-moi, Zero.
Aussitôt ses yeux se rivèrent à ceux de sa maîtresse, et malgré lui il fut happé par les deux prunelles brunes aux reflets d'ambre et de carmin. Malgré sa voix neutre, il la sentit soudain curieusement hésitante, comme navrée d'en venir à de telles extrémités. À son ouïe surdéveloppée, le cœur de Yûki battait avec la même lenteur mêlée d'indifférence, son chant pourtant plus fort et plus envoutant à chaque seconde.
- Nous savons tous les deux que je suis la seule à pouvoir te satisfaire. Et ça fait maintenant plus de deux semaines que tu refuses de te nourrir…
Deux semaines qu'ils avaient quitté le manoir où Zero s'était remis de ses blessures. Là-bas, par trois fois, Yûki l'avait obligé à se repaître d'elle pour accélérer sa guérison. Faible dans sa convalescence, Zero n'avait pu résister. Mais dès l'instant où ils avaient repris leur voyage, le hunter avait strictement banni de leur quotidien toute situation où elle aurait pu l'amener à recommencer. Comme indifférente, Yûki l'avait laissé faire.
Jusqu'à maintenant.
- J'ai perçu ton trouble à la gare, au milieu des humains… Où que tu ailles ce soir, je ne veux pas que ta soif revienne et te trahisse.
L'un ainsi penché sur l'autre, leurs fronts se touchaient presque, mais leurs esprits n'avaient jamais été autant en désaccord. Discrètement haletant, Zero redoutait l'ordre final aussi fort que sa moitié vampirique l'espérait, triomphante. Dans un frôlement de dentelle, les mains de Yûki glissèrent du visage de Zero vers son buste, se refermèrent sur les pans de son manteau pour l'attirer davantage contre elle. Elle ferma les yeux, inclina la tête en signe d'abandon.
- Fais-le.
A ce signal, comme enfin défini par l'injonction donnée, le rythme désordonné du cœur de Zero se stabilisa soudain, à une vitesse encore bien rapide mais régulière. La respiration lente et puissante, Zero glissa sans le vouloir sa joue contre celle de Yûki, et vit approcher la gorge de sa proie sans rien pouvoir y faire. Le battement de la jugulaire lui sauta aux yeux, tandis que le chant doucereux de son sang atteignait son oreille, envahissait toutes ses perceptions sonores. Dans un ultime refus de se livrer à l'acte honni, il baissa les paupières avec désespoir alors que trop heureux de l'aubaine, le vampire qui l'habitait entrouvrait enfin les lèvres, dévoilant ses crocs. Poussée par l'étreinte invisible et impérieuse de Yûki, la créature au fond de lui ronronnait déjà de satisfaction.
Il referma ses mains sur les épaules de la jeune femme, comme pour l'empêcher de s'éloigner. Zero aurait hurlé si seulement il l'avait pu. Il voyait déjà tout venir des prochaines et intenables secondes. Sa langue qui d'abord gouterait avec délectation la peau de sa proie – la peau d'une Sang-Pur, librement offerte ! – excitant ainsi toutes ses papilles au point que même l'humain qu'il était encore perdrait le sens de la réalité. Ses lèvres qui caresseraient la chair blanche, puis les crocs qui sauvages et empressés s'enfonceraient jusqu'à la jugulaire, pénétrant sa chaude et fragile enceinte, sa bouche qui enfin se scellerait sur le flot vertigineux et brûlant de son sang. Mêlée au parfum entêtant de la chevelure de la jeune Sang-Pur, la saveur, l'entièreté de son corps et de son esprit lui parviendrait alors dans un tourbillon de pensées confuses et incompréhensibles, saluées par l'inavouable désir assouvi et revenant sans cesse après chaque gorgée, plus délicieux et plus tyrannique à chaque fois.
À en devenir fou de plaisir, de douleur, de joie et de désespoir entremêlés. Un pur instant d'éternité, aussi délectable et merveilleux sur l'instant, que méprisable et regretté une fois l'extase passée. Zero savait, Zero sentait déjà à quel point ce serait exaltant, et une peur panique oppressait l'humain prisonnier en lui alors qu'il prenait l'ultime inspiration.
À son oreille, les lèvres de Yûki laissèrent échapper un unique soupir. Par un miracle qu'il ne s'expliquait pas, le son plaintif et étouffé parvint jusqu'au recoin de son esprit embrumé qui lui appartenait encore. Soudain elle cessa de n'être qu'un parfum entêtant, une peau douce et attirante, un flot carmin pur et appétissant battant dans des veines fragiles et tentatrices.
Il sentit le tremblement infime qui agitait ses mains crispées sur sa poitrine d'homme. Il perçut la raideur de son corps menu et abandonné contre le sien, sa respiration palpitante et angoissée. Et pour la première fois, cette réalité troublante, qui avait toujours excité davantage encore le vampire en lui, parvint jusqu'à l'humain et supplanta tout le reste. Dans sa chute vers les ténèbres, cette terreur lui servit de point d'attache, stoppa le processus qui lui faisait perdre pied. La brume dans son esprit s'estompa aussitôt et dans un éclair, tout son propre corps lui revint.
Autour de leurs deux êtres bouillonnants de vie et de sensations, un silence pesant régnait. D'abord surpris, Zero s'en drapa comme d'une protection nouvelle et bienfaisante. À son soulagement, ses crocs rétrécirent, laissant la peau d'albâtre vierge de toute morsure. L'esprit d'une clarté terrifiante, il savoura ce contrôle retrouvé encore quelques secondes, avant de murmurer à l'oreille de Yûki.
- Deux semaines ? Tu serais surprise de voir combien de temps je peux encore tenir… J'ai mis quatre ans à connaître les prémices du Level E. N'oublie pas qui je suis, Yûki.
Elle se crispa davantage contre lui, stupéfaite. Quand il recula, serein comme il ne l'avait pas été depuis bien longtemps, il put contempler à loisir les yeux écarquillés de la Sang-Pur, trop surprise pour dire ou tenter quoi que ce soit.
- Et j'en ai assez de mordre quelqu'un qui en a plus peur que moi.
Sans ciller, il lui prit doucement les poignets et détacha ses mains de son manteau, avant de faire quelques pas en arrière, ses prunelles brillant de la plus pure améthyste toujours rivées à celles de la Sang-Pur. Puis il se détourna.
La respiration tranquille, il s'engagea dans les escaliers. Alors qu'il commençait à peine à réaliser ce à quoi il avait dérogé, une porte claqua violemment à l'autre bout du couloir.
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Abysmally – Part One
…To be Continued…
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Insensiblement, BCC se complexifie…
Qu'est-il arrivé à Sayori-san sept ans plus tôt ? Et pourquoi continuerait-elle de se plonger dans ces souvenirs ? Quand à nos personnages préférés… Que vous inspirent-ils ?
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Et qui se cache derrière l'organisation Fœdus Aurorae, d'après vous ?
A vos hypothèses !
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La deuxième partie du chapitre paraîtra d'ici la fin du week-end après son ultime phase de mise en page, un peu retardée en raison d'un séminaire de trois jours de formation professionnelle. Mais il ne tient qu'à vous de me faire connaître votre enthousiasme, chers lecteurs, cela m'enjoindra à me coucher – très – tard demain pour le finaliser…
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Pour toutes infos complémentaires et anecdotes sur le travail d'écriture, je vous invite également à consulter ma page Facebook en passant via mon profil.
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Merci d'avoir lu,
A bientôt !
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Elenthya
Assistante de Publication Web de Wakaba Sayori-san
