Chapitre 7
Catherine avait l'impression d'avoir dormi durant des jours entiers, car lorsqu'elle se réveilla, elle se sentit mieux. L'hématome sur son visage semblait avoir diminué, elle se sentait moins courbaturée et ses jambes répondaient à ses mouvements. Elle voulut se lever. Elle rabattit le drap et laissa ses pieds glisser lentement sur le sol. Elle prit appui sur la table de nuit et tentait de se redresser lorsque l'homme frappa doucement à la porte et passa la tête dans l'embrasure. Dès qu'il vit sa tentative, il s'approcha et fermement la força à se recoucher.
"Eh là, vous ne pensez pas qu'il est encore un peu tôt pour faire des prouesses?"
"J'ai envie de bouger... Depuis combien de temps suis-je ici?"
"Une semaine. Et je peux vous assurer que vous n'êtes pas encore prête pour un marathon, alors vous allez me faire le plaisir de vous recoucher."
"Mais je..."
"Il n'y a pas de mais, ce sont les ordres du Docteur."
"Vous êtes Docteur?"
"Non, mais ma sœur, oui. C'est elle qui a pris soin de vous quand je vous ai trouvée."
Catherine se rassit sur le bord du lit, visiblement épuisée par l'effort qu'elle venait de fournir.
"Je pense que vous avez raison." dit-elle, le souffle court.
L'homme voulut tester la mémoire de sa protégée et demanda:
"Je m'appelle Jacques. Et vous?"
"Je m'appelle...". Mais Catherine avait beau chercher au fond de ce qui lui restait de mémoire, rien ne lui revenait que ces derniers jours.
"Je.. je ne ... j'ai oublié.". Elle porta ses mains à ses tempes et les massa doucement. Rien. Un grand vide.
"Ça ne fait rien, ne forcez pas, ça reviendra, vous avez reçu un sacré choc!"
"Je rêve..."
"Oui?" l'encouragea-t-il d'une voix douce.
"J'ai rêvé de..."
Elle n'osait pas en parler à cet homme qui lui avait peut-être sauvé la vie mais qu'elle ne connaissait pas. Pourtant, elle avait envie de lui faire confiance.
"J'ai rêvé de coups de feu, de sirène de police et ... de sang." dit-elle d'une voix angoissée.
L'homme ne dit rien, attendant qu'elle poursuive, mais Catherine se tut.
"C'est tout?" demanda-t-il.
"Oui. Je ne me souviens de rien d'autre."
Elle fit une nouvelle pause avant d'ajouter:
"J'ai peur."
"N'y pensez pas pour l'instant, cela peut être simplement quelque chose que vous avez vu ou entendu, qui vous a émue, mais..."
"Mais cela pourrait faire partie de ma vie! Je suis peut-être impliquée dans... quelque chose de .."
Catherine tremblait. L'homme vint vers elle, posa une main sur son épaule.
"Reposez-vous à présent. On reparlera plus tard."
Elle se recoucha et ferma les yeux. Il sortit et referma doucement la porte derrière lui.
… … …
Dans la cuisine, la sœur de l'homme attendait. C'était une femme de petite taille, au corps menu, un peu anguleux. Ses cheveux noirs où pointaient quelques mèches grises étaient retenus en bas de la nuque par une barrette en écaille. Elle portait une robe noire, de coupe sobre et des chaussures noirs à talons plats. Au moment où son frère entra dans la petite cuisine, elle était en train d'installer deux assiettes et les couverts pour le repas du soir. Sur le plan de travail, elle avait déjà préparé un plateau avec le repas de Catherine.
"Alors, comment va-t-elle?"
"Elle va s'en tirer, Margot. Elle a eu une chance extraordinaire, vu la chute qu'elle s'est payée. Elle doit avoir un sacré bon ange gardien!"
"Elle t'a dit son nom?"
"Non, je pense qu'elle doit faire un blocage, tu sais, lorsque l'esprit décide de soigner une chose à la fois. Elle va récupérer ses forces et ensuite, j'espère que sa mémoire prendra le même chemin."
"Elle ne se souvient vraiment de rien?"
"Non. Seulement quelques images, violentes d'ailleurs. Elle fait peut-être partie de la police."
"La police?" s'écria Margot.
"Ne t'inquiète pas. De toutes façons, j'ai décidé de l'aider. Je ne sais pas pourquoi mais je sens qu'elle n'est pas dangereuse. Pendant les premières nuits, elle délirait et parlait d'appeler la police, elle refusait qu'on tue quelqu'un.
"Oh mon Dieu, Jacques, tu ne sais rien de cette femme!"
"Je sais qu'elle a peur, qu'elle est seule et que j'en ai assez de me terrer ici depuis si longtemps. Ce n'est pas un hasard si elle a débarqué dans notre vie de cette façon."
"Oh, arrête avec les coïncidences. Elle a eu un accident, un point c'est tout."
"Non, je suis sûre qu'il y a une raison. Et, quoi que tu dises, j'ai pris ma décision. Je vais l'aider."
Margot regarda son frère. Elle le connaissait trop bien. Il irait jusqu'au bout. Ses anciennes activités lui donnaient tous les atouts pour réussir sa mission de sauvetage.
"Il faudrait peut-être que tu ailles la voir, Margot. Elle va bientôt se rendre compte qu'il y autre chose que ses blessures extérieures. Tu veux bien aller la voir et lui parler? Elle se sentira mieux si c'est toi qui lui annonces."
Margot se leva, prit le plateau qu'elle avait préparé et se dirigea vers la petite chambre où se reposait cette jeune femme pratiquement tombée du ciel.
Elle frappa doucement et entra. Catherine ne dormait pas, tourna la tête et sourit faiblement en voyant la femme à la robe noire.
"Bonjour. Je m'appelle Margot."
"Vous êtes la sœur... le Docteur?"
"Oui.. Je vous ai apporté de quoi vous restaurer."
"Je n'ai pas faim."
"Ce ne sont que des choses faciles à manger. Il faut que vous repreniez des forces."
"Je ne peux rien avaler pour l'instant." Catherine se mit assise, avec difficulté, son bras immobilisé n'était d'aucune aide.
Margot s'approcha, s'assit sur le bord du lit et posa sa main sur la sienne, avec une infinie tendresse. Elle devait lui parler mais, en voyant dans les yeux de Catherine toute la peur qu'elle éprouvait de ne plus savoir qui elle était, elle décida que le moment n'était pas venu d'en rajouter.
"Reposez-vous. Nous verrons demain si vous parvenez à faire quelques pas dans la maison. Petit à petit, d'accord? Promettez-moi de ne pas forcer. Vous verrez, vous vous rétablirez vite. Mon frère dit que vous avez eu une chance incroyable de vous en sortir à si bon compte."
"Vous trouvez? Je ne sais pas qui je suis, d'où je viens, où j'allais!" répondit Catherine d'une voix presque agressive. "Je parle français, pourtant j'ai l'impression de parler une autre langue d'habitude. Je rêve de police, de coups de feu, de sang. Je voyage sans papiers. Et vous trouvez que je ne dois pas m'inquiéter?"
Catherine fit une grimace et porta une main sur son ventre.
"Vous avez mal?" demanda Margot.
Catherine aspira longuement, comme si l'air lui manquait.
"J'ai...".
Elle pressa plus fort la main sur son ventre.
"Qu'est-ce qui m'est arrivé?"
Margot la regarda de manière presque maternelle. Devant tant de désarroi, elle eut aussi envie de venir en aide à cette jeune femme qui l'émouvait de manière incompréhensible.
"Vous... Je suis désolée. Suite au choc, vous... vous avez fait une fausse couche. Mais je peux vous assurer qu'il n'y a pas de complications. Vous allez vous remettre."
Catherine se mit à pleurer en silence. Elle avait perdu plus que la mémoire. Elle avait aussi perdu l'enfant d'un homme dont elle ignorait tout. Elle se sentit tomber dans un gouffre infini, incapable de se raccrocher à quoi que ce soir pour freiner sa chute.
"Détendez-vous. C'est le meilleur moyen de récupérer rapidement. Je suis persuadée que la mémoire va vous revenir."
Catherine ferma les yeux , incapable de lutter contre une sensation d'asphyxie. Ellerespira profondément.
Margot demeura à ses côtés, caressa la main de la jeune femme pendant de longues minutes jusqu'à ce qu'elle finisse par s'endormir. Elle quitta alors la chambre sur la pointe des pieds, referma la porte et rejoignit son frère dans la cuisine.
"Je vais appeler Roger." annonça-t-il.
"Tu veux vraiment aller jusqu'au bout?" demanda Margot tout en connaissant déjà la réponse.
"Oui. Il trouvera. Je ne peux pas t'expliquer pourquoi, mais le moment est venu pour moi d'enfin faire quelque chose de bien."
Margot s'approcha de lui et lui passa un bras autour de la taille tout en lui posant un petit baiser sur la joue.
"Tu n'as jamais fait que des choses bien." Elle eut un petit soupir. "Tu peux compter sur moi. Je t'aiderai du mieux que je peux."
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