Whitney gara sa voiture devant chez lui, dans l'allée qui remontait à son garage. Coupant le contact, il resta assis un moment, essayant de se vider l'esprit sans y parvenir. Depuis qu'il avait quitté Metropolis, il tentait sans succès d'oublier, mais comment oublier… Clark. Whitney se mit à maudire la vie, avec une telle violence, qu'il en eut mal au cœur. Puis cela passa, laissant place au vide. Sensation presque habituelle : au moins, il savait gérer cela. Finalement, il ouvrit la portière de sa voiture et descendit de véhicule.

Il était presque arrivé au porche lorsqu'il s'arrêta, incrédule : Clark se tenait assis sur le banc, et semblait l'attendre. Whitney fut incapable d'analyser ce qu'il se passa en lui, se rendant juste compte qu'il ne savait plus bouger, se demandant s'il était possible d'oublier comment marcher. En souriant, Clark se leva et vint à sa rencontre. Lorsqu'il fut face à lui, Whitney retrouva la parole :

« Qu'est-ce que tu fais là ?

- Je voulais te… »

Whitney l'interrompit.

« Mais attends, attends… Comment es-tu arrivé… avant moi ? »

Clark esquissa un sourire et lui répondit :

« J'ai couru »

Whitney hocha la tête ne signe d'incompréhension, avant que Clark ne lui fasse :

« J'ai roulé très vite, je voulais arriver avant toi

- Comment savais-tu que j'allais rentrer chez moi ?

- J'ai deviné »

Ils se regardèrent, notant tous les deux que leur regard existait toujours.

« Whitney, je veux te parler de…

- Clark, je crois qu'on…

- Laisse moi finir, s'il te plait ! Je veux te parler, te dire quelque chose de très important. Je veux juste que tu m'écoutes, et après… Et bien si tu me demandes de partir, je partirais »

Whitney plongea son regard dans celui de Clark, dont la sincérité intensifiait l'éclat, et, après un moment, lui fit signe de le suivre.

« Allons à l'intérieur »

Peu après, ils se retrouvaient dans la maison de Whitney que Clark prit le temps de découvrir, y entrant pour la première fois. Whitney avança jusque vers le milieu du salon, où il se retourna et fixa Clark, d'un air plutôt assuré mais teinté d'incertitude.

« Je t'écoute, Clark »

Clark inspira, puis après une hésitation, ouvrit la bouche pour dire :

« Je… »

Le silence qui suivit fut terrible. Clark sentit que ce qu'il voulait tant lui dire n'arrivait pas à franchir sa gorge, et il découvrit avec peur que l'éclat d'espoir qu'il avait perçu dans les yeux de Whitney était en train de s'affadir de façon trop rapide. Sentant qu'il n'avait jamais été sur le point de révéler quelque chose de plus important que ce qu'il allait dire à un autre être humain, ce qui lui donna l'énergie ultime pour le faire, il déclara dans un souffle :

« Je t'aime, Whitney »

A la grande surprise de Clark, Whitney n'eut aucune réaction. En apparence… Parce qu'en fait, Whitney venait de vivre la seconde la plus extraordinairement belle de sa vie, et les battements de son cœur qui se mirent à s'accélérer vinrent lui témoigner de ce fait, lui procurant une sensation jamais ressentie : celle de voler… Clark laissa quelques secondes s'écouler, avant de lui demander, un peu mal à l'aise :

« Tu as… entendu ce que j'ai dit ? »

D'une froideur masquant son trouble immense, Whitney lui répondit :

« Oui, j'ai entendu Clark. Je… j'attends juste de voir quand tu vas t'enfuir »

Clark essaya de cacher qu'il venait d'être quasiment poignardé par les mots de Whitney, en lui disant :

« Tu crois que je serais assez cruel pour jouer avec toi comme cela, Whitney ? C'est cela que tu penses de moi ? »

Les yeux de Whitney commencèrent à trahir ce qu'il ressentait au fond de lui, et ils s'embuèrent. Un instant passa avant qu'il ne dise d'une voix un peu brisée par l'émotion :

« Non, je pense que… tu es sincère. Mais…

- Mais ? Mais quoi, Whit ? »

Whitney avait du mal à retenir ses larmes. Il essuya vivement ses yeux et fit à Clark :

« Mais… j'ai peur »

Clark ne pouvait plus rester éloigné de Whitney : il s'approcha et vint à côté de lui.

« Tu as peur de quoi, Whit ? »

Les yeux humides, Whitney le regarda.

« De… toi, de moi. J'ai peur que tout s'écroule à nouveau, que tu partes, que je ne le supporte pas, que rien ne soit possible entre nous… Clark, je suis si effrayé parce qu'il nous arrive ! Si effrayé… Et moi aussi… je t'aime. Aussi incroyable que cela soit au bout de deux jours, je t'aime, oui ! Je t'aime Clark ! »

Whitney éclata en sanglots. Clark le prit dans ses bras et le serra amoureusement contre lui en tentant de le rassurer, bouleversé par une telle déclaration d'amour.

« Chut, Whit… Là, ça va aller… Ne t'inquiètes pas »

Il le berça un moment contre lui, avant de le regarder droit dans les yeux.

« Whitney, je suis aussi effrayé que toi. Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, parce que je n'ai jamais connu ça. Tu es le premier garçon que j'aime, Whit. Le premier que j'aime vraiment, sincèrement. Je ne sais pas comment faire pour ne pas te blesser, pour ne pas faire d'erreur

- Clark…

- Ces deux jours sans toi, ces deux jours où je n'ai cessé de me dire que je t'avais fait tant de mal, ces deux jours ont été les pires de ma vie, Whit ! Je voudrais pouvoir les effacer, mais je ne peux pas. Je ne peux pas

- Je te pardonne, Clark

- Mais je… »

Ils se dévisagèrent, sentant tous deux qu'ils ne pouvaient plus se mentir. Clark reprit avec appréhension, réalisant qu'il allait probablement prononcer l'irréparable :

« Mais je ne peux pas non plus te jurer que cela ne se reproduira pas »

Les traits de Whitney se décomposèrent, et il s'écarta de Clark.

« Clark, non…

- Whit, je t'aime, je t'aime vraiment. Et c'est pour cela que je veux être honnête avec toi. Tout le long du chemin pour venir ici, je me suis dit que c'était la seule ligne de conduite que je devais adopter, pour toi, pour moi. Etre honnête

- Arrête, Clark. S'il te plait… Arrête ! »

La voix de Whitney brisa l'âme même de Clark. Mais il n'avait pas le choix : il devait faire cela.

« Crois moi, Whitney, ça m'arrache le cœur, mais je ne peux pas te faire cette promesse. Je dois parfois… m'en aller »

Des larmes se mirent à couler sur les joues de Whitney, accompagnant celles qui naissaient dans les yeux de Clark. Whitney s'écarta un peu plus de son ami et lui demanda :

« Tu es en train de me dire que… tu peux disparaître comme cela, comme tu l'as fait, et que… et que je dois l'accepter, sans rien demander, si nous restons ensemble ? »

Clark approuva tristement d'un mouvement de tête. Whitney prit le temps de réaliser qu'il ne rêvait pas, qu'il ne cauchemardait pas, avant de s'éloigner vraiment de Clark. Un silence de plomb s'abattit sur le salon, un silence de mort, un silence qui sembla durer trop longtemps, avant que Whitney ne le brise.

« Sors d'ici… »

Clark fit un pas en avant, disant d'un ton plaintif :

« Whitney

- Sors d'ici, Clark ! »

Une fureur emplissait la voix du jeune homme. Clark ne pouvait se résoudre à partir, et à son tour, se mit à maudire la vie. Whitney, n'en pouvant plus, se mit à hurler :

« Je t'ai dit de sortir ! »

Le visage ravagé par la peine et la douleur, Clark recula vers la porte, ne pouvant lâcher Whitney du regard, puis il se retourna vivement et marcha vers elle. Il venait de poser la main sur la poignée lorsque Whitney se précipita vers lui et l'entoura de ses bras en criant :

« Non ! Ne pars pas ! Ne me laisse pas ! »

Entre ses larmes et ses sanglots, Whitney se mit à dire :

« Je vais… J'essayerais, et je ne te demanderais rien ! Je ferais tout ce que tu voudras, Clark, mais je ne veux pas… te perdre, je ne veux pas que tu t'en ailles ! »

Clark soupira, la souffrance qu'il ressentait en cet instant s'atténuant à peine, puis lentement, défit l'étreinte de Whitney et se retourna vers lui en lui tenant les mains. Son visage n'avait jamais été plus triste.

« Whit…

- Clark, non ! Ne me laisse pas ! S'il te plait, ne me laisse pas ! »

Clark lui caressa le visage affectueusement, avant de lui dire d'une toute petite voix :

« Tu sais que ce n'est pas vrai

- Quoi ? Qu'est-ce qui n'est pas vrai ?

- Tu ne vas pas me perdre parce que je vais passer cette porte, Whit… »

Whitney se mit à ouvrir de grands yeux douloureux, comprenant ce que Clark essayait de lui dire.

« Non, Clark… non… »

Il le prit dans ses bras et tous deux éclatèrent en larmes, restant un long moment serrés l'un contre l'autre, comme si leur vie en dépendait. Jamais aucun d'eux n'avait ressentit autant de peine en un seul instant. C'était comme perdre un morceau de soi même, c'était plus que douloureux : c'était comme perdre son cœur, et tout l'amour qu'il contenait, comme mourir. A travers leur détresse dévastée de larmes, ils purent se parler, une dernière fois.

« Je n'ai pas envie que tu partes

- Je ne peux pas rester, Whitney

- Tu reviendras ?

- Je ne sais pas

- Ce n'est pas une réponse ça

- C'est la seule que je peux t'offrir »

Whitney s'accrocha à Clark de toutes ses forces. Il lui semblait que son cœur allait lâcher.

« Je suis désolé Whitney

- Ne dis pas cela ! S'il te plait ne dis pas cela ! »

Clark l'embrassa sur le front et il commença lentement à se séparer de Whitney, ce dernier ne voulant pas le lâcher. Puis soudain, la douleur devenant trop forte, trop insupportable, ce dernier se mit à lui crier en le repoussant :

« Va-t'en, Clark !

- Whitney…

- Va-t'en ! C'est trop dur, alors va-t'en ! »

Ils se regardèrent une seconde, puis Clark se retourna, ouvrit la porte en coup de vent et se mit à courir à l'extérieur. Whitney s'effondra à genoux sur le sol, incapable de se retenir de pleurer, gémissant et criant toute l'angoisse douloureuse, toute la peine inimaginable qui lui dévorait la poitrine :

« Va-t'en ! Va-t'en ! »

La tête baissée, des larmes tombant sur ses jambes repliées sous lui, Whitney se prit la tête entre les mains et se mit à hurler :

« Clark ! Je t'aime ! »

Il s'effondra un peu plus sur lui-même, hoquetant ses sanglots, avant de dire dans un murmure :

« Je… t'aime »

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(Juin 2016)

« Monsieur ? »

Clark sortit brusquement de sa rêverie. La serveuse du Talon se tenait debout face à lui, de l'autre côté de la table où il avait pris place.

« Quelque chose ne va pas avec votre gran cappucino ?

- Pardon ? »

Il suivit le regard de la serveuse vers la boisson qu'elle lui avait amené quelques instants auparavant, et qu'il n'avait pas touché, avant de lui dire :

« Non, non, tout va bien. Merci »

Elle lui fit un sourire, puis s'éloigna vers d'autres clients. Clark fit mine de boire une gorgée, mais le café était déjà froid. Il consulta ensuite sa montre et prit quelques secondes pour réfléchir. Vu l'heure, il pensa que s'il faisait un saut au lycée maintenant, il pourrait voir Whitney. Et c'était exactement ce dont il avait envie après cette apnée amnésique dans ses souvenirs : voir Whitney. Il se leva donc et prit le chemin de la sortie.

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Trente secondes après la sonnerie de fin des cours, il ne restait plus que deux élèves dans la classe. Belinda Hoskin, qui avait l'air d'étrangement flotter au dessus du sol tant elle était en proie à un tourbillon de sentiments propres à son âge, s'approcha du bureau de son professeur, poussée du coude par sa meilleure amie, qui gloussait bêtement, et qui la laissa faire les derniers pas vers le bureau seule, fuyant presque vers la porte. Belinda observa son séduisant professeur d'anglais ranger ses affaires dans son petit cartable, avant d'avaler sa salive avec peine et de dire d'une voix hachée :

« Mon-sieur For-dman ? »

Whitney leva les yeux vers elle, et la jeune fille fut éblouie une fois de plus par la lueur bleutée du regard du jeune homme qui la fit chavirer intérieurement. Et quand il lui parla, elle crut défaillir.

« Oui, Mademoiselle Hoskin ? »

Belinda crut ne plus jamais pouvoir articuler un traite mot de sa vie. Pourtant, elle trouva la force de dire ce qu'elle voulait lui dire, sauf que la voix qu'elle entendit ne lui parut pas être la sienne.

« Je… je voulais vous demander… si »

Un mouvement vers la porte de la salle de classe, dans le couloir, attira le regard de Whitney, et sans quitter vraiment sa jeune élève des yeux, il découvrit l'amie de Belinda en train de tressauter sur place, apparemment de joie. Et il comprit alors que la jeune fille debout devant son bureau avait probablement un petit coup de cœur pour lui. Encore, pensa-t-il… Il ne s'y habituerait jamais. Il détacha son regard de la jeune fille et le baissa vers le bureau, essayant de trouver rapidement un moyen de couper court à tout cela, sans brusquerie. Lorsque Whitney releva la tête, il vit dans le couloir, derrière l'amie de Belinda, Clark Kent en train de s'avancer vers la pièce.

Le monde s'arrêta. Une seconde, tout comme son cœur qui oublia ce qu'avoir un rythme signifiait, avant de reprendre ses battements, diffusant ainsi une décharge d'adrénaline dans tout son corps. Quelque chose venait de prendre fin, là, maintenant, juste parce que Clark venait d'apparaître dans le couloir, après si longtemps. Et quelque chose venait de renaître également… Whitney le savait.

Belinda poursuivait, ou du moins tentait de poursuivre, ce qu'elle voulait dire à son professeur. Ce qui ramena le regard de Whitney sur elle.

« Si vous… pouviez… »

Whitney posa de nouveau les yeux sur Clark, qu'il vit s'appuyer à l'encadrement de la porte, avec un air amusé sur le visage. Avant de sourire. Whitney pensa instantanément à ce moment que ce sourire lui avait manqué. Trop. Puis l'amusement de Clark l'étonna une fraction de seconde, avant qu'il ne comprenne que Clark se délectait de la situation qu'il était en train de vivre. Situation qui devait prendre fin. Il leva la main vers Belinda, et la lui posa sur l'épaule.

« Mademoiselle Hoskin, si vous en veniez au fait ? »

Il vit dans le regard de la jeune fille un total ahurissement et une joie sans aucune limite, effrayante presque, simplement parce qu'il venait de la toucher. Whitney l'avait fait volontairement, pensant que cela irait au-delà des espérances de la jeune fille, ce qui était le cas puisqu'elle ne su plus que bredouiller, oubliant instantanément comment parler intelligiblement. Whitney fit un mince sourire à Belinda, puis lui fit :

« Mademoiselle Hoskin, voilà ce que nous allons faire : lorsque vous serez à nouveau capable de vous exprimer, et bien, vous reviendrez me voir. D'accord ? »

Belinda hocha la tête comme un robot : elle était totalement ailleurs. Whitney la dévisagea un instant, et voyant qu'elle ne réagissait pas, il lui fit doucement :

« Vous pouvez sortir maintenant »

Belinda mit trois secondes pour revenir de là où son bonheur fugace l'avait emportée, puis elle pivota sur elle-même très vite et avança vers la porte avec un tel sourire sur les lèvres que sa meilleure amie en éprouva une jalousie intense. Clark regarda les deux jeunes filles s'éloigner rapidement, en riant comme des folles, puis il entra dans la salle de classe où Whitney se trouvait, une main sur son cartable. En marchant vers lui, Clark se perdit un instant dans le bleu des yeux posés sur lui, et il comprit un peu la réaction de la jeune élève : comment résister à ces yeux… Tout comme il compris aussi, maintenant qu'ils étaient seuls, qu'il n'était plus tout à fait vraiment à l'aise. Mais il y avait tellement entre eux en cette simple petite seconde, toutes ces années, ces gestes, ces mots, tout ce qui en cinq ans les avait à la fois éloigné, mais aussi rapproché d'une certaine façon, qu'il pensa qu'il ne pouvait pas se sentir exempt de toute gêne. Et, en plus du bleu dans ses yeux, il réalisa qu'il voyait dans le regard de Whitney beaucoup de ce qui était en train de le tourmenter lui même. Clark essaya d'amorcer la conversation sur le ton de l'humour :

« Toujours irrésistible, Fordman ! »

Whitney lui lança un demi sourire et lui répondit :

« Ne m'en parle pas, Kent ! Ce n'est pas la première fois, et je n'arrive toujours pas à m'y faire ! »

Ils furent face à face, petit moment d'éternité, chacun hésitant deux secondes sur la manière de saluer l'autre, avant que Whitney ne lève la main, pas très sur de lui, et que Clark ne lui la serre.

« Salut Whitney

- Salut Clark »

Ils se fixèrent, sans se lâcher la main, réalisant tout ce que signifiait leurs retrouvailles, puis Whitney reposa la sienne sur son cartable, et Clark mit les siennes dans les poches de ses jeans. Un petit silence plana.

« Alors, Clark ? De retour à Smallville ? Le Daily Planet sait donc faire sans toi ? »

Clark eut un moment de trouble après la dernière question, et il scruta le visage de Whitney pour tenter de voir si c'était là une allusion à leur dernière rencontre, mais il ne su pas vraiment trouver de réponse sur les traits de son ami.

« J'ai droit à quelques vacances de temps en temps, comme tout le monde

- Clark Kent en vacances ? Non ? Il faut tirer un feu d'artifice !

- On ira pas jusque là quand même ! »

Ils rirent ensemble, puis se regardèrent en silence. Whitney reprit :

« Depuis combien de temps ne nous sommes nous pas vu, Clark ? »

Le ton de Whitney était celui de la conversation polie, de la nonchalance joyeuse de deux amis qui se retrouvent après longtemps, mais il dissimulait tellement d'autres choses, que Clark ne pouvait pas y être indifférent : parce que Clark savait tout ce qu'il dissimulait.

« Ca fait cinq ans, Whitney. Tu as oublié ? »

Clark pensa immédiatement que c'était un peu trop direct, mais il était trop tard. Whitney eut un sourire en coin en regardant le sol une seconde, puis il planta le bleu de ses yeux dans le vert de ceux de Clark. Quelque chose d'indéfinissable, mais d'incroyablement présent, passa alors entre eux, et Whitney lui fit d'une voix mêlée de peine et de joie :

« Comment pourrais-je oublier ? »

Clark dut se retenir de se précipiter vers lui pour le prendre dans ses bras, pour le consoler, et pour lui demander pardon mille fois pour tant d'absence, pour… tout. Mais il ne bougea pas. L'éclat identique de leur regard se fit plus intense.

« C'est pour cela que je suis très content de te voir, Clark »

Ils échangèrent un vrai sourire, tous les deux en même temps. D'une voix posée et douce, Clark enchaîna :

« Ça me fait plaisir aussi, Whitney. Vraiment »

Un autre silence suivi. Clark et Whitney se regardaient simplement. Seuls leurs yeux exprimaient toute la puissance de ce qu'il existait entre eux.

« Tu es là pour les quinze ans de la classe 2001 ?

- Oui, Whitney, c'est cela

- L'histoire se répète, non ? »

Ce fut à Whitney de penser que ses propos étaient peut-être un peu trop directs, mais il pensa aussi qu'ils exprimaient tout ce que tous les deux n'osaient pas dire. Ils échangèrent un regard, chargé d'un mélange d'émotions contraires, avant que Whitney ne poursuivre :

« T'es en avance. La soirée n'a lieu que vendredi

- Je sais, mais je voulais prendre du temps avec ma mère également. Avant de me retrouver à comparer ma vie avec celle de mes anciens camarades de lycée, un verre de champagne à la main, et de savoir qui d'entre nous tous remporte le premier prix de la meilleure réussite post adolescente ou de celui ayant survécu à la vie adulte ! »

Whitney se mit à rire, accompagné par Clark. Un sentiment identique de bonheur s'insinua en eux, juste parce qu'ils riaient ainsi de cette plaisanterie, et cela détendit un peu l'atmosphère, tout en leur faisant du bien. Whitney regarda ce grand brun à lunettes qu'il avait rencontré au lycée, connu vraiment bien plus tard, et qui se tenait face à lui : même jeans, même T-shirt blanc, même chemise de flanelle ouverte par dessus. Clark Kent et la décontraction… Certaines choses ne changeraient jamais. Vraiment jamais. « Et tant mieux ! » pensa Whitney.

« Dis moi Clark…

- Oui ? »

Whitney ne se formalisa pas du ton un peu empressé de Clark.

« J'ai fini ma journée, aussi si tu veux, on peut aller prendre un verre ensemble et… ressasser le passé encore et encore. Tu me raconteras ce que tu deviens

- Ce ne serait pas de refus, mais là je ne peux pas, Whitney. Je rentrais en fait chez moi, chez ma mère plutôt, et j'ai juste fait un crochet par le lycée pour te saluer. Désolé »

Whitney eut un sourire jusque dans les yeux.

« Pour me saluer ? »

Une gêne pointa dans la voix de Clark.

« Oui, je… voulais te voir. C'est tout »

Ils se regardèrent, communicant décidément plus avec leur absence de paroles que par mots, avant que Whitney ne dise :

« C'est pas grave pour cette fois, mais si tu es dans le coin quelques jours, j'espère bien que tu ne vas pas repartir sans qu'on se revoit, Clark ! »

Clark lui posa une main sur l'épaule. Quelque chose emplit la pièce et déferla sur eux.

« Bien sur que non, Whitney. Bien sur que non… »

Clark retira sa main de l'épaule de son ami, et ils se fixèrent silencieusement un instant. Whitney saisit alors son cartable, ce qui fut le signal du départ pour tout les deux. Cote à cote, ils sortirent de la salle de classe et avancèrent dans le couloir. Ils étaient à mi-chemin de la cage d'escalier où Clark allait prendre la direction de la sortie, lorsque, incapable de gérer la pression qui lui enserrait la poitrine, Whitney murmura :

« Tu m'as manqué, Clark »

Ils ne se regardèrent pas, continuant d'avancer. En eux, conscients que tout ce qui les unissait était sur le point d'éclater au grand jour, ici, en plein milieu du couloir, une force les dévorait et les plongeait dans un trouble émotionnel intense.

« Non, en fait… tu me manques. Souvent »

Clark s'arrêta devant l'escalier, Whitney faisant de même. Et là, incapable de se retenir plus longtemps, Clark se dit qu'il penserait aux conséquences un autre jour. Il attrapa Whitney par l'épaule et l'amena contre lui, le serrant dans ses bras. Whitney entoura Clark de son bras libre, et lui rendit son étreinte avec force. Il l'entendit lui murmurer à son tour :

« Tu me manques souvent aussi, Whitney… Trop »

Ils restèrent un moment ainsi, avant de se séparer brutalement, lorsque Clark déposa un rapide baiser sur le front de Whitney et se précipita dans l'escalier, laissant le jeune homme désemparé.