Daniel s'était attablé à la terrasse d'un café. Il faisait frais, mais l'envie de se griller une petite clope était plus forte que celle tout aussi séduisante d'un café au chaud. Il déconseillait à ses recrues de fumer histoire d'entretenir leur forme, pour éviter de souffler comme des phoques au premier sprint et il tentait de s'y tenir lui-même. Entre les murs du complexe d'Abstergo, ça n'était pas bien difficile. Il était beaucoup trop occupé pour faire une pause clope. Mais ses habitudes de junkie avaient la vie dure, et dès qu'il sortait du carcan des Templiers, il profitait de l'occasion pour jeter aux oubliettes les sermons préconçus qu'il rabâchait à ses propres recrues. Faites ce que je dis, pas ce que je fais en dehors d'Abstergo.

Mais ici, à Moscou, c'était encore différent. Il se sentait comme dans une bulle, hors du temps. Il avait pris son traitement à peine quelques heures plus tôt et sa petite balade n'avait déclenché aucune crise, aucun état dissociatif, rien qu'une douce nostalgie et l'impression d'être de retour chez soi après des années d'absence. Mais il savait que rien ne durerait. C'est pourquoi il était décidé à profiter de cette journée, avant de se lancer dans la destruction programmée d'une des caches des Assassins parmi les plus convoitées. Il aurait aimé pouvoir se rendre à Saint-Pétersbourg, la vraie capitale des Tsars, mais sa mission le cantonnait ici, à Moscou, dont les lieux historiques rappelaient plus volontiers les années de communismes avant la tombée du rideau de fer que la belle Russie impériale, même si on pouvait distinguer de ci de là de magnifiques bâtiments qui dataient de l'ancienne capitale, celle que Pierre le Grand avait fait déménager sur la mer Baltique. Mais Daniel n'avait pas de souvenirs de cette Moscou là. Bien que le dossier de son ancêtre mentionnât une ascendance russe sur plusieurs générations, l'effet de transfert de son descendant restait bloqué sur Nikolai et Innokenti Orelov, entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Maintenant qu'il était ici, Daniel regrettait un peu de n'avoir connu que ces ancêtres là grâce à la machine à rêves d'Abstergo. Mais une fois parti dans une crise de délire, il serait sans doute « heureux », si l'on peut dire, de ne devoir lutter qu'entre deux personnalités.

Il était sorti de la bibliothèque Lénine pour se balader dans le vieux Moscou, voir les musées et les anciens palais, les monuments à la gloire de l'armée Russe (véritable pieds de nez à Napoléon), au moins de l'extérieur. Il n'avait malheureusement pas de temps à consacrer à une visite approfondie. L'opéra Bolchoï, lui, serait exploré ce soir de fond en comble, autant qu'il le pourrait.
Assis à la terrasse d'un café bondé qu'il avait expressément choisi pour le monde qu'il semblait brasser, désireux d'entendre parler russe jusqu'au bout, Daniel avait commencé par s'allumer une cigarette, puis il avait fouillé ses poches d'une main à la recherche de son téléphone, laissant le bâtonnet se consumer dans l'autre main. Son portable avait la fâcheuse habitude de se fondre totalement dans son habitat, que ce soit ses poches, son bureau ou pire, un sac, et il ne comptait plus les heures qu'il avait perdu à le chercher partout. Le temps qu'il le retrouve dans ses poches, la cigarette était consumée de moitié. Pas grave. Un paquet quasi neuf l'attendait dans l'autre poche et lui ne jouait pas les caméléons. Il porta sa moitié de cigarette à la bouche et rechercha le dernier mail de Warren Vidic. Le vieil homme y résumait leurs dernières trouvailles, non sans brosser son « fils spirituel » dans le sens du poil en rappelant que c'était grâce à lui qu'ils avaient pu accéder aux serveurs des Assassins et aux informations qu'ils contenaient, au cours de la Grande Purge dont il avait été l'instrument majeur. Ouais. Un instrument, rien de plus. Une belle bibliothèque vivante. La suite du mail donnait les instructions à suivre pour sa mission du soir.

« Il n'y a rien de signalé en ce qui concerne la sécurité au niveau de la rue, mais mieux vaut passer par l'opéra en lui-même afin d'éviter les ennuis. Assiste à la représentation et glisse-toi dans l'arrière scène quand le spectacle battra son plein. »

Jusque là rien d'insurmontable. Au pire il lui suffirait de prendre un accent étranger et de s'excuser en russe en prétextant s'être perdu. Les Assassins étaient désormais en sous-nombre, aucun risque que l'un d'entre eux ne fasse le gardien à l'opéra tous les soirs. Ils étaient trop occupés à se terrer dans leurs dernières caches secrètes. Son visage était connu de la plupart d'entre eux, puisqu'il avait voyagé de camp en camp, mais il n'était pas remonté jusqu'ici. Et la « plupart d'entre eux » étaient sans doute morte, de toute façon. Il gigota sur sa chaise, mal à l'aise à l'évocation de ce souvenir. Il avait été leur frère d'armes. Ils l'avaient cru. Et il avait poignardé leur mentor pour lui trancher la carotide d'un coup sec et net qui ne lui avait laissé aucune chance. Désormais son nom était synonyme de malédiction. Et le plus triste dans tout ça, c'est que ça n'était même pas son vrai nom. Seulement celui qu'Abstergo avait bien voulu lui donner après l'avoir reprogrammé comme un petit robot. Il tira nerveusement une cigarette du paquet et l'alluma en grognant. La nuit allait être longue.

Il songea à revenir à son hôtel pour aller chercher son arme de poing mais il y aurait sans doute un système de sécurité à l'entrée du théâtre. C'est pourquoi il se contenta d'attendre que la nuit tombe, solitaire au milieu des couples roucoulant sur la place de l'opéra dans le coucher du soleil. La place semblait courue et il espéra que la foule se disperse un peu, pour pouvoir escalader l'édifice comme il l'avait prévu, comme son ancêtre avant lui… Mais dans un but bien moins louable. Il voulait simplement vérifier que rien n'était visible d'en haut, pas d'entrée vers la cache des Assassins, pas de gardes. Le coucher de soleil n'était plus qu'une lueur orangée à l'horizon quand il se glissa dans une ruelle apparemment exclusivement dédiée aux poubelles du grand magasin qui jouxtait l'opéra. Parfait. Il monta sans effort sur la benne qui lui donnait accès aux premiers encorbellements. La seule difficulté serait d'éviter les fenêtres. Il grimpa rapidement, sans réaliser qu'il était en train d'effectuer une manœuvre périlleuse dans la vie réelle, sans réaliser qu'une chute n'entraînerait pas une désynchronisation de l'Animus mais la mort, à coup sûr. Mais le challenge n'était pas particulièrement hasardeux pour un templier bien entraîné. Le bâtiment ancien offrait bien plus de prises qu'un monolithe moderne comme le building qui abritait les Animus dans le complexe d'Abstergo. Une fois sur les toits, il contempla la vieille ville avec l'émerveillement d'un enfant de six ans devant son sapin, le matin de Noël. Les artères de la ville partaient sur sa droite comme de grands traits lumineux qui dessinaient les contours des anciens bâtiments alentours et devant lui se dressait le théâtre Bolchoï où tout le monde s'affairait derrière les fenêtres pour la représentation à venir. Il restait une demi-heure avant que les portes du théâtre ne s'ouvrent. Daniel regarda prudemment aux alentours, persuadé de voir des gardes à l'ancienne se matérialiser sur les toits, mais rien ne bougea. Même pas un petit effet de transfert pour se persuader de la présence d'ombres mouvantes. Réprimant le léger sentiment de déception qui le tenaillait, il se redressa pour se déplacer et faire le tour de l'opéra depuis les toits. Comme Vidic l'avait prévu, rien n'indiquait la présence d'Assassins dans le coin. Pas de signe au sol, pas de trappe dissimulée qui serait apparue une fois en hauteur, rien. Il fallait bien reconnaître que tout cela était bien ficelé et que sans sa divine intervention, ils auraient pu se cacher ici avec les troupes d'Abstergo ratissant tout du sol au plafond sans qu'elles ne puissent ne serait-ce que deviner la présence d'une cache dans le coin. Il se demanda s'il en serait de même à l'intérieur et combien de temps il allait devoir errer dans les souterrains de la ville avant de pouvoir trouver ce qu'il était venu chercher. Sa montre annonçait qu'il fallait descendre. Il rebroussa chemin pour se retrouver à nouveau sur le toit du grand magasin et envisagea avec un sourire le saut de la foi dans les poubelles, avant de descendre le long d'une gouttière.

Il se mêla à la foule pour rentrer à l'opéra et s'installa aussi près de la sortie que possible puis il attendit le début du spectacle en luttant contre la torpeur qui commençait à le gagner. Les murmures dans sa langue maternelle le berçaient comme l'avait fait la télévision la veille, et il avait parcouru des kilomètres dans la ville aujourd'hui. Si on ajoutait à ça le choc émotionnel, culturel, et l'adrénaline en berne, on obtenait un templier fatigué, sur les nerfs. Il somnolait à moitié lorsque le spectacle commença et il sursauta, surpris par les premières notes, un peu honteux. La plupart des gens étaient sur leur 31, venus voir un spectacle prestigieux et lui s'était endormi comme le dernier des losers qui serait venu ici par accident, sans trop savoir ce qu'il y foutait. Et c'était un peu le cas, pour le coup. Il se concentra sur la représentation sans quitter sa montre des yeux. Il était décidé à laisser s'écouler une heure avant de quitter la salle et de se glisser vers l'arrière scène.

Il se laissa distraire par le spectacle mais une fois l'heure écoulée, il se leva et se coula entre les sièges, aussi discrètement que possible, en s'excusant à voix basse. L'arrière-scène devait grouiller de costumiers, metteurs en scènes et autres musiciens et avec un peu de chance il passerait inaperçu. Il s'y rendit lentement, aussi décontracté que possible. L'enfant qui sommeillait en lui et qui s'était réveillé lors de son incursion sur les toits manifesta son excitation à l'idée de voir l'envers du décor, mais ça n'était pas le moment de s'y attarder. La mission était lancée et il n'y avait plus que cela qui comptait pour le moment. Mieux valait rester focalisé sur son but que de se laisser distraire par des réflexions sur son bien fondé vis-à-vis des efforts de son ancêtre pour protéger la Confrérie et ce lieu sacré. Les Assassins n'étaient pas guidés par une religion, pas plus que les Templiers, en dépit de leurs origines, mais chaque camp plaçait le savoir au centre de ses préoccupations. Qui plus est, le but de son expédition de ce soir était de retrouver les documents légués par l'Assassin légendaire, Ezio Auditore da Firenze à sa confrérie. L'homme était une légende, le Mentor qui avait fait trembler l'ordre à la période de la Renaissance pendant laquelle les Templiers avaient du se terrer dans l'ombre alors que l'humanité elle vivait le temps béni du rayonnement de ses grands penseurs. Donner un caractère sacré à la bibliothèque d'Ivan le Terrible ne relevait donc pas du blasphème étant donné les trésors qu'elle recélait.

Il en était à ces considérations linguistiques, occupé à se remplir la tête de tout et n'importe quoi pour ne pas songer au deuxième coup de poignard qu'il portait à la Confrérie tout entière, lorsqu'il se retrouva finalement face à un escalier qui descendait dans le noir, devant lequel tout le monde passait en courant à droite ou à gauche, sans même y jeter un regard. Il attendit que les lieux se vident un peu puis il y descendit rapidement pour se fondre dans les ténèbres. Il sortit la lampe que Vidic lui avait dit d'emporter et commença à parcourir les tunnels, s'éloignant petit à petit du brouhaha rassurant du personnel en ébullition de l'opéra. A un moment il lui sembla être sous la scène, mais le plan que le vieil homme lui avait fourni l'en éloigna rapidement.

« Une fois dans les sous-sols, cherche une trappe, une entrée, n'importe quoi. Cherche des plumes. Ils adorent mettre des plumes partout. »

Trouver des plumes dans cet amas de poussière à la simple lueur d'une lampe de poche… Il en avait de bonnes, le docteur, planqué dans son bureau à des milliers de kilomètres de là pendant que son agent, son « fils », ramassait la merde de plusieurs siècles du bout de ses croquenots. Daniel continua sa progression dans les entrailles de l'opéra, attentif au moindre bruit et guettant chaque centimètre carré de pierre. Au bout de ce qui lui sembla être des heures, il finit par repérer une entaille dans le mur qui semblait avoir une forme vaguement incurvée, plus large en son milieu. Une plume ? Ou simplement l'encoche faite dans la pierre par un accessoiriste peu scrupuleux ? Il balaya le couloir autour de lui du faisceau de sa lampe. Hormis la poussière qui volait paresseusement, rien n'indiquait que quiconque soit passé par ici récemment. Il imagina un Assassin semer de la poussière depuis un grand sac en bandoulière pour brouiller ses pas, comme une semeuse sinistre et il haussa les épaules. Ridicule. Il devait y avoir quelque chose de plus visible. Il continua son chemin et une dizaine de mètres plus loin (soit autant de minutes, vu le temps que prenait sa progression) une deuxième encoche, similaire à la première, rencontra la flaque lumineuse de sa lampe. Elle était à la même hauteur, dessinée dans le même mouvement. Cette fois ci le doute n'était plus permis. Il continua d'avancer plus rapidement, à la recherche d'une autre entaille. Il en trouva une troisième puis plus rien. Le mur continuait, vierge de toute inscription, jusqu'à une destination inconnue et trop sombre pour s'y risquer. Il retourna sur ses pas jusqu'à la troisième entaille. Il caressa le mur rugueux dans l'espoir d'y trouver un mécanisme, mais il ne rencontra rien de tel sous ses doigts. Il posa un genou à terre et frappa doucement le sol de son poing fermé. Rien ne sonnait creux, et pourtant… Il était persuadé que c'était là. Ça collait plus ou moins aux plans du vieux. Il glissa ses doigts dans la poussière, réprimant un éternuement, et soudain son doigt glissa dans un sillon au bout duquel une sorte de bouton amovible glissait à son contact. Il enfonça son doigt en priant pour éviter le pire et un léger clic se fit entendre. Il souleva la dalle sur le flanc de laquelle était cachée la rainure et la trappe s'ouvrit. Il s'était attendu à un couloir éclairé ou quelque chose de ce goût là, mais à l'odeur, ça avait plutôt l'air de se rapprocher des égouts, baignés dans l'obscurité la plus totale. Il soupira et se glissa dans l'ouverture, sans chercher à savoir si un mécanisme lui permettrait de remonter en cas d'erreur.

Une échelle métallique descendait jusqu'au sol et après… Rien de visible. Il éteignit sa torche, dans le doute, le temps de descendre. Il ne serait pas bon de se faire surprendre avec les deux mains prises. Une fois en bas, il tendit l'oreille. Rien que le bruit d'un écoulement d'eau, fin, à ses pieds ou peut être plus loin. On n'entendait plus l'opéra, pas plus que toute autre âme qui vive. Il resta aux aguets quelques secondes avant de rallumer sa lampe. Il était dans ce qui semblait être une pièce fermée, malgré les canalisations immenses qui déversaient un mince filet d'eau dans les rigoles d'évacuation au sol, dans le fond. Deux canalisations immenses bordaient la pièce. L'une y entrait, l'autre en sortait. Une eau sale coulait lentement entre les deux et d'immenses grilles en métal rouillé en interdisaient l'accès. La pièce était inaccessible en dehors de la trappe. A moins d'être très bien outillé et d'avoir du temps à perdre. Il avança pour fouiller la pièce, comme un aventurier dans un jeu de rôle. Il y avait des crânes pourrissants empilés dans un coin, mais nulle trace du reste des corps. Il se demanda vaguement si c'était de vrais crânes de templiers ou simplement une sorte de mise en garde macabre, mais puisque le propriétaire initial de la bibliothèque avait été Ivan le Terrible, tout était possible… Dans le coin opposé, sa lampe fit briller les dorures d'anciens portraits de Tsar, de nobles, ou d'allez savoir quel fortuné marchand qui aurait voulu passer à la postérité. Certains étaient accrochés au mur, d'autres étaient entassés les uns sur les autres, dans un désordre étudié qui frappa l'œil avisé du templier. On voulait faire croire qu'ils étaient là depuis des siècles à l'abandon, mais ils n'étaient qu'à peine endommagés par le temps et certains n'étaient même pas moisis malgré la présence de l'eau courante juste à côté. Daniel s'approcha et les ôta un par un, aussi silencieusement que possible, pour voir ce qui se cachait derrière. Le dernier d'entre eux était un portrait immense du dernier Tsar de Russie. Impossible d'ignorer de qui il s'agissait, le portrait était on ne peut plus fidèle à ce qu'il avait pu voir dans l'Animus… Il sentit un rugissement de colère lui déchirer les entrailles… Avant de se rappeler qu'il était désormais dans le camp de ce type, dans le camp des vainqueurs. Et les Assassins allaient une fois de plus comprendre leur douleur. Il souleva à grand peine le portrait de Nicolas II et resta un court instant partagé entre l'envie de le saccager et celle de le reposer délicatement. Il le laissa tomber contre le mur dans un vain compromis. Derrière Nicolas II, il restait un dernier tableau. Accroché au mur, celui là. Daniel fronça les sourcils. Il le connaissait, ce gamin… Il l'avait vu aujourd'hui même dans le livre d'histoire qu'il avait consulté. C'était Ivan Ivanovitch de Russie, l'héritier d'Ivan le Terrible qui avait succombé des mains mêmes de son père. Le portrait dévisageait Daniel d'un air naturellement inquiet. Pauvre gosse.

« Salut, gamin, dit-il en s'adressant au portrait. Désolé que ton père ait été une enflure. Et désolé pour ça, aussi. »

Il déchira le portrait d'un coup de lame secrète. Derrière la toile un crâne. Les systèmes d'ouverture des tombeaux d'Assassins, à l'ancienne. Il enfonça ses doigts dans le crâne, le tira vers lui en le faisant pivoter. Le crâne se remit en place avec un cliquetis discret et une porte s'ouvrit dans la pierre. Derrière la porte, des lumières, enfin. Il s'engagea prudemment dans l'ouverture pour découvrir un spectacle ahurissant. Dans les entrailles de la ville, sous l'opéra, sous des milliers de gens qui passaient là sans s'en rendre compte reposaient des centaines d'ouvrages dans une bibliothèque silencieuse, sur plusieurs étages, baignée dans la lumière orangée d'un immense lustre à l'ancienne qui rappelait le style des années 30. Aux murs, des portraits anciens à la mine sévère toisaient les rares visiteurs et des escaliers en colimaçon assuraient l'accès aux différents étages. Fasciné, Daniel s'appuya quelques secondes sur la rambarde qui protégeait d'une chute aux étages inférieures pour tendre le cou et essayer de deviner ce qui échappait à son regard. Il n'entendit pas l'Assassin approcher.

« Paix et sérénité, mon frère. » dit une voix en russe dans son dos.

Surpris, il fit volte face en un clin d'œil et colla l'homme au mur en coinçant sa lame secrète juste sur sa carotide, avant de daigner enfin le regarder pour voir de quoi il retournait. L'homme était bedonnant, barbu, à la mine effrayée derrière ses petites lunettes rondes, il levait les bras en signe de reddition. Le profil type de l'Assassin inactif, des cerveaux qui restaient loin des batailles mais assuraient le soutien logistique, culturel et technologique en cas de besoin.

« Hola, paix et sérénité ! répéta-t-il effrayé, paix et sérénité !

- Excusez-moi, répondit Daniel en le relâchant. Vous m'avez surpris.

- Vous êtes mon remplaçant ? Ça fait des jours que j'attends que Mikhail vienne me relever, ma femme doit être morte d'inquiétude.

- Il a eu un empêchement, c'est moi qui m'occupe de vous relever. Je m'appelle Daniel, dit-il en tendant la main.

L'homme l'empoigna chaleureusement et Daniel sentit son cœur se serrer. Le type ignorait encore qu'il ne sortirait pas d'ici vivant.

- Bienvenue, Daniel. Rappelez-vous que vous ne devez pas avoir de contact avec le monde extérieur tant que vous serez de garde ici. Pas d'internet, pas de téléphone, pas de télé, rien du tout. Vous avez des réserves de bouffe et hé, il y aura toujours de quoi lire ! expliqua l'Assassin avec un rire soulagé.

- Merci. C'est un honneur d'être en poste ici. On m'a dit que je devais porter une attention particulière au codex du prophète, expliqua Daniel calmement en se remémorant le contenu du mail.

- Oh, le codex. J'aime pas trop rester près de c'truc là. Y en a qui disent que si on y reste trop longtemps, on entend des voix.

Daniel eut un petit rire sans joie. Il connaissait bien le phénomène, hélas. L'Assassin trop heureux de pouvoir guider celui qu'il croyait être son successeur dans le tour de garde l'amena à la salle où était gardé le codex d'Ezio Auditore. C'était une sorte d'alcôve assez profonde où trônait une statue d'Ezio au sommet de sa gloire, dans une pose majestueuse, conquérante. Daniel eut un mouvement de recul, malgré lui : sous son capuchon, la statue de marbre fixait les nouveaux venus d'un regard sévère au travers de ses prunelles vides, comme s'il sondait les tréfonds de son âme pour prendre vie et punir le traitre. Il cilla rapidement pour rompre ce contact dérangeant avec le regard fixe de la statue et s'approcha de l'homme - bien vivant- qui désignait une boite ancienne, ouvragée, sur le couvercle de laquelle était sculpté le symbole des Assassins.

- Tout est là. Tout ce qu'Ezio a pu noter ou nous laisser est dans cette boite.

- Parfait, dit Daniel. Je vais vous raccompagner.

- C'est sympa de votre part, répondit l'Assassin en se dirigeant vers la sortie. N'oubliez pas de ne pas trahir votre présence, il ne faudrait pas qu'il y ait une faille dans la sécurité, et surtout il faut éviter de –

Il se figea, le regard fixe, comme suspendu dans le temps l'espace de quelques secondes avant de s'effondrer lourdement dans la mare de son propre sang qui se répandait au sol. Daniel venait de lui trancher la gorge aussi efficacement que possible pour limiter la durée de son agonie. Il attendit que l'homme meure pour lui fermer les yeux derrière ses lunettes de myope.

- Requiescat in pace. » murmura-t-il plus pour lui que pour sa victime.

C'était la première fois qu'il prononçait cette formule d'Assassin et il se sentit aussitôt méprisable, comme pris sur le fait d'un acte honteux que les templiers auraient surpris parce qu'ils l'épiaient, ils l'épiaient depuis le début… Il se releva un peu trop vite et sentit sa tête tourner. Il resta quelques secondes la tête entre les mains, persuadé de voir débarquer une escouade d'agents d'Abstergo parés à investir les lieux, à les souiller de leur présence et à le ramener pied et poings liés à l'Inner Sanctum. Mais bien entendu, tout ça ne relevait que de la paranoïa de la situation dite du « type qui a le cul entre deux chaises », et la bibliothèque demeura silencieuse. Il ouvrit les yeux et son regard tomba sur le cadavre de l'Assassin. Il poussa un long soupir et retourna à l'alcôve où l'attendait le codex d'Ezio. C'était une grande première de pouvoir mettre la main là-dessus. Peut-être même y trouverait-il celui d'Altair, l'Assassin légendaire… Mais il en doutait. A la mort d'Ezio le codex d'Altair avait disparu. Il n'était apparemment pas tombé aux mains des Templiers… Il devait être dans une autre cache d'Assassin, encore inconnue. Il s'approcha de la statue, la défiant du regard de faire un mouvement. Il resta une minute immobile, le regard rivé sur Ezio dont même la cicatrice sur le visage avait été fidèlement sculptée selon les portraits originaux qui avaient été fait de lui. L'Assassin tendait les mains vers les visiteurs, et Daniel tendit la sienne pour toucher la lame secrète qui dépassait de sa manche, lisse et froide, comme pour conjurer le sort.

« Je suis désolé. » murmura-t-il en ouvrant le coffre de l'ancien mentor. Décidément, il était voué à tous les trahir les uns après les autres.

Il attrapa l'oreillette qu'on lui avait fournie et la synchronisa avec son téléphone. Le réseau passait. Faiblement, mais il avait un signal. Incroyable. Il lui semblait qu'il était vingt mille lieues sous la terre. Il composa le numéro et attendit. La tonalité sonna une fois seulement et la voix étouffée de Warren Vidic lui répondit, à des milliers de kilomètres de là.

« J'y suis, dit-il simplement.

- Bravo mon garçon ! exulta le vieil homme. Que dit le Codex ? demanda-t-il avidement, incapable de cacher son excitation.

Daniel lui lut d'une voix morne les annotations importantes écrites de la main d'Ezio Auditore. Le vieil homme trépignait au bout du fil, il pouvait le sentir.

- La fin du message dit ''Fais vite, et méfie toi de la croix. Nombreux sont ceux qui se dresseront en travers de ton chemin. J'ai terminé. J'ai délivré mon message. Nous devons partir à présent. L'avenir est entre tes mains, Desmond.''

- C'est parfait, jubila Vidic. C'est tout ce dont nous avions besoin.

- Desmond, c'est le seul nom. C'est ça que vous cherchiez ?

- Exactement.

- Qui c'est ce type ?

- Je n'en sais encore rien, il faut que nous recoupions ces nouvelles informations avec celles dont nous disposons déjà sur les Assassins. Bon boulot, mon fils.

- Ouais, merci. Vous pouvez envoyer une équipe. »

Il raccrocha vaguement nauséeux. Il se frotta les yeux. Il était épuisé. Il ébouriffa ses cheveux poisseux de poussière et remit tout en ordre. Il fut tenté de chercher une cachette pour ne pas que les écrits de l'Assassin légendaire ne tombent entre les mains d'Abstergo mais… Au point où il en était… C'était comme s'il avait voulu mettre un pansement sur l'entaille béante qu'il venait de faire dans la gorge du pauvre Assassin qui avait eu le malheur d'être de garde à ce moment là.

Il embrassa du regard ce qui était encore pour quelques minutes une cache prestigieuse de ses frères Assassins… Avant de mettre les voiles rapidement. Il ne voulait pas être là quand les templiers débarqueraient, sans quoi ça lui ferait le même effet que d'assister à un viol.

Une fois à l'air libre, il s'éloigna d'abord rapidement de l'opéra, puis il laissa ses pas le guider loin du quartier. Loin des touristes, loin de tout ça. Il n'avait plus envie. Il se sentait sale. Il se sentait souillé. Il avait l'impression d'être couvert des pieds à la tête du sang de sa victime et que tout le monde pourrait le voir, le pointer du doigt, alors qu'il fuyait les lieux de son méfait comme un voleur. Il était un voleur, un violeur, même, et il avait laissé un patrimoine pluriséculaire tomber entre les mains d'Abstergo. Merde.

Le cœur au bord des lèvres, enragé par sa propre bêtise, par son conditionnement, en quête de rédemption, il se dirigea vers l'église qu'il avait vu la veille depuis sa chambre d'hôtel. Elle dressait ses coupoles dorées, brillantes sous l'éclairage urbain qui les mettait en valeur, comme un phare pour le guider. Il n'était pas religieux, il ne l'avait jamais été, mais il avait besoin d'un sanctuaire, comme celui de la bibliothèque, mais neutre. Loin de la bataille qui faisait rage entre les Assassins et les Templiers. Il sortit sa croix orthodoxe de ses couches de vêtements pour la laisser en évidence, comme pour justifier son entrée dans un lieu de culte alors qu'il venait de commettre un meurtre. L'église était vide, à l'exception d'une poignée de fidèles qui s'étaient isolés de bancs en bancs. Il marcha lentement vers l'autel avant de se laisser tomber lourdement, les mains tremblantes, sur le banc qui faisait face à l'autel. Il se frotta à nouveau les yeux peu désireux de les ouvrir malgré les splendeurs religieuses qui brillaient devant lui dans le plus parfait style orthodoxe, parées de dorures et de mosaïques. Il sentit une main froide sur la sienne et sursauta. Il était trop épuisé pour avoir les réflexes qui avaient failli tuer l'Assassin à leur rencontre dans la bibliothèque et c'était heureux : la femme qui était assise à côté de lui était âgée, fragile, et son sourire était doux.

« Vous m'avez l'air bien contrarié, jeune homme, lui dit-elle.

Elle avait l'allure d'une vieille paysanne russe, avec son fichu sur la tête et son châle coloré sur les épaules.

- La journée a été longue, soupira Daniel en lui rendant son sourire.

Il la regarda plus attentivement et son sourire s'étira, plus franc. Ses yeux… Les yeux de la vieille dame étaient du même bleu que les siens, et leur forme rappelait celle qu'il voyait tous les matins dans son miroir. La sensation d'être de retour à la maison le tenaillait plus que jamais.

- Vous me rappelez mon fils, continua la vieille dame tranquillement. Toujours à prendre les mauvaises décisions, celui-là.

- Dans ce cas là j'ai encore plus de points communs avec lui que vous ne le croyez, répondit Daniel, blasé.

- Vous êtes nouveau ici ?

- Je suis de passage, malheureusement.

Il sentait la main de la vieille dame se réchauffer au contact de la sienne et il la serra doucement.

- Vous tremblez. Détendez-vous mon garçon, la journée est finie.

- J'aurais aimé qu'elle finisse autrement.

- Tout dépend de vos choix, dans la vie. Je vous souhaite d'en faire de meilleurs que mon fils, soupira-t-elle.

Il eut un pauvre sourire et elle sembla remarquer le désarroi profond qui se cachait au fond de ses yeux. Elle lui caressa le visage avec une infinie douceur et Daniel sentit son cœur fondre pour cette vieille dame qui lui rappelait un visage connu, un visage familier, qui lui donnait l'impression d'être enfin à sa place, même pour un instant. D'être à la maison. Il ferma les yeux en sentant sa main lui caresser la joue et poussa un long soupir où se mêlaient aise et dépit. Ses mains ne tremblaient plus.

- Qu'est-ce qui vous amène ici ? demanda-t-elle visiblement soucieuse de détourner Daniel de ses problèmes.

- Je rends visite à la famille, mentit-il, mal à l'aise.

- C'est bien. Il n'y a pas de liens plus forts que ceux du sang, répondit la vieille dame en lui offrant un grand sourire édenté touchant de sincérité.

- Comme vous dites, coassa Daniel en sentant plus que jamais le poids du brassard de sa lame d'Assassin sur son bras.

Les liens du sang. Il était un Orelov, un Assassin. Même si son arrière grand-père Nikolai avait fini par se couper du monde et de la Confrérie (ironie du sort, son descendant en ferait de même jusqu'à rejoindre les templiers) il avait fait de son fils Innokenti un Assassin, comme son père avant lui. Tous ces gens qui s'étaient battus pour libérer le peuple inconscient du joug des templiers… Et leur descendant venait de balayer des siècles de progrès d'un coup de la lame de leur propre mentor.

- Jeune homme ? Vous allez bien ? s'inquiéta la vieille dame.

- Je ne me sens pas bien, je crois que je ferais mieux de rentrer, répondit Daniel en reposant précautionneusement la main de la vieille dame sur le banc.

- Déjà ?

- Je vous reverrai peut-être dimanche prochain, dit-il avec un sourire sincère mais empreint d'une infinie tristesse.

- Pourquoi pas ? Ce serait bien de vous revoir. Bonne nuit jeune homme. » répondit Nadya Orelov.

Son petit neveux la gratifia d'un dernier sourire, et sortit pour rejoindre son hôtel.