CHAPITRE 7

"Ok, crache le morceau. Tout de suite."

Les yeux de Burt lançaient des éclairs contre son fils depuis l'autre côté de la table. Kurt soupira, agacé. Il ne voulait pas avoir cette conversation. Ils étaient tout juste assis qu'on le soumettait déjà à un interrogatoire.

"Burt, ça peut au moins attendre qu'ils nous servent les boissons, non ? soupira Carole en frottant sa main en cercle sur son épaule pour l'apaiser."

Kurt lui lança un regard reconnaissant, mais Burt refusa de changer de sujet. Les Hummel étaient connus pour être particulièrement têtus.

"Non. Non, pas après ce que ce salaud...

- Burt ! gronda Carole, choquée. C'est juste un garçon, même s'il est un peu… vulgaire. "

Burt grinça des dents, et ses yeux se rétrécirent quand il se remémora l'adolescent arrogant. Kurt regardait fixement le menu en face de lui. A côté de lui, Finn s'agitait sur son siège, et il n'osait pas lever les yeux. Il n'avait pas à le faire. Il sentait le regard de son père percer des trous dans son crâne tandis qu'il se posait une multitude de question.

"Je veux des réponses, et je les veux maintenant, Kurt."

Kurt resta muet et fixa résolument la table. Son père se tourna alors vers Finn, qui avait la tête de quelqu'un qui venait de se retrouver paralysé au milieu d'une autoroute.

"Et toi, Finn ? Il y a quelque chose que tu aimerais me dire à propos de tout ça ?"

Finn ouvrit la bouche, les yeux écarquillés.

"Je...euh... et bien..."

Kurt lui donna un coup de pied dans le tibia, sous la table. Finn glapit devant cette attaque inattendue, et par chance il oublia la question de Burt pour se concentrer sur la douleur qui se propageait dans sa jambe.

"C'était pour quoi, ça ?

- C'était pour quoi, quoi ? demanda Kurt en ajustant sur son visage une expression ahurie qui ne berna personne.

- Kurt, n'essaie pas de le distraire, à moins que tu ne préfères me dire tout ça toi-même.

- Il n'y a rien à dire !

- Mais bien sûr ! C'est exactement l'impression que tu me donnes depuis tout à l'heure !

- Les garçons ! Pouvons-nous s'il vous plait éviter les disputes jusqu'à ce que nous soyons servis ? interrompit Carole en douceur."

Kurt n'avait jamais été aussi soulagé d'avoir une femme près de lui. Finn approuva avec précipitation et son estomac gronda. Les Hummel se dévisagèrent l'un l'autre à travers la table, et Kurt finit par détourner les yeux en rageant silencieusement. Burt soupira de frustration, et se leva.

"J'ai besoin d'une boisson, déclara-t-il." Puis il prit la direction du bar.

Un silence gêné tomba quand il partit, et Finn se rua rapidement vers le buffet à salades, laissant Kurt et Carole seuls. Un homme au visage rubicond prit leur commande de boissons - deux verres d'eau et une bière sans alcool pour Finn - dans une tentative complètement ratée d'imiter l'accent italien. Ils commandèrent deux bouteilles d'eau et une bière pour Finn. Kurt se replongea ensuite dans la lecture de son menu, le tenant de façon à bloquer la vue du reste de la table en attendant le moment où son père reviendrait inévitablement.

"Alors, comment est-ce qu'il s'appelle ?"

Il abaissa son menu et constata que Carole le regardait dans l'expectative. Son ton n'était pas exigeant, juste doux et curieux. C'était vraiment ce dont il avait besoin en ce moment-même : un point de vue extérieur, quelqu'un qui n'allait pas essayer de l'enfermer et de le protéger jusqu'à ce qu'il ait trente ans voire plus, qui n'allait pas le harceler pour obtenir plus de détails et qui n'allait pas embrouiller encore plus des sentiments déjà confus.

Pourtant, il hésitait. Il s'agissait de la petite-amie de son père. Ne se sentirait-elle pas obligée de dire à Burt ce qu'elle savait lorsqu'il lui demanderait ? Parce que Kurt savait que si son père n'obtenait pas les réponses qu'il souhaitait ce soir, il irait voir n'importe quelle autre source capable de les lui donner.

Elle sembla comprendre son incertitude, et elle abaissa son menu pour lui sourire gentiment. Elle ajouta d'un ton rassurant :

"A moins que tu ne fasses quelque chose qui pourrait nuire à quelqu'un, tu sais que je ne dirai rien à ton père si tu n'en as pas envie, mon chéri. Il s'agit strictement d'une conversation entre filles."

Kurt sourit légèrement. Même s'il était absolument catégorique sur sa masculinité, il serait toujours friand de conversations entre filles. Elles étaient tellement plus profondes et plus sensibles que la manière dont les gars se parlaient entre eux...

"Il... il s'appelle Blaine, marmonna-t-il." Oh mon dieu, pourquoi était-il en train de rougir ?

Le sourire de Carole s'éclaira et elle se pencha pour murmurer sur le ton de la conspiration :

"Je considère donc ce que Finn a entendu par Santana comme légitime ?

- Non ! répondit-il aussitôt.

- Chéri, je pense que l'ajout soudain de foulards à chaque tenue parle de lui-même."

Ainsi donc, Carole l'avait remarqué. La chaleur se répandit sur ses joues comme une traînée de poudre, et son humiliation avec elle. Il se reprit à voix basse :

"Oui. Peut-être. Mon dieu, je ne sais pas. Il... et ses lèvres étaient... et ma tenue Alexander McQueen préférée est à jamais recouverte de poussière de craie et... et... je le hais."

Il savait qu'il avait l'air stupide. Mais il fallait qu'il évacue tout ça et qu'il en parle à quelqu'un. Une main chaude se posa sur la sienne et il leva les yeux pour rencontrer son regard vert clair. Il n'y avait pas de jugement dans ses yeux, juste quelque chose à laquelle il ne pouvait pas donner de nom - quelque chose dans la façon dont elle le regardait qui aurait pu laisser croire qu'elle en savait plus que lui. Avant qu'il ne puisse éclaircir quoi que ce soit, le regard s'éteignit et elle lui adressa un sourire chaleureux. Les choses n'avaient peut-être pas tourné comme prévu à l'origine avec Carole, mais il ne regretterait jamais d'avoir donné à cette femme la chance d'aimer son père et lui-même, indirectement.

"C'est normal d'aimer ce que tu ressens quand tu es avec lui. De l'apprécier, Kurt. Même s'il est vraiment…" elle s'arrêta, de toute évidence incertaine sur la façon dont elle pouvait résumer Blaine en un seul mot. Il avait certainement fait forte impression.

"Dangereux ? Odieux ? Plus que magnifique ?"

Attends, quoi ? Il n'avait certainement pas voulu dire le dernier mot à voix haute. Mais Carole sourit et rit, et caressa affectueusement ses phalanges.

"Je pense que tout le monde craque pour un mauvais garçon au moins une fois dans sa vie, dit Carole avec douceur. La première fois que j'ai rencontré le père de Finn, il faisait l'idiot sur une Harley Davidson. Il est devenu un homme très respectable et responsable par la suite."

Elle s'arrêta, un peu d'inquiétude se glissa sur ses traits.

"Juste, s'il te plait, Kurt. Soyez prudents si les choses deviennent sérieuses. Chris était arrogant et essayait d'avoir l'air cool. Je ne sais pas quel genre d'ennuis ce garçon a ou a eu, mais je sais à quel point ça peut être excitant et complètement terrifiant à la fois. C'est le premier garçon ouvertement gay de ton âge que tu rencontres et je sais combien tu te sens seul, alors que tous tes amis sont en couple."

Il savait qu'elle savait. Carole était au courant de sa poursuite de Finn l'année précédente, pas dans les détails mais suffisamment pour savoir qu'il mourrait d'envie de faire comme les autres. Blaine représentait quelque chose qu'il voulait vraiment, même si Kurt savait que ce n'était pas exactement le cas. Une relation sérieuse et loyale, sans tous les problèmes qu'avaient traversés ses amis, c'était ça qu'il voulait. Alors que Blaine avait clairement fait comprendre qu'il recherchait juste une baise rapide.

"Les choses n'iront pas plus loin, lui fit savoir Kurt. Il est un énorme problème à lui tout seul, et la dernière chose dont j'ai besoin c'est d'avoir son meurtre sur la conscience parce que Papa n'arrive pas à se contrôler.

- Il pourrait se retrouver au tribunal pour ça, sans parler du reste."

Kurt acquiesça d'un signe de tête alors que Finn et Burt revenaient. Deux assiettes claquèrent sur la table à côté de lui, l'une remplie d'une montagne de salade et de suffisamment de vinaigrette pour y noyer un chat, l'autre entièrement consacrée à des bouts de bacon et des croûtons. Son père tenait un grand verre de bière déjà à moitié vide. Sans un mot, Finn attrapa sa cuillère et enfourna un tas de petits morceaux de bacon dans sa bouche.

Kurt grimaça.

"Ugh. Finn, c'est dégoûtant.

- 'oi ? 'uis a'amé, protesta Finn en projetant de petits morceaux rouges sur la table."

Leur serveur revint avec leurs boissons et prit le reste de leurs commandes. Burt continua à siroter son verre tout en observant Kurt attentivement. Kurt avait l'impression qu'on le passait aux rayons-X. Comme si Burt pouvait voir dans sa tête et en tirer ces souvenirs qui seraient à jamais gravés dans son esprit, ces choses qu'il avait faites contre le tableau. Ces choses qu'il avait vraiment envie de faire à nouveau, mais qu'il savait qu'il ne devrait pas.

Finn finissait d'engloutir sa salade quand Burt reprit finalement la parole.

"Kurt, j'attends toujours des réponses." Son ton autoritaire n'échappa pas à Kurt. Il jeta un regard rapide à Carole, qui lui adressa un clin d'œil d'encouragement.

"Tu veux savoir quoi, exactement ? demanda Kurt en essayant de rester indifférent au renouvellement de sa question.

Son père voulait des réponses, et il n'allait pas lui faciliter la tête. Ni rendre évident qu'il mentait.

"C'est quoi, le nom de ce – ce garçon ?" Burt cracha ce mot comme s'il s'agissait d'une terrible injure. "Pourquoi est-ce qu'il réalise maintenant qu'il… est du même bord que toi ?

- Il s'appelle Blaine et il vient juste d'être transféré, répondit Kurt en agitant sa paille autour de son verre, l'air aussi nonchalant que possible."

Comme une arrière-pensée, il ajouta :

"Il est probablement sorti du placard avant moi, honnêtement.

- Et il…" Burt se racla la gorge maladroitement et regarda fixement le mur derrière la tête de son fils. "Il s'intéresse à toi ?

- C'est un crétin, répondit Kurt avec lassitude."

Il savait que son père tournait autour du pot au lieu d'aller droit au but. C'était une tactique inhabituelle pour Burt Hummel, mais Kurt savait à quel point cette conversation devait être gênante pour lui. Il était sans aucun doute terrifié par la perspective que Kurt grandisse et s'engage dans une relation avec quelqu'un comme Blaine.

"Et vous deux... vous avez... il profite de... ou..." Kurt ressentit un plaisir vindicatif en regardant son père trébucher sur ses mots.

D'un autre côté, il n'avait aucun doute sur le fait que son père l'aimait plus que tout et voulait seulement ce qu'il y avait de mieux pour lui. Il était inquiet que Blaine puisse le blesser, et c'était la chose la plus touchante du monde.

"Non, Papa. Il a juste..." Ce fut au tour de Kurt de s'éclaircir la voix et de se sentir mal à l'aise."Il m'a embrassé. Je lui ai dit d'arrêter. C'est tout.

- Mais Santana a dit que tous les deux, vous vous bécotiez et ce genre de trucs, ajouta Finn, incapable de s'empêcher d'évoquer les rumeurs.

- Depuis quand est-ce qu'il faut croire ce que dit Santana ? aboya Kurt." Mais il ne pouvait pas s'empêcher de rougir. Et le sourire idiot qu'affichait Carole ne l'aidait pas.

"Ouais, c'est vrai, décida Finn. Elle est assez mesquine à propos de ce genre de choses.

- Donc, ce qu'il a dit sur le parking… " La voix de Burt s'éteignit, mais Kurt y discerna de l'espoir.

Depuis quand son père était-il si adorable ? Il était tellement inquiet pour lui que ça en devenait presque écœurant.

"Il veut juste nous monter l'un contre l'autre, Papa, mentit Kurt, en gardant un ton léger et désintéressé. Ma vertu est toujours intacte. Tu peux te détendre, maintenant."

Enfin, presque intacte, se dit-il intérieurement. Mais son père n'avait pas besoin de savoir ça.

"Je me fiche de ce qu'il veut. S'il s'approche de toi, je le tue. Je ne veux pas te voir trainer avec ce genre de personne, c'est compris ?"

Kurt hocha vaguement la tête pendant qu'on leur servait les entrées. Ce n'est pas comme s'il avait activement cherché Blaine. Il n'avait déjà plus aucun contrôle sur la façon dont Blaine se frayait un chemin dans sa vie.


Le dimanche soir, Kurt ne pouvait honnêtement pas se rappeler pourquoi il avait attendu le weekend avec impatience. Pendant deux jours, son père avait continué à le regarder comme s'il savait qu'il lui avait caché quelque chose. Il se sentait sous surveillance constante sauf quand il se trouvait dans sa chambre, et Burt jaillissait de nulle part pour lui poser des questions indiscrètes aux moments où il s'y attendait le moins.

Le samedi lui offrit une montagne de devoirs à faire. Plus tard ce soir-là, Rachel se pointa devant sa porte en exigeant d'une voix aigue de savoir quand ses retenues seraient terminées, ce qu'elle était supposée faire au sujet de Sunshine (il n'avait aucune idée de ce dont il s'agissait) et quand est-ce qu'il serait de retour aux répétitions du Glee Club. Il lui claqua la porte au nez en espérant que son père ne l'avait pas entendue depuis le salon, mais pas de chance. Après une autre conversation forcée, il fut puni pour la semaine suivante, même si son père se montra fier qu'il ait frappé Blaine.

Le dimanche, il se réveilla tard dans une maison vide, avec l'impression que son père travaillait au magasin. Le bruit que fit la porte en s'ouvrant aux alentours de seize heures ricocha dans ses escaliers, bien avant l'heure habituelle de la fermeture.

"Hé Kurt ! Tu peux venir pour une minute? J'ai acheté une part de cette pizza végétarienne que tu adores, pour le dîner !"

La perspective de subir un autre interrogatoire pendant qu'il serait distrait par l'un de ses plats préférés ne l'emballa pas, mais il avait faim. Il prit son temps pour monter les escaliers et marcher jusqu'à la cuisine, où la boite de la pizza l'attendait ouverte sur le comptoir. Son père, penché au dessus de la table, lui tendit une assiette tout en mangeant sa propre part.

Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Les pores de Burt suintaient la nervosité. Kurt mordit dans sa pizza avec prudence et attendit que la bombe soit larguée, et...

Une pile de prospectus atterrit devant lui. Pendant un moment, il pensa qu'ils faisaient parties de ces tracts ridicules que Mrs. Pillsbury gardait dans son bureau, puis il lut l'un des titres...

Oh mon dieu. Son père lui avait trouvé des dépliants sur le sexe gay. Ça ne pouvait pas être réel. Il devait être en plein cauchemar, parce que ça ne pouvait pas être réel. La demi-heure resta floue dans son esprit, et ils parlèrent de choses qu'il ne s'attendait pas à aborder lors d'une conversation sur le sexe. Ce fut gênant et douloureux, mais c'était un geste sincère et il en était incroyablement reconnaissant.

Ne fais pas n'importe quoi, respecte toi.

Et il ne ferait pas n'importe quoi. Parce que Blaine n'en valait pas la peine. Après cette conversation, il n'avait jamais été plus sûr de sa décision de sortir Blaine de sa vie. Et il fut incroyablement fier de lui-même quand lundi et mardi se déroulèrent sans qu'ils s'adressent la parole. Bien sûr, Mr. Robertson se démenait pour s'assurer qu'ils ne se retrouvaient jamais seuls en retenue, mais même, le progrès était le progrès.

Mercredi apporta enfin une petite lueur d'espoir pour égayer sa semaine. Il n'avait plus de retenue avec Blaine, et aussi longtemps qu'il continuerait d'ignorer le délinquant lors de leurs cours communs, il pourrait finalement être tranquille une fois pour toute jusqu'à ce que Blaine trouve quelqu'un d'autre à harceler.

Sa journée fut instantanément ruinée quand Mr. Robertson leur fit une annonce au début du cours.

"Avant toute chose, asseyez-vous, tous ! Je vais donner les consignes pour la première lecture analytique. Mettez-vous en binômes s'il vous plait !"

Mercedes et Tina s'éloignèrent pour rejoindre leurs partenaires respectifs, et Kurt se prépara mentalement à passer un cours entier avec Blaine pour seul interlocuteur. Un menton se posa soudain sur son épaule et la voix de Blaine murmura à quelques centimètres de son oreille.

"Mmm, j'attendais impatiemment ce devoir, bébé. On va enfin pouvoir vraiment passer du temps seuls ensemble.

- Hors de question, bafouilla Kurt en dégageant son épaule. Ce sera à la bibliothèque ou nulle part.

- La bibliothèque, alors ? répéta Blaine." Mr. Robertson leur tendit le papier qui précisait la date d'échéance et les grandes lignes directrices. "J'ai toujours eu envie de baiser quelqu'un en levrette sur une table."

Ses mots se dirigèrent tout droit vers l'entrejambe de Kurt.

"Je te déteste, siffla Kurt, agacé." Et il se détourna pour lire la feuille de papier. En bas de la page se trouvait un petit calendrier qui indiquait les dates d'échéance. Il le scanna des yeux à la recherche de son propre nom, et il le repéra en face du vendredi 24. Au moins, il leur restait un peu plus d'une semaine. Mais il redoutait quand même horriblement ce moment.

Derrière lui, Blaine souriait avec un air lubrique.

"Tu me détestes, hein ? Je parie que tu vas changer d'avis quand je te sucerai sous la table de la bibliothèque."

Kurt serra les dents, maudissant les images qui surgissaient dans sa tête. Une autre secousse d'excitation fit frémir sa colonne vertébrale. Il avait à peine commencé à croire que les choses s'amélioraient qu'il se retrouvait coincé seul avec Blaine pour au moins plusieurs heures. Et indépendamment du fait que oui ou non, ils travailleraient à la bibliothèque, il ne laisserait pas Blaine réaliser la moindre de ses intentions.