Disclaimer: Rien ne m'appartient.

Résumé: On récapitule. Forêt boueuse militaire, check. Pluie glaciale, check. Nuit qui tombe, check. Mais heureusement, Hayato a un Plan. Rassurant, non ?

Bonne lecture !


La forêt boueuse: Pendant le Plan

"Est-ce que ça va, Gokudera ?"

Les yeux ambrés sont pleins d'inquiétude, et luisent presque dans l'obscurité. N'importe quand, Hayato se serait senti terriblement fier d'avoir un boss qui s'inquiète pour lui, mais pas maintenant. Maintenant, les yeux ambrés sont juste trop grands, trop fatigués, et emplis d'une confiance qu'il ne mérite pas.

Non, ça ne va pas.

Il ne sait pas s'il va être capable de courir encore, et il y a des points noirs qui se baladent dans son champ de vision, quand il cligne des yeux.

Il ne sait pas si son plan va marcher, si Hibari va écouter, et s'ils vont s'en sortir.

Pour une fois, Hayato voudrait que Reborn soit là. Sauf que Reborn n'est pas là, qu'ils n'ont pas le temps pour ses nerfs, qu'il doit se reprendre.

Il inspire une large goulée d'air froid et humide, qui chatouille sa gorge et manque de le faire tousser. Sa voix n'est qu'un souffle un peu pâteux, quand il arrive à parler.

"Le bâtiment, là-bas ... On dirait la cafétéria, non ?"

Effectivement, de larges vitres donnent sur un espace peu éclairé, et désert, avec pas mal de tables.

"A côté, ce doit être la cuisine. Il n'y a pas de lumière, personne ne doit y être."

Le sourcil levé d'Hibari annonce clairement qu'il ne voit pas où exactement le Gardien de la Tempête veut en venir. Tsuna semble juste épuisé.

"On ne veut pas détruire quoi que ce soit d'important. Il faut juste une diversion."

"Pour ?"

Hayato sourit à la voix froide, et lisse d'Hibari. Il n'y a pas trace de fatigue, ou de découragement, dans cette voix, et ce n'est pas si mal.

"Voler une voiture, bien sûr. Il faut rentrer. Et il nous faut aussi un hôpital."

"Nous ?"

"Me. J'ai une balle dans le bras."

Le Dixième du Nom a changé de couleur, et ses yeux sont baissés. Ce n'est pas sa faute, pourtant. Hayato a été maladroit, et pas assez attentif. Et il aurait dû trouver une autre solution, au déjeuner. Il aurait dû trouver une meilleure stratégie tout à l'heure. Maintenant, il y a cette foutue culpabilité qui exsude de Tsuna comme une aura, et il ne peut rien y faire. Hayato a envie de crier, de taper du pied et de tout envoyer foutre.

Il n'a pas l'énergie de s'énerver longtemps. Il soupire, doucement, et pose sa main sur l'épaule de Tsuna, gentiment. Comme si c'était à lui de le rassurer.

Il aurait du se taire.

La fatigue et la douleur rendent Hayato nauséeux.

Il fait de son mieux pour ne pas gerber sur les chaussures de Hibari. Ce serait inapproprié, et probablement une terrible erreur. Sans même parler de l'impression que l'incident pourrait donner à Hibari. Assez curieusement, Hayato n'est pas trop enthousiaste, à l'idée de montrer ce côté là de lui au préfet.

Malgré le froid, il s'apprête à ouvrir sa veste pour déchirer sa chemise en dessous. Rien qu'à l'idée de perdre une couche de tissu, il se sent trembler de froid, et maudire la forêt, les militaires, Reborn, les bonnes idées de Reborn. Liste non exhaustive.

Son bras ne saigne plus beaucoup, sans doute grâce au froid, mais il vaut mieux faire quelque chose avant qu'un mouvement malencontreux empire le saignement. Avec un peu de chance, ça s'empirerait même au point de toucher une veine ou une artère importante.

"Donc, il faut frapper à un endroit important, capital, mais évitant quoi que ce soit qui mette tout le pays en alerte maximale. Il ne reste plus qu'à prier pour que la bouffe ne soit pas trop dégueulasse ici, et tout ira comme sur des roulettes."

Parce que qui se précipiterait au secours d'une cuisine qui ne produit que des plats immondes, franchement ?

Et Hayato ne tient pas à ce que la situation devienne trop sérieuse trop rapidement. Ça gâcherait tout.

"Et donc ?"

Pas de herbivore amical, sympathique, et condescendant à la fin ? Oh, Hayato se sent monter dans l'estime d'Hibari, et n'est-ce pas absolument grisant, comme sensation. Encore un peu, et ils seront les meilleurs amis du monde.

"Et donc pendant qu'ils se précipitent tous vers la cafétéria, courent comme dans tous les sens, et hurlent des ordres, comme ce ne seront que les cuisines de touchées, les cuisines désertes, et qu'elles sont en plein centre de leur camp, il y a de fortes chances pour que personne ne tire, pour ne pas toucher de collègue accidentellement. Ils penseront peut être même que les agresseurs -nous- sont déjà infiltrés dans le camp, et pas qu'ils cherchent à filer le plus vite possible par la sortie officielle, à savoir, le parking des invités."

C'est une belle théorisation du 'plus c'est gros, plus ça passe', encore une fois.

"Le parking des invités ?" demande Tsuna, l'air incertain, mais plus assuré que quelques minutes auparavant.

Hayato profite de sa question pour arrêter de se battre avec la bande de tissu qu'il a arraché à sa chemise.

"C'était sur les plans de Reborn, ce matin. Ils ont un parking presque extérieur, en dehors du mur principal d'enceinte, probablement réservé pour les visites officielles, les voitures banalisées pour mission spéciale, les secrétaires, et tout le personnel qui ne vit pas sur place. C'est précisément ce qu'on vise. Une voiture du personnel."

En priant pour les gardes gardant la sortie vers le parking se précipitent en entendant l'explosion.

Ce plan a toutes ses chances.

Hayato sursaute quand des doigts lui arrachent la bande qu'il essayait de nouer autour de son bras. Après, il serre les dents, et siffle de douleur, en se promettant d'exploser Hibari dès que possible. Il n'y avait pas besoin de serrer si fort, et le petit sourire en coin sadique du chef du comité de discipline n'est pas discret.

"Mais Gokudera ... Tu pourras conduire avec ton bras ?"

Le point positif, c'est que le Dixième du Nom ne doute pas de son plan. Non, juste de lui.

"Il faudra prendre une boite automatique, je suppose. Ne vous inquiétez pas, Dixième du Nom, je sais conduire depuis plusieurs années."

"Et les barbelés ?"

Tsuna parle probablement des trois couches montées sur un grillage sans doute électrifié qui les séparent du camp. Mais pour ça aussi, Gokudera a une solution. Le grillage est plus sûrement là pour prévenir les animaux d'entrer, que les hommes, et il n'a rien à voir avec les délimitations du terrain qu'ils ont du franchir ce matin à l'autre bout de la forêt. Ce matin, un petit tour de Ryohei, un petit coup de dynamite, et un passage avait été créé.

Là, pas de dynamite, et pas de Gardien du Soleil, mais pas de béton et de grillage de plusieurs mètres de haut, un simple grillage électrifié. Couvert de barbelés, oui. Mais le tout n'était pas plus haut que Tsuna, et surtout, pas de mur solide.

Hayato sortit un couteau suisse d'une poche cousue le long de sa ceinture, juste à côté des emplacements pour les dynamites. Le couteau en lui-même n'est pas très impressionnant, petit et noir, mais il propose un ensemble d'outils très satisfaisants, dans des situations comme aujourd'hui. Outre plusieurs pointes tournevis, plat, cruciforme, et même torx, deux lames de couteaux différentes, et une aiguille, déplier l'outil à fond offre une pince serrante et coupante prête à l'emploi.

Enfin, pas tout à fait prête, dans la situation actuelle. Son propriétaire retire les larges bandes noires qu'il a d'ordinaire aux poignets, et les fait glisser sur les manches de l'outil.

"Il faut que quelqu'un fasse le guet, juste au cas où."

"Il n'y a pas de risques que tu sois électrocuté, Gokudera ?"

"Non, aucun."

L'attitude bravache d'Hayato masque assez bien son manque total d'assurance, en vérité, il espère que les protèges poignets seront suffisants, avec le fin revêtement plastique du couteau suisse, mais il n'en sait rien. Il y a aussi le risque qu'il y ait des patrouilles, et qu'on leur tombe dessus, ou qu'on découvre le trou dans le grillage avant qu'ils n'aient le temps de faire exploser quoi que ce soit. Pire, des militaires pouvaient retrouver leur trace jusqu'ici, et arriver par derrière. Hayato sait qu'avec un temps pareil, le sol est trop boueux pour garder des traces longtemps, et que le sang se perd dans la terre presque instantanément. Mais ce n'est pas assez.

Il n'a simplement pas d'autre idée, et aucun de ses deux compagnons ne semblent avoir un autre plan à proposer. Oh, sans doute que Hibari a bien sa stratégie habituelle, qui se résume par 'la meilleure défense est l'attaque'. Sauf qu'avec deux adolescents épuisés, et pas vraiment au mieux de leur forme, c'est une mauvaise idée. Au point que Hibari lui-même ne l'a pas mentionnée.

"A trois ?" suggère Tsuna,

"Maintenant, herbivore."

Avec ça, Hibari part devant, en courant. Il est encore plus silencieux que ces foutus soldats, et ses habits noirs se fondent totalement dans la nuit sombre.

Arrivé au grillage, Hayato commence à couper les câbles le plus rapidement possible, à genoux dans la boue.

Les voix des deux hommes de garde portent jusque là, et il y a des rires gras, des bribes de blagues douteuses, et d'anecdotes encore plus fumeuses. Le Gardien de la Tempête grimace à chaque câble qui lâche avec un claquement sec.

Il a l'impression de couper des filins d'aciers depuis des heures, quand enfin un demi cercle de grillage se détache. Un coup de pied prudent l'éloigne définitivement du reste de la barrière. Tsuna rampe dans le camp en premier, Hayato le suit en traînant son bras blessé le long de son corps, et en s'accrochant à des touffes d'herbe détrempées pour avancer.

Dès que Hibari est passé aussi, l'air froid et hostile, Hayato s'arrange pour redresser le morceau de grillage découpé, et le laisse tomber pour qu'il s'appuie sur le reste de la barrière, et cache grossièrement le trou.

Après, ils se faufilent le long des bâtiments, en restant toujours dans l'ombre. Ils manquent de croiser un soldat à l'angle d'un des pavés gris qui servent de dortoirs, et ne doivent leur salut qu'à Hibari, qui attrape Tsuna par le bras, et le tire violemment en arrière, dans l'ombre, juste à temps. Hayato donne l'impression de savoir où il va, quand il n'a vraiment que ses souvenirs du plan vu le matin même. En fait, il est à peu près certain de faire des détours inutiles, et de passer son temps à s'arrêter, attendre que la voie soit libre, trottiner jusqu'à la prochaine zone non éclairée, vérifier que personne ne les a remarqués, repérer le prochain objectif ...

Tsuna ne dit rien. Tous les coins de cet endroit se ressemblent, et il a le sentiment de ne rien faire d'autre que tourner en rond. Mais il suit. Il est trop tard pour faire demi-tour, et il fait confiance à son Gardien de la Tempête.

Soudain, Hayato s'arrête, et se retourne vers ses deux camarades.

"Le bâtiment avec les portes vitrées. C'est le hall d'entrée des bureaux des supérieurs, et du personnel de manière générale. Le parking est juste de l'autre coté. Il faut faire diversion, maintenant."

Et avec ça, Hayato attrape son dernier bâton de dynamite, l'allume, et le lance. Un sifflement se fait entendre. C'est la réserve de poudre, compartimentée à part, qui propulse l'explosif plus loin. Bien qu'aucun des trois adolescents ne puissent le voir, le bâton percute une fenêtre étroite, qui modifie sa trajectoire, et l'envoie droit dans un conduit de ventilation manquant de trappe. Il explose juste au dessus de la salle réfrigérée des cuisines.

En quelques secondes, des gens plus ou moins en uniformes accourent de partout, il y a une alarme sonore à détruire les tympans qui s'enclenchent.

Accroupis dans l'obscurité apportée par le porche du hall d'entrée, Hayato et Hibari d'un coté de la porte, et Tsuna de l'autre, ils voient passer deux militaires armes au poing, sortant du bâtiment.

Quelques secondes après, Hibari se glisse à l'intérieur, profitant de la porte restée ouverte. Des bruits de lutte s'ensuivirent. Il fallut retenir Tsuna, pour l'empêcher d'aller voir. Sans sa flamme de Dernière Volonté, et avec sa cheville tordue, il serait une gène pour le manieur de tonfas, et Hayato, avec son bras à peine utilisable, et son stock épuisé de dynamites, ne vaut pas mieux.

Quand Hibari réapparaît à la porte, il a une lèvre fendue, et il a l'air absolument furieux, au point que Tsuna recule d'un demi pas. Il bute contre l'épaule d'Hayato -la bonne épaule, et sursaute. Le Gardien de la Tempête pousse gentiment Tsuna vers l'entrée, en rendant son regard noir à Hibari.

A l'intérieur, il y a des morceaux de verre partout, et toutes les lumières sont éteintes. Il y a un corps sur le comptoir près des portiques de sécurité, mais l'homme a juste l'air inconscient, sa poitrine se soulève et s'abaisse avec régularité.

Ils passent tous les trois derrière ledit comptoir, et contourne les portiques de sécurité. Une porte est munie d'un système incendie, retrouver l'air libre n'est qu'une simple formalité. Le parking est là comme promis.

Avec leur sortie précipitée, c'est un miracle que les gardes à la sortie du parking, dans un préfabriqué clair, ne les aient pas repérés, mais les adolescents ne sont pas repérés, et Hayato se précipite sur la portière conducteur d'une des voitures. Dans l'obscurité, c'est impossible de lire la marque, ou de voir la couleur, mais ce n'est pas une voiture trop luxueuse comme celles garées dans l'allée d'à côté. Impossible également de voir ce qu'Hayato fabrique exactement, mais ses longs doigts s'agitent sans hésitation, à une vitesse qui ne ferait pas honte à un voleur de voitures professionnel. Un déclic, et il ouvre la portière, simplement. Avant même de monter, il se penche dans l'habitacle, et appuie sur un bouton qui déverrouille les autres portes. Il s'installe aussitôt à la place conducteur, et indique d'un signe de tête à Tsuna de passer, et de monter à l'arrière. La portière ne claque pas quand il la referme.

Après, il se penche sur le côté, en travers des sièges, pour ouvrir la porte. Hibari a l'air sceptique, comme s'il avait ses propres moyens pour rentrer à Namimori, et qu'il ne tenait pas à monter dans la voiture. Hayato garde la portière entrouverte jusque ce que le chef du comité de discipline l'attrape et se glisse dans l'habitacle.

Le manque de clés n'est pas tout à fait un problème, le couteau suisse refait son apparition, et en moins d'une minute, le moteur démarre. Desserrer le frein à main avec la main gauche est étrange, mais le sentiment des pédales sous ses pieds est familier. C'est une boîte automatique. Il a aussi choisi la voiture pour ça. Passer des vitesses avec une balle dans le bras est simplement impossible, quand essayer de plier le bras fait pleurer de douleur. Mais avec une boite automatique, sans marche à arrière à effectuer, ça devrait aller. Il faudra bien que ça aille. Hayato souffle, écoute le moteur quelques secondes, et appuie sur l'accélérateur, gentiment. La voiture ne cale pas, pas de sursauts inquiétants non plus. Sortir de la place de parking est aussi facile que ce qu'il pensait. Enfantin. La conduite, ça ne s'oublie pas comme ça, et il n'a encore pas oublié tout ce qu'il a appris sur les routes étroites d'Italie.

Tous feux éteints, la petite voiture défonce la barrière. Les personnes de garde dans le préfabriqué ne remarque rien avant que la barrière ne vole en éclats. Le temps qu'ils se précipitent dehors, il est trop tard pour faire quoi que ce soit, à part peut être tirer au hasard dans la nuit pluvieuse.

La route est étroite, et sinueuse. Il n'y a personne d'autre, et aucune raison d'allumer les phares, sauf que conduire dans la nuit noire frise l'inconscience absolue. Mais il faut. Juste le temps de mettre un peu de distance entre eux et le camp. Ensuite, Hayato allumera les codes, et même les pleins phares. Promis.

"Tsuna ? Je suis désolé, mais est ce que tu pourrais régler le chauffage ?"

Pendant un instant, Hayato peut voir via le rétroviseur l'air perplexe de son ami, puis les yeux bruns caramels se tournèrent en direction de son bras. Son bras qui gît, inerte sur sa cuisse, paume vers le ciel. Tsuna se penche entre les deux sièges avant, nerveusement, et allume la ventilation, avant de régler la température voulue.

Si Hibari bouge, quelqu'un va avoir une crise cardiaque. Mais si Hibari bouge, et que le Dixième de nom fait un arrêt cardiaque, Hayato explose quelqu'un.

Hibari ne bronche pas, et continue son observation de la fenêtre, qui doit montrer autant de reflets de l'intérieur que de paysage extérieur, par un temps pareil.

Hayato ignore les lancements dans son bras, et laisse la voiture avaler les kilomètres, en espérant qu'il ne va pas dans la mauvaise direction, ce qu'il ne saura qu'après avoir allumé les feux, et croisé quelques panneaux. Après, il faut espérer que Reborn ne les aient pas emmenés si loin que ça.

"Il n'y a pas d'eau, n'est ce pas ?"

Du café serait parfait, mais il ne faut pas rêver.

"Non, désolé, Gokudera."

"Ne soyez pas désolé Dixième du nom, ce n'est absolument pas votre faute, je pensais juste que vous pourriez avoir soif." Le vous est accentué. Hayato jette un coup d'œil à la place passager à côté de lui. La nuit doit réellement être passionnante, le plus vieux des trois semble totalement oublieux du reste du monde. Bien que ça ne ressemble pas Hibari de baisser sa garde comme ça, donc c'est probablement une façade.

Hayato soupire.

Malgré toute la pluie, toute la boue, il est mort de soif, et n'ose pas imaginer ce qu'il en est pour Tsuna.

Quand il a l'impression qu'il a passé suffisamment de distance, et de carrefours, pour qu'on n'assume pas directement qu'ils viennent de la base militaire, il allume les phares, et jette un coup d'œil dans le rétroviseur.

"Tsuna ?" appelle doucement Hayato.

Pas de réponse.

"Tsuna ?"

Toujours rien. A l'arrière, l'adolescent semble inconscient, à demi allongé sur les sièges, le visage derrière le siège d'Hayato, invisible même à l'aide des rétroviseurs pour ce dernier. La panique monte brusquement, suffoque Hayato. Il a trop chaud. Il a honte. Il aurait du vérifier que le Dixième du Nom n'avait rien, qu'il allait bien, que

"Il dort."

Ah.

Maintenant, il se sent juste très stupide. Soulagé, mais stupide stupide stupide. Bien sûr que Tsuna ne fait que dormir.

Hayato serre les dents, et se concentre sur la route. Le chauffage fonctionne plutôt trop bien, et crée des aiguilles dans ses mains, et dans ses pieds. Le côté positif, c'est que des sensations lui reviennent peu à peu dans ses membres. Malheureusement, ce ne sont pas des sensations très agréables. Il a les mains couvertes d'égratignures, et sans doute qu'une écharde ou deux s'y sont plantées. Et de manière générale, le retour d'une circulation sanguine normale fait un mal de chien.

Hibari n'a pas l'air d'être affecté par le problème, mais peut être qu'il n'a pas couru dans le froid toute la sainte journée, lui. Ou peut être qu'encore une fois, sa résistance anormale à la douleur se manifeste par l'absence de réactions.

Tiens, maintenant est sans doute le moment de le remercier.

Disons, le moment durant lequel Hayato est censé le remercier d'avoir débarqué comme une fleur au bon moment, et de les avoir tiré d'un mauvais pas. Mais Hayato conduit, et ça l'occupe énormément.

Il n'a pas envie de remercier Hibari.

Du tout.

De toute façon, Tsuna le fera forcément, et demandera probablement à Hayato de le faire aussi, alors à quoi bon doubler l'effort en le faisant maintenant.

Personne ne va le remercier, lui, pour avoir monté un plan bancal dans des conditions impossibles, bancal, oui, mais pas tant que ça, parce que ça a marché, et avoir volé une voiture alors qu'il ne devrait pas encore savoir conduire. Tsuna va être désolé qu'il ait pris une balle dans le bras. Encore plus désolé qu'Hayato lui-même en fait. C'est déprimant.

Envie d'une clope par dessus tout.

Même d'un anti-douleur quelconque.

Peut-être pas de quelques heures de sommeil.

Hayato a très envie de dormir, et le chauffage, s'il est nécessaire, et ô combien apprécié, n'aide pas du tout. Hibari non plus, n'aide pas. Ça ne change pas beaucoup de l'ordinaire, Hibari n'est pas quelqu'un qui aide son prochain. Sauf si c'est écrit dans des règles. Et sauf si Reborn a de bons arguments. En fait, Hibari n'aidera pas son prochain sans raison.

Si Hayato s'endort, la voiture se crashera sûrement. Mais ça n'a pas l'air d'être une assez bonne raison pour faire la conversation. Pourtant, ça ne le tuerait pas de parler un peu.

Non, Hayato ne se sent pas hypocrite de penser ça alors qu'il ne commence pas lui même la conversation. Parce que lui, il risque un coup de tonfa, si ça ne plaît pas à Hibari. Même si Hibari l'insultait, avec Tsuna endormi à l'arrière, que pourrait faire le Gardien de la Tempête ?

Ne pas s'endormir. Ce serait déjà pas si mal.

"On devrait être en ville d'ici deux heures."

Un grognement indistinct est la seule réponse qu'Hayato obtient, et il a terriblement envie de soupirer. Il a du mal à se concentrer sur sa conduite. Son bras lui fait mal. Ses bleus lui font mal. Les divers écorchures qu'il a récolté brûlent, et la boue, en séchant, lui donne terriblement envie de gratter pour l'enlever de sa peau. A chaque lumière dans le rétroviseur, son cœur bat la chamade, et il a la trouille que ce soit la police, ou les militaires, ou quelque chose qui représenteraient des ennuis en perspective, et des problèmes.

Même si ça arrivait, il n'y aurait qu'à faire avec, et s'échapper, ou laisser Hibari tout expliquer, tiens. Les adultes écoutent toujours Hibari, et sa parole fait loi. Auprès des professeurs, il est terrible, en tout cas.

Mais Hayato ne peut s'empêcher de rester sur les nerfs. Le silence et la peur de s'endormir le taraudent, il se sent vaguement nauséeux, sans arriver à déterminer si c'est la fatigue, le chaud et froid, la perte de sang, le stress.

S'il doit vomir, il vise Hibari.

Avec un peu de chance, un coup de tonfa heureux l'assommera.

Les kilomètres défilent trop lentement, et l'épuisement est au bord de l'intenable. Le conducteur tuerait pour une dose de caféine, une dose de nicotine, et une sieste. Même de dix minutes. Tant qu'il peut fermer les yeux, et ne plus avoir mal. Sauf qu'il n'y a personne pour prendre le volant à sa place, et il ne faut pas qu'il s'arrête.

Quand ils seront arrivés, Hayato s'offre une vraie nuit de sommeil, une de quinze heures, réveil jeté par la fenêtre, téléphone laissé pour mort, et sonnette massacrée à coups de marteau. Ou peut être juste débranchée, inutile d'aller chercher les ennuis avec Tanaka.

La voiture accélère. Tsuna ne se réveille pas, et Hibari ne dit rien. Ils sont au dessus des limitations, et les rares voitures qu'ils croisent font parfois des appels de phare. Mais il faut qu'ils arrivent, parce que sinon, Hayato sait qu'il ne tiendra pas, et merde pour la discrétion.

Hibari ne parle toujours pas. D'ordinaire, quand ils sont juste tous les deux, il est plus bavard. C'est le thé. C'est sûrement le thé. Enfin, l'absence de thé, actuellement.

Il pleut toujours, et le mouvement des essuies glaces est hypnotique. Leur bruit de plastique mouillé contre le pare brise est monotone, et un rien énervant.

"Au fait, tu n'as pas été blessé ?"

Dans la nuit noire, avec les lumières fugitives, Hayato avait été trop occupé à choisir un véhicule, puis à en forcer la serrure pour vraiment se poser la question. Il y avait la lèvre fendue qui avait sauté aux yeux quand Hibari était revenu, mais sorti de ça, il était incapable de dire s'il y avait autre chose.

Bien sûr, il ne peut pas s'empêcher aux contusions sombres qui marbraient la peau blanche, il y a quelques semaines, la première fois qu'Hibari s'est retrouvé sur son canapé.

"Hm."

"En plus de mots ? Avec une description ?"

Une phrase sujet verbe complément ne fait pas partie des talents innés du carnivore. Mais quand même, là, c'était presque un raclement de gorge à peine audible. Même pas un vrai grognement. Hayato est déçu.

Pas de réponse, et pour le coup, il se mettrait presque en colère. Il a eu une journée merdique au possible, et mister je-suis-un-carnivore-et-pas-toi refuse de simplement répondre à une question basique, quand Hayato doit se démener tout seul pour ne pas s'endormir, et les faire arriver à bon port.

...

Ça y est.

A tous les coups, l'autre connard s'est pris une balle quelque part et ne l'a pas dit, et va clamser dans la voiture, et ce sera de la faute d'Hayato. De toute façon, tout est toujours de la faute d'Hayato. Et Hibari n'a absolument pas le droit de mourir dans la voiture. Sinon, Hayato abandonne son cadavre et la voiture dans le fleuve, ou dans la mer, ou dans le premier marécage venu après la maison du Dixième du nom.

Non, c'est absolument hors de question.

Il n'a aucun droit d'avoir pris un coup mortel sans le dire. Aucun droit. C'est strictement impossible. Hayato refuse de conduire une voiture avec un cadavre dedans.

Hayato refuse de conduire tant qu'il ne sera pas sûr qu'il n'y a pas de futur cadavre dedans; et il parle de futur proche, parce qu'il sait très bien qu'ils sont tous des futurs cadavres, à long terme. Mais un long, long terme. Comme quatre-vingt ans. Ou quatre-vingt-dix.

La panique saisit l'adolescent à la gorge. Il respire par la bouche en essayant de rationaliser. A noter qu'il n'échoue pas totalement, et arrive à ne pas se mettre à hurler sur son voisin de la place passager de la voiture. Ce serait dommage de hurler, avec Tsuna qui dort à l'arrière, et encore plusieurs dizaines de kilomètres avant d'arriver à destination.

Il n'y a pas de cadavre dans la voiture. Hibari respire, n'est pas inconscient. Il est juste égal à lui même, un enfoiré condescendant. Il n'a absolument rien, et ce n'est pas comme s'il était capable de tenir debout avec plusieurs os brisés.

...

La voiture clignote. Ralentit. Passe de la route au bas côté. Ralentit encore jusqu'à s'arrêter.

Hayato lâche le volant, et allume le plafonnier central. Il respire entre ses dents serrées. En voulant se tourner, son épaule heurte le siège, et le choc se propage dans son bras blessé, qui est à l'agonie.

C'est entièrement la faute du Gardien des Nuages.

Dès qu'il arrive à se concentrer sur autre chose que la douleur dans son bras, Hayato pose un regard critique sur ledit Gardien.

Comme lui et comme Tsuna, Hibari est couvert de boue qui a pris une teinte noire en séchant, jusque sur son visage. La lèvre fendue de tout à l'heure a gonflé, et il y a des traces de mains autour de son cou.

Des traces de doigts épais et longs, et adultes, avec le relief de gants protecteurs imprimé dans la chair, en rouge sombre, et bleu noir. C'est moche.

Hayato culpabilise presque de s'être énervé parce qu'il ne parlait pas.

Sa main franchit toute seule l'espace qui les sépare, et vient effleurer la gorge maltraitée. Ses doigts sont glacés, comme toujours Hibari frissonne, mais ne se recule pas.

"Okay. D'accord."

Il peut gérer ça.

Il peut gérer ça.

Il peut gérer ça.

Il ne sait toujours pas si Hibari s'est pris une balle ou un coup de couteau cranté, ou n'importe quoi. Il ne parvient pas à voir -savoir- s'il y a du sang sur la veste noire, ou sur les sièges de la voiture. Il peut gérer ça.

Un carnivore qui ne parle pas, ça ne change pas tellement. Il peut gérer ça.

Il va gérer ça, et tout ira bien, même s'il a besoin d'aller à l'hôpital, et son bras fait mal, et si ça se trouve, Hibari est dans une situation encore pire.

"D'accord", répète aussi calmement qu'il le peut, mais sa voix est quand même trop aiguë.

Face à lui, deux yeux bleus le dévisagent, et il n'y a pas de panique à l'intérieur.

Une main chaude s'enroule autour des doigts glacés de l'adolescent au bord de la crise de nerfs, et ce dernier prend conscience qu'il avait gardé ses doigts contre la jugulaire de Hibari, en travers d'une marque bleue et noire à l'allure vicieuse.

"Tu n'es pas en train de mourir lentement d'une blessure cachée ou d'une autre, dans d'atroces souffrances ?"

Lentement, le visage pale couvert de boue va de gauche à droite, et les yeux bleus, eux, restent fixés sur le visage blême d'Hayato.

"Tu n'as rien de brisé ?"

De nouveau, signe de tête négatif.

"N'importe quoi de potentiellement incapacitant, ou mortel, à part ça ?"

Le 'ça' est souligné par les doigts d'Hayato, toujours prisonniers de ceux d'Hibari, qui se tendent vers les traces de doigts autour de son cou.

Un sourcil arqué, ennuyé, de nouveau Hibari fait signe que non.

"C'est sûr ? Rien de pire que ... Que l'autre fois ?"

Nouvelle réponse négative.

Hayato ferme les yeux, laisse sa tête reposer sur l'appui tête. Sa main est brutalement libre de toute tension, et seule la prise de l'autre adolescent dessus l'empêche de chuter de plus de quelques centimètres.

Pas de cadavre dans la voiture.

Hibari ne va pas mourir.

Le soulagement rend la tête d'Hayato légère, il en a le vertige, et un sentiment d'euphorie un rien hystérique naît quelque part entre son ventre et sa gorge.

Tout va bien. Presque bien.

Il peut vraiment gérer la situation.

Il ne réalise pas, ne veut pas réaliser.

Il a eu si peur.

La peur qui ronge, et qui alourdit, et qui rend les battements de cœur assourdissant et précipités.

Son envie de vomir est presque complètement passée.

Une envie de rire terrible commence à surgir, et la seule chose qui permet à Hayato de la repousser, est la pensée qu'il ne veut pas rire devant Hibari, pas comme ça.

Et il tient toujours sa main. Ça, c'est étrange, mais comparé à toute la journée, ça n'a pas vraiment d'importance, et Hibari a les mains chaudes, et vivantes.

"Herbivore ?"

C'est un murmure rauque à peine audible par dessus le bruit du moteur. Ça ne ressemble pas du tout à la voix de Hibari. Mais ça ressemble au ton étrange qu'il a eu tout à l'heure, quand il a dit que Tsuna dormait.

Hayato décide de reprendre la route avant de faire quelque chose de très stupide, comme serrer l'autre abruti dans ses bras de toutes ses forces. Enfin, son bras. L'autre n'aime toujours pas être bougé, et le fait savoir. Les doigts se glissent hors de l'étreinte de ceux d'Hibari, pour retourner au volant, qui est désagréablement froid, en comparaison, malgré le chauffage présent dans l'habitacle.

Il ne pense pas à éteindre la lumière de plafond, et c'est le Gardien des Nuages qui s'en charge, alors que la voiture s'engage de nouveau sur l'asphalte, pour avaler les kilomètres restant. Pendant quelques temps, l'épuisement et la douleur dans son bras ne pèsent plus aussi lourdement sur Hayato. Le silence n'est plus insupportable. Tsuna dort toujours, à l'arrière, absolument inconscient de la quasi crise de panique de son Gardin de la Tempête.

Et enfin, le panneau annonçant l'entrée de Namimori apparaît sur le côté de la route. Il prend Hayato par surprise, et dissipe ce qui reste du nuage d'euphorie nerveuse qui l'aidait à tenir. Il y a plus de voitures sur la route désormais, et le mini écran digital au dessus de l'autoradio annonce une heure du matin, en bâtons lumineux oranges.

Traverser la moitié de la ville jusqu'à la maison de Tsuna s'avère être plus difficile que le restant du voyage, panique incluse. Les feux rouges sont à chaque carrefour, et les carrefours n'ont jamais été aussi nombreux, d'après Hayato. Il manque de s'endormir plusieurs fois, l'adrénaline est complètement retombée. Il a besoin de nicotine, mais fumer au volant exige deux mains valides, surtout dans son état. Il ne peut pas se permettre d'avoir un accident si près du but.

Encore quelques rues, quelques virages, quelques feux, toujours rouges. Puis s'arrêter, et se ranger sur le côté, tant pis pour le clignotant. La rue est calme, et déserte. Les maisons sont toutes éteintes, sauf celle du Dixième du nom. La lumière de la cuisine, et d'une des chambres, éclairent le jardin, entre la porte d'entrée et le portail.

"Di-"

Hayato ne peut pas terminer sa phrase, et tousse. La quinte de toux lui racle la gorge, et dure presque une minute entière. Bien sûr, le mot déshydratation flotte quelque part dans sa tête, mais il dénie. Il a passé toute sa fin d'après midi à courir sous la pluie. Il n'est pas déshydraté le moins du monde.

Hibari doit souffrir le martyre, avec sa gorge.

"Tsuna", croasse Hayato. "Tsuna !"

Avec reluctance, l'adolescent sur la banquette arrière s'étire, et ouvre les yeux.

"On est arrivés. Je suis vraiment désolé Dixième du Nom, de ne pas vous raccompagner jusqu'à la porte, m-"

"Gokudera, tu ne devais pas aller à l'hôpital ? Comment vas ton bras ? Je peux appeler une ambulance de la maison !"

"Non !"

Le cri du cœur surprend les trois personnes dans la voiture par sa force, bien que Hibari n'offre qu'un bref tressaillement pour tout signe d'étonnement. Tsuna a toujours la bouche ouverte sur une proposition inquiète, et Hayato s'empresse de s'expliquer avant qu'il ne puisse insister. Il n'en revient pas d'avoir crié.

"C'est vraiment très gentil à vous Dixième du nom, mais je vais me débrouiller. Je préfère me débrouiller, et vous savoir chez vous."

"..."

"S'il te plaît, Tsuna ?"

Et il n'aime pas ça, Tsuna. Les yeux caramels sont froncés par l'inquiétude, il se mord l'intérieur de la joue. Mais il cède.

"Soyez prudents, Hibari et toi. Vous allez aller à l'hôpital, n'est ce pas ?"

"Oui. Oui, évidemment."

Hayato fait de son mieux pour sourire dans le rétroviseur, et avoir l'air plus en forme que ce qu'il n'est.

"J'y passerai demain matin avec Yamamoto. Alors sois-y, Gokudera."

Le sourire est beaucoup moins forcé maintenant, de la part d'Hayato.

Il observe son boss et meilleur ami extraire des clés d'une poche de veste intérieure, et rentrer chez lui. La lumière de l'entrée est allumée, et il y a des bruits de voix.

Avec son bras valide, le Gardien de la Tempête enclenche la marche avant, et repart dans les rues de Namimori, à vitesse d'escargot. Il a menti. En partie, du moins.

Il faut encore se débarrasser de la voiture, d'une façon ou d'une autre. Après seulement, l'hôpital. Et avant ça, il faut déposer Hibari.

Hayato tuerait pour une boite d'anti-douleurs, ou un paquet de cigarettes, et une douche. Une longue douche, suivie de plusieurs jours de sommeil. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher de sourire, et de prendre le ton le plus faussement indifférent possible.

"Je te dépose quelque part ?"

Si seulement il pouvait avoir l'usage de ses deux bras, et avoir un coude sur le rebord de fenêtre, une cigarette fumante négligemment entre ses doigts. Là, ce serait absolument parfait de provocation.


Hayato a le sens des priorités. Avoir l'air rebelle et provocateur d'abord, aller à l'hôpital après.

Tss.

Prochain chapitre, rendez-vous à l'hôpital, donc.

-Mais pour le bien de l'originalité et de la logique, le titre sera 'La forêt boueuse: Après le Plan'-