VII. Accident
Point de vue de Bella
Qu'étais-je en train de faire? Et pourquoi, de tous les endroits possibles, avais-je choisi celui-ci? Etais-je réellement masochiste ? Ou simplement inconsciente ? Rien de bon ne pouvait ressortir de ceci. Je n'allais qu'en souffrir plus, si c'était humainement possible.
J'errais dans la forêt. Derrière la cime des arbres, je pouvais voir le soleil couchant baignant dans un ciel de braise sombre. Exactement comme dans le cauchemar, pensai-je en frissonnant. Mais c'était le but de cette expérience insensée, après tout.
Je m'étais réveillée ce matin-là et avais réalisé que ma bulle rassurante avait disparu. Je ne pouvais me protéger, j'étais désormais trop sensible et faible pour supporter n'importe quel contact physique. Je me sentais nue sans la coque protective à laquelle je m'étais aisément habituée. Je pouvais entendre les voix plus fortement, le bruit grésillant presque à mes oreilles ; je sentais la proximité plus dangereuse, même la pluie tombait sur ma peau plus agressivement. Et je savais que j'avais besoin de cette protection qui était la seule chose qui m'avait gardée plus ou moins vivante.
Je pouvais maintenant sentir clairement le vide dans ma tête et aucune distraction ne s'offrait plus à moi. C'était inévitable ; j'allais finir par penser à lui. Je n'étais désormais plus immunisée contre la tentation, et le besoin que j'avais désespérément essayé d'étouffer refaisait peu à peu surface. Le besoin de me rappeler. Le besoin de savoir que le souvenir que j'avais essayé d'échapper en vain était encore frais en profondeur. Le simple besoin de me remémorer son visage divin, son rire harmonieux, son rire éblouissant. Alors que la vague de douleur était imminente, je fis un dernier effort inutile et croisai mes bras fermement sur ma poitrine ; c'était une bataille perdue d'avance. Maintenant que la paroi fragile de ma bulle avait cédé, la douleur était bien pire.
Durant toute la journée, j'avais tenté d'échapper à mes propres pensées, de les ignorer. Mais c'était malheureusement impossible, ce qui était la raison pour laquelle j'étais ici.
Ceci était une dernière tentative désespérée destinée à me distraire. J'avais réalisé que cela m'était plus facile lorsque j'étais plongée dans mon sommeil. La nuit, mes pensées n'étaient contrôlées que par mon subconscient, ce qui facilitait certaines choses, bien que ça n'en soit jamais moins douloureux. Mais j'étais déjà brisée au-delà de mes limites donc la souffrance n'était maintenant qu'une torture parmi les autres pour moi.
C'est pourquoi je me trouvais ici, à errer dans le crépuscule. J'étais en train d'essayer de donner vie au cauchemar qui hantait déjà mes nuits. C'était stupide, téméraire et irrationnel, je le savais. Mais j'étais arrivée trop loin, j'avais trop souffert pour être rationnelle désormais. Je voulais simplement m'endormir et ne plus jamais me réveiller. Je n'étais pas sûre de ce que je voulais dire par ceci, mais tout ce que je savais c'est que j'avais déjà enduré assez de douleur. Je n'en pouvais plus. Je ne pouvais plus supporter cette souffrance constante, c'était trop. Trop d'efforts, trop de gâchis. Je ne pouvais passer le reste de ma vie à essayer d'échapper aux souvenirs dont je voulais en réalité me rappeler, à essayer d'oublier le seul visage que je voulais voir, la seule voix que je voulais entendre, la seule personne avec qui je voulais être.
Mais de quoi étais-je en train de parler ? Le reste de ma vie ? Ma vie était finie. Bel et bien finie, et ce depuis longtemps déjà.
J'étais sortie de la forêt et commençais à longer la route. Après avoir parcouru quelques mètres, je m'assis. Je pouvais toujours humer les feuilles humides des arbres, ou entendre le tintement étouffé de la pluie sur le sol. Je détestais le fait que j'étais tellement sensible à tout ce qui m'entourait maintenant. Il n'y avait pas l'ombre d'un doute que j'avais besoin de ma bulle.
Tandis que je songeais à cela, le ciel s'était obscurci. Je me levai lentement et regardai alors vers le ciel, sentant les fines gouttes de pluie rouler sur mon front pâle. Et je souris. Un sourire qui n'atteint pas mes yeux, certes, mais c'était le premier en plusieurs longs mois.
C'était étrange. Je n'avais pas souri pendant tellement longtemps ; et même si ce sourire était triste, désespéré, il me rappela un torrent bouillonnant de souvenirs d'autres sourires. Ceux qui furent témoins d'un bonheur incommensurable, ceux qu'on ne remarque pas parce qu'ils sont naturels, fréquents. Parce qu'on ne croit jamais qu'un sourire sera notre dernier.
Le sentiment m'avait cruellement manqué. Peut-être parce que sourire allait de pair avec bonheur, et c'était quelque chose dont je ne pouvais me rappeler que vaguement. Cette simple, et pourtant magnifique torsion des lèvres, souvent accompagnée de rires ou de larmes. De larmes de joie.
Soudainement, je fus aveuglée par une lumière vive. Je tournai la tête et vis une voiture se diriger vers moi à une vitesse vertigineuse.
Le conducteur avait clairement perdu contrôle du véhicule à cause de la pluie sur la route. Il avait l'air tout aussi surpris que moi, mais il était paniqué, terrorisé alors que je me rendis compte que de mon côté, je ne faisais qu'attendre la collision inévitable. Je ne compris pas pourquoi, mais en ce moment précis, je n'essayais même pas d'éviter l'accident qui marquerait certainement la fin de ma vie. Peut-être avais-je juste été en train d'attendre ce moment pendant longtemps. Peut-être avais-je simplement espéré que le destin, ou le sort, ou quelque soit ce qui guidait les marionnettes de ce monde fou finirait par éteindre ma douloureuse existence.
Et là, encore plus surprenant, une silhouette sortit du couvert des arbres. Une silhouette sombre, rapide, gracieuse, comme dans mon cauchemar. Elle volait vers moi, et j'étais maintenant sûre que cette ombre avait été ce que j'avais attendu. Mais soudainement, je me retrouvai à quelques mètres de la route, à contempler avec des yeux ébahis la voiture qui se fracassait maintenant contre un arbre ; la silhouette avait disparu.
J'avais du mal à croire à l'accident dont j'avais été témoin. Il n'y avait que deux options : soit ce qui venait de se passer était réel, soit j'étais mentalement atteinte. Optant pour celle d'examiner tout cela plus tard, j'essayai de me concentrer sur les dégâts de l'accident.
J'étais en vie. Je clignai des yeux, et me rendis compte qu'une ambulance était déjà sur place, et que le conducteur était déjà sur une civière ; il avait évidemment été moins chanceux que moi.
Je me levai et marchais en direction de ma maison le plus rapidement possible. Je n'avais nullement besoin d'un aller-retour inutile aux urgences. Heureusement, personne ne me remarqua.
Dès que je me retrouvai dans la maison, je courus jusqu'à ma chambre. Je me mis rapidement au lit, trop fatiguée pour me changer, et m'endormis immédiatement.
Pour la première fois en plus de trois mois, je dormis d'un sommeil paisible.
