7.

La conversation en aparté ayant pris fin entre Harlock et Emeraldas, le capitaine pirate s'approcha du commandant terrien, suivi de son amie qui affichait une indifférence marquée à l'encontre du seul d'entre eux à ne pas arborer la tête de mort qui symbolisait à elle seule tout ce pourquoi les pirates se battaient.

- Nous avons une base de ralliement secrète…

Le pirate s'interrompit un instant et se tourna vers sa compagne, attendant un geste d'assentiment qui ne tarda pas à arriver :

- Pas de problèmes pour moi, si tu lui fais confiance.

Harlock parut presque étonné qu'Emeraldas ne rechigne pas d'avantage à dévoiler au terrien l'emplacement de la station de réparation créée de toute pièce par le professeur Oyama à la seule fin d'apporter le soin nécessaire à l'Arcadia et au Queen Emeraldas s'ils venaient à être endommagés par une quelconque avarie. L'îlot de l'Ombre morte, c'était son nom –dernier hommage au Death Shadow- n'avait jamais été découvert jusque là et avait largement rempli sa fonction. Toshiro s'était surpassé. En plus de l'aspect fonctionnel de cette base entièrement mécanisée et automatisée, il y avait recréé un véritable écosystème sur le modèle de la Terre. Rivières et pelouses verdoyantes pouvaient accueillir les pirates le temps de la réparation dans un endroit où il faisait bon vivre. Le cœur généreux de ce petit homme de sciences débordait de l'affection qu'il vouait à son inséparable ami et à la femme qu'il aimait. Il ne fallait guère chercher plus loin l'inspiration qui l'avait poussé à faire naître ce petit paradis auto-suffisant.

Emeraldas précisa cependant, toujours sans un regard pour Warrius Zéro :

- Il l'a toujours considéré comme l'un des nôtres.

Était-ce donc si dur de le nommer… Après toutes ces années ? Fallait-il encore que son nom leur brûle les lèvres, ravivant des douleurs que leurs deux cœurs sauvages gardaient intactes ?

Il sembla à Zéro que l'emploi de ce pronom répondait à un pacte tacite entre les deux pirates. Toshiro Oyama. C'était donc ça, cette gêne, ce froid entre eux. Ce petit homme systématiquement sous-estimé à cause de sa taille et de son physique, génial inventeur, ami fidèle, amoureux transi, maladroit, jovial, indéniablement attachant… Combien de fois Zéro s'était-il demandé ce qui avait pu pousser deux êtres aussi diamétralement opposés qu'Harlock et Toshiro à s'entendre ? Et que dire du lien entre la belle et la bête ? Et puis un jour il l'avait rencontré, il avait été séduit comme beaucoup par son intelligence vive à l'étroit dans son corps trop chétif. Par sa générosité, sa simplicité, son humour. Oui évidemment, un homme de ce calibre devait laisser un bien grand vide…

Il détacha ses yeux de la pirate rousse qui semblait aussi froide que l'équipage exclusivement humanoïde qui composait son vaisseau pour reporter son attention sur Harlock, croisant son regard sombre qui ne laissait, comme à l'accoutumée, rien transparaître de l'évidente nostalgie que cet échange devait réveiller en lui.

Si comme elle le dit, tu as confiance en moi, pourquoi ne pas me dire qui est cet homme que tu redoutes tant ?

- Connaître l'emplacement de cette base pourra te rendre un fier service si ton vaisseau devait être endommagé par le Goliath.

Le ton neutre du capitaine Harlock avait à nouveau sorti Zéro de ses pensées.

- L'éperon de l'Arcadia, les feux de Saint-Elme du Karyu, notre maniement de la barre, ma flotte, tout cela ne suffirait donc pas à venir à bout de ce vaisseau ?

- Je te l'ai dit. Le colonel Van Haro ne craint pas la mort, il a pactisé avec des êtres noirs auxquels tu n'aurais jamais imaginé t'adresser même dans les cas les plus extrêmes…

Zéro avala l'information, comprenant mieux l'étendue du désastre qu'il avait vu quelques heures à peine auparavant. Harlock lui tendit le papier sur lequel il avait inscrit les coordonnées spatiales pour atteindre la station et il s'éloigna d'un pas lent, laissant résonner le cliquetis métallique de ses éperons sur le sol. Il n'était pas difficile de deviner où ses pas le guidaient. Zéro l'avait vue en atterrissant sur Gun Frontier. Une simple stèle surmontée d'un curieux chapeau marron troué.

- Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Décidément, Mimee avait la dérangeante habitude d'être là sans être remarquée. Ce qui était étrange pour Zéro, ce n'était pas de l'entendre citer Lamartine - autrement dit, un poète terrien – mais de noter une fois encore que cette assertion correspondait très justement à ses pensées à lui. Télépathe ? Ou bien qui a le don de lire les cœurs ?

Il ressentit à nouveau cette sensation de n'être pas à sa place sur cette planète. Il vit d'un œil la femme pirate s'éloigner promptement rejoindre son bâtiment et il éprouva le besoin de faire de même.


Sitôt qu'il arriva sur la passerelle de son navire, les questions fusèrent… Le premier officier, Ishikura, jeune homme impétueux, attaqua sur le sujet sensible que Marina n'avait pas osé aborder devant le regard préoccupé de son supérieur…

- Comment s'est passée l'entrevue avec le pirate ?

Un léger sourire flotta sur les lèvres du soldat.

- Plutôt bien, je dois dire, même si Harlock ne brille pas vraiment par son sens de la conversation.

Ishikura fit une moue sceptique. Un peu déçu de la réponse, il hasarda malgré tout :

- Tu veux dire qu'il était muet et…euh… pacifique ?

Zéro laissa entendre son rire clair qui résonnait comme une jolie mélodie aux oreilles de Marina Oki dont les battements de cœur s'accéléraient chaque fois qu'elle l'entendait.

- Dans l'adversité, il n'y a pas d'autres moyens de survivre que de conclure une trêve temporaire.

Il redevint sérieux et s'assombrit légèrement lorsqu'il demanda :

- Le Goliath n'est pas réapparu ?

Les soldats se regardèrent. Marina osa :

- Euh, suite à notre rapport, le gouverneur a été formel… on ne poursuit pas le Goliath. Pour le gouvernement, il n'y a que l'Arcadia qui compte…

- Mais c'est absurde ! Harlock est ce qu'il est mais ce n'est pas un ennemi de la Terre. Il y a de la haine, en revanche, dans le comportement de ce colonel Haro !

Zéro ne décolérait pas. Il pouvait comprendre que le pirate soit considéré comme un ennemi du gouvernement. Il attaquait sans vergogne des spatio-cargos pour refaire ses provisions en faisant parfaitement fi des règlements terriens. Mais de là à le considérer comme l'homme à abattre, cela n'était pas juste.

Le Goliath avait surgi de nulle part, commandé par un homme de chaire et de sang, pour une fois. Il avait frappé des colonies terriennes, des vaisseaux de passage sans réelle logique décelable. Mais surtout, il frappait fort et vite. Il naviguait bien. De mémoire d'homme, cela faisait bien des années qu'aucun navire de ce type ne s'était illustré ainsi. Le Karyu, l'Arcadia, le Queen Emeraldas et avant eux le Death Shadow, voilà les vaisseaux qui imposaient le respect dans l'univers tant par leur construction propre que par la prestance de celui qui les commandait. Et le Goliath semblait jouer dans la même cours que ces bâtiments-là.

Sa voix claqua comme un fouet lorsqu'il déclara :

- Un vaisseau qui s'attaque à une colonie terrienne avec une telle violence devient pour moi une priorité. Ce serait folie que de ne pas anticiper la prochaine attaque. Comme ce serait folie de songer un seul instant qu'il s'agit d'une attaque isolée.

Le commandant Zéro se tourna vers tous ses hommes et interrogea non sans une certaine autorité dans la voix :

- Y en a-t-il parmi vous qui pensent réellement que l'Arcadia représente un danger supérieur au Goliath ?

Légers murmures dans l'assemblée.

- Ishikura ?

Le premier officier était connu de tous pour son envie de mettre le pirate sous les verrous. Il faut reconnaître que la récompense était alléchante. Mais surtout, à l'instar de son commandant autrefois, il pensait que le Karyu ne pouvait souffrir un tel rival dans l'espace…

- Non, commandant. Nous avons tous vu de quoi le Goliath était capable. Mais Harlock…

- Le Goliath détruit. Son objectif est de détruire. Le capitaine Harlock peut sembler un pauvre fou à la tête d'une horde d'allumés défendant on ne sait trop quel rêve de s'affranchir de toute autorité mais je ne l'ai jamais vu attaquer des civils. Jamais.

Zéro avait retrouvé l'autorité qui le caractérisait sur son vaisseau, le discours était engagé, impétueux, extrêmement affirmatif.

Et pour couper court à tout débat polémique, il trancha d'un ton ferme:

- L'Arcadia redeviendra une priorité lorsque le Goliath sera rayé du Ciel. Pour l'instant, tout me porte à croire qu'il peut œuvrer dans notre sens. J'ai vu le Goliath à l'œuvre et pour une fois, je suis preneur de toute aide extérieure…