Deux semaines avaient passé depuis la découverte qu'avait faite Hermione. Elle s'était renseignée sur le magasin Vassili & Kingstone. L'homme qu'elle avait vu à travers la vitrine ce soir là n'était autre que Boris Vassili en personne, qui restait l'unique propriétaire et gérant depuis la mort d'Astor Kingstone, quelques années plus tôt. Les deux hommes avaient ouvert leur magasin dans les années soixante-dix, profitant de la montée en puissance de Voldemort pour fournir ses adeptes en objets regorgeant de magie noire ou susceptibles de les aider dans leur tâche.

Lorsque le Seigneur des Ténèbres fut contraint à l'exil, le gouvernement avait procédé à plusieurs perquisitions dans des magasins comme le leur, et les deux hommes avaient décidé de changer le type de marchandises qu'ils proposaient pour ne pas avoir à fermer leurs portes. Aujourd'hui, le magasin ne rassemblait plus qu'une collection d'étrangetés diverses et d'articles lugubres, mais rien de vraiment dangereux. Cependant, une rumeur circulait selon laquelle Boris Vassili réserverait encore quelques objets d'une nature tout à fait différente à certains acheteurs privilégiés.

Cette rumeur avait conforté Hermione dans son opinion. L'objet dont Malefoy avait parlé avec cet Archy (sur qui elle n'avait malheureusement rien pu trouver, n'ayant pas pu identifier le village où ils s'étaient rendus) était à coup sûr un artefact de magie noire. Si ce n'était pas le cas, Hermione ne voyait pas bien pourquoi Malefoy s'était senti obligé d'aller rendre visite à Vassili sur le champ. Lui avait-il demandé des renseignements sur cet objet ? Voulait-il en racheter un ? Son père avait-il confié l'objet en question à Vassili pour qu'il le garde ? Dans ce cas, Malefoy était venu voir soit s'il était toujours là-bas, soit s'il pouvait le récupérer…

Mais la jeune femme n'avait pas eu l'occasion d'en savoir plus sur ce que trafiquait le Serpentard. Il n'était pas beaucoup sorti de chez lui ces deux dernières semaines, et quand il l'avait fait, ce n'était que pour se rendre chez des particuliers où Hermione n'avait entendu que des bribes de conversations sans intérêt.

Allant de déception en déception à chaque fois qu'il la faisait venir, Hermione commençait à s'impatienter quelque peu de ne pas avoir l'occasion d'en savoir plus. Et l'attitude de Malefoy n'aidait pas à calmer son irritation. Quelques jours après être allé voir Vassili, son humeur était redevenue celle que la sorcière lui avait toujours connue. Elle passait donc ses journées à tenter de ne pas répondre aux remarques odieuses qu'il lui réservait, avec plus ou moins de succès.

Ce jour-là, Hermione arriva de bonne heure au Manoir. La veille, le Serpentard l'avait prévenue qu'il devrait sortir toute la journée. Bien évidemment, il ne lui avait pas précisé où il devait aller. Il ne le faisait jamais. Comme toujours, elle le trouva tranquillement installé dans un des fauteuils du salon. Comme toujours, il leva les yeux sur elle en l'entendant arriver, comme s'il était étonné de la voir là. Et comme toujours, elle se retint de pousser un soupir d'exaspération.

- Il faut que tu changes, lui annonça-t-il d'emblée.

- Pardon ? s'offusqua-t-elle en se disant qu'il ne doutait décidément de rien.

- Ne monte pas sur tes grands hippogriffes, Granger, répliqua-t-il froidement en se levant. On va passer la journée dans des lieux où il y a foule. Il te faut un déguisement.

Hermione prit sa baguette en résistant à l'envie de la pointer sur Malefoy, et se lança un sort pour changer d'apparence. Elle avait mis des années à maîtriser la métamorphose humaine, et même aujourd'hui, l'illusion n'était que temporaire lorsqu'elle ne la pratiquait pas avec sa propre baguette. Elle fut donc plutôt satisfaite de voir son corps prendre l'exacte apparence d'une femme qu'elle avait un jour croisée dans la rue de chez ses parents. Malefoy détailla du regard la jeune femme aux boucles blondes qui se tenait à présent devant lui.

- Trop voyante, dit-il. L'idée, c'est qu'on ne te remarque pas, ajouta-t-il en voyant le regard glacial qu'Hermione lui lançait.

- Je sais bien, merci, répliqua-t-elle sèchement en se transformant une nouvelle fois.

- Trop banale, jugea-t-il avant même que la métamorphose ait pris fin.

- Tu commences sérieusement à m'agacer, Malefoy, s'écria-t-elle. Je ne changerai plus.

Le Serpentard parut réfléchir quelques instants, puis haussa les épaules.

- De toute façon, ça ne peut pas être pire que ta véritable apparence.

La mâchoire d'Hermione se décrocha sous le choc. Que pouvait-elle bien répondre à cela ? Comment pouvait-on être aussi odieux ? Et pour qui se prenait-il, à la fin ?

Malefoy profita du soudain mutisme de la sorcière pour saisir son poignet et transplaner avec elle. Dès qu'ils arrivèrent à destination, elle fit un geste brutal pour se dégager de lui. La simple idée qu'il la touche la répugnait plus qu'il n'était possible de le dire. Pour ne pas laisser voir les sentiments qu'il lui inspirait, elle s'attacha à observer les alentours.

Ils avaient atterrit dans une petite ruelle sombre à l'allure lugubre, qui était fermée d'un côté par un cul-de-sac et débouchait de l'autre sur une grande rue d'où émanait une lumière aveuglante comparée à l'obscurité qui envahissait les environs immédiats. Hermione entendait la rumeur d'un joyeux brouhaha provenant de la rue et voyait sans cesse passer des personnes vêtues de longues capes et de robes colorées. En découvrant cette rue marchande pour sorciers et sorcières très animée, elle ne put s'empêcher de penser qu'il aurait été effectivement inconscient de ne pas être déguisée. Mais cela ne pardonnait en rien ce que Malefoy venait de lui dire. En y repensant, elle n'avait qu'une envie, celle de lui cracher à la figure.

Le Serpentard se dirigea vers la grande rue et tourna directement sur la droite, signe qu'il devait bien connaître les lieux. En le suivant, elle contempla la silhouette des hauts bâtiments qui se découpait dans le ciel bleu du matin et les devantures des nombreux magasins qui bordaient la rue. Elle avait l'impression d'être dans une partie du Chemin de Traverse qu'elle ne connaissait pas. Au nom des enseignes qui pendaient devant les boutiques, elle sut toutefois que ce n'était pas le cas. Pour en avoir vu des photographies dans Les lieux magiques de Grande-Bretagne, elle reconnue sans peine l'endroit comme étant la rue commerçante magique qui se trouvait en plein cœur de Bristol. Un lieu qui privilégiait uniquement une clientèle des plus fortunées…

- On est sur l'Avenue du Phénix ? s'assura-t-elle.

- Hum ? fit le Serpentard plongé dans ses réflexions. Ah, oui. Tu n'as certainement pas eu l'occasion de venir ici souvent, étant donné tes moyens, lança-t-il sur un ton dédaigneux.

Hermione sentit une nouvelle vague de colère s'abattre sur elle et tenta de la repousser du mieux qu'elle put. Il fallait absolument qu'elle se concentre sur sa mission. Dans la foule des acheteurs qui se pressaient, elle pouvait facilement perdre Malefoy – ce qu'elle aurait ardemment désiré en d'autres circonstances, mais qu'il était préférable d'éviter si elle ne voulait pas s'attirer les foudres de Kingsley.

Malefoy s'arrêta devant un magasin à l'allure imposante et observa les vitrines pendant quelques instants avant de se décider à entrer. Hermione le suivit à l'intérieur. Tous les rayons et les présentoirs du magasin rassemblaient une quantité inimaginable de vêtements : capes, écharpes, gants, robes, pantalons, chapeaux… Un sentiment d'exaspération monta sourdement en elle lorsqu'elle comprit qu'ils allaient passer la journée entière à faire du shopping. Quelle perte de temps !

Alors que Malefoy serpentait déjà parmi les rayons, certainement à la recherche du vêtement le plus cher et le plus hideux du magasin, la sorcière tenta de se consoler en se disant qu'il finirait peut-être par faire des courses en rapport avec le mystérieux objet…

Deux heures plus tard, elle reposait violemment une écharpe à 199 Gallions sur son présentoir, fulminant contre le Serpentard qui prenait un plaisir évident à essayer tous les articles du magasin. Il avait mis de côté un tas impressionnant de vêtements qu'Hermione pensait être ce qu'il ne prendrait pas. Elle fut donc abasourdie de voir les vendeurs les empaqueter dans un empressement précautionneux tandis que Malefoy les payait avec plusieurs bourses remplies à ras bord de Gallions. Pas étonnant qu'il vive dans un manoir ! pensa-t-elle avec colère. Une habitation plus petite ne contiendrait jamais assez d'espace pour ranger tous ses vêtements ! Elle était persuadée que même Fleur, la belle-sœur de Ron, ne possédait pas une garde-robe aussi étendue.

En sortant du magasin, elle se sentie immensément soulagée d'en avoir fini avec la corvée des vêtements… jusqu'à ce que Malefoy s'arrête devant une autre boutique en tout point semblable à celle qu'ils venaient de quitter.

- Tu trouves que tu n'as pas encore acheté assez de vêtements ? s'irrita-t-elle.

Il eut une moue perplexe avant de la détailler du regard.

- Tu ferais bien d'en profiter pour t'en acheter aussi. Quoique ces guenilles bon marché te vont à ravir, Granger, répliqua-t-il avec un sourire narquois.

Elle sentit sa colère monter encore d'un cran et attendit quelques secondes avant d'entrer à sa suite dans le magasin pour être sûre d'avoir chassé l'envie de l'étrangler avec le premier bonnet qui lui passerait sous la main.

Elle fut prise d'une soudaine envie de vomir quand elle le vit se diriger vers un rayon de sous-vêtements. La vision de Malefoy en caleçon était décidément plus qu'elle ne pouvait supporter, et elle décida de fureter dans les rayons pour sortir cette image de sa tête. Une demi-heure plus tard, lasse de ne trouver que des vêtements qui coûtaient un mois de son salaire, elle préféra observer les clients du magasin bondé. Elle ne fut pas étonnée de voir chez la plupart des airs hautains accompagnés d'un mépris sans borne pour les vendeurs. Elle se sentait révoltée à l'idée que ces gens se croient vraiment supérieurs aux autres.

Dans un coin de la boutique, elle remarqua un couple se disputant à voix basse. Elle n'entendait pas ce que les deux personnes se disaient, mais la femme semblait refuser quelque chose à son compagnon. Hermione se rendit compte qu'ils détonaient un peu dans le paysage luxueux du magasin. La façon dont ils étaient vêtus n'était pas aussi apprêtée que celle des autres clients. Hermione en déduisit qu'ils n'étaient pas des habitués de l'endroit, et qu'ils devaient se trouver là par hasard. Peut-être étaient-ils des touristes.

Elle reporta son regard vers l'endroit où elle avait vu Malefoy pour la dernière fois. Il était en train de regarder avec un intérêt limité un grand manteau en fourrure qui devait coûter à peu près le prix d'une voiture moldue. Quel gâchis, pensa-t-elle. Comment pouvait-on être à ce point riche et ne dépenser son argent que dans des choses aussi futiles ?

La sorcière commençait à perdre patience. Son irritation croissait à mesure qu'il entassait dans les bras de la vendeuse qui le suivait partout les articles qu'il avait choisi. Il y avait tellement de monde dans le magasin que l'air était à peine respirable. Elle sentait qu'elle n'allait pas tenir encore longtemps dans un tel environnement et elle commençait à avoir le tournis. Il fallait absolument qu'elle sorte prendre l'air, mais elle ne pouvait pas risquer de laisser Malefoy seul dans la boutique.

Heureusement pour elle, le Serpentard ne tarda pas à régler ses achats et demanda à ce qu'ils soient directement livrés au Manoir. Dès qu'ils furent sortis, Hermione eut à peine le temps d'inspirer l'air frais de l'Avenue que Malefoy repartait déjà dans une autre direction. Elle sentit une nouvelle fois la colère grimper en elle tandis qu'elle suivait ses grandes enjambées. « A croire qu'il le fait exprès », pensa-t-elle, furieuse.

Il s'arrêta dans plusieurs autres boutiques avant de décider enfin qu'il était temps pour lui d'aller se restaurer. Hermione accueillit cette décision avec un plaisir relatif, soulagée de pouvoir reposer ses pieds endoloris, mais déjà exaspérée à l'idée de devoir prendre son repas en tête-à-tête avec le Serpentard.

Ils s'installèrent dans un petit restaurant au décor un peu trop chargé au goût d'Hermione. Un silence hostile s'insinua entre eux tandis qu'ils attendaient leur serveur. Celui-ci arriva après quelques minutes et leur tendit la carte du restaurant. Hermione manqua de s'étrangler en voyant le prix des menus. Si elle n'avait pas eu aussi faim, elle se serait volontiers passée d'un déjeuner aussi exorbitant. Elle scruta le menu à la recherche du plat le moins onéreux, et trouva avec difficulté une salade qu'elle s'empressa de commander.

- Ce sera tout, madame ? s'étonna le serveur devant la simplicité de sa commande.

- Vous voyez bien qu'elle a besoin de perdre du poids, lui répondit Malefoy d'un ton sec avant de passer sa propre commande, qui était on ne peut plus fournie que celle de la sorcière.

Hermione sentit sa colère sourdre encore un peu plus devant cette pique grossière. Instinctivement, elle saisit sa fourchette pour la lui planter entre les deux yeux, mais se ressaisit de justesse et se contenta de la serrer furieusement dans sa main.

Elle avait l'atroce impression d'être revenue au temps de Poudlard, à l'époque où la seule préoccupation de Malefoy consistait à trouver de nouvelles injures à lui jeter à la figure, de nouveaux moyens de les faire enrager, Harry, Ron et elle. A ce moment-là, elle pouvait au moins répliquer. Mais aujourd'hui, elle était forcée de se retenir de lui sauter dessus et de l'étriper pour ne pas faire capoter la mission. Les conséquences seraient bien trop désastreuses. Elle ne pouvait se permettre aucun écart. Et Malefoy le savait très bien. Il était évident qu'il cherchait à la pousser à bout.

Le serveur arriva bientôt avec leurs commandes. Hermione eut tôt fait de finir sa salade qui, malheureusement, ne combla pas vraiment sa faim. En face d'elle, Malefoy semblait s'attacher à manger avec une lenteur exaspérante. Elle devait s'armer de patience, mais l'exaspération reprit la place sur la raison.

Comme dans la boutique de vêtements, elle décida d'observer les autres clients pour se calmer. Elle remarqua le couple qu'elle avait aperçu un peu plus tôt dans la matinée. Elle fut brièvement amusée de constater que, tout comme à sa table, le couple paraissait étrangement silencieux et tendu. De toute évidence, l'achat que l'homme voulait faire lui avait été refusé. Enfin, après un moment qui lui parut interminable, le Serpentard termina son repas et se leva de table.
Hermione paya sa maigre salade en fulminant contre la disproportion du prix par rapport à la quantité de nourriture qu'elle avait eue.

Après le déjeuner, Malefoy décida d'aller faire un tour dans une librairie, ce qui rasséréna un peu la jeune femme. Au moins, elle aurait quelque chose d'intéressant à regarder en attendant qu'il fasse ses achats. Elle resta donc à proximité de lui, en profitant pour jeter un coup d'œil aux titres des livres qu'il prenait. Elle fut déçue de voir qu'il ne s'intéressait qu'à des ouvrages sans intérêt et qui ne pourraient certainement pas la renseigner sur l'objet qui l'avait tant préoccupé.

- Vous avez besoin d'un conseil ? demanda un vendeur qui s'était approché d'eux à Hermione .

- C'est inutile, lui répondit Malefoy avant même qu'elle ait pu ouvrir la bouche. Regardez-là, vous voyez bien à son air totalement ahuri qu'elle ne sait même pas lire. Elle est un peu dérangée, ajouta-t-il sur un ton de confidence après s'être rapproché du vendeur.

Le vendeur parut déconcerté par la remarque de son client, mais ce n'était rien comparé à la fureur qui s'empara soudain de la jeune femme. Jamais de sa vie elle ne s'était sentie autant insultée. Sans s'en rendre compte, elle serrait ses poings dans un geste de rage incontrôlée. Si ses yeux avaient pu lancer des Avada Kedavra, Malefoy aurait été retrouvé mort dans une librairie de Bristol.

Sans se préoccuper le moins du monde de la réaction de la jeune femme, le Serpentard commanda quelques livres au vendeur et sortit de la boutique. Si elle n'avait pas été aussi furieuse, Hermione aurait remarqué pour la troisième fois de la journée le couple qui les observait un peu plus loin dans la librairie.

Elle se précipita à la suite de Malefoy et le rattrapa dans la rue. Elle le héla avec colère pour qu'il se retourne. Il lui lança un regard irrité, comme pour signifier qu'elle le dérangeait clairement. La rage d'Hermione était sur le point d'exploser.

- Pourquoi as-tu dis ça ? lui demanda-t-elle sans plus prendre la peine de cacher sa colère.

- Que tu avais l'air d'une ahurie ? répliqua-t-il dans un sourire mauvais. Mais parce que c'est le cas, Granger, que tu sois déguisée ou non.

- Mais pour qui tu te prends, à la fin ? s'emporta-t-elle. Tu crois encore que tu vaux mieux que tout le monde ?

- Je vaux certainement mieux qu'une sorcière hystérique de seconde zone qui se voit déléguer les missions les plus minables du ministère, cracha-t-il.

Ce fut la phrase de trop. Toute la colère, l'irritation, la rage et l'exaspération qu'Hermione avait tenté de repousser ces dernières semaines explosèrent en elle avec une force inouïe. Elle attrapa le bras de Malefoy qui eut un mouvement de surprise devant le regard haineux que lui lançait la sorcière, et transplana dans le salon du Manoir. Dans le silence de la demeure vide, un bruit sec retentit lorsqu'elle le gifla de toutes ses forces, suivit d'un léger « pop » qui exprimait bien mal sa fureur, au moment où elle disparut du salon.