Avertissement - scènes de sexe explicites

Le décor : l'appartement de Doumeki, juste après le retour de Yashiro de Taiwan

Les acteurs : Yashiro (avec ses cheveux magnifiques, son corps élancé, sa veste de costume hors de prix, la main gauche dans sa poche, se tenant élégamment dans son appartement minuscule et très banal) et Doumeki (horriblement conscient de cette satanée rambarde couverte de rouille dans la salle de bains)

Le sujet de la conversation : La nourriture

Doumeki ouvrit les placards de sa cuisine, fouilla dans les tiroirs, examina le contenu de son frigo et congélateur. Ce qu'il y vit aurait fait fuir même un étudiant de fac aguerri.

"Rien ?"

"Rien."

"C'est pas possible, rien. Allez, fais un effort. Liste-moi ce que tu as, tout simplement."

Le cœur battant, Doumeki le regarda du coin de l'œil. Il semblait tellement à l'aise, sûr de lui, déambulant calmement près de la table basse, étudiant la pièce. Il s'arrêta brièvement devant la seule photo de l'appartement, représentant Doumeki et sa petite sœur, photo qu'il venait tout juste d'encadrer.

"Hum... du pain, du sel, du cumin, des cornichons -"

Un ricanement. "Sérieusement ? Des cornichons ?"

"De la confiture, des céréales, des betteraves en conserve. Et du pamplemousse."

"On peut mettre la confiture sur du pain et manger ça avec des céréales alors. Tu as du lait au moins ?"

"Non."

"Oh. Hé bien, on fera sans alors. Avec du pamplemousse et des cornichons pour le dessert."

"Patron, il y a un restaurant juste à côté."

"Je t'ai déjà dit que je voulais manger chez toi."

"On peut commander quelque chose."

"On peut, oui," admit Yashiro. Doumeki respira instantanément plus aisément. "A condition qu'on invite le livreur à nous rejoindre dans la chambre à coucher."

"... Je vais couper le pain."

"Brillante idée."

Doumeki attrapa la baguette de pain. Dans ses oreilles résonnait encore le 'nous rejoindre'.

Yashiro, qui s'amusait comme un petit fou, s'assit sur le canapé et feuilleta le livre de poche posé sur la table basse, une page cornée servant de marque-page. Doumeki lisait des romans. Enfin, un roman. Qui l'aurait cru ?

Yashiro s'était senti à l'aise dès qu'il avait franchi le seuil, ce qui était bizarre. C'était presque comme s'il était déjà familier des lieux. Ce qui rendait d'autant plus amusant le fait que le phénomène inverse semblait affecter le propriétaire. Il contemplait un Doumeki à l'évidence mal-à-l'aise qui s'affairait, un Doumeki qui semblait trop large, trop encombrant pour sa petite cuisine. Cette scène avait un air de déjà-vu. Ah oui, se rappela Yashiro, c'était la fois où une minute Doumeki était en train de faire à manger et la minute suivante, Yashiro était à plat ventre sur le lit, se faisant furieusement baiser par Doumeki.

Mmm. Doucement. Du calme.

"Je pense que je vais d'abord prendre un bain."

Doumeki se retourna. "Je vais vous en faire couler un."

Dans la salle de bains, en attendant que la baignoire se remplisse d'eau, Doumeki mena une lutte féroce et silencieuse contre la rambarde couverte de taches de rouille. Après s'être rendu compte que gratter ne servait à rien, il prit trois serviettes du placard et prit soin de recouvrir complètement la rambarde. Puis il plia avec précaution une autre serviette pour Yashiro, priant pour que le secret de sa rambarde ne soit jamais dévoilé. Il était conscient d'être probablement sur la bonne voie pour devenir fou, mais il n'arrivait pas à s'en empêcher.

Pendant ce temps, Yashiro vagabondait dans la chambre. Qui était à peu de choses près la salle à manger. Une pièce simple, à la décoration spartiate, pour ne pas dire inexistante. Il y faisait agréablement chaud. Il ouvrit les volets. L'appartement était situé au douzième étage et donnait une belle vue sur l'ensemble du quartier, vue partiellement obstruée par l'immeuble d'en face. La lumière du soleil perçait faiblement à travers les nuages.

Il plissa les yeux. Le parc à côté avait l'air familier. Ses arbres, ses bancs. L'église. Et puis le SDF qui traînait à l'entrée. L'arrêt de bus pas loin. Est-ce que c'est... ? Il revit les lieux dans sa mémoire, essayant de trouver un meilleur angle de vue, de retrouver ses repères. Si c'était ça... alors la maison devrait être... Il suivit l'itinéraire tracé mentalement.

Là. (Heureusement) partiellement obstrué par une montée et les maisons environnantes. Le quartier où il avait vécu enfant.

Son garde du corps vivait à quelques pas de sa maison d'enfance. Bien sûr qu'il vivait là, cet imbécile sans considération pour ses sentiments.

Il la regarda, intensément. Comme une caméra militaire à la pointe de la technologie, il choisit un endroit en particulier, se concentra dessus, puis rétrécit son champ de vision, répétant le même processus encore et encore. Zooma. Il traversa la terre, le béton, le temps. Et il le vit. Le garçon en uniforme scolaire, assis sur le bord de la fenêtre, regardant dans le lointain. Sanglotant désespérément entre ses dents serrées. Les larmes dégoulinaient sur ses joues comme si on avait fracassé un barrage et le torrent se déversait, noyant tout sur son passage. Il ne pouvait s'empêcher de pleurer et Yashiro ne pouvait s'empêcher de le fixer.

"Le bain est prêt, Patron."

Doumeki se tenait sur le seuil, ayant remonté l'une des manches de sa chemise jusqu'au coude. Yashiro resta planté là pendant un instant, perdu dans ses pensées, avant de se détourner brusquement de la fenêtre, son visage masqué par les ombres. Doumeki cligna des yeux. Le changement avait été brutal.

Yashiro le dépassa à la hâte tout en déboutonnant sa veste à une main.

"Avez-vous besoin de moi pour... ?"

"Je peux le faire seul."

Il claqua la porte de la salle de bains.


Doumeki n'avait pas le temps de s'inquiéter sur ce qu'il avait bien pu faire de mal. A la place, il se dépêcha dès qu'il en eut l'occasion de nettoyer son appartement du mieux qu'il le pouvait. Il remit les coussins à leur place, épousseta le dessus des placards, balaya le parquet, et changea même les draps de son lit avec un rougissement d'embarras.

Puis il retourna dans la cuisine et fixa d'un air désespéré les tranches de pain sur lesquelles il avait étalé de la confiture. Il ne pouvait pas décemment servir ça au Patron. Il attrapa ses clefs, sortit, fit sept pas dans le couloir avant de se rappeler que la dernière fois qu'il avait laissé le Patron seul, on avait tiré trois fois sur ce dernier. Il rentra aussitôt.


Être dans l'eau le calma. Il aimait bien l'odeur du savon. Enfin gel douche plutôt. Doumeki lisait des romans. Et utilisait des gels douche parfumés à la noix de coco. Qui l'aurait cru ? Peut-être même qu'il faisait les deux en même temps. Le rire de Yashiro résonna dans la petite salle de bains.

S'aspergeant le visage d'eau, il se réprimanda d'avoir sombré aussi facilement dans ses mauvais souvenirs. Il refusait de devenir ce cliché de moi-héros-solitaire-se-battant-contre-ses-vieux-démons. Evidemment, que sa vie craignait à cette époque, quand il était trop jeune pour faire quoi que ce soit pour l'améliorer. Mais n'était-ce pas pour cette raison qu'il était devenu ce qu'il était aujourd'hui ? Et n'aimait-il pas cet homme qu'il était devenu ? Ce gosse en uniforme scolaire, pleurant de manière pathétique à cause de ce que lui avait dit Kageyama en passant, ce n'était rien de plus qu'un personnage d'un vieux roman écorné qu'il avait lu il y a de ça bien longtemps.

Il laissa sa main droite s'enfoncer sans but dans l'eau du bain.


Doumeki était déchiré entre enlever la croûte du pain ou la laisser quand il entendit le Patron sortir de la salle de bains et l'appeler. Il s'essuya les mains sur son pantalon.

Yashiro était en train de regarder par la fenêtre de la chambre, encore une fois, encore trempé par l'eau du bain et complètement nu à l'exception de l'écharpe qui soutenait son bras blessé. Il ne paraissait plus en colère, observa Doumeki avec soulagement. Puis il observa autre chose et rougit.

"Je ne savais pas que tu lisais du Murakami," commenta Yashiro d'une voix vaguement amusée. "En fait, je suis surpris que tu saches lire tout court. Mais du Murakami... Je ne m'y attendais pas du tout."

Doumeki remarqua son exemplaire de La Course au mouton sauvage sur la petite table.

"Il n'est pas mal, je trouve."

"J'aurais dit que tu étais trop... peu créatif. Pour lire du Murakami."

Doumeki contemplait les muscles souples et fins de son dos et de ses jambes. Ça lui donnait un air félin, élégant. Son cœur battit plus vite. Le Patron a dit quelque chose, se rappela-t-il furieusement à l'ordre. C'est à ton tour de parler.

"Il..." Il tenta de se remémorer l'histoire. "J'aime l'idée qu'aucun de ses personnages ne semble savoir ce qu'il se passe. Même à la fin."

Yashiro se retourna pour lui faire face. Ils se regardèrent un moment, immobiles. Puis Yashiro eut un sourire paresseux.

"Est-ce que tu as déjà lu dans ta baignoire ?"

"Euh... non. Je ne crois pas."

Yashiro gloussa. Il jeta négligemment sur le sol la serviette qu'il tenait à la main et s'avança.

"Au fait," lui dit-il d'un air nonchalant au creux de l'oreille. "Tu devrais faire quelque chose pour cette rambarde dans ta salle de bains."


Doumeki voulait l'embrasser, il voulait l'embrasser plus qu'il ne voulait lui caresser les cheveux, c'était dire, mais il n'arrivait pas à se coordonner suffisamment. Il était loin d'être mécontent pourtant. Le Patron était étendu sur le lit, bras et jambes écartés, et il avait ses doigts en lui, l'étirant convenablement. Il contemplait, subjugué, les expressions de Yashiro, se gorgeait de ses brusques soupirs, avant de se pencher et de prendre son sexe en bouche. Les doigts du Patron étaient agrippés à ses cheveux.

Il changea de position, plongeant sa langue là où était sa main et vice-versa. Yashiro gémit et resserra sa prise sur Doumeki, le forçant à enfouir sa langue plus profondément.

Doumeki était dangereusement proche d'atteindre ses limites. Mais il persévéra. Depuis le début, il avait préparé le harnais, la bride, le mors et les œillères. Ça n'allait pas se passer comme la dernière fois. Il allait faire les choses bien. Il n'y aurait ni sang ni larmes ni bras blessé se faisant torturer. Il massa la prostate de Yashiro, appliqua une bonne dose de salive, prit son temps. Mais cela semblait ne pas suffire.

Yashiro pensait apparemment la même chose.

"Amène le lubrifiant," lui dit-il pantelant.

Doumeki leva la tête. "Je n'en ai pas."

Yashiro le regarda d'un air incrédule avant de tilter.

"Oh. C'est vrai. Du lubrifiant n'est pas en tête de liste des courses quand on est impuissant, j'imagine."

Doumeki ne répondit pas.

"T'as de la vaseline ?"

"Non."

"Une lotion quelconque ?"

"Non."

"De l'huile d'olive ?"

Silence.

"Va en chercher."

Doumeki se leva du lit sans un mot. De retour dans la cuisine, à côté des tranches de pain confiturées qui commençaient à rassir dans l'air ambiant, il trouva une bouteille d'huile d'olive à moitié vide et la regarda d'un air pensif. Il réalisa qu'il se tenait dans sa cuisine tenant à la main sa bouteille d'huile d'olive et qu'il allait la ramener dans sa chambre pour aller baiser son Patron dans son lit.

Bertolli Vierge Extra, était-il marqué sur l'étiquette. Très drôle.

Quand Doumeki revint près de lui, Yashiro était extrêmement agacé de se sentir nerveux. Lui. Nerveux. Ça doit être à cause du stupide visage de Doumeki, décida-t-il. Ce visage qui ne révélait rien de ce qu'il pensait. Mais comment pouvait-il être aussi impassible ?

Tandis qu'il glissait ses doigts couverts d'huile profondément en Yashiro, Doumeki en profita pour l'observer attentivement. La tête tournée sur le côté, des yeux qui n'arrêtaient pas de le regarder en coin, sa bouche qui laissait échapper soupir sur soupir. Que voulait dire ce regard exactement ? Était-il réticent ? Incertain ? Se pourrait-il, que lui, Yashiro, se sente timide ?

"Baise-moi à la fin, espèce d'idiot."

D'accord, pas timide. Il ne fallait pas exagérer.

Mais ce regard... il était encore là. De l'incertitude, du doute, mêlés à du désir et à de l'empressement. Et en dépit des nombreux exploits sexuels de son Parton, ça excita Doumeki de savoir qu'il pouvait le voir comme ça. Puis il sursauta. Se pourrait-il que le Patron ne soit comme ça... qu'avec lui ?

Il mit de côté cette dangereuse pensée et le pénétra.

La taille seule de son sexe suffit à couper le souffle de Yashiro. Il frissonna.

Attention, se rappela Doumeki tandis que la chaleur et l'étroitesse réclamèrent immédiatement leurs droits. Il commença par des coups de reins brefs mais puissants. Il souleva Yashiro par les hanches et le maintint à bout de bras alors qu'il le baisait. Yashiro le regardait, les yeux rendus brumeux sous le plaisir.

Retiens-toi. Jusqu'à quatre-vingt pourcent. Non, soixante pourcent. Pas plus. Tu n'es pas ton père.

Inconscient des pensées de son partenaire, l'extase initiale de Yashiro se fana rapidement.

Avec tout ce lubrifiant et cette préparation, avec la vitesse soigneusement contrôlée de Doumeki, cela ne lui prit pas longtemps pour s'habituer à la taille de Doumeki enfoui en lui. Il n'y avait pas de douleur.

Et l'absence de douleur fut vite remplacée par de l'irritation. Et de mauvais souvenirs tentant de refaire surface.

Doumeki allongea doucement Yashiro sur le lit, se pencha en avant et l'embrassa.

Et soudain il se rappela. De ce type d'il y a une dizaine d'années. Ce type qu'Hirata lui avait assigné quand il avait débuté dans le métier. Ce type, se rendit soudain compte Yashiro, qui avait une cicatrice quasiment au même endroit où Doumeki avait la sienne. Ce type qui avait voulu que Yashiro le regarde et l'embrasse pendant leurs relations sexuelles. Ce type. Les caresses tendres et amoureuses. La nausée. Yashiro ressentit tout cela une fois de plus.

"Arrête."

Après quelques coups de rein, Doumeki se paralysa.

"C'est de la merde."

Et les mots furent pareils à un vent glacial et mordant sur la peau de Doumeki.

"Quoi ?"

"Toi qui me traites à nouveau comme ta petite amie pré-pubère. Tu pensais vraiment que j'allais être capable de jouir avec ça ?"

Le sexe de Doumeki était encore profondément enfoui dans son cul, les jambes de Yashiro crochetées à ses épaules.

"Je..."

Yashiro chercha à rencontrer son regard. Mais où est passé l'autre Doumeki ?

"Arrête de jouer l'innocent, ça sert à que dalle. J'ai vu ce que t'es capable de faire." Ses yeux étaient perçants. Exigeants. "Fais-le encore."

Doumeki releva un peu la tête. Puis détourna le regard.

Une vague de dégoût bien plus grande submergea Yashiro.

"Dégage."

Doumeki se retira entièrement et s'assit au bord du lit.

Yashiro resta là, énervé et plus sexuellement frustré qu'il ne l'avait été depuis des années. Il aurait vraiment dû voler ce téléphone à l'hôtel.


Téléphone. Hôtel.

Idée.

Il jeta un coup d'œil à Doumeki. L'image même de la honte et de la défaite. Les sourcils froncés, la tête baissée.

Où est passé l'autre Doumeki ? Comment le faire sortir pour qu'on joue ensemble tous les deux ?

"J'ai menti. A propos de n'avoir été baisé par personne à Taipei."

Encore une fois, ce n'était pas vraiment une expression à proprement parler qui le trahit. Ce fut plus comme si au lieu de Doumeki se tenait une statue. C'était imperceptible, mais Doumeki s'était raidi. Il le savait. Et cette réaction déclencha chez Yashiro quelque chose qui lui avait manqué ces dix dernières minutes.

"Tu pensais vraiment que j'allais me retenir pendant une semaine ? Je savais que t'étais pas très intelligent, mais franchement. Même toi t'aurais pu le deviner. Il y en a eu trois en total. Un par un au début, puis les trois à la fois. Personne d'aussi bien monté que toi, évidemment, mais je ne suis pas vraiment connu pour être regardant."

Il aurait voulu avoir ses cigarettes à portée. A la place, il croisa les jambes et se suréleva sur un coude.

"Je n'ai pas vraiment menti pour le sexe par téléphone. C'était juste pas mon idée. C'est un des gars qui y a pensé en premier. Il l'a pris et m'a baisé avec, comme ça, c'est sorti de nulle part. Cet homme était vraiment inspiré, un véritable artiste." Il soupira d'un air dramatique. "C'était un superbe voyage, vraiment. Je l'ai un peu édulcoré en te le racontant, à vrai dire."

Et maintenant le coup de grâce. "En fait, je suis quasiment certain que l'un d'entre eux habite près d'ici. Enfin pas loin. Ça te dirait que je tienne une petite réunion de retrouvailles dans ton appart' ?"

Doumeki n'avait pas croisé une seule fois son regard. Il semblait mémoriser le léger motif en zigzag ornant la couette. Mâchoires et poings serrés étaient les seuls signes extérieurs de ses émotions bouillonnant à l'intérieur.

Yashiro soupira. Vraiment ? Jusqu'où je dois aller pour que tu craques ?

"Apporte-moi mon portable."

Doumeki leva finalement la tête. Il y eut une brève impasse, où aucun des deux ne bougea. Puis il se leva lentement. Yashiro remarqua avec une satisfaction morbide et malfaisante que son sexe était redevenu flasque. C'était comme revoir un vieil ami.

Après lui avoir remis le téléphone, Doumeki recula de quelques pas.

Yashiro composa le numéro et attendit, regardant par la fenêtre. Doumeki entendit le bruit reconnaissable d'un téléphone qu'on décroche à l'autre bout du fil. D'une voix d'homme qui répond.

"Toruda !" s'exclama chaleureusement Yashiro. "Comment vas-tu ? C'est moi, Yashiro... je sais, cela ne fait que vingt-quatre heures à peine depuis notre petit rendez-vous dans les toilettes pour hommes, mais que veux-tu ! Tu me manques déjà."

Doumeki savait qu'il devait partir, mais il n'arrivait pas à bouger. Il était comme enraciné. Il entendait la conversation par bribes, la voix indistincte qui répondait à Yashiro et la haït passionnément. Un goût âcre, comme du vinaigre, se répandit dans sa bouche.

Comme de la rouille plutôt. Jamais, de sa vie entière, ses défauts et faiblesses n'avaient été révélés aussi cruellement. Il désirait tellement retourner à l'époque bénie de son impuissance.

Yashiro ne lui accorda qu'un seul regard, pour lui demander froidement quelle était son adresse. Doumeki la le lui récita tel un robot. Il sentait quelque chose bouillonner en lui, tel un déluge sur le point de se déchaîner. Ses poings serrés tremblèrent.

"Amène des jouets aussi, y'a rien de marrant dans ce trou," entendit-il à un moment donné. Yashiro, qui était encore en érection, commença à se branler indolemment. "Des godemichés, des perles, la totale quoi. Ah, n'oublie pas les cordes."

Et soudain Yashiro, exécutant son plan génial, eut une idée encore plus brillante. Un nom qui allait faire bousculer les choses. Il doutait fortement que son audience bouleversée remarque à quel point il s'éloignait totalement d'un scénario plausible.

"Oh, Nakazawa est là ? Excellent."

Ses instincts étaient bons. Il y eut un claquement audible. Un bruit de claquement, comme l'aurait fait une lanière de cuir.

"Non, il est plus que le bienvenu, plus on est de fous, plus on -"

Une vague de soulagement et d'excitation le submergea quand il sentit la main de Doumeki se refermer sur son poignet comme un étau. Le téléphone lui échappa des mains et tomba sur le sol tandis que Yashiro fut plaqué à plat ventre sur le lit.


Nanahara essayait tant bien que mal de désinfecter son épaule blessée quand le téléphone sonna. Il jura et maudit toutes les personnes qui lui vinrent à l'esprit, de sa mère à Dieu, quand il remarqua que c'était le Patron qui l'appelait. Il ne pouvait en aucun cas l'ignorer. (Il s'était déjà fait engueuler pour n'avoir pas répondu au Patron lorsqu'il avait été coincé dans cette fusillade. Et apparemment on s'en foutait que c'était parce qu'il était alors cloué sur un lit d'hôpital, une aiguille traversant sa peau.)

Donc, tachant de sang et de désinfectant le téléphone et ses boutons, Nanahara décrocha.

"Salut, Patron."

"Toruda !" l'avait joyeusement appelé ce dernier. "Comment vas-tu ? C'est moi, Yashiro."

"Quoi ? C'est qui Toruda ? Moi c'est Nanahara, Patron."

"Je sais, cela ne fait que vingt-quatre heures à peine depuis notre petit rendez-vous dans les toilettes pour hommes -"

"Les toilettes pour hommes ?"

"- mais que veux-tu ! Tu me manques déjà."

"Mais bordel, qu'est-ce que c'est que ces conneries ?"

Et ainsi de suite. Il tenta encore et encore de faire comprendre à Yashiro qu'il s'était trompé de numéro, mais l'homme semblait déterminé à poursuivre son étrange monologue. L'épaule de Nanahara lui faisait un mal de chien. Il perdit bientôt toute patience.

"JE NE SUIS PAS TORUDA ! ET JE NE CONNAIS PAS NON PLUS DE NAKAZAWA MERDE !"

Puis on aurait dit que Yashiro avait lâché le téléphone.

"Patron ?"

Quelques secondes plus tard, Nanahara l'entendit haleter et gémir. Il était perdu. Devait-il aller chercher de l'aide ? Est-ce que ça avait été un code élaboré pour dire que Yashiro avait des ennuis ?

"Putain, oui. Ugh ! Plus fort !"

Son esprit additionna deux et deux et il rougit. Bien sûr. D'accord.

Nouveau dilemme. Était-il censé les écouter ? Est-ce que ça faisait partie du jeu, ça aussi ?

Il éloigna le téléphone, le regarda, sentit une pointe de culpabilité faire son apparition, puis le remit contre son oreille.

Encore plus de gémissements et de sanglots. Des supplications. Rauques et désespérées. Qui que ce soit, ils y allaient vraiment fort.

Nanahara ne savait pas quoi faire. S'il raccrochait, il manquerait le spectacle. S'il se branlait, il aurait sûrement des problèmes. Après tout ce qu'il avait maté en cachette, l'avait prévenu le Patron, sa note commençait à être salée. Est-ce que ça comptait comme mater ça ?

Il choisit une voie alternative. Après tout, si c'était une sorte de code ou de jeu pour lequel le Patron l'avait délibérément appelé, c'était son devoir en tant que subordonné d'écouter, pas vrai ? Il dit à sa queue de se tenir tranquille et garda le téléphone plaqué contre son oreille. Il transpirait.

Puis, les gémissements cédèrent la place à un : "Mon bras. Tords-le encore."

Mon Dieu. Yashiro avait trouvé un vrai taré sur ce coup-là.

Yashiro hurla.

Et Nanahara entendit une autre voix. La reconnut.

Et raccrocha.

Après quelques secondes de silence stupéfait, il essuya la sueur sur son front, essayant de faire correspondre ce qu'il venait d'entendre avec son ancienne vision de Doumeki Chikara. Puis retourna s'occuper de sa blessure.