18 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 10h26


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Les Aventuriers se regardèrent, interloqués. Mais Bob semblait absolument sûr de lui. Ce fut Léa qui reprit la parole la première, lâchant d'une voix étranglée à l'attention du pyromage :

« T'es taré. C'est pas possible ! »

« Pourtant tout se tient. » riposta Bob. « Comme je le disais, tu es sensible à la psyché, tu peux donc forcément la manipuler toi aussi. Tu possèdes certainement des pouvoirs dont tu ignores tout, étant donné qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de se manifester puisqu'il n'y a pas de psyché dans ton monde. C'est aussi la raison pour laquelle tu n'as jamais ressenti ces symptômes jusqu'alors. Mais maintenant que nous sommes là, tu aspires notre psy à notre insu et au tien. C'est forcément pour pouvoir en faire quelque chose ! »

Léa ferma un instant les paupières et soupira en se massant le front, moins fatiguée par le flot de paroles du demi-diable que par ce qu'il tentait de lui faire accepter.

« Ok, admettons. » marmonna-t-elle avec agacement. « Si je suis allergique à cette psyché, comment veux-tu que je l'utilise ?! »

« Ça, c'est à toi d'y répondre. Tu t'es sentie mal en faisant quelque chose, ces derniers temps ? Même un geste anodin ? N'importe quoi ? »

La jeune femme soupira de nouveau tout en fouillant dans ses souvenirs. Elle n'aimait pas la soudaine insistance de Bob, ni la manière dont il la regardait à présent, les sourcils froncés au-dessus de ses yeux de chat, comme s'il étudiait une bête curieuse échappée d'une foire.

« Quand je ne me suis pas sentie bien cette nuit… » commença-t-elle.

Mais Shin l'interrompit aussitôt d'un ton coupable :

« Je suis désolé, ça devait être moi. J'ai encore essayé d'utiliser mes pouvoirs de demi-élémentaire, j'ai donné tout ce que j'avais et j'étais à deux doigts d'y arriver… »

« Raison pour laquelle la crise a été si violente. » approuva Bob d'un hochement de tête. « Et tout s'est décuplé quand Théo a tenté de te soigner, parce que vous avez été en contact et que sa psyché t'a affecté directement. Autre chose ? »

« Hier, quand j'étais en train de dessiner. C'était au moment où vous étiez en train de retenter de faire de la magie. Sinon… Non. »

Le pyromage la questionna encore un moment, jusqu'à ce que Grunlek ne finisse par poser une main sur l'avant-bras de son ami en commentant, compatissant :

« Laisse-la tranquille, Bob, tu vois bien qu'elle est aussi désorientée que nous. »

Le pyromage hocha la tête et s'excusa dans un marmonnement, un peu honteux. Il savait bien que lorsqu'il ne comprenait pas quelque chose, il avait tendance à beaucoup s'interroger et à creuser le sujet jusqu'à être capable d'analyser ce qui lui était inconnu. Mais Grunlek avait raison. Léa avait passé une sale nuit, elle n'en savait pas plus qu'eux, et lui il était là, à la soûler avec toutes ses questions auxquelles elle ne pouvait pas répondre ! Pour une fois, il n'en menait pas large, conscient d'avoir peut-être poussé le bouchon un peu trop loin. Le regard las et moins brillant qu'à l'habitude que la jeune femme lança dans sa direction le lui confirma. Il recula de quelques pas en prétextant :

« Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai gardé un œil sur toi pendant un sacré bout de temps et j'ai la dalle ! Je vais manger un morceau. »

Puis il tourna les talons. Les pans écarlates de sa robe de mage volèrent derrière lui alors qu'il quittait la chambre en serrant les poings, désolé d'avoir ennuyé son amie dans un instant où elle se trouvait mal.

Léa le regarda partir sans manifester la moindre émotion, puis tourna la tête en direction de Shin et de Grunlek.

« Pardon les gars, mais je crois bien qu'on va devoir reporter notre balade à Brocéliande pour demain… »

« Il n'y a pas de problème, Léa. Repose-toi, c'est le plus important. » la rassura le nain avec un hochement de tête compréhensif.

« Je suis désolé… » murmura l'archer encore une fois en se tortillant, embarrassé.

La jeune femme ne répondit rien et se contenta de lui adresser un sourire pour lui signifier qu'elle ne lui en voulait pas. Certes, elle avait passé de très désagréables moments, à cause de lui, finalement, mais ce n'était pas intentionnel. Il ne pensait pas à mal… Et puis, elle se doutait bien d'à quel point ça devait être traumatisant pour lui aussi de ne plus être capable d'utiliser ses pouvoirs naturels. Elle avait déjà bien vu ce que ça avait donné avec Bob…

En pensant au demi-diable et en se remémorant ce souvenir de lui, son visage se ferma. Ses compagnons interprétèrent mal sa réaction, qu'ils mirent sur le compte de la fatigue, et ne tardèrent pas à quitter la chambre à leur tour pour la laisser reprendre des forces en paix. Léa leur aurait bien dit de rester, mais à vrai dire elle avait besoin de calme pour réfléchir à tout ce que Bob avait dit, tout ce que ça impliquait. Et en sentant ses yeux la picoter, elle comprit aisément que son corps ne serait éventuellement pas contre quelques heures de sommeil supplémentaires, après sa nuit agitée.

Shinddha et Grunlek sortirent de la chambre. Quelques secondes après qu'ils soient partis, Léa remarqua du coin de l'œil qu'il y avait de l'activité au niveau de son bureau. Comme manié par une main invisible, un stylo bougeait tout seul. Il retomba ensuite sur la table avec un petit cliquetis et une feuille arrachée d'elle ne savait où voleta verticalement dans les airs avant d'être déposée sur ses genoux. Elle la saisit et parcourut du regard les quelques mots griffonnés sur le papier.

Désolé, c'était pas prévu.

« T'inquiète. » sourit-elle doucement, avant de réagir soudain : « Hé, Théo ? »

Elle n'avait aucun moyen de savoir s'il était toujours là à l'écouter ou bien s'il s'était déjà barré à la suite de ses amis, aussi poursuivit-elle d'un ton hésitant, espérant qu'elle n'était pas tout bonnement en train de parler toute seule :

« Si t'es encore dans le coin, tu pourrais, euh… Me filer des crayons, et puis ce carnet, là-bas ? » demanda-t-elle en pointant un doigt en direction du livret posé sur sa commode.

Il y eut quelques secondes durant lesquelles Léa fut sûre et certaine d'avoir parlé dans le vide, puis soudain, la faisant sursauter, crayons et carnet s'élevèrent dans les airs et furent déposés au bord de son lit.

« Merci beaucoup. » souffla-t-elle, reconnaissante.

Elle attendit de voir si le paladin tentait de lui répondre par un moyen ou par un autre, mais rien ne vint. Au bout d'un moment, elle se dit qu'il devait être parti, lui aussi. Elle ouvrit son carnet, jeta un rapide coup d'œil à ses derniers croquis et sourit en apercevant le papillon qu'elle avait dessiné la veille, celui que Grunlek avait complimenté.

Et elle se figea, avec l'impression que son cœur venait de rater un battement.

Dans les minutes qui avaient suivi, elle avait aperçu des papillons voler entre les arbres du sous-bois. Mais ce n'était qu'une coïncidence.

Enfin… C'était ce qu'elle avait pensé.

Est-ce que par hasard… Mais non, c'était impossible !

Il n'y avait qu'un seul moyen de s'en assurer.

Les doigts tremblants, Léa attrapa un crayon à papier et se mit devant une page vierge. Sans qu'elle ne sache pourquoi ni ne cherche à le comprendre, son cerveau se focalisa sur l'image d'un pigeon. Elle commença à dessiner l'oiseau, petit et dodu. La tête lisse, l'œil vif, le collier de plumes chatoyantes…

Au fur et à mesure que son dessin prenait forme, la jeune femme sentait son malaise qui refaisait lentement surface. Elle poursuivit ses traits en serrant les dents alors qu'elle se sentait de plus en plus mal. Et cette fois, aucun des quatre Aventuriers n'était en train de tenter d'utiliser ses pouvoirs au rez-de-chaussée, elle le savait bien.

Cette fois, cela n'émanait que d'elle-même…

De cette fameuse psyché qu'elle avait absorbée.

De cette psyché qu'elle leur avait volée.

Léa acheva son dessin avec les larmes aux yeux. Quand elle y eut mis la touche finale, qu'elle eut coloré la dernière ombre, alors elle posa son crayon sur le drap à côté d'elle, essuya du revers de l'avant-bras son front redevenu humide, puis attrapa son carnet entre ses mains moites et le tint à bout de bras pour admirer son travail, comme elle le faisait toujours.

Elle ne ressentit pas de brûlure, cette fois, mais elle eut le souffle coupé pendant quelques secondes, comme si elle venait de recevoir un coup. Comme la veille, dans la nuit, lorsque Théo avait tenté de la soigner.

Puis il y eut un bruit sourd qui la fit sursauter. Elle lâcha son carnet, qui tomba sur ses genoux, et tourna la tête vers sa porte-fenêtre, d'où provenait le son.

Un pigeon idiot venait de s'y cogner et marchait à présent sur son balcon, pataud, le temps de retrouver ses esprits.

Léa le fixa avec des yeux ronds, incrédule, puis récupéra lentement son carnet à dessin, les mains tremblantes, et compara son illustration avec l'animal bien vivant qui reprenait chaotiquement son envol.

Ils se ressemblaient. Trait pour trait. Plume pour plume.

Bien trop pour que cela relève de la simple coïncidence.

Ses tremblements redoublèrent, alors que son malaise diminuait pourtant au fur et à mesure que l'oiseau s'éloignait d'elle. Son carnet lui échappa de nouveau. Cette fois, il tomba par terre dans un claquement sec. Léa ne fit pas un geste pour le ramasser. Elle demeura hébétée, puis tira son oreiller en position horizontale et se laissa tomber dessus avec un profond soupir.

Bon, ben voilà… Putain, quelle histoire de dingue.

Et dire que tout avait commencé par une simple balade et sa rencontre avec un « cosplayeur » dérangé qui était parti faire trempette dans le lac de la forêt de Brocéliande ! Léa soupira de nouveau. Tout s'embrouillait dans sa tête, et elle n'aspirait plus qu'à dormir, pour se reposer, retrouver la pêche, et laisser de côté toute cette histoire l'espace d'un moment. Elle se retourna, glissa ses mains sous son oreiller et y fourra son nez avec délice en inspirant profondément cette odeur qu'elle reconnaissait, et qui n'était pas la sienne.

Cette odeur qui était celle de la dernière personne à avoir dormi dans son lit…

L'odeur de Bob.