Chapitre 2, Partie 2 : Félicité
Félicité attendait sur un fauteuil tendre recouvert de damas bleu argenté avec une armature de bois blanc aux reflets dorés. Livie, elle, se tenait en face sur une causeuse du même style Louis XV, essayant de goûter au plus grand nombre de pâtisseries exposées sur les tables comme leur nombre était incalculable, elle mordait un petit morceau et le reposait. C'était extrêmement inconvenant, mais c'était sa façon de contester ce luxe aristocratique indécent qui pourtant lui permettait de savourer ces délices sucrés.
Félicité détestait l'admettre, mais ainsi rejetée légèrement en arrière, face à la grande baie vitrée donnant sur les jardins, avec le soleil qui se couchait, elle se sentait bien. Ayant troqué son mini-short taille haute, sa chemise et son veston –qui lui donnait un genre certainement très mal vu à l'Académie- elle avait enfilé la tenue d'apparat de l'Ecole : un délicat chemisier sur mesure figurant en broderie les initiales « B.B. », une jupe tombant juste au-dessus du genou par-dessus des jupons de dentelle fine, une courte pèlerine jetée sur les épaules, ajustée par un fermoir au niveau de la poitrine et autour du col de la chemise, un foulard maintenu par la broche des Phénix.
Le motif flamboyant de l'oiseau embrasé renaissant d'un œuf, dans un style raffiné aux gracieuses volutes, tranchait délicieusement avec le bleu tendre et soyeux de Beauxbâtons. Il n'était pas question de s'harmoniser avec les couleurs de l'environnement pour la maison des Phénix, mais bien de s'en démarquer.
« Livie, il reste combien de temps avant la Cérémonie d'entrée ? »
Pas de réponse son amie essayait de repérer dans quel gâteau elle n'avait pas encore mis ses dents et celui lui prenait de toute évidence son entière attention.
« Liviiiiie. »
Cette fois, elle se retourna. Elle avait refait son chignon –chignon ne rendait pas justice aux mille détails qui rendait la coiffure si élaborée, mais c'en était globalement un- assez haut sur sa tête, aucun petit cheveu ne tombait sur sa nuque pâle. Livie avait beau être un niveau moins contestataire que Félicité, elle avait tout de même l'air déguisée après tout ce temps sans l'avoir vue dans sa tenue d'Ecole. Félicité, quant à elle, n'imaginait même pas à quel point elle devait peu se ressembler, tirée à quatre épingles qu'elle était.
« Tu ne vois pas que je suis occupée, ma chère ? répondit-elle avec humour, soupesant deux macarons. Félicité ignora.
- C'est dans combien de temps, la cérémonie ? Toi tu manges, mais moi je m'ennuie comme un rat mort…
- T'es un peu dure avec toi-même, tu ressembles à un rat vivant quand même.
- Bref ?
- C'est la quatrième année qu'on est là, Féli, tu pourrais te souvenir un peu, mince. Ça commence à 19h. Il est 18h15, c'est écrit sur l'horloge, dit-elle en faisant un signe de tête vers une pendule géante et baroque qu'on ne pouvait pas rater.
- Tu sais bien que je m'évertue à oublier ce moment qui serait le plus snob de l'année si on ne comptait pas- après un instant d'hésitation, elle se rendit compte que le nombre d'évènements mondains à Beauxbâtons était trop important pour faire de celui-là un cas isolé- Bref. Ok. Merci. »
Elle décida de faire ce qu'elle faisait le mieux dans ces fourre-tout pleins de vanité : regarder les gens et faire des commentaires en son esprit. Usuellement, Livie faisait une excellente compagne, mais elle se serait sentie coupable de l'interrompre dans son petit jeu glycémique. Elle ne se moquait pas à proprement parler des défauts physiques des gens, du moins elle aimait le croire, mais plutôt de leur infatuation. Certes, « infatuation » était un mot assez exagéré pour la plupart des jeunes gens, et beaucoup voyaient tout ce protocole comme un carcan.
Il n'empêche qu'on voyait celui-ci ou celle-là qui allait volontiers apporter des rafraichissements pour bien faire voir à quel point il était bien coiffé, à quelle point elle était joliment mise avec son foulard (le foulard était l'équivalent féminin de la cravate pour l'uniforme). On pouvait également distinguer les groupes d'amis qui se reformaient, ou du moins une partie, car il y avait presque six cents élèves dans le Petit Salon à cette heure, et il était impossible à Félicité de tout saisir depuis son siège.
Un coin de l'immense salle était réservé aux premières années qui ne connaissaient souvent personne et qui n'avaient pas encore d'appartenance aux Maisons de Beauxbâtons. Elle crut y voir la petite qu'elle avait croisée dans le carrosse, mais elle n'y prêta pas plus d'attention car une personne l'apitoyait, debout à regarder les jardins d'une façon assez mélancolique. Elle se leva, dit à son amie qu'elle reviendrait au même endroit à moins cinq a plus tard, et marcha vers la jeune fille dont il était question, cette fille à l'oie. De profil et à cette distance, elle semblait assez jolie, très douce. L'uniforme lui allait bien, mais sans plus. Elle n'avait pas essayé de se l'approprier par telle ou telle astuce que certaines filles avaient. Une grosse natte en arrière, plus complexe qu'il n'y semblait, laissait voir nettement les contours de son visage.
Très proche maintenant, elle pouvait voir avec le soleil que ses yeux étaient vert pomme. Une très jolie couleur. Elle aurait eu de quoi se pavaner, mais il lui manquait de toute évidence la fibre sociale qui aurait permis qu'elle s'en souciât un tant soit peu.
« Tu comptes les fleurs ? Il y en a 9443. »
Une entrée en matière tout à fait géniale si elle pouvait se permettre. L'autre tourna sa tête toute baignée de lumière orangée qui donnait à ses cheveux châtain clair des reflets d'or et de cuivre. Décidemment, très mignonne avec son petit nez. Elle avait l'air peut-être un peu trop gentille. Cette fille était une caricature de la petite ingénue. Félicité put lire de l'étonnement dans son visage, puis remarqua un léger sourire.
« Impossible, si on calcule la densité de fleurs moyenne par mètres carré dans la première allée de jardin, sans compter les arbustes fleuris, on arriverait en moyenne à ce chiffre. Alors en incluant le reste…
- Eh bien, je disais ça comme ça mais je vois que tu pourrais effectivement les compter…
- J'aime bien les espaces verts. Et puis il faut bien s'occuper.
- Une vraie petite Licorne ! Bon, pourquoi t'es toute seule ? T'as pas d'amis ? »
Elle espéra ne pas avoir commis d'impair avec cette question. Il y avait toujours des gens assez handicapés socialement pour répondre oui, et là, c'était le silence gêné. La réponse, balbutiée, la surprit presque.
- En fait, ehm… Ils sont à l'infirmerie.
- Ah oui ! Avec la rixe de tout à l'heure ! T'as pas l'air d'être une fille à traîner avec les gens qui se sont battus dedans ceci dit, sans jugement aucun.
- Je suis amie avec Jules Prévost, je ne sais pas si tu vois qui c'est…
Ce fut le prénom qui lança la discussion à bâtons rompus. Félicité l'invita à la rejoindre avec Livie pour passer la suite de l'heure. La Licorne, qui se nommait Hortense, était timide mais assez vive pour surprendre ses interlocutrices par ses réponses et ses réactions. Elles échangeaient des anecdotes piquantes à propos du jeune homme : la fois où il avait creusé un piège dans le Bosquet pour faire une farce et était tombé dedans, on l'avait retrouvé à la nuit tombée la fois où Félicité et lui s'étaient retrouvés dans une cérémonie occulte à Chanstelune une fois où il avait vomi dans l'engrais spécial des mandragores et la récolte n'avait jamais été meilleure… Elles ne virent pas le temps passer jusqu'à ce que l'heure de sortir pour la cérémonie arrive.
