L'ancien agent qui s'occupait de la base, Yorgos, leur donna de rapides consignes. L'ile où ils se trouvaient n'était qu'un vulgaire caillou d'une centaine de mètres de long pour moitié moins de large, un plateau plat immense dominant la mer à quelques mètres de hauteur. Un petit lagon sur le côté ouest de l'île avait offert l'endroit idéal pour construire la base au creux des falaises et le morceau de terre était suffisamment éloigné des trajets maritimes pour que seuls quelques touristes puissent pousser jusqu'aux abords de celle-ci. Là, si les protections naturelles de l'île ne suffisaient plus à retenir la curiosité humaine, alors le lagon pouvait compter sur une falaise holographique projetée sur la paroi de la vraie, masquant les baies vitrées qui évitaient aux agents de se sentir étouffés. Yorgos apparaissait comme un vieil ermite furieux face à ceux qui osaient poser pied sur sa terre. McCree avait connu la version du vieux fermier qui le menaçait d'un coup de pelle quand il piquait dans les vergers. Mais alors celle du vieux ronchon qui braquait un fusil d'assaut, on ne lui avait jamais fait. Dommage, ça lui aurait sans doute passé l'envie de voler bien plus tôt.
Montant sur le petit bateau qui servait à faire le trajet entre les différentes îles, Jesse sentit de suite qu'il n'allait pas aimer le voyage. Être sur la mer quand on voyait, c'était déjà quelque chose... mais quand on n'y voyait rien... les sens se perdaient. Enfin c'était le prix à payer pour respirer un autre air.
Hanzo avait grimpé en premier, guidant McCree dans son escalade sur le véhicule, rendu instable par les vagues. Une fois l'Américain installé à bord, il repéra son frère qui arrivait, un sac passé en travers de l'épaule. Un pull large cachait autant que possible la machinerie qui constituait son torse, le rendant moins reconnaissable "au cas où ". Son ainé sentit sa gorge se serrer, alors qu'il gardait tendu la corde amarrant le bateau, jusqu'à ce que son cadet saute à bord.
Il ne pouvait s'empêcher de se dire que Genji devait violemment souffrir de la chaleur dans cette tenue. Enfin, tant qu'ils seraient en mer, ça irait. Mais une fois sur l'île principale du coin, que leur avait indiqué Yorgos, il allait cuire. Lui-même avait délaissé sa tenue de combat pour un simple tee-shirt blanc, qui attira le regard de son frère. Il le vit étrécir les yeux et préféra ne pas répondre à son amusement bien lisible. Oui, le logo d'un sombre groupe de rock trahissait clairement que l'habit ne lui appartenait pas. Jesse lui avait suggéré d'éviter sa tenue traditionnelle, qui ne serait que trop repérable, lui disant de piocher dans ses affaires quelque chose de plus discret. Or, McCree avait une bonne largeur d'épaule de plus que lui. Cela limitait déjà les choix d'Hanzo, le forçant à prendre des vêtements qui devait serrer McCree, alors que lui flottait dedans. Mais il avait dû aussi trier les trucs trop... … trop pas lui.
Il avait fait vrombir le moteur, et après une dernière recommandation de Yorgos, leur rappelant où ils trouveraient de quoi se ravitailler, ils prirent le large.
Jesse apprécia bien vite de sentir le bateau avancer et non plus se contenter de tanguer de la gauche à la droite. L'air frais fouettait son visage et les embruns venaient éclabousser sa peau alors qu'il s'accrochait. Il avait toujours aimé cette sensation de vent sur son visage, ses mèches de cheveux claquer sous la puissance de l'air alors qu'ils filaient à vive allure. Ils étaient restés silencieux pendant le voyage. Rien ne servait de s'égosiller à tenter d'hurler par-dessus le bruit du moteur, du vent et celui des vagues qui s'écrasaient contre la coque.
Il fallut une bonne quinzaine de minutes avant qu'il entende le moteur ralentir et quelques voix parlant le grec, dont il reconnut juste les sonorités. Le bateau s'immobilisa autant qu'il le pouvait. Jesse le sentit taper contre les renforts matelassés du petit quai d'un port de tourisme assez peu fréquenté à en juger l'ambiance sonore qui y régnait. Ils n'étaient clairement pas sur une île où l'économie reposait entièrement sur l'arrivée de curieux avides de photos. Mais, selon Yorgos, ils pourraient quand même largement trouver ce qui les intéressaient. Et rien qu'à l'odeur du port, McCree sut qu'ils allaient manger du poisson aussi longtemps qu'ils seraient là. Ô joie... il tuerait pour de la vraie viande. Genji annonça qu'ils viendraient récupérer ça sur le retour.
Jesse comprit vite une règle sur les îles grecques... soit c'était des immenses plateaux, soit on se musclait les jambes à monter et descendre des escaliers plus ou moins praticables. Bien sûr, celle-ci faisait partie de la deuxième catégorie. Il ne regrettait pas d'être venu mais la difficulté de l'épreuve lui apparut soudainement. Les deux Japonais prirent le soin de l'attendre sans trop porter main forte pour éviter d'entailler la fierté de l'Américain et Genji débitait des avis sans grand intérêt sur les différentes petites boutiques qui s'ouvraient sur la rue principale. Jesse ne savait pas trop s'il faisait ça pour lui offrir un peu plus de temps pour les rejoindre ou s'il tenait à lui donner une vision d'ensemble. En tout cas, ça lui permit d'imaginer sa version de la petite ville portuaire, les couleurs, les articles en vitrine… Il l'en aurait presque remercié. Cela lui permettait de profiter de la visite.
Hanzo et lui attendaient Genji dehors, alors que le cadet se trouvait dans une épicerie. Habitués qu'ils étaient à se méfier en toute circonstance, ce n'était pas négociable qu'ils rentrent tous dans la petite boutique sans avoir de visuel sur l'extérieur, le cadet faisait donc ses emplettes tandis que l'ainé restait dehors. Jesse, lui, s'était refusé à rentrer : Il devinait déjà la catastrophe ambulante qu'il représenterait. Alors l'Américain s'était assis sur un petit rebord de pierre, qu'une ile plus touristique aurait certainement peint en blanc mais qui ici était resté vierge, avait allumé un cigare et observait l'horizon invisible à ses yeux désormais. Hanzo s'était installé à ses côtés, surveillant les environs.
"Sérieusement, y'avait pas de réserves dans la base ?" avait-il demandé dans son anglais à moitié mangé par la présence du cigare coincé entre ses dents.
"Pas pour une dizaine de gaillards, dont un Reinhart et une Lena"
"Un point. Autant lui... admettons mais elle, je me demande où elle met tout ça."
Jesse releva vivement la tête à un bruit qui attira son interêt. Hanzo le scruta avant de chercher ce qui avait pu attirer son attention, tournant la tête là où allait le regard aveugle de l'Américain. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires avant de capter lui aussi le son : un tintement de clochettes et le claquement net des petits sabots d'un petit attelage d'ânes qui descendaient la rue docilement. Il tourna la tête vers Jesse qui semblait intéressé. Il n'avait pas pris conscience jusqu'ici de combien les sens de McCree étaient en train de se développer pour compenser sa cécité. C'était un bon point. Le petit convoi passa sans que le Japonais ne lâche l'Américain du regard, observant ses réactions à son environnement, se demandant comment il devait percevoir le monde. Il se surprit à sourire tout en perdant son regard sur les traits qui trahissaient si bien ses expressions. Il avait toujours connu un petit air railleur ou excessivement calme à Jesse. Il ne faisait pas plus attention que ça aux détails mais là, il était en observation contemplative. C'était fascinant. Voir dans son regard pourtant aveugle l'instant exact où il captait un son, une odeur, un souffle sur sa peau. Son souffle sur sa peau. Le visage de Jesse se tourna vers le sien et Hanzo ne réalisa qu'à ce moment combien il était proche. Il se recula vivement, piquant un violent fard, sentant un vif frisson lui parcourir l'échine avant de se racler la gorge. Il vit la surprise puis l'incompréhension passer dans les yeux bruns. Puis faute de réaction du Japonais, Jesse supposa qu'il avait du mal interpréter une sensation et retourna son intérêt vers le reste.
La gêne marquée sur les joues d'Hanzo n'eut pas le temps de disparaitre avant que Genji ne ressorte. Celui-ci lui adressa un nouveau regard amusé sans faire de commentaires mais l'ainé savait qu'il était déjà grillé. Il commençait à avoir moins envie de voir son frère en tête à tête pour lui parler de ce qu'il avait remarqué plus tôt dans la journée... non parce qu'il était sûr que s'ils se retrouvaient seuls, il aurait certainement droit à un discours qui n'allait pas lui plaire... ou du moins qu'il aurait du mal à assumer. Il allait devoir se trouver un peu de temps à lui pour réfléchir aussi... et ce n'était pas le moment de penser à tout ça !
" Tu as tout ?"
"Bien sûr que j'ai tout."
"Alors en route."
"Non, tu viens avec moi deux minutes. Jesse, tu..."
"T'inquiète, je ne bouge pas de là." On sentait une certaine résignation mais aussi sembla-t-il apprécier la preuve de confiance.
Hanzo n'eut pas l'air aussi rassuré que Genji à l'idée de laisser l'Américain tout seul mais son cadet lui attrapa fermement le poignet et le traina dans une autre boutique, laissant seul Jesse et son monde de sons et d'odeurs. L'ainé pesta contre le cadet.
"Si un contact de la Griffe ou..."
"Il craint rien. Qui viendrait nous chercher ici ?"
"Tu as besoin d'une liste ?"
"Autrement que dans ta tête de paranoïaque fini, j'entends."
Un silence.
"Certainement pas grand monde."
"C'est aussi mon avis oui. Alors laisse le juste deux minutes, il ne va pas disparaitre, promis."
Hanzo eut un petit sifflement entre ses dents. Son frangin ne comptait quand même pas aborder le sujet qui fâche maintenant hein ? Quand il vit où il l'avait amené, il se détendit... en partie du moins.
"Genji ?"
"Teuh, tais-toi. On va trouver de quoi t'habiller décemment."
L'ainé allait protester. Puis il se rappela qu'il portait un tee-shirt de l'Américain et dût accepter de rendre les armes. Et puis... ça lui rappelait une lointaine époque, ce n'était pas si désagréable.
Il était ressorti de la boutique avec un sac beaucoup trop rempli à son gout. Bon, tout n'était pas pour lui, son cadet ayant largement profité de sa carte bancaire pour se faire plaisir. Avoir mis de côté une partie de l'argent des primes sur lesquelles il avait vécu pendant plusieurs années en solitaire avait quelques avantages. Et il connaissait le gout de Genji pour les dépenses inconsidérées. Il aurait pourtant pensé que ça lui était passé avec l'évolution psychologique si marquée qu'il avait vécu. Mais il avait vite compris qu'à ce niveau, il n'avait pas tant changé que ça.
Jesse n'avait pas bougé et avait entamé un nouveau cigare. Genji eut un sourire en coin vers son frère.
"Tu vois, il a pas disparu ton cowboy."
"m... Genji !"
Mais le cadet put lui jeter un petit air moqueur sans craindre de vengeance cette fois, les bras de l'ainé étant largement chargés.
"En route Jesse !" alors que Genji se rapprochait de lui.
Ils le virent alors se lever prudemment et tourner la tête vers eux.
"Finie la virée entre frangins ?"
"Crois-moi, tu tiens pas à te faire relooker par cette teigne..." grogna Hanzo.
"Oh si ! Demandes-moi, Jesse !"
"A quoi bon ? Je verrai même pas ma gueule." se renfrogna l'Américain et les deux Japonais se turent un instant. Touché.
"T'es aveugle, d'accord. Mais pas mon frère." conclut finalement Genji en prenant la tête du groupe laissant un Hanzo aux yeux ronds digérer ce qu'il venait de dire, ce qu'il sous entendait et... et voir Jesse cligner des yeux avec un air surpris puis finalement avoir un rire avant de tourner la tête en tous sens pour situer chacun puis fixer ses yeux sur l'ainé.
"Il est passé où ?"
"A trois heures." répondit Hanzo.
"Je vais lui accrocher un collier a grelots... je te le promets"
Jesse pivota et suivit la direction donnée, sous l'œil protecteur de l'ainé, l'observant en train d'entreprendre la descente tout en en se demandant comment il allait pouvoir le rattraper, surchargé qu'il était.
Tout en surveillant –il se faisait vraiment l'impression d'une mère poule-, il ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui pouvait bien se passer dans sa tête en ce moment. Oh, il apprenait à voir une partie de Jesse qu'il ne connaissait pas vraiment et il appréciait celle-ci. Plus calme et pourtant avec ses moments d'enthousiasme. Il aimait le voir sourire. C'était tellement franc comparé à tout ce qu'il avait connu pendant ses années de vie au Japon. Oui, McCree était juste naturel, sans faux semblants. Il ne censurait pas une part de lui. Il en était fascinant. Et pourtant il avait cette nature profondément indépendante, qui se refusait à apparaitre comme faible. Il ne s'y trompait pas. Il devinait les doutes sous la façade.
Oui, enfin de là à commencer à se poser des questions sur leur relation ? Peut-être devrait il commencé plus bas avant d'écouter les stupidités de son frère. Est-ce que Jesse lui semblait être un ami ? Il s'offrit une ou deux minutes pour organiser ses pensées avant d'en conclure que oui, effectivement, il arrivait à le considérer comme quelqu'un de confiance et comme un ami. La conclusion vint assez facilement : il avait vu les dragons et il n'avait pas pensé à l'écorcher vif dans la seconde. Donc il tenait un peu à lui visiblement. C'était un indice de valeur quand on connaissait sa paranoïa habituelle. Non seulement, il l'avait laissé en vie mais il lui avait expliqué ce qu'il en était, trahissant son frère... encore une fois. Hum, il avait l'air de le prendre plutôt bien cette fois. En même temps, ce n'était pas vraiment comparable.
Hanzo secoua vivement la tête. Donc oui, Jesse était un ami. C'était déjà une grosse avancée dans son analyse. Deux jours plus tôt, c'était encore un collègue, tout au plus. Et un collègue agaçant.
Et maintenant alors qu'ils descendaient pour rejoindre la côte ayant réuni ce qu'il leur fallait – ils n'auraient plus qu'à récupérer du poisson une fois sur le quai à un pécheur local – il observait le dos de son ami, tâtonnant du bout du pied pour savoir où s'arrêter les marches irrégulières. Il voulait l'aider. Il ne pouvait pas grand-chose... à part être là. Et c'était si peu...
"Ton téléphone, Hanzo. Enfin, j'espère que c'est ton téléphone..."
Le Japonais sortit violemment de ses rêveries aux mots de l'Américain. Hein ? De quoi... oh... Il n'avait pas senti l'appareil vibrer mais visiblement, Jesse l'avait très bien entendu lui. Décidément. Il décrocha après avoir jeté un œil à l'écran pour identifier qui appelait.
"Amari?"
"Restez sur l'île. On a Reyes en cavale."
Hanzo s'était figé à l'instant. Quoi ? Comment il avait... Rah !
"On ne serait pas plus utiles en revenant ?"
"Il n'a techniquement aucun moyen de quitter l'île, vous avez le seul bateau. On le cherche."
Jesse marmonna à coté, entendant visiblement très bien les paroles de son ancienne Capitaine.
"Aucun moyen sauf en volant, et il a l'air d'être plutôt doué pour ça."
Hanzo hocha lentement la tête.
"Je vais trouver à nous loger pour la nuit. On rentrera demain à l'aube."
"Bien, je vous tiens au courant."
Il y eut un petit silence.
"Prenez soin de..."
L'ainé des Shimada raccrocha avant qu'elle finisse sa phrase. Il n'avait que trop conscience que McCree entendrait et n'apprécierait pas.
"Eh bien, il reste à trouver où passer la nuit." Alors qu'il jetait un œil alentour.
"J'ai vu un petit hôtel plus haut me semble."
Un long soupir de Jesse annonça sa motivation de monter de nouveau les marches.
Installé sur la petite terrasse que leur chambre fournissait, Jesse avait posé sa tête sur ses bras croisés, fixant le ciel flamboyant sans le voir. Il avait entendu Hanzo s'installer non loin en silence et avait vaguement sourit, l'air fatigué, tendant l'oreille. Au bruit, il supposait que l'ainé des Shimada venait de passer une veste sur ses épaules pour supporter l'air frais de la fin de soirée. Il se demanda vaguement à quoi ressemblait un Hanzo habillé normalement. Voilà quelque chose qu'il n'aurait pas l'occasion de voir. Tout comme ce coucher de soleil sur les îles grecques. Il inspira profondément. Il détestait profondément cette vie.
La main du Japonais se posa sur son épaule. Hanzo sentit nettement trembler l'Américain et ce n'était pas de froid, ni son contact. Oui... il ne pouvait que faire l'effort d'être là. Il détestait ça.
Quelque part en lui, un des dragons partageait ce sentiment de profonde injustice.
