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La créature était somme toute assez laide. Presque… grotesque. D'immenses ailes, des cornes fines juchées sur ses arcades sourcilières, de longues oreilles pointues, une mâchoire carrée pourvue de crocs qui paraissaient plus lui encombrer la bouche qu'autre chose, un lourd et malhabile corps de colosse… Malgré tout, sa puissance et sa résistance étaient indéniables. Le combat qui avait eu lieu, l'opposant à la garde royale de Domino ainsi qu'à la nymphe protectrice du royaume, avait été rude. Les dégâts matériels étaient impressionnants, des hommes forts et valeureux avaient été blessés, d'autres tués… Il s'en était fallu de peu pour que ce simili de gargouille ne parvienne à fendre la défense et à pénétrer le palais. Heureusement, à présent, l'assaillant haletait, face contre terre, percé de lances enchantées, ses boucliers magiques ayant finalement rompu du fait des attaques obstinées de la fée. Un sang noir, comme un épais et répugnant poison, s'échappait en fumant des plaies. Devant des soldats encore sur le qui-vive, l'héritière du trône approcha prudemment. Posant un genou au sol, elle plongea son regard déterminé dans celui vacillant de son adversaire.
-Qui t'a envoyé ? Et pourquoi ? Parle.
Elle ne reçut pour toute réponse qu'un grognement de douleur et de frustration. La colère saisit Daphné qui attrapa le manche d'une des lances de façon à faire cruellement remuer la lame à l'intérieur des chairs meurtries. La jeune femme n'était pas idiote. Sa mère venait d'accoucher, mettant au monde une enfant porteuse de l'invincible flamme du dragon. Qui n'aurait pas convoité un tel pouvoir ? Et quel meilleur moment pour passer à l'acte que les jours suivant la naissance, alors même que la reine était trop affaiblie pour lutter et que le roi serait évidemment à ses côtés comme à ceux de la petite princesse ? Autant dire que l'aînée de la désormais fratrie était furieuse.
-Parle, démon, et je daignerai abréger le spectacle pitoyable que tu offres.
Le monstre ricana et, lentement, très lentement, son corps entreprit de se désagréger dans une abominable odeur de soufre. Après une interminable minute, un homme naquit de cette « transformation ». A moitié nu, visiblement affamé, les traits anguleux, de longs cheveux blonds… et ce regard rappelant sans conteste le ciel bleu gelé des hivers calmes… Il était d'une sidérante beauté. Et il ferma les yeux avant d'avoir prononcé un mot.
-Daphné ?
La susnommée abandonna le fil de ses souvenirs et se détourna du paysage qu'elle n'observait ainsi pas vraiment. Elle sourit et vint se blottir dans les bras du plus important scandale qu'ait jamais fourni Domino. Néanmoins, quand on rencontrait un ennemi de l'envergure de Valtor, ou bien on le tuait séance tenante, ou bien on faisait en sorte d'obtenir ses faveurs. Controversée décision d'Oritel et Marion qui enivrait l'héritière dans le silence satisfait du sorcier.
