Résumé : Vous l'attendiez avec impatience, vous n'en pouviez plus de rester dans l'ignorance, VOUS N'EN DORMIEZ PLUS LA NUIT ! Oui bon OK, j'exagère un tout petit peu :) Mais après moults questions et interrogations, voici enfin le chapitre des révélations, comme l'indique son titre ! (c'est comme le Port-Salut..)

Je n'en dit pas plus, ça gâcherait le suspens. N'hésitez surtout pas à me le signaler s'il y a des incohérences, ce n'est pas facile de monter une histoire en essayant de faire pour que tout colle ^^' J'espère sincèrement qu'il vous plaira et que vous ne serez pas déçus.

Merci à mes fidèles lecteurs et revieweurs, mimi70 et Melior, à tous ceux qui ont lu sans reviewer et merci également pour les adds et les follows =)

Bonne lecture !


- Bon, Tom, arrêtez de tourner autour du pot parce que ça m'énerve !

Le petit homme, qui venait gentiment de proposer un morceau de fromage à Sharon, suspendit son geste d'un air surpris. La jeune femme regretta aussitôt ses paroles, mais son fichu orgueil couplé à l'exaspération qui bouillonnait en elle l'empêchèrent d'en rien laisser paraître. Elle soutint son regard, bornée, se disant qu'elle avait toutes les raisons du monde d'être en colère contre lui. Car en effet, si elle s'était attendue à ce qu'il lui révèle toute la vérité dès leur retour, elle en avait été pour ses frais. Depuis qu'ils étaient revenus de leur visite au père Maggotte, Tom avait au contraire totalement changé d'attitude, faisant tout pour retarder le moment fatidique, contant en détail leur après-midi à Baie d'Or, disparaissant ensuite Dieu-seul-savait-où et ne reparaissant miraculeusement que pour l'heure du dîner. Dîner au cours duquel il enquiquina d'ailleurs royalement Sharon à vouloir la forcer à manger quelque chose, malgré son peu d'appétit, arguant qu'elle avait besoin de prendre des forces après cette longue journée.

Bon, elle devait l'avouer, l'attitude de Tom l'avait plutôt arrangée au début – elle était encore suffisamment effrayée pour ne pas vouloir entendre ce qu'il avait à lui dire. Mais l'impatience et la colère avaient fini par prendre le pas sur sa peur. Elle n'avait jamais supporté de rester dans l'ignorance sachant qu'une catastrophe allait lui tomber dessus, et cette fois-ci ne faisait pas exception.

- « Tourner autour du pot » ? Je ne crois pas connaître cette expression, répondit Tom, d'une insupportable politesse, comme à son habitude.

- Arrêtez de me faire languir, rectifia Sharon. Je n'ai pas envie de fromage. Ce que je veux, c'est que vous m'expliquiez en quoi la disparition de ce fameux Monsieur Sacquet vous a tant affecté et surtout, surtout, en quoi cela peut bien me concerner !

- Il m'avait pourtant semblé comprendre que vous ne désiriez le savoir que le plus tard possible, rétorqua malicieusement Bombadil.

- Ça, c'était avant que vous ne vous mettiez à jouer avec mes nerfs. Je ne supporte plus d'attendre. S'il doit m'arriver une tuile, autant en finir tout de suite !

Nullement démonté par sa mauvaise humeur, Tom l'observa un instant puis hocha la tête.

- Il en sera comme vous le souhaitez. Mais venez ! Certaines confidences sont plus faciles à accueillir au creux d'un moelleux fauteuil.

Sharon doutait sérieusement que le moelleux de son fauteuil puisse faire passer la pilule qu'il s'apprêtait à lui faire avaler, mais elle se leva néanmoins et le suivit. Elle gratifia au passage Baie d'Or d'un regard d'excuse, mal à l'aise de la voir débarrasser seule les restes de leurs repas. Celle-ci ne sembla toutefois pas s'en formaliser et lui adressa en retour un sourire encourageant. Sharon s'installa donc aux côtés de Tom, devant la cheminée, au sein de laquelle un feu ronflait doucement. Son hôte avait d'ores et déjà dégainé sa pipe et prit le paquet de tabac posé sur la petite table basse devant eux. Elle nota vaguement qu'un petit coffret y était également posé, qu'elle n'avait encore jamais vu auparavant, puis une fragrance familière lui apprit soudain que Tom avait allumé sa précieuse bouffarde. Un joli rond de fumée flotta un instant devant ses yeux, avant de se désagréger.

- Avant de vous révéler la raison pour laquelle les Valar vous ont envoyée ici, commença Tom, je dois vous éclairer sur les événements qui ont eu lieu dernièrement en Terre du Milieu, outre la disparition de Bilbon Sacquet.

- Est-ce vraiment nécessaire ? dit Sharon en faisant la moue.

- Ça l'est, acquiesça très sérieusement son hôte. Où en êtes-vous de vos lectures ?

La jeune femme rougit violemment, embarrassée. Elle n'avait pas envie de lui avouer qu'elle n'avait absolument rien retenu du peu qu'elle avait lu tant cela lui avait paru compliqué. Elle opta donc pour une réponse qui lui parut aussi peu convaincante que d'habitude, doublée d'une vraie-fausse excuse qui, elle en était sûre, ne dupa pas le petit homme plus qu'elle :

- J'en étais à… la création de votre monde en gros… Disons que je me suis plutôt penchée sur les cartes et les descriptions de quelques peuples…

- Très bien, dit-il en se recalant confortablement dans son fauteuil et sans relever sa gêne. Je vais donc devoir vous conter l'histoire en détail.

Malheureusement, les explications qui suivirent furent pour elle un enchevêtrement d'événements divers et de noms étranges tout aussi obscurs que ceux dont les livres faisaient mention. Pour ce qu'elle en retint, il était question d'une « ombre se levant à l'est », de contrées attaquées par ce que Tom appelait des « Orques », d'un anneau de pouvoir, d'un Seigneur des Ténèbres nommé Sauron dont le seul but était de dominer la Terre du Milieu toute entière, et d'un cataclysme qui ferait passer l'Apocalypse chrétienne pour une soirée dansante du troisième âge si jamais ledit seigneur ténébreux remettait la main sur le fameux bijou. Concernant ce sinistre individu, Tom crut également bon de préciser qu'il n'était pas un mauvais bougre à la base, mais qu'il avait été corrompu par son prédécesseur et maître, un individu appelé Morgoth. La mention de ce nom fit sursauter Sharon : il était le même que celui qu'elle avait vu dans un ouvrage le lendemain de son arrivée et qui lui avait fait si peur.

- Lors de la Guerre de la Grande Colère il y a fort longtemps, lui expliqua Tom, Eönwë, le commandant de l'armée des Valar et héraut de Manwë Sulimo, le plus puissant d'entre eux, marcha sur la forteresse d'Angband où se terraient Morgoth et Sauron, alors son lieutenant. Tous deux fuirent devant lui, jusqu'au fin fond des noires cavernes que Morgoth avait fait creuser. Là les trouva Eönwë, et Morgoth s'agenouilla, implorant en vain son pardon et celui des Valar. Ce fut alors qu'Eonwë découvrit, dissimulé dans son giron, l'objet que voici.

Tom se pencha vers le coffret que Sharon avait remarqué auparavant et l'ouvrit. Il contenait un magnifique joyau translucide gros comme la paume de ma main, monté en pendant et cerclé d'argent, et dans lequel évoluait une étrange fumée noire. Interdite, la jeune femme examina la chose, ne sachant que dire. En fait d'objet appartenant à un être corrompu jusqu'à la moelle, elle s'était attendue à quelque chose de plus… impressionnant. Du coin de l'œil, elle vit que Tom ne cessait de l'observer, et elle comprit que sa totale absence de réaction était foncièrement anormale, ce qui l'agaça. Enfin quoi, ce n'était qu'un caillou ! S'était-il attendu à ce qu'elle hurle de terreur ? Elle n'eut pas terminé de se poser la question que la réponse fusa dans son esprit : oui. Oui, il s'y était attendu…

- Ce joyau contient ce qui reste de l'esprit corrompu de Morgoth, finit-il par préciser voyant qu'elle ne savait comment se comporter. Il est l'Ondomorë, la Pierre Noire, l'un des derniers réceptacles de son pouvoir. Créée sur l'île de Tol Sirion par Morgoth lui-même, il y déversa par précaution une partie de son pouvoir pour se préserver en cas de défaite face aux Valar. C'est ce qu'Eonwë découvrit ce jour là. Horrifié par son acte, il prit sur lui de soustraire la pierre à Morgoth. Ce dernier fut ensuite jeté dans le Néant, hors des cercles du monde, après avoir été mutilé sous les yeux de Sauron.

- Comment êtes-vous entré en possession de cette pierre ? lâcha Sharon, incrédule.

- Cette partie de l'histoire importe peu.

A nouveau, la jeune femme resta silencieuse. Instinctivement, elle sentait que les paroles de Tom auraient dû l'horrifier et lui faire pousser de hauts cris, mais en réalité, elle n'était pas plus impressionnée qu'auparavant et elle avait du mal à comprendre ce qu'il essayait de lui dire. Bon, Morgoth avait transféré une partie de son esprit dans cette pierre… Et alors ?

- Et qu'est-il advenu de Sauron ? s'enquit-elle.

- La pitié qui fut refusée à Morgoth, Sauron l'obtint d'Eönwë lorsqu'il reconnut ses fautes. Il quitta ainsi la forteresse sous bonne garde, en attente de la décision de Manwë à son sujet. Ce dernier lui ordonna de se rendre à Valinor pour y être jugé par les Valar, mais Sauron prit peur et s'enfuit, retombant peu après sous l'emprise du mal.

- Et... Quel est le rapport entre votre pierre et cette histoire d'anneau ?

- Les deux sont liés, jolie Dame. L'Anneau Unique est le réceptacle du pouvoir de Sauron et son actuel possesseur, que je soupçonne être Bilbon Sacquet, n'aura d'autre choix que de le détruire pour éradiquer sa menace. Or, Sauron est un Maia et par conséquent, immortel. Quand bien même l'Unique serait détruit, son esprit perdurerait, errant impuissant sur nos terres. Or, s'il venait à apprendre que l'Ondomorë se trouve en réalité en Terre du Milieu – alors qu'il la croit toujours entre les mains d'Eonwë – il n'aurait de cesse que de la retrouver. Il pourrait alors recouvrer son pouvoir et étendre à nouveau son influence maléfique sur nos contrées. Quant à supposer qu'il apprenne son existence avant que l'Anneau ne soit détruit...

Un ange passa, lourd de sous-entendus.

- Si Sauron parvient à s'emparer de l'Ondomorë avant la destruction de l'Anneau, il pourra alors combiner son pouvoir à celui de Morgoth et les ténèbres s'étendront jusqu'aux confins du monde. Peut-être même pourrait-il envisager de ramener son maître à la vie...

Un nouveau silence tomba entre eux. Forts de ces précisions, les rouages de l'esprit de Sharon se décidèrent enfin à se mettre en branle et elle récapitula mentalement la situation. Bon, petit un, la Terre du Milieu était sous la menace directe d'un psychopathe qui aurait fait passer Adolf Hitler pour un enfant de chœur et dont la principale source de son pouvoir s'avérait être le fameux Anneau Unique. Petit deux, l'Ondomorë, qui contenait une partie de l'esprit maléfique de Morgoth et que Sauron croyait perdue, était en réalité toujours en Terre du Milieu, entre les mains de Tom. Et petit trois, la Terre du Milieu allait se retrouver dans une sacrée mouise si personne ne détruisait ces deux artefacts avant que Sauron ne remette la main dessus. Soit. Et elle alors, qu'est-ce qu'elle venait faire là-dedans ? Une angoisse subite lui tordit les entrailles cependant qu'elle se posait cette question et elle se dit qu'elle n'aimait pas du tout, mais alors pas du tout le lien que son cerveau était en train de faire entre les événements qui venaient de lui être contés et sa présence ici…

- Et…

Sa voix eut un raté et elle dut s'éclaircir la gorge.

- Et qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans moi ?

Question purement rhétorique qu'elle se maudit d'avoir posé à l'instant même où elle avait ouvert la bouche. Elle savait ce que Tom allait dire. Elle le savait et pourtant, elle espérait encore l'entendre lui annoncer qu'il l'ignorait. Or, au lieu de cela, il vrilla sur elle un regard empli de compassion et elle sut instantanément que le destin ne l'épargnerait pas.

- L'Ondomorë vous est échu, Sharon. Les Valar vous ont désignée pour le détruire. Et vous seule pouvez trouver le moyen.

Il y eut quelques secondes de flottement puis, sans prévenir, un fou-rire saisit la jeune femme. Un fou-rire terrible, tel qu'elle n'en avait jamais eu de sa vie et dont les accents hystériques lui firent plus peur que toutes les assertions de Tom. Des larmes se mirent à couler sur ses joues dont elle ne sut si elles avaient ou non été engendrées par sa crise. A travers ces larmes, elle vit Baie d'Or – revenue en courant, probablement alertée par ses rires – pâlir comme un spectre. Quant à Tom, il resta imperturbable.

- Attendez, hoqueta-t-elle, vous êtes en train de me dire que vos Valar m'ont arrachée à mon univers et à ma mort pour m'envoyer dans un monde que je ne connais pas afin d'y détruire un caillou maléfique ? Vous êtes sûr que c'est bien du tabac qu'il cultive, votre père Maggotte ?

Baie d'Or dut s'inquiéter pour sa santé mentale puisqu'elle fit un pas vers elle, les yeux brillants.

- Mon amie, je vous en prie… souffla-t-elle.

- Non ! s'écria Sharon, la faisant stopper d'un impérieux signe de la main. Je veux qu'il parle ! Je veux qu'il me dise pourquoi ses grands esprits sont venus me chercher moi, dans mon monde, plutôt que de choisir quelqu'un d'ici pour détruire cette foutue pierre !

- Prenez-là, lui dit Tom pour toute réponse.

Sharon se figea, interdite. Ce n'était pas vraiment le genre de réponse à laquelle elle s'était attendue. Et puis, savoir que l'un des plus noirs esprits de la Terre du Milieu roupillait confortablement au sein de la pierre ne lui donnait pas vraiment envie de la toucher. Mais baste ! Si elle n'avait pas envie de la toucher, elle avait encore moins envie de passer pour une poule mouillée devant ses hôtes. C'est pourquoi elle tendit tout de même la main et prit la pierre en fermant les yeux. Une demi-seconde plus tard, elle les rouvrit, constatant que le caillou n'avait pas explosé comme elle l'avait craint. La seule réaction visible au niveau de la pierre était la vitesse à laquelle tourbillonnaient les volutes de fumée, légèrement plus rapide.

- Que ressentez-vous ? lui demanda Tom.

- Rien ! répondit-elle, exaspérée. La pierre est tiède, c'est tout. Qu'est-ce qu'il aurait fallu que je ressente selon vous ?

- N'éprouvez-vous pas l'envie de garder l'Ondomorë ? De la posséder à tout prix et d'utiliser son pouvoir pour votre propre compte ?

- Faudrait vraiment être cinglé si le quart de ce que vous venez de m'en dire est vrai !

- Et c'est pour cela que vous avez été choisie, Sharon. Pour tout autre que vous, ce simple contact physique avec la pierre serait proprement insupportable.

- Pourquoi ?

- Son pouvoir est plus fort que nos faibles esprits. Tout comme l'Anneau Unique, l'Ondomorë en viendrait à corrompre son détenteur.

- Et pourquoi est-ce que cela ne me fait rien à moi ?

- On ne peut contrôler ce qu'on ne comprend pas…

Agacée par tous ces mystères, la jeune femme ouvrit la bouche pour lui demander ce que son dicton hautement philosophique signifiait, quand…

Sharon…

Prise par surprise, elle poussa un cri et lâcha l'Ondomorë qui vint percuter le sol avec un bruit mat qui était tout sauf normal. Cette voix… Elle en était presque venue à l'oublier, ne l'ayant plus jamais entendue depuis le premier soir passé chez Tom. A tort visiblement.

- La voix de Morgoth, précisa sombrement Tom, en réponse à sa question muette. La même que vous aviez entendu le soir de votre arrivée.

Sharon ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il savait. Depuis le début, Tom savait et il n'avait rien dit. C'en fut trop soudain. L'Anneau, l'Ondomorë, sa soi-disant mission… Une fureur noire s'empara d'elle.

- Dame Sharon, il faut…

- Ah non, non, non, non, non… Il ne faut rien du tout !

- Ecoutez-le, je vous en prie, la supplia Baie d'Or.

- Je ne veux pas l'écouter ! hurla-t-elle soudain en bondissant de son fauteuil. Je me fiche de votre foutu caillou ! Et je me fiche de votre Anneau Unique, je me fiche de Sauron, de Morgoth et de votre fin du monde à la noix ! Trouvez quelqu'un d'ici pour détruire la pierre ! Il est hors de question que je m'en charge ! Ce monde n'est pas le mien !

- Il l'est devenu, Sharon… murmura Tom.

- ASSEZ !

Son cri fit trembler les murs. Sans réfléchir, elle attrapa sa cape et se rua hors de la maison, après avoir repoussé le bras de Baie d'Or qui tentait de la retenir. Les larmes coulant sur ses joues, elle se mit à courir au hasard, n'importe où, pourvu que ce soit loin de la maison, pourvu qu'elle n'entende plus les énormités proférées par Tom et qui menaçaient de lui faire perdre la raison. Des branches fouettèrent son visage alors qu'elle pénétrait dans la forêt, sans ralentir. Il faisait nuit noire et elle ne distinguait ni arbre, ni sentier. Pourtant, pas une seule fois elle ne trébucha, ni ne se blessa, comme si les arbres lui ouvraient le chemin, conscients de la douleur qu'elle portait en elle, leurs sinistres grincements faisant écho aux gémissements qui s'échappaient de ses lèvres. Elle voulait rentrer chez elle. Elle voulait dormir dans un vrai lit, prendre une vraie douche, porter un pantalon, allumer la lumière, regarder la télévision, écouter de la musique, faire un barbecue, râler parce qu'il fallait aller travailler. Faire des choses normales. Ces choses dont on l'avait dépouillée depuis qu'elle était arrivée ici. Son quotidien, ses repères…

Elle n'aurait su dire combien de temps elle courut ainsi. Toutes à ses pensées et à son désespoir, elle sentit soudain un rude choc ébranler tout son corps et tomba, les mains en avant, dévalant sur le flanc un petit talus soigneusement dissimulé par les broussailles, avant de retomber durement à plat ventre, le corps en miettes. Un gémissement, mais de douleur cette fois, lui échappa. Elle avait probablement dû buter sur une de ces fichues racines qui venaient ramper jusque sur les sentiers de la forêt… Haletante, elle tâcha de reprendre son souffle tant bien que mal, remuant doucement chaque partie de son corps. Les paumes de ses mains lui faisaient mal : elle avait sûrement dû se les écorcher en tombant, avec ce réflexe à la noix qu'elle avait de tendre les mains… Mais peu importe. A première vue, elle n'avait rien de cassé et ne pouvait que s'en féliciter. Etant donné les circonstances, collectionner les bleus n'était pas ce qui aurait pu lui arriver de pire... Soulagée, elle se tourna sur le dos et s'apprêtait à se relever quand elle entendit soudain un son familier, un son d'ici, qu'elle aurait reconnu entre mille : les grincements du Vieil Homme-Saule. Elle bondit sur ses pieds, ignorant les tiraillements de son corps douloureux : avait-elle donc couru si longtemps ? Rassurée, elle tâtonna à l'aveugle, guidée par les glouglous du ruisseau et les craquements du saule, contre le tronc duquel elle se laissa tomber lorsqu'elle l'eut localisé.

- Salut, vieux grincheux… souffla-t-elle.

Une petite racine vint s'enrouler autour de son poignet, qui lui arracha un vague sourire. Elle s'était rendue à plusieurs reprises dans cette clairière durant la semaine et si le Saule avait, au début, nourri de mauvaises intentions à son égard, ses tentatives de kidnapping s'étaient rapidement muées en une sorte de jeu auquel Sharon se prêtait plus que volontiers et qui avait surpris Tom lui-même. Tom… Repenser à lui raviva sa colère.

- Laisse tomber, va… Je ne suis pas d'humeur aujourd'hui… dit-elle au saule d'un ton las en dégageant son poignet.

Celui-ci obéit mais la racine resta néanmoins à proximité et tapota ses chausses pour l'agacer.

- Il paraît que je suis là pour détruire un caillou, lui raconta-t-elle. L'Ondomorë, ça te dis quelque chose ? Ben non, tu penses… T'as pas dû faire grand-chose de ta vie toi, à part grincer et embêter ton monde, pas vrai ?

Un crissement aux accents de protestation résonna dans la clairière et la petite racine lui fouetta les chevilles.

- Oh, ça va, hein… Bref ! Tom m'a expliqué que Morgoth avait transféré une partie de son esprit dans cette pierre, qu'en gros, elle pourrait représenter un danger pire encore que l'Anneau si jamais il la retrouvait, que ce soit de son vivant ou non, et que si on ne voulait pas que la Terre du Milieu se retrouve noyée dans les ténèbres, il fallait à tout prix la détruire – en plus de détruire l'Anneau, bien évidemment… Et sur la pomme de qui est-ce tombé, je te le donne en mille… de bibi, bien sûr ! Dis, tu m'écoutes ?

Un frémissement parcourut le tronc tout entier et elle sut qu'en effet, le Saule l'écoutait, aussi incroyable que cela puisse paraître. Au moins un qui était décidé à la laisser parler sans l'interrompre, ni essayer de lui imposer son point de vue. Non pas qu'il eut le choix…

- Tout ça parce que vos foutus Valar ont été infichus de choisir quelqu'un d'ici ! grogna-t-elle en jetant au loin un petit morceau de bois trouvé par terre. Pourquoi est-ce que c'est moi qui devrais me taper le sale boulot, hein ? Parce que je ne ressens rien quand je touche la pierre ? Non, mais franchement, tu crois pas que… ?

Sharon ne finit jamais sa phrase. Une idée venait de s'imposer à elle, si brusquement qu'elle perdit instantanément le fil. Les Valar… La clairière du Tournesaules… Là où tout avait commencé. Serait-il possible que… que les Valar puissent la renvoyer chez elle d'ici ? Fébrile, elle se releva gauchement en s'appuyant contre le tronc du Saule et sentit émaner de lui comme une onde de réprobation qu'elle ignora. Droit devant elle n'étaient que ténèbres et seuls les bruits de la forêt crevaient le silence, laissant deviner la présence de quelque bête mystérieuse au milieu des bois. Elle s'humecta nerveusement les lèvres. Ce qu'elle s'apprêtait à faire était d'un ridicule consommé mais…

- Ohé, les Valar, vous m'entendez ? cria-t-elle, effrayée par sa propre voix. Je veux que vous me rameniez chez moi ! Je n'ai rien à faire ici ! Je ne connais pas ce monde, ni ses habitants et il est hors de question que j'aille détruire l'Ondomorë ! Vous avez pu m'amener ici il y a une semaine, alors je vous ordonne de me ramener chez moi maintenant !

Seul un silence ouaté lui répondit. Enhardie par toute la colère qu'elle avait à leur encontre, elle continua de vociférer :

- Vous n'avez pas le droit d'arracher ainsi les gens à leur monde ! Vous n'aviez pas le droit de m'arracher à ma propre mort ! La Terre du Milieu doit être suffisamment vaste, alors choisissez qui vous voulez, mais laissez-moi tranquille, vous m'entendez ? Laissez-moi tranquille !

Elle poursuivit sur le même registre des heures durant, jusqu'à ce que de sa gorge en feu ne sorte plus qu'un filet de son ténu et éraillé jusqu'à ce que – constatant qu'elle n'obtiendrait jamais de réponse - le désespoir crève et la jette au sol, sur lequel elle se mit à frapper à poings fermés, un hurlement sur les lèvres… Et jusqu'à ce qu'enfin, le vieux Saule ne l'entoure de ses racines pour la ramener au pied de son tronc contre lequel elle s'endormit, épuisée par ses pleurs, son vieux cœur asséché frémissant pour la première fois depuis des siècles d'un sentiment qu'il avait cru avoir à jamais oublié : la pitié.


Plus je me relis et plus j'ai peur d'avoir été trop simpliste... Vos avis ?