Parenthèse de l'auteure : Bonjour bonjour ! Voici le chapitre six, intitulé Doux Baisers. Je suis toujours aussi nulle pour les titres -rires. L'histoire avance un peu et laisse présager de futures révélations, mais c'est surtout les relations entre les protagonistes qui sont mises à l'honneur ici. J'espère que vous apprécierez ce nouveau chapitre autant que moi lorsque je l'ai écrit ! Et je remercie par avance ceux et celles d'entre vous qui prendront le temps de laisser leur avis après leur lecture !

Je n'ai en effet que très peu de retours malgré des visites régulières sur cette fiction. Je ne réclame pas de l'attention, du réconfort ou l'accumulation de reviews pour ma satisfaction et mon plaisir personnels, loin de moi cette idée, mais juste une trace de votre passage, qui est la récompense suprême à mon "travail" d'écriture et qui me permet de progresser efficacement. Merci d'avance et je vous souhaite une bonne lecture ! :)

Disclamer : Les personnages -hormis Hikari Kojima et Haru Nogami- et l'univers de Matsuri Hino ne m'appartiennent en aucun cas.


Chapitre 6 :

Doux baisers.

Dehors, une averse passagère était tombée. De fines gouttes s'étaient écrasées sur le carreau de la fenêtre. Cette nuit-là, j'avais veillé Zero toute la nuit, bercée par le clapotis de la pluie et le ronronnement du vent. Ichiru était venu me réveiller le lendemain matin, soucieux de l'état de santé de son frère. Il n'avait d'ailleurs jamais osé troubler son sommeil, s'en remettant toujours à mon verdict. Les coudes sempiternellement écrasés contre les draps, j'avais guetté le moindre signe de la maladie susceptible de faire souffrir Zero. Ichiru avait toujours patienté à mes côtés, recroquevillé au pied du lit. Dès que son jumeau émergeait, dans la fièvre et la douleur, il l'expulsait aussitôt de la chambre, le sommant qu'il ne souhaitait en rien lui transmettre sa mauvaise grippe.

Zero et Ichiru étaient inséparables, aussi loin que je me souvienne. De vrais jumeaux, liés l'un à l'autre pour ce que j'appelais à l'époque l'éternité. Je ne croyais pas si bien dire.

Le poing en l'air, le doute m'avait soudain envahie.

Il était tôt. Incroyablement tôt. L'aube venait à peine de pointer le bout de son nez. J'aurais parié n'importe quoi sur le fait que Zero n'était ni levé, ni même réveillé. Il avait sans doute patrouillé toute la nuit sans moi et probablement sans Haru. Je savais également qu'il m'avait veillé jusqu'à ce que je m'assoupisse hier dans la soirée. Rongée par les pleurs, je m'étais finalement endormie dans les bras du gardien sans pouvoir m'exprimer pleinement. J'étais pire qu'une enfant. Me présenter à une heure pareille, et aux dortoirs des garçons, c'était extrêmement culotté. J'avais bien d'autre occasion de m'expliquer avec lui.

Je frappai pourtant délicatement à la porte, espérant une quelconque réponse. Le silence fut de mise. Et inutile de réitérer : alarmer tout le dortoir masculin de ma présence n'était définitivement pas l'idée du siècle. Mais au rythme où je réfléchissais, j'allais tergiverser devant cette malheureuse porte durant des heures. Les claques mentales que je m'infligeais ne suffirent même pas à me sortir complètement de ma léthargie. Et alors que j'allais regagner la sortie, le plus discrètement possible, une main se posa sur mon épaule. Je sursautai violemment, balbutiant que j'étais désolée, que je n'avais effectivement rien à faire ici, et que j'allais justement m'éclipser. Puis je reconnus le visage familier de Zero, les sourcils déjà arqués de bon matin.

« Qu'est-ce que tu fabriques ici ? »

Je lui adressai un faible sourire, avant de m'apercevoir qu'il était torse nu, une serviette autour du cou. Probablement de retour de la douche.

« Je voulais te remercier pour hier soir et te dire que j'allais mieux. Mais pas seulement.

— Rentre là-dedans avant que quelqu'un ne te voit. »

Zero désigna sa chambre de l'index. Je m'exécutai derechef, un peu gênée de la tournure que prenaient les évènements.

Je ne fus nullement surprise en découvrant le mobilier du chargé de discipline : un lit, une armoire et un maigre bureau. Tout était parcimonieusement rangé. Simplicité et sobriété régnaient en maître en ces lieux. Il n'avait ni camarade de chambre, ni photo, ni d'effet personnel du même genre.

« Pourquoi prends-tu cet air si triste ? S'enquit Zero, à présent devant moi.

— Enfile une chemise » m'exclamai-je en me retournant vivement.

J'entendis le gardien grommeler avant de me signaler qu'il avait terminé. Si mon visage reflétait de la tristesse, le sien dégoulinait de nostalgie et de regret. Parfois, il laissait place à une neutralité frappante, figeant ses traits dans une expression morne et sans vie. Rien ne laissait deviner que c'était le même petit garçon que j'avais côtoyé autrefois. Pas un sourire, pas une trace de gaieté. Rien.

Je m'étais avancée à son encontre, saisissant au passage la serviette qu'il avait négligemment jeté au sol. Je dus me mettre sur la pointe des pieds pour atteindre sa chevelure argentée. Comprenant mon dur labeur, Zero courba légèrement l'échine pour que je frictionne ses cheveux avec vigueur.

« Tu vas tomber malade si tu ne les sèches pas correctement. »

Je m'arrêtai finalement, ne sachant que rajouter et me trouvant bizarrement idiote.

« Je suis désolée de te causer autant de tourment depuis que je suis revenue » soufflai-je, les mains toujours sur sa tête. Qu'il chassa d'un revers, avant de m'asseoir sans ménagement sur le rebord de son lit. Le linge, lui, avait glissé pour finalement toucher terre. Les paumes aplaties de part et d'autre de mes hanches, Zero me fixait, le visage à quelques centimètres du mien. Des mèches satines et encore humides me chatouillèrent le nez. Était-il en colère ? J'avais l'impression qu'il bouillonnait de rage, et qu'il n'allait pas tarder à exploser. Néanmoins, il tentait de ne rien laisser transparaître.

« Je suis désolée, réitérai-je timidement. Je ne veux pas te perdre à nouveau. J'ai peur de te blesser chaque fois que je prononce un mot. Je sais que lors de ma disparition il y a quatre ans, tu as dû me penser morte, voire pire. J'imagine le choc que tu as pu ressentir il y a quelques jours lorsque tu m'as ouvert le portail. Mon silence n'a que trop duré, j'en suis consciente. Je te dois des explications. Pourrais-tu me rejoindre ce soir dans le parc de l'académie pour écouter mon histoire concernant ces quatre dernières années ?

— Pourquoi pas maintenant ? Répondit-il du tac au tac. Nous avons le temps. »

Je secouai vigoureusement la tête, de gauche à droite. Je ne me sentais ni le courage ni la force de tout lui conter maintenant sans m'effondrer, comme la veille au soir.

« Je suis désolée, mais pas avant ce soir. J'ai besoin que plusieurs personnes soient présentes. Je crois que quelqu'un d'autre serait ravie d'écouter mon histoire.

— Haru ?

— Entre autre, oui.

— Ne t'approche plus de lui Hikari. »

J'encadrai son visage de mes mains, caressant doucement des doigts sa joue, comme autrefois. L'avais-je définitivement perdu ? L'avais-je trop fait languir avec ces questions restées sans réponses ?

« J'ai simplement fait une crise d'angoisse Zero. Et pour pas grand chose de surcroît. »

Ses yeux s'emplirent une nouvelle fois de désarroi.

« Pourquoi ne veux-tu rien me dire ? Que t'a-t-il fait depuis son arrivée qui ait pu te contraindre à te murer à ce point dans le silence ?

— Il ne m'a rien fait. Vraiment. Et tant que j'y pense, Aidô te charriait avec cette mise en garde.

— Réponds moi Hikari, insista-t-il. Je n'aurais pas la patience d'attendre ce soir ou d'avoir Haru en face de moi pour comprendre. Et je préfère mille fois l'entendre de ta bouche. Pourquoi pleurais-tu hier soir ? »

Je tremblais. Je ne savais pas précisément ce qu'il avait vu dans mes souvenirs en me mordant. Quelques bribes d'images avaient dû lui parvenir, malgré toute ma concentration et mes efforts. Zero était si protecteur envers moi, qu'autant d'intérêt me faisait tourner la tête. Bien entendu, il ne pouvait pas deviner que tout ce qui m'arrivait depuis maintenant quatre ans était lié et s'emmêlait dans un ordre et une logique implacables. Le meurtre, Rido Kuran, ma fugue, ma disparition, les agissements de Haru.

« Je ne sais plus quoi penser de Haru, riais-je en détournant le regard, lugubre. C'est un chasseur, tu le savais ? Au départ, je ne le savais pas. Pas avant qu'il ne me déclare ouvertement qu'il voulait me faire la peau pour avoir déserté notre ordre. Il me soupçonne également du meurtre de mes parents adoptifs. Poussé par je ne sais quel sentiment de vengeance, il m'a aussi blessé plusieurs fois. Est-ce que tout ceci t'est apparu hier soir ?

— Plus ou moins » avoua Zero en redirigeant mes prunelles dans les siennes, par une simple pression sur mon menton. Je me mordis la lèvre inférieure. Le sang pouvait être traître. Et la tristesse indéchiffrable que je lisais dans ses yeux me poussèrent à lui dévoiler mes craintes, jusqu'alors inavouables.

« Haru semble être convaincu du fait que je sois la meurtrière de mes parents. Peut-être veut-il leur faire justice au nom de la guilde des hunters et me punir de ses propres mains.

— C'est absurde.

— Ce ne serait que légitime s'il connaissait Kanna et Okito ou s'il leur était proche. »

Je me redressai alors légèrement pour me redonner une certaine contenance, le considérant toujours plus intensément.

« Je t'en prie Zero, garde tout ceci pour toi. Je ne veux pas que tu te retrouves mêlé à mes histoires. Je te conterais la suite ce soir, si tu le veux bien. Oublie Haru. Je savais que des hunters de la guilde traîneraient à l'académie, je m'étais préparée à recevoir leur courroux et leur châtiment.

— Tu divagues.

— Je n'ai pas tué Kanna et Okito, affirmai-je, ravalant difficilement ma salive, mais j'ai fui. Et en soi, c'est sans doute déjà considéré comme une désertion.

— Hikari, tu ne sais pas de quoi tu parles. Regarde l'état dans lequel tu t'es mise hier !

— Promets le moi.

— Comment veux-tu que je passe l'éponge ? Haru s'est acharné sur toi ! Tes parents n'étaient pas les siens, je ne vois pas ce qui peut le motiver suffisamment pour te blesser et te faire du mal.

— Moi, je ne vois pas en quoi cela te concerne, c'est une affaire privée entre Hikari et moi. »

Zero et moi orientèrent notre attention vers un troisième protagoniste. Vers une voix que je ne connaissais que trop bien. Haru était sur le seuil, adossé contre le mur, les bras croisés. Il désigna aussitôt la porte, devant le regard noir de Zero. Celui-ci se redressa d'un bond, se dirigea vers Haru et attrapa sans ménagement son col de chemise. Je dus l'arrêter en le retenant par le bras.

« C'était ouvert, pour ma défense. »

Zero ne disait toujours rien. Mais je devinais que les premiers mots qu'il articulerait seraient cinglants. Il se calma pourtant peu à peu à mon contact et relâcha progressivement son étreinte. Haru sembla tout de suite beaucoup mieux respirer. Cependant, jamais il ne s'était démonté devant Zero. Et il le prouva largement en le provoquant de plus belle :

« Je vais être clair : cette fille est à moi. Prends le comme tu veux, mais je ne supporterais pas la concurrence.

— Sors de cette pièce tout de suite si tu ne veux pas t'attirer davantage d'ennuis, siffla Zero en répercussion à la pugnacité du troisième gardien.

— Dans ce cas, elle me suit. Elle n'a rien à faire au dortoir si je ne m'abuse. »

Haru me désigna du menton. Muette jusqu'alors, je dus me mordre la lèvre jusqu'au sang pour me contenir. Haru en revanche me dévisageait, très légèrement amusé. Sa répartie était décidément inébranlable. Reconnaître qu'il avait raison me faisait écumer de rage.

« Que voulais-tu à Zero ? Demandai-je finalement, en raison de sa présence ici.

— À Zero ? Rien. C'est avec toi que j'ai à m'entretenir.

— N'y compte même pas, répondis-je, cassante.

— C'est comme ça que tu me remercies de t'avoir épargnée une longue et abominable suffocation ? Rigola Haru. Charmant, je m'en souviendrais.

— Merci » dis-je simplement.

Zero le fusillait du regard. Je devais mettre un terme à cet échange le plus rapidement possible, avant que tout cela ne se termine en rixe, voire en pugilat.

« C'est urgent ? M'enquis-je en m'écartant du gardien, dans l'intention de sortir.

— Tout dépend de ce que tu appelles urgent. J'ai à te parler en privé, il peut bien comprendre ça, non ? »

J'interrogeai Zero du regard. Bien entendu, je n'étais pas beaucoup plus enchantée que lui à la perspective de me retrouver seul à seule avec Haru. Mais s'il fallait en passer par là pour qu'un scandale ou un échange de coups n'éclate. Je montrai alors d'un signe à mon ami d'enfance sa fenêtre, qui donnait sur l'extérieur. Il parût comprendre où je voulais en venir. Il hocha alors la tête en guise d'approbation, non sans déglutir à l'idée de m'abandonner entre les griffes de Haru. De toute manière, je ne pourrais pas fuir éternellement le troisième chargé de discipline, il était donc préférable d'en finir dès à présent. Je pris finalement congés de Zero sous ses prunelles respirant l'inquiétude à mon égard, et non sans appréhension quant à ma future conversation avec Haru.

D'ordinaire, Haru s'arrangeait pour que ses coups bas soient la conséquence logique de nos supposées rencontres fortuites. Sauf hier soir où la situation avait totalement échappé à son contrôle et avait dégénéré. Qu'il demande ouvertement à s'entretenir avec moi, c'était un changement radical dans ses habitudes. Oserait-il de nouveau tenter quelque chose contre moi alors que Zero me couvait de son regard protecteur depuis l'intérieur de sa chambre ?

Nous marchions en silence le long de l'allée principale des dortoirs, d'où nous revenions tout juste. Quand Haru considéra que nous étions suffisamment loin pour entamer une conversation calmement et sans perturbateurs, il s'arrêta pour m'observer. Les traits parfaitement neutres, il me sondait et attendait probablement que je lui lance une réplique cinglante. Plaisir que je ne lui offrirais pas. Le troisième gardien finit donc par briser le silence de lui-même, en entrant dans le vif du sujet :

« Le directeur m'a démis de mes fonctions de chargé de discipline, pour un temps indéterminé. Apparemment, ça l'embête de me rayer définitivement de la liste, bien que Yagari ait lourdement insisté pour me renvoyer de l'établissement.

— Oh, fis-je, feignant d'être atteinte par cette nouvelle. Dommage. »

Un sourire s'immisça à la commissure de ses lèvres. Un frisson me parcourut.

« Comment se porte ton épaule depuis la dernière fois ? »

Se moquait-il encore de moi ? Si c'était le cas, aucun sourire que j'aurais qualifié de prédateur ne transparaissait encore sur son visage. J'en fus presque soulagée. Je restais malgré tout sur mes gardes.

« Les contusions cicatrisent, affirmai-je dans un sang-froid qui m'étonnait moi-même.

— Tu n'as pas répondu à ma question hier soir.

— Quelle question exactement ? Tu en as posé plusieurs.

— Qui t'a labouré le dos aussi sauvagement ? Certes, ça ne date pas d'hier, mais tout de même, ça reste des entailles plutôt... saisissantes. »

Je tressaillis. J'aurais préféré qu'il aborde un autre sujet. Ç'aurait été tellement plus humain que de ressasser ces cicatrices morbides que je portais comme fardeau depuis des années. La pointe de regret que je pus lire dans ses yeux me rappela que c'était bien un homme en face de moi et non un monstre jailli des entrailles de l'enfer. J'avais définitivement l'impression d'être une énigme ambulante composée de plusieurs niveaux que mon entourage voulait élucider comme il l'entendait. La voix suave du gardien coupa le fil de mes pensées. Il s'était dangereusement rapproché, tout en conservant les mains dans ses poches.

« Qu'est-ce que tu penses de moi exactement ? »

Il m'avait murmuré cette question au creux de l'oreille, effleurant le lobe de ses lèvres.

« Je croyais que tu voulais aborder le sujet des cicatrices.

— J'ai changé d'avis. Et puis tu n'as pas l'air motivé pour m'en parler plus amplement.

— À quoi est-ce que ça t'avancerait de savoir ce que je pense de toi maintenant ? C'est pour ton estime personnelle ou c'est une histoire de narcissisme ?

— Je dirais narcissisme.

— Et je dirais juste que je te trouve odieux, en plus d'être... déroutant. »

J'avais longuement hésité sur ce dernier adjectif. C'est pourtant le terme qui me semblait le plus adéquat et qui collait le mieux aux agissements de Haru. Ce dernier recula d'un minuscule pas, sans doute pour me laisser admirer le large sourire qu'arborait dorénavant sa figure. Il me regardait tendrement, la tête légèrement inclinée sur le côté. Et pour la première fois, je m'aperçus à quel point Haru pouvait être mortellement mignon. Ses traits fins, ciselés à la perfection, ses cheveux aux reflets auburn, sa silhouette filiforme tout en étant finement musclée, la chemise qu'il portait à merveille. Pour une jeune fille un tantinet fleur bleue, il aurait pu incarner la perfection, l'idéal masculin d'une certaine communauté de femmes. J'aurais aisément pu en faire partie.

« Tu as terminé ? » M'enquis-je soudain, sentant le rouge me monter aux joues.

Haru ne daignait toujours pas baisser son regard, m'observant sans relâche de ses yeux sombres et envoûtants. Mal-à-l'aise au plus haut point, je voulais que cette conversation s'achève rapidement.

« Tu n'avais rien à me demander ?

— Donc, tu nous écoutais Zero et moi avant d'entrer, marmonnai-je. Ce soir au parc vers vingt heures. Tu penses pouvoir échapper au couvre-feu maintenant que tu as été relevé de tes fonctions ?

— C'est notre premier rendez-vous en amoureux ou un règlement de compte avec Zero ?

— Ni l'un ni l'autre, me défendis-je, déboussolée par le choix des mots qu'employait Haru pour qualifier notre relation. Juste… la réalité sur les événements qui ont eu lieu il y a quatre ans. Il est temps que je donne ma version des faits sur le meurtre de mes parents adoptifs, tu ne crois pas ?

— À quoi bon te fatiguer à inventer des théories ? Je sais pertinemment que c'est toi qui les a précipité dans l'autre monde. Ne nie pas, tu économiseras du temps et de la salive.

— Tu pourrais au moins écouter le dernier et unique témoin à avoir quitté cette fichue scène de crime ! Et puis pourquoi t'acharner de la sorte sur moi ! Tu n'y étais pas, tu n'as rien vu, tu ne sais absolument rien ! Mes parents n'étaient pas les t… »

Haru passa une main derrière ma nuque et m'attira à lui. Ses lèvres capturèrent les miennes en un instant, sans doute pour me faire taire. Il m'embrassa langoureusement, longuement, me laissant respirer au besoin. Un baiser si vertigineux que tout mon corps en tremblait d'excitation. De doux papillons dansèrent dans mon ventre et mon cœur rata plusieurs battements. Stupéfaite par ce revirement de situation, je laissai la bouche du gardien migrer lentement contre mon cou, qu'il mordilla partiellement à quelques endroits.

« C'est bien mieux qu'une morsure de vampire, n'est-ce pas ? »

Je le repoussai sans ménagement, m'empourprant violemment. Que m'arrivait-il ? Comment Haru pouvait-il faire naître autant de sentiments contradictoires en moi ? C'était inconcevable. Lorsqu'il me glissa délicatement un baiser sur la joue et un « À ce soir », je ne pus que frissonner. Peur ou excitation ? Je mis plusieurs minutes avant de me ressaisir. Je ne comprenais plus rien aux liens qui nous liaient, moi et Haru.

[…]

En me réveillant ce matin dans un lit qui n'était pas le mien, l'une des premières choses qui m'avait préoccupée, c'était ce besoin omniprésent de faire le point sur les quatre dernières années, autant pour Zero que pour moi. Mon histoire devenait un témoignage précieux dans le meurtre de mes parents adoptifs. Aussi avais-je besoin de convaincre Haru, même si ses rapports avec la guilde restaient encore flous à ce jour. J'espérais par mes dires obtenir une trêve. Car si Zero voulait entendre le récit de ma disparition subite, Haru paraissait grandement concerné. Je voulais faire d'une pierre deux coups ce soir. En serais-je réellement capable sans me démonter et m'effondrer ? J'adorais Zero comme mon frère, si ce n'était plus. Mais que ressentais-je pour Haru après ses agissements plus contradictoires les uns que les autres ? Je ne savais plus à quel Saint me vouer. Il y avait énormément de méthodes et de possibilités pour blesser, voire pour tuer, un vampire. Pourquoi n'y en avait-il pas autant pour une femme ? Capturer ses lèvres et la convoiter en était-elle vraiment une ?

Mes pas m'avaient conduit aux dortoirs de la Night Class. Le changement de classes avait déjà eu lieu et plus personne ne rodait autour du lourd portail de la Lune à cette heure. Les cours avaient peut-être même déjà débuté. Seulement, une dernière personne devait être mise au courant de ma « réunion ». Et plus vite elle le saurait, moins je serais obligée de m'éterniser devant l'antre des vampires.

Depuis ma rencontre sanguinolente avec Rido Kuran, j'avais beaucoup de mal à approcher un suceur de sang décemment et sans frémir. J'avais perdu toutes mes aptitudes de chasseuse. Il fallait impérativement que Zero me ré-enseigne les bases. Je ne pouvais pas infliger ça à maître Yagari. Et puis j'aurais eu trop honte.

Le seul véritable vampire que j'étais capable d'approcher sans m'enfuir à toutes jambes –sans compter Zero donc-, c'était Aidô Hanabusa. Ce fut d'ailleurs ce dernier qui ouvrit l'imposante porte du porche que je m'apprêtais à franchir sans préambule. Ses yeux, encore ensommeillés, s'écarquillèrent en me voyant. Je fus moi-même prise au dépourvue et me sentis comme prise sur le fait, en plein délit. Je rompis cet état d'hébétude qui nous avait saisi en rigolant doucement.

« Bonjour Aidô, je ne dérange pas au moins ? Vous attendiez quelqu'un ?

— Vous ne devriez pas être cours ?

— Et vous en train de dormir ? »

Il s'apaisa un peu, suite à cette répartie un tantinet ironique. Cependant, il m'empêchait toujours d'entrer en faisant rempart de son corps. Je remarquai assez rapidement que le soleil lui irritait la rétine. Je lui fis alors timidement signe de me laisser pénétrer à l'intérieur, ce qui ne le dérangea pas outre mesure si je restais sur le seuil et que je n'allais pas plus loin.

« J'ai besoin de voir Senri. Est-ce qu'il est ici ?

— Shiki ? S'interloqua le blond. Je crois qu'il se repose. Vous devriez repasser.

— Peux-tu me conduire à lui ? J'ai besoin de…

— Impossible » m'interrompit derechef Hanabusa.

Il semblait gêné. D'habitude, lorsque nous échangions quelques mots, et à moins de l'avoir mis mal à l'aise, il ne s'était jamais comporté de cette façon. Quelque chose clochait. Un gardien a normalement accès à tout bâtiment à n'importe quelle heure, pourvu qu'il n'entrave pas l'idéal pacifique de Kaien Cross. Il est vrai que je n'avais rien à faire ici, mais Aidô n'était définitivement pas sensé le savoir. Je pouvais très bien m'inviter au nom du directeur. Pourquoi donc me refouler à la porte d'entrée ?

« Quelque chose ne va pas ? Vous aviez senti ma présence tout à l'heure, n'est-ce pas ? »

Hanabusa se pencha tout à coup au-dessus de moi et me murmura promptement :

« Partez, et ne revenez plus sans Kiryu. »

L'atmosphère était devenue glaciale. Littéralement. Je lui lançai un regard inquisiteur, non sans éprouver une profonde tristesse. Il ne m'éclairerait pas davantage. Je m'apprêtais donc à faire demi-tour, résignée mais vigilante face à la mise en garde de Hanabusa, quand un deuxième protagoniste m'interpella, m'intimant l'ordre de ne plus bouger. J'entrevis le vampire blond se figer de stupeur avant de s'incliner respectueusement vers Kuran Kaname.

« Bonjour Hikari, dit-il simplement en descendant l'escalier qui nous séparait.

— Bonjour, répondis-je sur le même ton condescendant. Yuuki ne vous accompagne pas ce matin ?

— Elle dort, comme la majorité d'entre nous. »

Hanabusa détourna les yeux. Cette remarque lui était destinée. Et au silence qui s'ensuivit, je compris pourquoi je n'aurais jamais dû m'attarder ici. L'attitude de Haru envers la sœur de Kuran me revint en mémoire, comme un boomerang qui revient en pleine tête à son destinataire après un lancer spectaculaire. Kuran Kaname. Je le considérais plus amplement : il avait les mêmes traits que Rido Kuran. Une ressemblance qui me sidéra. Je revis en Kaname le visage du meurtrier de mes parents. Si imposant, si loyal, si puissant, tout en étant si répugnant.

« Tu as le même regard haineux que Zero, c'est impressionnant. »

Il jeta à mes pieds une baguette métallique totalement argentée, qui s'écrasa avec fracas sur le sol. Le bruit de la chute raisonna dans tout le hall avec un tintement cristallin.

« À l'avenir, tâche de tenir ce nouveau gardien en laisse. Je pourrais aisément le tuer.

— Vous devez beaucoup tenir à votre sœur.

— En effet. Et c'est pourquoi je te demande de ne plus le laisser s'approcher d'elle. »

Évidemment, Kuran parlait de Haru. Sa dernière mise en scène lui avait visiblement laissé un piètre souvenir. Cependant, le chef de dortoir ne s'arrêta pas à ce seul avertissement :

« Je te serais également reconnaissante, gardienne, de ne plus parasiter le jugement des miens, à commencer par Aidô. J'ai dû employer des sanctions auxquels je n'avais jamais eu recourt pour apprendre que l'odeur de sang venait de toi, le soir de notre arrivée. N'entrave plus jamais mon emprise sur la Night Class ou sur mes actions. Je considérerais ça comme une entorse à ta fonction et aux idéaux de Kaien Cross.

— Je m'excuse pour le comportement déplorable de Haru, et aussi pour l'effluve de sang de cette nuit là. En revanche, si j'ai demandé à Hanabusa de garder le silence, c'est pour protéger les vôtres. J'étais la seule concernée.

— Alors que viens-tu faire ici ? »

Je me mordis la lèvre jusqu'à en avoir affreusement mal. Mes gestes étaient-ils si prévisibles ?

« Maintenant, disparais, m'ordonna Kaname. Tu n'as rien à faire parmi nous. »

Il regagna ses appartements, jugeant que le message était passé. Je restais quelques minutes plantée là, trop abasourdie pour bouger. Je fixais un point gris, par terre. Abandonnée à son sort, Artémis, la chasseuse de vampires, pointait le bout de mes bottines. Un sang pur en possession d'une arme anti-vampire légendaire. Je naviguais de surprise en surprise.

Lorsque le blond passa ses longs doigts fins sous mon menton pour hisser mon regard jusqu'au sien, je pleurais. De grosses larmes coulaient le long de mes joues. Je mis cette faille sur le compte de la fatigue, histoire qu'Aidô cesse de me poser autant de questions, sous lesquelles je devinais un semblant d'inquiétude. Kuran Kaname avait été clair, et je savais lire entre les lignes. Il voulait que je coupe définitivement les ponts avec le vampire aux yeux bleus et avec la Night Class. Pile au moment où je pensais dépasser ma peur de ces bêtes à visage humain. La mort dans l'âme, je m'apprêtais à quitter les lieux, lorsque Hanabusa me retint par le bras.

« Que vouliez-vous à Shiki ? »

J'hésitais. Longuement. Le sourire du blond me mit un peu de baume au cœur, et me poussa finalement à me confier.

« Je voulais le voir ce soir, au parc de l'académie, vers vingt heures, murmurai-je.

— Je me chargerai de lui transmettre, repartez sereine Hikari. »

Il tergiversa longtemps, comme s'il se trouvait au beau milieu d'un combat l'opposant à son for intérieur, avant d'ajouter :

« Ne pleurez plus, vous avez un si joli sourire. »

Sur le chemin du retour, je ressassais les paroles d'Aidô. Il contrastait singulièrement avec l'horrible image que je me faisais du parfait vampire depuis quatre ans. Machinalement, ma main trouva la surface froide et implacable d'Artémis, depuis peu installée au travers de ma ceinture. Ç'aurait été dommage de la laisser moisir entre les mains de Kuran Kaname. En revanche, je ne me souvenais pas que cette arme, aussi puissante puisse-t-elle être, dardait son porteur d'une foudre bleue. Je ressentis même quelques picotements entre les doigts. Sans doute les effets secondaires dus à l'énergie condensée dans un bâton si ténu. Décidément, Zero allait devoir me réapprendre tous les réflexes des hunters.


Merci d'avoir lu !

Review ?