Chapitre 6 : « Je t'aimerais toujours »
Je chassais le Strigoi dans les rues de Novossibirsk. Cela faisait trois semaines que j'y étais. Ma magie n'était pleinement efficace qu'avec un contact visuel, de préférence frontal, je commençais toujours une altercation avec l'un d'entre eux par un corps à corps. Soit il me propulsait, soit je le propulsais, mais cela me laissait assez de temps pour bien me placer et l'entraver d'un simple mouvement de la main sans le toucher. Et c'est ainsi, suspendu dans les airs, immobile, quelques centimètres au-dessus du sol, parfois contre un mur, mais toujours dans une impasse ou une ruelle sombre, que je faisais mes interrogatoires. Je touchais au but, j'allais retrouver Dimitri.
J'en avais trouvé un qui chassait à l'occasion avec lui mais il ne put me dire vraiment où il « vivait », si ce n'est que c'était à l'extérieur de la ville et qu'il venait ici pour s'amuser et se nourrir. Je m'attendais à devoir faire plus de recherches de ce coté-là.
Le destin en décida autrement.
Je sentis mon détecteur nauséeux de Strigoi qu'il y en avait un tout proche. Je sortis mon pieux, prête à l'accueillir. Et c'est là que je le vis. Dimitri. Je le reconnus immédiatement, même s'il avait … changé. Notre séparation m'avait tellement fait du mal et le fait que je venais de fonder une famille dont il faisait inconsciemment partie que je le dévorais des yeux. Ses longs cheveux bruns qui ondulaient légèrement au vent, encadrant son visage, ses lèvres formant un sourire – ils étaient si rares sur son visage – bien qu'ici dépourvu de cette chaleur qui était la sienne, son manteau en cuir digne du Far West, … Mais le tout ternit par cette pâleur spécifique aux Strigoi ainsi que ces yeux cerclés de rouge avec un éclat maléfique. Son sourire ne dévoilant pas ses canines, j'hésitais. Il ressemblait trop au Dimitri de mes souvenirs. Erreur.
« Roza …. Tu as oublié la première leçon que je t'ai apprise : ne jamais hésiter. »
Je vis à peine son poing s'abattre sur mon crâne, avant de ne plus rien voir du tout.
oOo
A mon réveil, j'étais dans une chambre plongée dans la pénombre, dans une maison remplie de Strigoi. Si elle était bien pourvue pour éviter que je m'ennuie ou que je meurs d'inanition, il n'y avait cependant aucune arme. J'étais légèrement groggy, mais je fis toutefois minutieusement le tour du propriétaire. Deux fois. Quand je me suis retrouvée face à un miroir, mes yeux s'agrandirent d'horreur. Il y avait un début de bleu et une morsure bien visible.
Dimitri entra dans le loft – car c'était plus un loft qu'une chambre après inspection – et je me préparai à l'attaquer. N'ayant plus de pieu et rien à disposition pouvant servir d'arme, je fis appel à mes pouvoirs. J'eus un hoquet de surprise et d'horreur. Je ne pouvais pas m'en servir ! Je réessayai une fois. Deux fois. Trois fois. Rien à faire. Je ne les sentais pas. J'étais démunie et déjà affaiblie physiquement parce que Dimitri m'avait déjà mordue. Je me résolus toutefois à le combattre au corps à corps. Je ne pus malheureusement pas contrer le dieu –mort– vivant.
A court d'option, je finis par l'écouter. Il essaya de me convaincre de le laisser m'éveiller. Que le fait d'être un Strigoi était comparable au fait d'être un dieu sur terre. Je refusai catégoriquement. Il essaya tous les jours. Et tous les jours, il me mordit, me rendant accro à ses endorphines. Me voilà devenue une Junkie ! Comble de l'ironie, je me retrouve avec une babysitteur qui ne parle pas un mot d'anglais et qui m'apporte des vêtements dignes d'une poupée. Nan, mais vous êtes sérieux, là ?!
Au bout de deux semaines, mon hôte, une certaine Galina, commençait à se lasser de ma présence. Soit je devenais Strigoi, soit je devenais la bouffe. Charmant ! Alors je tentai le tout pour le tout. Je réussis à convaincre Dimitri de la possibilité de choisir d'être éveillée. Je lui posais énormément de questions sur le sujet. Je lui demandai aussi la faveur d'arrêter de me prélever du sang, car cela m'empêchait d'avoir les idées suffisamment claires et avec l'ultimatum de Galina, il valait mieux que je me décide rapidement. Alors il arrêta.
Ce fut un calvaire de se persuader, de persuader mon corps que je n'avais pas besoin de ces endorphines. Un véritable enfer ! Petit à petit, je me sentis mieux et j'eus enfin de nouveau accès à ma magie.
Note pour moi-même : les endorphines bloquent l'accès à mes pouvoirs. Intéressant …
Je démolis le pied d'un fauteuil pour me confectionner un pieu de fortune et j'attendis Dimitri. Après quelques roucoulades. Je lui posai ma dernière question :
« Pourquoi est-ce que tu veux me transformer ? »
« Parce que je te veux. »
Mauvaise réponse.
J'appelai le pieu et le planta dans sa poitrine avant de me précipiter vers la porte. Les pavés numériques ne me posèrent aucun problème. Et je pus facilement m'échapper. Sur le chemin de la sortie, je réussis à trouver un pieu d'argent parmi d'autres objets magiques. Je rencontrai quelques résistances avant de tomber sur Galina. Elle était forte. Finalement, d'un combat en 1v1, on s'est retrouvé en 2v1. En périphérie, je voyais Dimitri qui m'avait rejoint. Soudain, il plaqua Galina au sol, me libérant le passage pour que je puisse lui enfoncer le pieu dans le cœur. D'autres Strigoi arrivèrent et Dimitri leur fonça dessus. Il entra dans un combat acharné. Je courus à la fenêtre et l'explosa. Je me retournai et croisai le regard de Dimitri un court instant. Il m'avait enseigné une autre règle : cours.
Alors, je me mis à courir.
J'ai réussi à me sortir du labyrinthe entourant la villa, à m'enfuir de la propriété. Je courais à travers la lande, ne me retournant pas. Dimitri avait survécu aux autres Strigoi et était à mes trousses. Alors qu'il m'avait rattrapée, nous avons repris le combat. Quand mes pieds rencontrèrent le vide, je tombai dans une rivière en contrebas. Je pus atteindre le pont rapidement mais Dimitri m'avait de nouveau rattrapée. J'étais épuisée. A court d'idée, je fis l'impensable. Je passai une jambe par-dessus la rambarde, prête à me jeter dans les eaux tumultueuses de la rivière en contrebas. Il était sûr que si la chute ne me tuait pas, le cours d'eau impétueux s'en chargerait.
Dimitri me rattrapa le bras alors que je tombais dans le vide.
« Non ! Rose. Je ne te laisserai pas. Je t'éveillerai et tu passeras l'éternité avec moi. »
« Alors dis-moi Dimitri, » implorai-je. « Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu veux me transformer ? »
« Parce que je te veux. »
Je fermai les yeux, résignée. Dimitri n'était plus. Je serrai mon pieu que je tenais dans ma main libre.
« Je t'aimerais toujours, » murmurai-je, plongeant mes yeux dans les siens alors que je plantai l'arme dans son cœur.
« C'était cela que tu voulais m'entendre dire, » hoqueta-t-il avant de tomber dans la rivière.
J'avais réussi à me rattraper à la rambarde de justesse. Je regardai les flots un moment avant de me diriger vers la ville. – Novossibirsk ? – et elle se trouvait très loin. Là, j'appelais les alchimistes pour faire le nettoyage de la villa à l'orée du jour, puis Cara pour lui signaler mon retour. Elle fut très soulagée de m'entendre. Et pendant un moment, moi aussi.
Je retournai donc à St Petersburg pour rejoindre mon amie et mes trois merveilleux enfants que je n'avais pas vu depuis longtemps. Ils m'avaient manquée !
