Chapitre 6 : La fin de l'innocence

Le lendemain, Albus eut un peu de mal à se réveiller. Ron et Édouard durent le secouer un bon moment pour le décider à sortir de son lit si confortable… En baillant à s'en décrocher la mâchoire, il s'habilla avec une grande lenteur, et finit par s'apercevoir à cause du fou rire de ses amis qu'il essayait depuis cinq minutes de mettre son chapeau sur sa jambe. Avec un soupir résigné, il acheva sa préparation en se concentrant un peu plus sur ce qu'il faisait, puis descendit prendre son petit-déjeuner.

La gaieté qui régnait à la table de Gryffondor lui fit retrouver toute sa vivacité d'esprit. Bientôt, il se mit à rire avec ses camarades, et à surenchérir sur leurs plaisanteries. Soudain, un hibou vint se poser devant lui. Un grand sourire aux lèvres, il prit la lettre de Granny et fit signe à Abel de venir le rejoindre. Le Serdaigle vint se pencher par-dessus l'épaule de son frère, et ils lurent ensemble le message.

Mes chers petits,

Quel plaisir de recevoir vos gentils petits mots ! Ici, il ne s'est pas passé grand'chose depuis votre départ. Jeremiah a rejoint son collège hier, Mrs Rogue était bien malheureuse de laisser partir son cher petit. Son cousin Dayton Dursley est pensionnaire dans la même école. Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne chose, ces deux enfants n'ont pas une bonne influence l'un sur l'autre. Enfin… On verra bien… Je suis contente de voir que vous vous êtes fait des amis. Ça n'est peut-être pas plus mal que vous ne soyez pas dans la même Maison, ça va vous permettre de connaître plus de monde. Tâchez de bien choisir vos amis : avoir des amis fidèles est une des meilleures choses de la vie, croyez-en votre vieille Granny.

Cette Plumalire est une vraie merveille ! C'est un tel bonheur de pouvoir rester en contact avec vous, mes chéris ! Vous ne pouvez pas imaginer combien c'est important pour moi de pouvoir recevoir de vos nouvelles. Mais peut-être qu'il faut que vous m'envoyiez aussi des lettres par la poste moldue, pour que je puisse demander au Révérend Granger de me les lire. Il vous connaît bien et ne comprendra pas ce qui vous arrive s'il a l'impression que vous ne m'écrivez pas. Et puis, lui aussi sera content de voir que vous allez bien. Tout le monde au village est étonné que vous ayez pu entrer dans une pension : ils veulent tous savoir comment ça se passe !

Pour moi, je voudrais bien apprendre comment vos cours se passent, si ce n'est pas trop difficile pour vous. Est-ce que vous n'avez pas trop de retard, vu que personne n'a pu vous aider avec votre magie ? Le professeur Flamel avait l'air de dire que ce n'était pas grave, mais bon, les professeurs, ils ont toujours l'air de croire que tout est facile…

Soyez bien sages et écrivez-moi dans pas trop longtemps,

Je vous aime très fort,

Granny.

Abel sourit.

— Je crois que tu vas pouvoir rassurer Granny, vieux ! Tu n'as pas l'air d'avoir beaucoup de mal à suivre les cours…

— Toi non plus, Abel, répondit aussitôt Albus.

Il n'avait pas très envie de revenir sur les événements de la veille tant qu'il lui était interdit d'en parler.

— Sans vouloir vous presser, les gars, on a cours dans cinq minutes à l'autre bout du château, fit alors remarquer nonchalamment Édouard.

— Flûte ! s'exclama Albus qui ramassa rapidement ses affaires, et courut avec ses amis jusqu'à la salle de classe.

Par chance, et grâce aux bons conseils d'un portrait particulièrement serviable, ils arrivèrent juste à temps pour le cours. Il s'agissait de la Métamorphose, enseignée par le sévère professeur Yaxley. Le premier exercice consistait à transformer une simple épingle en fibule : la matière pouvait rester la même, ce n'était donc pas un exercice compliqué. Albus n'eut aucune difficulté à le faire dès le premier essai, et décida d'agrémenter sa fibule en lui donnant des couleurs assez extravagantes. Il avait transformé le laiton en or et rajouté un peu plus de pierres précieuses que ce que le bon goût autorisait. Il regarda le résultat avec satisfaction. Le professeur, en arrivant à sa hauteur eut un vague sourire.

— Eh bien, Dumbledore, on s'amuse ? Pour votre peine, vous allez me lire le premier chapitre de ce livre pendant le reste du cours et m'en faire un résumé critique pour la prochaine fois.

Albus regarda l'énorme volume que l'enseignant plaça devant lui avec anxiété. De quoi s'agissait-il ? Le titre était à peine lisible tant le cuir de la couverture était usé. À grand'peine, il réussit à déchiffrer qu'il avait sous les yeux le De Transfigurationis Theoria par le célèbre Proteus Géchangé, édition 1637. Albus avait vu au cours de ces lectures plusieurs références à cet ouvrage fondamental. Et voilà qu'on lui confiait l'édition originale ! Les yeux brillant d'excitation, il fit un grand sourire à son professeur et ouvrit le livre avec avidité.

Ron, qui partageait ce jour-là la table d'Albus regarda son camarade avec stupéfaction. Il ne comprenait ni la raison de cette étrange punition, ni le fait que son ami en paraissait enchanté. Il échangea un coup d'œil effaré avec Édouard et les deux garçons haussèrent les épaules, renonçant pour le moment à percer le mystère. Ils se remirent à leur travail, en soupirant. Jusqu'ici, aucun d'eux n'avait réussi à seulement commencer à tordre son épingle…

Albus était enchanté. Il s'agissait vraiment d'un ouvrage très intéressant. On ne se contentait pas d'y apprendre comment réaliser telle ou telle métamorphose, comme dans les manuels, on y étudiait le fonctionnement même des processus mis en œuvre au cours d'une métamorphose. Il était clair que les travaux effectués à la Renaissance par les sorciers de toute l'Europe pour mieux comprendre la façon dont la magie fonctionnait dans le monde avaient porté leurs fruits. Proteus Géchangé en faisait la somme avec un talent admirable. Non seulement son livre était une réussite sur le plan scientifique, mais en plus, il était très agréable à lire.

Plongé avec bonheur dans sa lecture et prenant d'abondantes notes, Albus ne vit pas le temps passer. Il lui semblait qu'il venait à peine de commencer lorsque la cloche sonna. Tandis que ses camarades se dirigeaient vers la porte, il fit signe à Ron et Édouard de ne pas l'attendre. Il vint se placer devant le bureau du professeur Yaxley et attendit sagement les instructions, comme le professeur Flamel le lui avait demandé la veille.

— Bien, Dumbledore, commença l'enseignant. Voilà ce que nous avons décidé. Il est hors de question que vous ne suiviez pas les cours comme vos camarades, ce serait parfaitement injuste. Et il ne serait pas bon de vous mettre à part comme une singe savant.

Le professeur fit une pause, en regardant Albus comme s'il s'attendait à des protestations de sa part. Cependant, Albus n'avait jamais envisagé qu'il pourrait être dispensé de cours (et puis, il n'en avait aucune envie : il aimait aller en cours !) et se contentait de le fixer avec étonnement.

— Mais il est évident, continua le professeur Yaxley, que vous allez vous ennuyer si vous n'avez rien à faire de plus que le programme. Vous connaissez la théorie pour tous les cours suivis par votre mère, et vous n'avez pas de difficulté pour la mise en pratique.

— Quand même, Monsieur, remarqua Albus. Je ne sais pas vraiment préparer les potions, m'occuper des plantes, soigner les créatures magiques, voler sur un balai…

— Nous savons tout cela, Dumbledore. Mais vous avez des connaissances théoriques que vos camarades n'ont pas. Vous irez plus vite qu'eux dans ces matières-là aussi, sauf le vol sur balai, bien sûr, ajouta Yaxley avec un sourire. Ce que nous vous proposons de faire, c'est ce que nous avons fait aujourd'hui. Vous exécutez l'exercice du jour, et quand vous l'avez réussi, vous recevez une lecture à faire. Par ailleurs, vos devoirs comporteront toujours des questions supplémentaires. Mais vous devez garder le silence à ce sujet. Nous ne voulons pas vous singulariser trop.

— Pourquoi, Monsieur ? demanda naïvement Albus, qui n'avait fréquenté que son frère et Jeremiah Rogue et ignorait à peu près tout du comportement normal des garçons de son âge. Vous ne voulez pas que tout le monde veuille obtenir cette faveur ?

Le professeur regarda le jeune sorcier avec perplexité. N'importe quel autre enfant aurait considéré ce programme comme une punition !

— Pourquoi le Choixpeau vous a-t-il envoyé à Gryffondor et non à Serdaigle ? murmura-t-il plus pour lui-même que pour l'élève.

— Il ne m'a pas dit, Monsieur, répondit Albus avec une légère pointe de frustration dans la voix. Il a juste dit que je n'étais pas difficile à placer.

Yaxley sourit : le gamin était visiblement vexé d'avoir été considéré comme un cas particulièrement simple. Quel drôle de petit bonhomme ! songea-t-il.

— Évidemment, il est hors de question que vous emportiez dans votre chambre des volumes aussi fragiles et précieux que l'édition originale du De Transfigurationis Theoria, reprit-il à voix haute. Vous devrez donc travailler principalement à la bibliothèque. Vous viendrez vous entraîner à la pratique des sorts hors programme le vendredi après-midi, dans le bureau de votre directrice. Nous allons tester cette façon de procéder jusqu'à Noël. Si vous avez encore du temps à ce moment-là, et si vous le souhaitez, les professeurs Slughorn et Zonko vous donneront une initiation à l'Arithmancie et à l'Étude des Runes.

— Ça, ce serait chouette ! s'exclama Albus, enchanté.

— Mais, Dumbledore, permettez-moi d'insister sur la discrétion dont vous devez faire preuve. Le directeur n'aime pas beaucoup que l'on favorise un étudiant. Surtout si ce n'est pas son fils, soupira-t-il en silence pour lui-même. Vos amis les plus proches se rendront vite compte de ce que vous faites, mais évitez que trop de gens l'apprennent !

— Bien, Monsieur, je ferai attention, dit solennellement Albus.

— Maintenant, Dumbledore, vous feriez mieux d'y aller. La récréation est presque finie et vous ne voudriez pas être en retard à votre premier cours de vol sur balai ?

— Oh non, professeur ! J'y vais ! Au revoir, Monsieur ! cria-t-il en franchissant la porte au pas de course.

De nouveau, Albus parcourut les couloirs et les escaliers au pas de course. Essoufflé, il arriva dans le parc, où il s'arrêta un instant pour reprendre ses esprits et repérer ses camarades. Heureusement, il aperçut le professeur Fletcher et n'eut qu'à le suivre pour trouver l'emplacement du cours, puisque c'était lui qui le dispensait. Hélas, le professeur se rendit compte qu'Albus était arrivé juste derrière lui, au lieu d'être déjà en place avec les autres élèves.

— Dumbledore ! Vous êtes en retard ! Un point en moins pour Gryffondor !

Albus ne dit rien, mais trouva la punition très injuste.

— Chacun devant un balai ! aboya le professeur. À trois, dites « debout » ! Un, deux, trois !

— Debout ! crièrent en chœur tous les élèves présents qui avaient obéi à la hâte et dans le désordre le plus complet.

Son balai bien en mains, Albus observa ses camarades. Les Serpentard étaient là, Black et Malefoy en tête. Son pouls s'accéléra un peu en apercevant Altaïr. Leurs regards se croisèrent et ils échangèrent un timide sourire. Les autres semblaient avoir du mal à convaincre leur balai de se dresser. Ron et Édouard y parvinrent, mais Dubois paraissait dubitatif et Scrimgeour s'acharnait en vain. Du côté des filles, Grace Hagrid et Fulvia Fudge (de Serpentard) se moquaient ouvertement de la pauvre Gryffondor Éléonore Quirke.

— Regarde, Fulvia, disait la blonde et fine Grace Hagrid, cette pauvre Sang-de-Bourbe n'y arrive pas !

— À vrai dire, Grace, répliqua Fulvia Fudge avec un petit reniflement de mépris, est-ce vraiment étonnant ?

— Vous n'avez pas honte ! s'écria alors Philomena Flitwick, une camarade Gryffondor d'Albus. Ce genre d'insulte est complètement hors de propos !

— Miss Flitwick, calmez-vous un peu, s'il vous plaît, intervint le professeur. Deux points en moins à Gryffondor.

— Mais Monsieur ! protesta Ron. Ce sont ces deux-là qui ont commencé ! dit-il en montrant du doigt les deux Serpentard.

— Votre avis ne m'intéresse pas, Weasley, répondit simplement l'enseignant.

— Mais c'est injuste, Monsieur ! insista Ron.

— Weasley ! dit alors le professeur Fletcher d'une voix sévère. Taisez-vous ! Bon, maintenant, vous enfourchez vos balais, s'il vous plaît !

Tout le monde s'empressa d'obéir, même si Ron le fit en grommelant. Le professeur leur donna des instructions pour améliorer leur position sur les balais. Albus frémissait d'impatience, et il avait l'impression que son balai aussi. Enfin, ils eurent le droit de décoller, mais ils devaient redescendre aussitôt.

— Par la barbe de Merlin, murmura Albus en utilisant l'expression favorite de Godric Gryffondor (telle que la rapportait le De Pudlardensi Historia, bien sûr), c'est merveilleux…

Il se sentait plus libre et plus heureux qu'il ne l'avait jamais été. L'air lui semblait plus pur, plus léger. À deux mètres du sol, il nageait dans le bonheur total. Ses yeux brillaient d'une joie immense et un sourire béat s'étalait largement sur son visage radieux. Il se laissa aller sans réfléchir pendant quelques instants, tout à sa joie.

— DUMBLEDORE ! À quoi jouez-vous ? Descendez tout de suite !

Surpris, Albus, regarda son professeur. À sa plus grande stupéfaction, il se rendit compte qu'il était monté beaucoup plus haut que ce qu'il croyait. Très loin en dessous de lui, ses camarades avaient levé les yeux pour l'observer et ils avaient l'air plutôt inquiet. L'enseignant arborait une mine furieuse de mauvais augure. Pour ne pas l'irriter davantage, Albus décida de descendre le plus vite possible. Sans réfléchir, suivant son instinct, il fit pointer son balai vers le sol et commença un piqué rapide. Il entendit vaguement des cris mais se concentra pour pouvoir se redresser avant de s'écraser. Il y parvint sans trop savoir comment, absolument enchanté de l'expérience. Prendre de la vitesse, foncer à toute allure et d'un coup net, revenir à l'horizontale, quel bonheur ! Comme tout le monde était debout à côté de son balai, Albus descendit du sien et regarda non sans inquiétude son professeur s'approcher de lui, visiblement mécontent.

— Dumbledore ! Vous êtes complètement dingue ou quoi ? Vous vous croyez malin, peut-être ?

— Euh, non, Monsieur, je n'ai pas fait exprès, Monsieur, bafouilla Albus qui ne comprenait pas bien pourquoi le professeur Fletcher était si énervé.

— Vous n'êtes pas ici pour faire le mariole devant vos condisciples, Dumbledore ! Vous êtes ici pour apprendre !

— Bien…bien sûr, Monsieur, je suis désolé, je ne me suis pas rendu compte, s'excusa Albus.

— « Pas rendu compte » ? Vous vous moquez de moi ! lui dit le professeur d'une voix particulièrement agacée.

— Non, Monsieur, c'était la première fois que je montais sur un balai, je ne savais pas…

— Comment ça, « la première fois que vous montiez sur un balai », Dumbledore ? s'étonna le professeur Fletcher.

— Ben oui, répondit Albus. J'ai été élevé chez les Moldus. Les balais, ils s'en servent pour faire le ménage, pas pour voler…

— Ça, on peut dire qu'il ne tient pas son balai comme un gentleman ! s'exclama soudain Sirius Black. Moi, mon père, il m'a fait montrer par le capitaine des Canons de Chudley ce que c'était que savoir voler.

Le professeur n'interrompit pas Black, qui faisait semblant de parler à son ami Malefoy mais dont la voix était suffisamment forte pour que tous pussent amplement profiter de son petit discours. Albus se moquait royalement de ce que le Serpentard pensait de sa façon de tenir son balai. En revanche, il était quelque peu inquiet de sentir peser sur lui le regard scrutateur de l'enseignant qui finit enfin par reprendre la parole.

— Parfait, Mr Black, dit-il. Vous allez donc nous montrer ce que vous savez faire, ainsi d'ailleurs que tous vos camarades. Tout le monde en place ! beugla-t-il d'une voix de stentor. Sauf vous ! lança-t-il à l'adresse d'Albus. Je sais de quoi vous êtes capable, vous resterez donc au sol jusqu'à la fin du cours.

Albus, désolé mais impuissant, assista au reste du cours sans pouvoir y participer. Il n'avait pas la moindre idée de la punition que voudrait lui infliger le professeur Fletcher, et une certaine angoisse s'était emparée de lui : allait-on le renvoyer ? Ses camarades voltigeaient un peu partout, non sans maladresse. Sirius Black s'approchait le plus souvent possible de lui avec un air narquois, accompagné de Malefoy qui ricanait. Édouard et Ron lui faisaient de grands signes de salutation et des gestes d'encouragement chaque fois qu'ils passaient près de lui. Altaïr était plus discrète mais chacun de ses sourires mettait comme un baume magique sur le cœur d'Albus.

La leçon s'acheva enfin. Albus resta aux côtés de son professeur, tandis que ses amis s'éloignaient vers le château. Ils l'attendraient dans la Grande Salle pour déjeuner. Le professeur Fletcher fit s'envoler tous ensemble les balais grâce à un sort de Lévitation et les rangea dans le placard qui leur était réservé, près du terrain de Quidditch. Albus le suivit sans mot dire, attendant toujours la sanction.

— Icarus, mon cher ami, s'écria soudain la voix du professeur Potter. Je peux vous poser une question ?

— Bien sûr Clelia, répondit le professeur Fletcher sur un ton à peine aimable.

— Pourquoi Mr Dumbledore ne volait-il pas avec les autres, il y a un instant ? Ce n'est pas dans vos habitudes de dispenser un élève de cours…

— Cet inconscient a tenté une feinte de Wronski ! dit le professeur de Vol avec colère. Il aurait pu se tuer mille fois ! Et la seule excuse qu'il a trouvé à me donner, c'est que c'était la première fois qu'il montait sur un balai !

— Dumbledore, vous avez vraiment fait cela ? demanda Madame Potter d'une voix sévère.

— Je n'ai pas vraiment fait exprès, Professeur, murmura Albus. Je n'y connais rien en balai, moi. Je ne me suis pas rendu compte du tout…

— Taisez-vous, Dumbledore, l'interrompit le professeur de Sortilèges. Icarus, laissez-le moi, je suis sa directrice de maison, je vais me charger de le punir comme il faut.

— Il faut une punition exemplaire, Clelia ! protesta le professeur Fletcher.

— Ne vous en faites pas, Icarus, elle le sera. Venez avec moi, Dumbledore ! ordonna-t-elle d'un ton toujours aussi sévère.

Sans savoir s'il devait se sentir rassuré du changement, Albus suivit sa directrice. Les choses ne s'annonçaient pas au mieux, c'était le moins qu'on pût dire…

Ils traversèrent le hall, montèrent quelques escaliers, passèrent dans plusieurs couloirs et entrèrent enfin dans le bureau de madame Potter.

— Bonjour, Charlie, dit celle-ci en entrant dans la pièce.

— Bonjour Lia, répondit une voix joviale.

Albus étonné chercha du regard le dénommé « Charlie », mais il ne vit personne. La pièce était petite et comprenait peu de meubles : un confortable fauteuil derrière un imposant bureau en acajou, quelques armoires et étagères remplies de livres et d'objets divers. Au-dessus de la cheminée, un grand portrait en pied représentait un sorcier d'âge mûr, vêtu d'un élégante robe émeraude. Ses yeux bruns pétillaient doucement au-dessus de petites lunettes en demi-lune et sa chevelure d'un noir de jais tombait délicatement sur ses épaules. Il sourit et salua le jeune garçon.

— Bonjour jeune homme !

— Euh… bonjour, Monsieur, tenta poliment Albus en reconnaissant la voix qui avait salué son professeur.

— Ah oui, Dumbledore, je vous présente mon mari, Charles Potter, un des plus grands Aurors de notre époque, expliqua le professeur Potter en gagnant son fauteuil. Il est mort il y a plus de dix ans, maintenant, ajouta-t-elle avec une pointe de tristesse.

— Oh, fit Albus. Comme Maman alors… pensa-t-il en son for intérieur. Je suis désolé dit-il à voix haute au professeur.

— Dumbledore, je ne devrais pas vous féliciter d'avoir agi si stupidement, déclara Madame Potter sans s'attarder sur le sujet de son défunt mari. Mais je dois dire que cela m'arrange plutôt… Je vais vous mettre en retenue jusqu'à Noël, et ainsi, vous pourrez assister à vos cours supplémentaires du vendredi sans que personne ne se pose de question.

— Ah, euh… très bien, Professeur, répondit Albus.

Il était étonné que sa punition ait pour ainsi dire été annulée. Mais il ne tenait pas vraiment à la recevoir, ne serait-ce que parce qu'il ne pensait pas l'avoir méritée.

— Et Dumbledore, reprit alors le professeur. Vous me ferez le plaisir de vous présenter à la sélection de l'équipe de Quidditch, samedi en huit. Puisque le directeur a levé l'interdiction que Madame Prince avait décidée, les élèves de première année ont à nouveau le droit d'avoir un balai. Je suis sûre que vous serez à la hauteur, ajouta-t-elle avec un sourire en voyant l'air surpris et un peu inquiet d'Albus.

Clelia Potter était en réalité enchantée de cette aventure. Comme la plupart de ses collègues, elle avait remarqué l'étrange coïncidence entre l'entrée à Poudlard du jeune Sirius Black et l'autorisation accordée aux première année de participer au championnat de Quidditch du collège. Avoir trouvé parmi les élèves de sa Maison un première année visiblement très doué lui permettait donc de tourner la mesure du directeur à son avantage…

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Albus sortit du bureau de sa directrice de Maison et descendit pour rejoindre ses amis dans la Grande Salle. Mais il fut retardé dans le Hall, où il croisa Sirius Black et Aristagoras Malefoy.

— Alors, t'es viré ? demanda Black sur un ton moqueur.

— Non, dit simplement Albus, décidé à ne pas se disputer avec le fils du directeur.

— Tu sais, tu ferais mieux de partir tout de suite, avant d'être complètement ridiculisé, commenta la voix traînante de Malefoy.

— Ridiculisé ? demanda Albus. Et comment ?

— Eh bien, répondit Black avec un mauvais sourire, mon père a toujours dit que ta mère n'aurait pas su lancer un sort même si sa vie en avait dépendu… Malefoy émit un grognement méprisant.

— Pas étonnant qu'elle n'ait trouvé qu'un Moldu pour…

Albus rougit aux mots suivants de Black, que la décence nous interdit de rapporter ici. Seuls les enfants les plus grossiers de Snape osaient employer des termes aussi crus, et Granny n'aurait jamais admis que ses petits-fils usassent d'un tel langage ! La rage qui s'était emparée de lui était indescriptible et en entendant le terme insultant que Black venait d'employer pour qualifier l'amour de ses parents l'un pour l'autre, il ne put plus se retenir. Il sortit sa baguette et la pointa sur son camarade, sans vraiment se rendre compte des étincelles qui en jaillissaient déjà.

— Mais c'est qu'il s'énerve, le petit Sang-mêlé ! ricana Malefoy. À moins qu'il faille dire Sang-de-Bourbe : j'hésite toujours avec les enfants de Cracmol…

— Tu sais que j'ai raison, Dumbledore, insista Black. D'ailleurs, elle s'est fait tuer, ta mère, ça prouve bien.

Albus sentait que son bon sens et sa prudence allaient l'abandonner si ces deux crétins continuaient de la sorte à insulter ses parents. Il pensa très fort au sortilège qui les ferait taire. Mais il n'osa lancer à voix haute son Silencio, car il était certain que le directeur n'hésiterait pas à le faire renvoyer s'il se mettait à attaquer Sirius Black dans les couloirs.

Cependant, Black et Malefoy le regardaient sans plus rien dire. Ils avaient beau ouvrir la bouche, ils restaient muets comme des carpes. Flûte, pensa Albus, j'ai quand même lancé le sort ! Il fallait maintenant éviter d'apparaître suspect…

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il le plus innocemment qu'il put. Vous ne vous sentez pas bien ? Je vais chercher l'infirmière !

Il partit en courant jusqu'à l'infirmerie, enchanté de son petit tour. Il s'arrêta un instant dans le couloir et lança avec sa baguette le sort qu'ils avaient appris ce matin-là en Métamorphose. Albus était presque certain que Black et Malefoy l'accuseraient, il s'agissait donc de prendre des garanties au cas où un professeur examinerait sa baguette…

— Madame Chang ! Madame Chang ! cria-t-il en pénétrant dans le bureau.

L'infirmière était une très vieille Chinoise, arrivée en Angleterre dans sa jeunesse, au siècle précédent. Elle avait quitté la terre de ses ancêtres pour apprendre quelles étaient les techniques employées par les Guérisseurs occidentaux, contre l'opinion de son maître pour qui il s'agissait d'une perte de temps. Son voyage ne devait durer que quelques mois, mais un bouleversement dans le monde magique chinois l'avait obligée à rester en exil. Elle s'était installée à Poudlard par amitié pour Prudence Prince et n'envisageait plus de repartir du château où elle se sentait chez elle depuis si longtemps. Albus connaissait bien l'histoire de l'infirmière chinoise de Poudlard : le De Pudlardensi Historia lui consacrait tout un paragraphe, considérant non sans raison que sa présence était une véritable curiosité.

— Qu'y a-t-il, mon petit ? lui demanda la charmante vieille dame.

— C'est le fils du directeur, Madame ! Il n'arrive plus à parler !

— Par le dragon de Huang Di ! s'exclama l'infirmière. Emmène-moi vite, mon petit !

Elle partit à la suite d'Albus sans hésiter plus longtemps. Quand ils arrivèrent dans le Hall, tout un attroupement s'était déjà formé autour des deux malheureux Serpentard, qui avaient l'air absolument furieux.

Madame Chang connaissait bien les habitudes des élèves de Poudlard. Elle diagnostiqua rapidement le problème et leva le sortilège, au moment même où Madame Black arrivait dans le Hall, au bras du directeur.

— Ciel, Guanyin, qu'est-il arrivé à mon fils ? s'écria-t-elle horrifiée.

— On lui a lancé un sortilège de Mutisme, Madame, répondit la vieille inirmière avec un air plutôt amusé. Rien de bien méchant…

— Qui a fait cela ? interrogea le directeur d'une voix glaciale en observant un par un les élèves présents jusqu'à ce que son regard se pose sur Albus.

— Dumbledore, votre baguette ! ordonna-t-il avec une once de plaisir méchant dans la voix.

Sirius, un sourire satisfait sur les lèvres, regarda son père saisir la baguette qu'Albus tendait avec toute la bonne grâce innocente dont il était capable. Mrs Rogue n'avait jamais réussi à le prendre en faute, il ne comptait pas laisser le professeur Black y parvenir !

Prior Incanto, lança le directeur.

Une fibule fantomatique fort innocente sortit de la baguette d'Albus. Celui-ci paraissait parfaitement calme et tranquille, comme s'il n'avait rien eu à se reprocher. Ce qui est le cas, puisque je n'ai pas fait exprès et qu'en plus, ils l'avaient bien cherché, songea-t-il.

Sans rien dire, le directeur lui rendit le précieux morceau de bois et fit disparaître l'image de la fibule. Sirius bouillait de rage impuissante et Malefoy affichait une expression particulièrement stupide : il ne comprenait visiblement pas comment Albus pouvait être innocent…

Le directeur ordonna à tout le monde d'aller déjeuner sur un ton si impatient qu'il fut obéi presque aussitôt. Albus rejoignit Ron et Édouard en leur faisant un léger clin d'œil. La Grande Salle n'était pas un endroit où l'on pouvait parler librement, mais dès qu'ils seraient seuls, Albus ferait à ses amis un récit complet de cette intéressante aventure. Et il mettrait avec eux au point un plan pour « ridiculiser » les deux fanfarons qui se croyaient intouchables du fait de leur relations ! Albus n'avait aucune intention de devenir le souffre-douleur de son cousin Sirius. Si Black et Malefoy voulaient la guerre, ils l'auraient…

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Le reste de la journée s'écoula sans incident notable. D'autres livres énormes furent remis à Albus pendant les cours, avec des parchemins contenant des questions et des sujets de devoirs. Il décida donc de se rendre à la bibliothèque le soir même. Ron et Édouard l'accompagnèrent en rechignant, après avoir obtenu d'Albus la promesse qu'il leur expliquerait tout ce qui était arrivé dans le Hall ce jour-là. Ils avaient vraiment du mal à approuver certains aspects du caractère de leur ami…

Albus poussa la lourde porte avec un sentiment d'excitation extraordinaire. La bibliothèque de Poudlard… Combien de fois n'en avait-il pas rêvé ! Les premiers livres, évidemment, y avaient été entreposés par Rowena Serdaigle en personne, mais depuis, chaque génération avait ajouté tant d'ouvrages que personne n'avait osé entreprendre d'inventaire général depuis 1429. Les plus anciens volumes occupaient des étages auxquels les élèves n'avaient guère accès, car le fonds récent, réorganisé sous l'impulsion de Prudence Prince, était largement suffisant pour une scolarité normale.

Le jeune garçon resta un bon moment immobile à contempler les rayons de livres qui s'offraient à lui. Ses yeux brillaient d'une joie débordante, il s'imaginait déjà en train de les parcourir avidement, à la recherche de quelque information capitale… Soudain, une ombre se dressa devant lui, et une grande femme sèche à l'air revêche entra dans son champ de vision.

— Dites donc, vous ! Vous bloquez le passage ! Si vous voulez entrer, entrez, sinon, sortez, mais ne restez pas là ! dit-elle et le petit sorcier reconnut la bibliothécaire, Mrs Ombrage.

— Excusez-moi, Madame, bredouilla-t-il. Je veux entrer, bien sûr !

— Alors, il faut vous inscrire, jeune homme ! Venez remplir votre fiche.

Albus la suivit jusqu'à son bureau. En lisant son nom sur le parchemin qu'elle lui faisait remplir, Mrs Ombrage releva la tête.

— C'est donc vous, Albus Dumbledore ? demanda-t-elle sans attendre de réponse. Le professeur Potter m'a parlé de votre cas. Suivez-moi, j'ai une table spéciale pour vous.

Albus obéit à nouveau, à peine étonné. Elle le conduisit dans un recoin assez dissimulé, où l'attendaient tous les livres que ses divers professeurs lui avaient demandé de lire ce jour-là. Il s'installa avec plaisir et commença tout de suite à travailler. Cependant, quand Ron et Édouard l'eurent rejoint, il posa sa plume et leur fit part de l'incident qui l'avait opposé à Black et Malefoy juste avant le déjeuner.

Ses amis admirèrent sa présence d'esprit et l'habileté dont il avait fait preuve pour s'en sortir. Ron avait les yeux pétillants et Édouard conservait un air pensif.

— Il faut leur apprendre l'humilité, finit-il par dire.

— Je suis bien d'accord avec toi, murmura Albus.

— Harry connaît beaucoup de trucs utiles, insinua Ron qui pour une fois semblait apprécier les talents de son frère.

L'arrivée d'Abelforth, qui venait rejoindre Albus pour écrire une lettre à Granny mit fin — pour le moment — à leur complot. Albus avait une totale confiance en son jumeau, mais il préférait ne pas le mêler à toute cette histoire : pour le moment, Abel n'avait pas encore attiré l'attention malveillante de leur tante Euryale et de son mari sur lui. Si jamais Albus devait être pris et renvoyé à cause de la petite farce qu'il projetait contre son arrogant cousin Sirius, il ne voulait pas faire subir le même sort à son frère bien-aimé.

Ce soir-là, après le départ d'Abel pour aller poster la lettre, les trois garçons prirent la décision de faire leur repaire dans ce recoin de la bibliothèque. Il était presque impossible de les y espionner, et Albus promit de chercher de bons sortilèges de protection pour renforcer leur tranquillité. Ron proposa de trouver un nom à leur trio, avant que les autres élèves ne décident de les appeler « les trois rats ». Ils se donnèrent jusqu'à la fin de la semaine pour réfléchir sérieusement à la question et gagnèrent la Grande Salle pour le dîner, pensifs mais ravis.


Le De Pudlardensi Historia, comme vous le savez, est l'Histoire de Poudlard.

Le De Transfigurationis Theoria, comme vous l'avez deviné, est appelé en français Sur la Théorie de la Métamorphose. Il se trouve que je l'ai fait paraître (sans même le faire exprès), la même année que le Discours de la Méthode de Descartes (qui est aussi l'année où fut créé Le Cid

Pour les noms des professeurs, Icarus est bien sûr Icare, un brave Grec de la mythologie qui mourut en s'écrasant au sol car il n'écouta pas les recommandations de son père Dédale qui lui avait dit de ne pas voler trop haut avec les ailes qu'il avait fabriquées pour eux deux, de peur que le soleil ne fît fondre la cire des attaches (ce qui se produisit effectivement).

Proteus est Protée, dieu grec qui pouvait prendre n'importe quelle forme (d'où le sortilège protéiforme qu'Hermione lance sur les Galions de l'A.D. au tome 5).

Guanyin est la déesse chinoise de la guérison. Huang Di, l'Empereur Jaune, est un des empereurs légendaires de Chine, et on dit qu'il est l'auteur du premier traité chinois de médecine. A sa mort, il fut emporté sur le dos d'un dragon.

Le Révérend Granger est le pasteur qui a appris à lire aux petits Dumbledore. L'un de ses descendants (les pasteurs anglicans, contrairement aux prêtres catholiques romains, ont parfaitement le droit de se marier) est-il dentiste, avec une fille particulièrement brillante ? Peut-être bien...


Vous avez envie de me donner votre avis, n'est-ce pas ? Eh bien, ne vous gênez pas ! Au fait, à votre avis, quel nom conviendrait à notre petit groupe de Gryffondor prudents mais audacieux ?