Bones lecture
Chapitre 6
« Alors, Bones, que dites-vous de mon idée?
- Je dois avouer que c'est très agréable! »
La journée était réellement magnifique. Il m'avait amené tout près du Reflecting Pool sur la terrasse d'un petit café où les touristes se reposaient quelques minutes en prenant un repas léger. Je pouvais voir du coin de l'œil le Lincoln Memorial affublé de touristes émerveillés par la beauté de cet endroit. De l'autre côté se dressant droit comme une flèche vers le ciel, le Washington Monument, cet énorme obélisque, qui semblait veiller sur la ville comme un père sur ses enfants. La météo était superbe. Un soleil de plomb frappait sur nos têtes et une légère brise rendait la température supportable.
« Je dois avouer que je n'ai pas mangé de glace depuis mon adolescence!
- Vraiment?
- Mmm. J'avais oublié à quel point c'est bon!
- Ha! Ha! Rit-il. Il faudrait que je vous amène plus souvent, dit-il alors que je baissais des yeux.
- Ce serait des glaces qui finiraient par vous coûter cher, lui souris-je alors qu'il perdait le sien.
- Pourquoi faites-vous cela?
- Quoi? Manger des glaces?
- Non, vous savez… le trottoir, chuchota-t-il comme pour en garder le secret.
- Je dois gagner ma vie.
- Il y a d'autres moyens.
- Je dois payer mes dettes, c'est le seul moyen.
- Quelles dettes? De la drogue? Du jeu?
- Je n'ai pas envie d'en parler. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il ne me reste qu'environ un mois à faire si je travaille tous les soirs pour arriver à tout payer.
- Qu'allez-vous faire une fois que vous n'aurez plus de dettes?
- Je vais finir mes études secondaires et aller au collège, dis-je sans hésitation.
- C'est un ton décidé ça!
- Je sais ce que je veux et ce que je veux, c'est apprendre des choses… devenir utile à la société.
- J'avais deviné ça de vous.
- Quoi?
- Que vous aviez une passion pour les apprentissages. Votre bibliothèque… elle est impressionnante. Vous avez vraiment lu tous ces bouquins?
- Je lis plutôt vite et j'ai une bonne capacité de rétention, alors…
- Waouh.
- Quand j'aurai fini mes études, j'aurai enfin la vie que j'ai toujours voulu… sans avoir à coucher avec n'importe qui ou qu'on me foute une seringue dans le creux du coude.
- Vous avez de l'espoir, c'est intrigant.
- Pourquoi dites-vous cela?
- Bien des femmes dans votre situation aurait abandonné l'idée d'une vie normale à l'heure qu'il est. Vous avez les idées drôlement arrêtées sur vos buts quand vous le voulez.
- Je suis une personne orientée! Je sais ce que je veux.
- Quelle majeure allez-vous choisir au collège?
- Anthropologie judiciaire.
- Cool! Peut-être allons-nous travailler ensemble alors! Sourit-il visiblement surpris. Vous me semblez définitivement assez brillante pour y arriver.
- Je l'espère bien! »
Je souris. Devant la beauté de cet endroit, je n'arrivais pas à croire la chance que j'avais d'être là, les cheveux au vent, mangeant une glace avec un homme bien. Je n'avais pas vécu une journée telle que ceci depuis des années! Profitant du moment, je fermai les yeux et prit une grande inspiration. Cependant, avec la fatigue de la nuit qui remontait en moi, ma respiration se transforma en bâillement.
« Tout va bien, Bones, demanda Booth amusé.
- Je vais bien, répondis-je la bouche entrouverte. Je suis simplement un peu fatiguée, je n'ai pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures.
- C'est vrai, moi aussi d'ailleurs. Peut-être serait-il mieux de vous ramener à la maison alors.
- C'est drôle, malgré mon étonnante fatigue, je ne ressens aucunement l'envie de retourner à la maison, je souris.
- Moi non plus, mais vous devez vous reposer et je dois continuer mon enquête, dit-il en se levant. Je me levai à mon tour et le rejoignis. De toute façon, nous avons plus d'une demi-heure de marche avant d'arriver à la voiture », sourit-il.
Nous marchâmes en silence un long moment. Je ne sentais pas nécessaire de prononcer autres paroles que de profiter de sa présence à mes côtés. Je dégustais ce qui restait de mon cornet et je fantasmais sur le fait que les touristes devaient probablement nous prendre pour un couple amoureux, peut-être même marié. Je souris.
« Booth, je peux vous poser une question directe?
- Bien sûr.
- Sortez-vous avec le Dr. Saroyan?
- Wô! Bones! Vous allez droit au but!
- Vous m'en avez donné la permission.
- C'est vrai. Euh… non, je ne sors pas avec le docteur Saroyan. Nous avons déjà… vous savez…
- Couché ensemble?
- Oui, mais plus maintenant. Nous sommes sortis ensemble pendant quelques mois il y a quelques années, mais c'est fini depuis belle lurette!
- Pourtant, elle semble très intéressée par votre vie privée et vous semblez familier l'un envers l'autre.
- Elle est mon amie, peut-être ma MEILLEURE amie. Elle veut mon bien, tout comme je veux le sien.
- Et Angela? Demandai-je, le faisant rire un petit peu.
- Mais, vous êtes curieuse, ma parole!
- C'est un trait de caractère qu'on me reproche souvent, oui. Ça m'a amené quelques ennuis dans le passé.
- Je trouve ça mignon, sourit-il.
- Vraiment?
- Dans la mesure où vous vous intéressez à ma vie, c'est un quiproquo. Vous vous êtes ouverte sur votre vie, je m'ouvre sur la mienne.
- Je ne vous ai pas tout dit.
- Tout comme moi, me regarda-t-il du coin de l'œil, amusé.
- Alors? Angela? Il rit à nouveau.
- Il n'y a rien avec Angela. Quelques flirts ici et là peut-être, mais tout est professionnel entre nous et ça le restera. Je ne suis pas du genre à m'enticher de mes collègues de travail.
- Donc vous êtes célibataire.
- On peut dire ça. Et vous, vous avez un copain?
- Je n'exerce pas un métier où il est facile d'avoir un copain.
- Un tiers des travailleuses du sexe sont dans une relation stable.
- Eh bien, pas moi. Je n'ai jamais eu de copain. Je n'en aurai probablement jamais.
- Il ne faut jamais dire jamais.
- Votre phrase n'a pas de sens! Elle est paradoxale.
- Et pourtant c'est vrai. On ne sait pas ce que vous réserve l'avenir.
- Vrai.
- Vous pourriez rencontrer l'homme de votre vie au Collège… au coin de la rue.
- Pff, pouffai-je devant cette incroyable improbabilité. Ça me surprendrait beaucoup.
- On ne sait jamais. Le grand amour se tient peut-être tout près de vous et vous ne le voyez même pas.
- S'il y a une chose de sûr, c'est que l'amour n'existe pas.
- Si, l'amour existe.
- J'ai rencontré plusieurs hommes dans ma vie qui ont dit m'aimer. Tous m'ont fait du mal.
- Alors, ils ne vous aimaient pas. On ne fait pas de mal aux gens qu'on aime.
- J'aimerais vous croire, mais les faits m'ont démontré que l'amour n'existe pas.
- C'est parce que vous ne l'avez jamais vécu », avait-il chuchoté avant de baisser les yeux et de continuer sa route.
Pendant les quinze minutes de marche qui nous séparaient de sa voiture, Booth avait fixé le trottoir quelques mètres devant lui et marchait d'un pas certain. Jetant un regard passager vers lui, je le voyais s'avancer, songeur, les épaules à la fois basses et tendues et sa mâchoire serrée. Je n'étais pas une grande analyste du langage non-verbal, mais ces indices semblaient indiquer qu'il n'était pas à l'aise, même intimidé.
« Tout va bien, demandai-je lorsque la tension devint invivable.
- Je vais bien, dit-il avant de me jeter un petit coup d'œil furtif. C'est simplement que je trouve triste le fait que vous n'ayez foi en rien.
- J'ai foi en moi et en mes capacités. À mon avis, c'est tout ce qui compte.
- Alors, qu'est-ce que vous allez faire lorsque vous aurez vos diplômes et que vous serez la meilleure anthropologue du monde? La vie est autre chose que le boulot.
- Pas pour moi. Tout ce que j'aie eu dans ma vie, c'est la rue. Je serai contente lorsque je n'y serai plus. Le reste m'importe peu.
- Le besoin d'amour et d'affection passe avant celui de l'accomplissement et de l'estime de soi. Tout le monde a besoin d'amour, c'est Maslow qui l'a dit.
- Lui et sa stupide pyramide! Je m'en suis toujours parfaitement bien sorti sans que personne ne m'aide; je continuerai à m'en sortir à l'avenir.
- Ça, j'en suis sûr! Vous êtes une femme forte, mais il y a une différence entre vivre et survivre.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
- Pratiquement, présentement, vous survivez. Vous mangez, dormez, vous vous battez contre votre dépendance aux drogues, vous gagnez votre pain et vous vous débarrassez de vos dettes. Mais, il y a autre chose dans la vie, la famille, les amis, l'amour, un travail qu'on aime, le sentiment d'aider les gens, ça c'est vivre!
- Je ne connais pas cette vie.
- Je suis sincèrement désolé de l'entendre.
- Toutefois, cet après-midi fut charmante. Je vous remercie beaucoup.
- Tout le plaisir est pour moi. J'espère que dans un mois, on pourra en faire une habitude, sourit-il.
- Ce serait vivre?
- Exactement », et avec son sourire charmeur, il m'ouvrit la portière de sa voiture.
J'avais laissé les quelques centaines de dollars que Booth m'avait donnés dans une enveloppe destinée à Viktor dans le petit coffre-fort qu'il avait laissé à ma disposition à cette fin. Me dirigeant vers la chambre, je remarquai immédiatement que ma colocataire avait le nez fourré dans le fond de mon placard, lançant derrière elle les quelques morceaux de vêtements potables qu'il me restait.
« Kelly, mais qu'est-ce que tu fais?
- Où tu l'as mis?
- Quoi?
- Tu sais quoi! Mon stoke, ma dope, mon crack, où il est?
- Je ne sais pas de quoi tu veux parler.
- Va chier, tu sais exactement ce dont je veux parler, il est où?
- Je l'ai jeté.
- Pff, tu l'as gardé pour toi, sale pétasse!
- Je ne prends pas de ces trucs là.
- Espèce de pute, cria-t-elle en me prenant le bras, le dressant devant moi pour montrer les ecchymoses de seringue qui ne voulaient pas partir. T'es aussi accro que moi. Tu me l'as sniffé, hein?
- Je l'ai jeté dans les toilettes! Je te le jure! »
Je n'avais pas fini ma phrase que d'un seul mouvement, elle m'envoya sa main à mon visage. Une douleur aiguë enflamma ma joue, mais je ne fis rien voir. Je n'allais pas m'abaisser devant une ado en manque!
« Tu veux gâcher ta vie et bien, gâche ta vie, avais-je dit en lui lançant les derniers billets qui me restaient de ma journée. Mais ne laisse pas ta dope dans mon champ de vision parce qu'elle se ramassera là où j'ai envoyé le reste, dans la poubelle! »
Comme un enfant affamé devant une pomme, elle sauta sur les billets qu'elle empocha immédiatement. Me lançant un regard sévère, elle cracha à mes pieds et sortit de notre appartement faire sa tournée du soir.
« Garce »
Un mois, me répétais-je, un mois et je pourrais enfin quitter ce monde horrible qui engouffrait les faibles comme un chien bouffe un steak. Je m'affalai sur le lit et je m'endormis avant même que le soleil ne se soit couché.
À suivre…
NA : J'ai eu la chance cet été de visiter cet endroit! J'ai même eu la chance de manger au petit café à côté du Reflecting Pool. Mais la piscine était vide puisqu'elle était en réparation. Dommage, ça enlevait un peu de charme à la visite! Normalement, j'essaie de voir les endroits que je décris avec Google Street View, mais là, j'ai un souvenir très vif de Washington, qui est magnifique.
