Chapitre 7 : Météo inattendue
Une vague d'exclamations traversa la foule. Pour beaucoup, il s'agissait d'une première rencontre avec un joueur. Chacun y allait de son petit commentaire, acceptant sans aucune hésitation qu'un être aussi exceptionnel que le légendaire Joueur ait la capacité de voler dans les airs. Moi, je trouvais ça assez fabuleux. Tablier Blanc siffla d'un air admirateur :
- Oh, ce sera donc lui mon principal client ! Sûr, c'est pas quelqu'un d'ordinaire !
Il ne se doutait pas qu'il ne s'agissait pas du Joueur de notre village. Comme l'avait dit le Patron, tous les joueurs avaient la même morphologie, un peu comme nous les villageois. Non, ce qui le différenciait de notre Joueur, c'était ses vêtements et son équipement. Probablement aussi son visage... En fait, il était multicolore, des pieds à la tête. Sur son corps se succédaient différentes nuances en un dégradé de violet, de bleu, de vert, d'orange... Les rayons du soleil accrochaient sa peau et la faisaient luire, lui donnant une certaine ressemblance avec un slim. Non pas que j'en ai vu ailleurs que dans des livres mais bon... Sur cette peau à l'aspect élastique et visqueux pointaient deux petits yeux noirs qui ne donnait rien d'humain à ce joueur... De plus, son corps était enserré dans une armure intégrale, brillante de reflets argentés, dont on avait l'impression que, s'il l'enlevait, il ne pourrait plus garder une forme humanoïde, et il tenait à la main une épée bleu azur tout aussi étincelante que la peau de son propriétaire. Rien qui ne me semblait bien rassurant.
Je restai figé à l'examiner, tandis qu'il en faisait de même en promenant son regard (?) sur la foule. Les exclamations admiratrices continuaient, tous étant persuadés qu'il s'agissait de l'être de nos nombreuses légendes. Marron même, qui affichait un air si grave jusque là, s'exclamait avec enthousiasme :
- Alors c'est lui le Joueur !? Celui qui peut aller absolument n'importe où et qui a le droit de tout faire !? Regarde, vu comme il vole, il peut quitter l'enceinte du village quand il veut lui !
Marron me regardait, les yeux brillants d'excitation. Un instant, il me rappela celui qu'il avait été dans sa jeunesse. Je réalisai que, sans surprise, les joueurs avaient attiré son admiration, êtres qui incarnaient la liberté alors que lui s'était senti enfermé pratiquement toute sa vie... Il était difficile de ne pas céder à son enthousiasme enfantin et je finis par approuver :
- Oui, c'est bien un joueur. Il a l'air assez hors norme pas vrai ?
- C'est sûr ! Tu crois qu'il va descendre nous parler ?
- Ah euh... Ça, je ne sais pas...
Il me semblait peu probable que les autres joueurs puissent parler alors que le nôtre ne le pouvait pas du tout. Enfin, je ne voulais pas gâcher la bonne humeur de Marron alors qu'il l'était désormais si rarement.
Le joueur inconnu, qui n'avait pas bougé d'un centimètre depuis que nous l'avions repéré, se laissa soudain tomber au milieu de la foule, juste à côté de moi et de mes amis en fait. Des cris de surprise s'élevèrent de part et d'autre de la foule. Bien que sa vitesse de chute ai été impressionnante, il atterrit sans le moindre bruit ni soulever de nuage de terre. Cela ne rendait la scène que plus surnaturelle.
Surnaturelle encore, quand l'espèce de slim multicolore leva le bras et l'épée qui y était attachée. Inimaginable enfin, quand il l'abattit d'une frappe puissante en travers du torse de Marron.
- Que...?
Et encore plus quand celui-ci prit spontanément feu, les yeux encore écarquillés de surprise, incapable de réaliser ce qu'il venait de se passer. Il me lança un regard, je le dévisageai en retour. Mais avant que qui que ce soit ne comprenne quoi que ce soit, le joueur inconnu enfonça sa lame dans le buste déjà béant de mon ami sans émettre le moindre bruit. Tout aussi rapidement, il la retira, et seuls retentirent le bruit de chute de Marron et son râle d'agonie, tandis que son corps était agité de sordides soubresauts.
Les quelques pommes de terres que Marron transportait encore roulèrent à terre. L'une d'elle buta contre mon pied. Une chape de silence retomba sur l'assemblée en un instant qui me parut une éternité. Le corps de Marron s'immobilisa, retomba, flasque. Je vis. Je vis ses yeux qui me regardaient avec une incompréhension profonde. Puis, qui ne me regardèrent plus. Qui ne regardaient plus rien. Une fumée chaude et moite commença à s'élever de sa chair, l'enveloppa complètement. Le corps disparu de notre vue. Mes yeux me faisaient mal à force de rester écarquillés. Mes jambes flageolaient, je sentis mon estomac commencer à se tordre. Quand la fumée se dissipa, il ne restait plus rien. Juste de l'herbe et quelques pommes de terre.
Un cri traversa la foule. Mais cette fois-ci, ce n'était pas de la surprise. C'était de l'horreur. Les villageois se mirent à courir dans tous les sens. À se bousculer, à s'écraser dans la panique. Je fus projeté au sol. Je fixais toujours le carré d'herbe où se tenait Marron. Toujours les yeux écarquillés. Mais rien dans la tête. Je relevai lentement le regard tandis que les derniers villageois s'éloignaient. Mes yeux plongèrent dans ceux du slim : il étaient vides. Deux petits carrés noirs. C'était tout. Mais ce sont ces yeux là qui me plongèrent dans la terreur. Une terreur profonde, instinctive, qui n'avait pas besoin de comprendre la situation, ses tenants et aboutissants, pour paralyser tout mon corps. Le slim fit un pas. Vers moi, peut-être. Peut-être pas. Je ne savais plus bien. Ça devait être un rêve. Tout paraissait si irréel... Le slim se retourna, fixa le ciel. Puis, une épée s'abattit sur sa tête, enfonçant son casque. Un coup, puis un deuxième, un troisième. Celui qui tenait l'épée, c'était notre Joueur. Lui, je le reconnaissais. Par dessus ses vêtements bleus, il s'était habillé d'une armure de la même couleur que l'épée du slim humanoïde. Le casque de l'inconnu se fendilla. Un liquide visqueux commençait à couler sur son espèce de visage. Et il s'écroula, disparut dans un nuage de fumée. Comme Marron. En un instant, c'était finit. Il avait disparu, ne laissant qu'une multitude d'objets au sols. Le Joueur rangea son épée. Il s'en alla, après avoir récupéré tout ce que le slim avait laissé derrière lui. Ainsi que les pommes de terre de Marron.
Je me retrouvais seul. Pas un seul villageois. Moi, toujours étendu au sol, fixant bêtement un carré d'herbe. Pourquoi le fixais-je exactement ? Mon souffle devenait court tandis que la scène repassait dans ma tête. En boucle qui plus est. Les derniers mouvements du corps de Marron. Le visage défiguré du slim, son corps mou qui s'écrasait au sol. Mon cœur accélérait au point de me faire mal. J'avais l'impression que mes oreilles sifflaient. Je frissonnai, mon corps fut secoué d'un puissant haut-le-cœur. Ce qui m'habitait, c'était la terreur. L'incompréhension. L'impression d'être pris au piège, dans ce village confiné. Des larmes me vinrent aux yeux. Je devais partir. Arrêter de fixer ce carré d'herbe. Je me relevai : mes jambes flageolaient. J'avais peur. Extrêmement peur. Je me détournai, me mis à courir. Le plus vite possible. Les larmes me brouillaient la vue. Je trébuchais sur la moindre touffe d'herbe, incapable de regarder correctement devant moi.
Je ne sais pas exactement combien de temps passa. Probablement pas beaucoup, sinon j'aurais bien fini par atteindre la bordure du village. Mais j'avais déjà le souffle court, mes poumons me brûlaient. J'allais bientôt devoir m'arrêter. J'en avais tout sauf envie. Au moment où cette pensée me traversa la tête, je trébuchai pour une énième fois. Sauf que cette fois, au lieu de me rattraper plus ou moins bien, je basculai tête le première. Je fermai mes yeux embués, m'attendant à la chute. Mais elle ne vint pas. À la place, je me sentis enveloppé dans une sensation étrange. Comme si tout mon corps se déformait et perdait sa substance. Mes entrailles se remirent à remuer. Il me sembla que je plaquai ma main contre ma bouche pour m'empêcher de vomir. Mais à vrai dire, je n'étais sûr de rien. Tout mon esprit n'était plus qu'un gros point d'interrogation. Enfin, l'espèce de remous cessa. Je m'écrasais au sol, comme j'aurais dû le faire déjà plusieurs secondes auparavant.
Il faisait chaud. J'entendais des grondements inquiétants. Tout mon corps me faisait mal. Je relevai péniblement la tête. Et je n'en cru pas mes yeux. Devant moi s'étendait un empire de lave et de rouge. À quelques mètres de moi à peine plongeait une cascade de magma dans un océan tout aussi visqueux situé beaucoup, beaucoup plus bas, si grand que je n'en voyais pas les berges. Je m'éloignait précipitamment, me traînant sur le sol chaud en agrippant les aspérités de mes mains écorchées par la chute. Mon rythme cardiaque, qui s'était un peu calmé, repartit de plus belle. Je ne comprenais rien. Encore moins que d'habitude. Marron venait de mourir sous mes yeux. J'avais été transporté dans un endroit totalement inconnu et manifestement hostile sans que je ne sache pourquoi. C'en était trop pour moi. Je ne pouvais pas en supporter autant. Avec tout ça, j'avais le droit de craquer un peu psychologiquement. Je laissa ma tête retomber par terre, entrer en collision avec la roche. Je me recroquevillai, laissant les cailloux s'enfoncer dans ma peau. Et là, au milieu de ce monde de lave, je laissai toutes les larmes de mon corps se répandre et s'évaporer aussi vite, mon buste se secouant en des soubresauts convulsifs et difformes.
Je finis par m'endormir. Dans un monde inconnu, entouré de lave et probablement aussi de monstres tout sauf amicaux. Mais rien ne pouvait battre ma fatigue. J'avais l'impression de ne plus pouvoir bouger un seul muscle de mon corps. Après avoir pleuré aussi pitoyablement, je me sentais vidé, mais peut-être un peu mieux qu'avant. Toujours était-il que je perdis connaissance près d'une cascade de lave.
Le chapitre est un peu plus court que les autres alors qu'il se passe plein de choses, moi même je n'ai pas compris. X)
Mais bon.
Chapitre un peu en retard : j'ai eu du mal à écrire la scène de la mort de Marron. Les moments d'émotions ne sont pas dans mes habitudes d'écriture ^^''
Bonne Lecture ! :3
