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Chapitre 7

Plans de bataille

Dans la grande cabine du Tempest, Norrington vérifiait une nouvelle fois ses cartes avec l'assistance du sergent MacNamara. Le sergent des fusiliers marins ne se caractérisait pas par sa finesse d'esprit mais il avait été en poste plusieurs années à Fort George et sa connaissance du terrain était précieuse.

« Comme je vous le disais, le fort est entouré de marais sur les trois côtés. Pas d'eau douce, on s'y embourbe que c'est pas permis. Alors forcément, toutes les défenses sont tournées vers la mer, ils s'attendent pas à une attaque venant d'ailleurs. Mais ça sera pas de la tarte pour nous non plus. »

Norrington se tapota le menton du bout des doigts. Le Tempest avait pris la mer trois jours auparavant, escorté d'une frégate et d'un sloop. L'amiral avait préféré laisser le reste de la flotte en arrière à Port Royal. L'enlèvement de William et de Charles Longford pouvait n'être qu'une ruse destinée à le forcer à bouger, laissant au Révérend le loisir d'attaquer la ville en son absence.

Une soudaine agitation sur le pont le tira de ses réflexions et bientôt le capitaine Gillette entra, l'air furibond. Il hésita cependant un instant en jetant un coup d'œil à MacNamara.

« Oui, monsieur Gillette ? fit sèchement Norrington.

– Un… passager clandestin a été appréhendé, monsieur.

– Vraiment ? Et pensez-vous qu'il s'agisse d'un espion du Révérend ou seulement d'un quelconque vagabond ?

– Je crois que… vous devriez le voir vous-même, monsieur. »

L'amiral fronça les sourcils. Ce n'était pas vraiment le moment de faire des mystères, mais Gillette n'avait pas pour habitude de lui faire perdre son temps. En règle générale, il était capable de s'occuper seul d'un simple passager clandestin.

« Merci monsieur MacNamara, nous poursuivrons cette conversation plus tard. »

Le sergent s'éclipsa, l'air étonné. Sur un signe de Gillette, deux fusiliers entrèrent, encadrant un jeune homme. En s'approchant, Norrington réalisa qu'il ne s'agissait pas du tout d'un jeune homme, cependant, mais de Daisy Longford.

Sans un mot, il fit signe aux deux soldats de sortir.

« J'espère que vous avez une bonne explication à ceci ? » siffla-t-il ensuite à l'adresse de la jeune fille.

Celle-ci lui jeta un regard de défi mais baissa rapidement les yeux devant son air furieux.

« Je pensais seulement… Euh… Me rendre utile… »

Gillette émit un ricanement incrédule.

« Utile, reprit Norrington après un regard noir à son capitaine de pavillon. Voyons… Une escadre part à l'assaut d'un fort où se trouve sans doute votre frère, le reste de la flotte protège Port Royal et vous pensez que vous introduire furtivement à bord d'un bâtiment du roi, ce qui pourrait vous valoir la corde, soit dit en passant, pourrait nous aider ? Quant à vos parents, qui se font déjà un sang d'encre pour Mr Charles Longford… »

Daisy se mordit la lèvre. Elle avait eu le temps de se rendre compte, depuis sont départ, que son plan avait été hâtif et stupide. Sur le moment, elle s'était imaginée qu'elle pourrait passer tout le trajet dissimulée dans la cale puis rejoindre subrepticement Fort George une fois la terre en vue. L'apparition des navires du roi aurait suffisamment distrait les pirates pour qu'elle libère son frère et William Cooper, ni vue ni connue.

Une fois à bord du Tempest, calée derrière des tonneaux de viande séchée, elle avait vite réalisé son inconscience et quand elle avait enfin été découverte le matin même par le commissaire aux vivres, elle avait été à la fois soulagée et inquiète. Désormais, elle avait une bonne excuse pour ne plus poursuivre son projet ridicule, mais elle devrait faire face à ses conséquences. Elle doutait que Norrington irait jusqu'à la pendre, toutefois.

L'amiral secoua la tête avec agacement.

« Je ne peux pas me permettre de me séparer du sloop pour porter de vos nouvelles à votre famille. Monsieur Gillette, vous ferez monter une cloison dans cette partie-ci de la cabine. Dieu sait que Miss Longford mériterait de passer le reste du voyage aux fers, mais ce ne serait pas très convenable. Quant à vous, mademoiselle, vous êtes libre d'aller et venir sur le pont tant que vous ne gênez pas les manœuvres, mais, à votre place, je tenterais plutôt de me faire oublier. »

Daisy hocha la tête en silence. Elle ne demandait pas mieux.

« Vous avez été très clément avec elle, jugea Gillette un peu plus tard, alors que les deux officiers dégustaient un verre de brandy dans ses quartiers.

– Je n'allais tout de même pas la jeter par-dessus bord pour la punir de sa bêtise, grommela Norrington.

– Sans parler du fait que c'est le genre de chose dont Mrs Turner aurait été parfaitement capable. Cette fille lui ressemble dangereusement ne trouvez-vous pas ?

– Je ne crois pas non, même si vous n'êtes pas le premier à le dire. Mrs Turner aurait sans doute été capable de se travestir et de monter à bord d'un vaisseau de guerre si elle pensait que cela aiderait à sauver son bien-aimé ou un parent, mais, pour commencer, elle ne se serait pas fait prendre.

– Vous surestimez ses capacités. Quoiqu'il en soit, ce qui est fait est fait, malheureusement. Je déteste quand il y a une femme à bord. »

Norrington leva un sourcil.

« Ne me dites pas que vous croyez à toutes ces superstitions sur le malheur qu'elles attirent à l'équipage ? Après toutes ces années, je n'aurais pas imaginé…

– Oh, ça ? Non, pas du tout. Mais je ne pourrais plus me promener tout nu sur le pont, désormais. »

« Voile en vue ! »

Daisy, qui prenait l'air sur la dunette, leva les yeux vers la vigie. Elle se poussa pour laisser passer Norrington et Gillette, qui accouraient. Depuis le jour où elle avait été découverte dans la cale du Tempest, elle avait eu le temps de réaliser que, contrairement à ce qu'elle s'était imaginée à Port Royal, l'amiral était loin d'être au bout du rouleau et son capitaine de pavillon était plus que compétent, ce qui la rassurait et l'agaçait à la fois.

« Voiles noires en vue ! » précisa la vigie.

Gillette grogna. Le navire n'était pas encore visible pour le reste de l'équipage, mais ce serait sans doute bientôt le cas.

« Sparrow n'est certainement pas dans le coin par hasard. J'imagine que nous aurons bientôt droit à des pourparlers interminables, et peut-être daignera-t-il, après nous avoir fait tourner en bourrique pendant quelques heures, donner un renseignement utile, » déclara Norrington en contemplant l'approche du Black Pearl dans sa lunette.

Rongeant son frein, Daisy passa l'heure suivante à observer l'approche du Pearl dans la longue-vue que lui avait obligeamment prêtée le lieutenant Rathbone. Elle avait entendu parler du pirate à Port Royal, mais n'aurait jamais imaginé le rencontrer un jour. Enfin, le Pearl s'arrêta à quelques encablures du Tempest.

« Ils mettent un canot à l'eau, constata Gillette. L'hypothèse des pourparlers se confirme, d'autant qu'ils n'ont pas mis leurs canons en batterie. Pas très prudent. Ah, voilà Sparrow qui descend et… La bande habituelle. »

Daisy observa le petit groupe de pirates avec avidité. Elle n'eut aucun mal à deviner qui était le capitaine, avec son allure excentrique. Il était accompagné d'un homme plus vieux doté de lourds favoris et un jeune couple complétait le tableau. Daisy ouvrit la bouche, incrédule. Ils ne pouvaient s'agir que des Turner. Elle reconnaissait parfaitement la femme dont on lui avait montré le portrait à Londres (et qui, comme elle l'avait jugé alors, ne lui ressemblait absolument pas), et l'homme ressemblait fortement à William Cooper. Mais ils étaient bien trop jeunes pour être ses parents !

Pensive, Daisy descendit sous la dunette. Avec un peu de chance, ils se réuniraient dans la cabine de Norrington, et de son côté de la cloison, elle n'en perdrait pas une miette.

Pendant ce temps, la délégation du Black Pearl montait à bord. Jack, égal à lui-même, s'avança d'un pas bondissant, tout sourire.

« Quelle belle journée, n'est-ce pas ? Allons, si nous allions dans votre cabine, nous avons du pain sur la planche ! J'espère que vous avez pensé à nous préparer une petite collation ! »

Gillette ouvrit la bouche, mais Norrington lui fit signe de ne pas chercher à répondre. Après avoir salué sèchement de la tête le reste du groupe, il leur fit signe de le suivre.

« Alors, fit Sparrow en se laissant tomber dans le fauteuil de Norrington, est-ce que ce qu'on dit est vrai ? Le jeune William a été enlevé ?

– Les nouvelles vont vite, dirait-on. Le Révérend vous a mis au courant de ses projets ?

– C'est injuste, Norrington, s'exclama Will. Nous ne sommes pas complices de ce genre de pirates, et jamais nous n'aurions mis notre fils en danger, vous le savez très bien. Nous nous soucions de lui et…

– Vous avez toujours eu une façon particulière de le montrer, en tout cas, l'interrompit sèchement l'amiral.

– Sans doute pensez-vous avoir été plus efficace que nous, toujours est-il qu'il est prisonnier du Révérend, alors…

– Jack connaît des gens à Port Royal, c'est ainsi que nous en avons entendu parler. Des bruits couraient… » expliqua Elizabeth d'un ton raisonnable.

Sans lui accorder un regard, Norrington se tourna vers Jack.

« Eh bien ? Qu'avez-vous en tête ?

– Tout doux mon vieux. Vous m'avez l'air bien pressé.

– Je le suis. Il n'y a pas si longtemps, je vous ai averti qu'un jour viendrait où je n'aurais plus la patience de vous supporter. Si vous avez quelque chose d'intéressant à dire, c'est maintenant ou jamais.

– Bon, si vous le prenez comme ça… Il y a deux ou trois choses que vous devez savoir à propos du Révérend.

– Et que vous ne pouviez pas me dire avant que William ne se fasse enlever ?

– Si vous m'interrompez sans cesse, on ne va pas s'en sortir. Et pour répondre à votre question, non, je ne pouvais pas vous le dire. J'avais seulement de vagues soupçons, mais ils se sont confirmés depuis. Le Révérend…

– Vous connaissez son vrai nom ? demanda soudain Gillette.

– Non, et il me semblait avoir dit…

– C'est quand même un drôle de choix de surnom si vous voulez mon avis. Révérend… Un homme d'Église sur un navire, ça porte malheur, tout le monde le sait. À croire qu'il cherche à défier l'ordre des choses avec ce titre-là.

– Merci pour la contribution à la conversation, Gibbs, mais le bon amiral est à deux doigts de la crise de nerfs, alors je ferais mieux de continuer mon récit. Bref, William n'est pas la première personne à avoir été enlevée par le fameux Révérend. Une amie à moi a disparu il y a quelques temps, une amie avec des pouvoirs particuliers, et tout me porte à croire que ses pouvoirs profitent désormais au Révérend.

– Quels pouvoirs ?

– Ah, mon cher amiral, vous avez sans doute constaté que les attaques du révérend ciblaient des endroits très éloignés à des intervalles rapprochés ? Et vous en avez logiquement déduit que le Révérend avait une flottille à ses ordres, ce qui lui permettaient d'envoyer ses navires semer la désolation dans tout l'archipel ? Abandonnez un instant ce merveilleux sens de la logique que vous possédez. Le Révérend n'a pas de flottille. Une petite corvette en plus de son navire, et c'est tout.

– Vous voulez dire que le Révérend peut être à plusieurs endroits en même temps ? » fit Gillette, incrédule.

Sparrow lui lança un regard empli de pitié.

« Ne soyez pas grotesque, c'est impossible. Toujours aussi futé, celui-là. Non, il ne peut pas être à deux endroits en même temps. En revanche, son navire peut se rendre en des lieux éloignés en un temps record. L'amie dont je vous parle m'a fait la démonstration, un jour. Impressionnant. Dommage qu'elle n'ait pas voulu que j'en profite en permanence. Elle pensait que je tomberais dans la facilité.

– Grâce lui soit rendue, marmonna Norrington. Et donc ?

– Donc, le Révérend a désormais ce pouvoir, au moins celui-ci. Alors j'ai pensé utile de vous prévenir que vous aurez du mal à le coincer. »

Norrington et Gillette échangèrent un regard.

« C'est fort aimable de vous être déplacé pour nous le dire, Sparrow. Cela étant, nous n'avons pas l'intention, pour l'instant, de poursuivre un navire. Nous envisageons d'attaquer le Révérend dans ce qui est probablement devenu son quartier général. À moins qu'il ne soit capable de transplanter un fort d'un endroit à un autre…

– Oh, je vois ! fit Jack avec enthousiasme. Évidemment, si la vitesse n'est pas en jeu, vous avez peut-être une chance de vous en sortir. Surtout si je vous aide. »

L'amiral poussa un profond soupir.

« Et pourquoi accepterais-je votre aide ? ».

Will Turner s'avança, l'air furieux, mais sa femme le retint et prit elle-même la parole :

« James, quoi que vous puissiez en penser, nous nous soucions de William et nous n'allons pas rester les bras croisés tant qu'il est aux mains de ce fou. Il est préférable que nous agissions de concert plutôt que chacun de notre côté, au risque de nous gêner. »

Plutôt que de la regarder, Norrington fixait un point dans le vide, mais il hocha néanmoins la tête.

« Cela semble raisonnable, dit-il lentement.

– Formidable ! s'écria Jack. Il me vient un tas d'idées.

– Nous avons déjà un plan bien arrêté. Une fois que nous vous l'aurons expliqué, vous retournerez à votre bord, et j'espère ne plus avoir à vous voir.

– Très bien, fit Elizabeth, mais tout d'abord, j'aimerais vous dire un mot en privé.

– Je n'en vois pas la nécessité.

– James, s'il vous plait. » dit-elle d'une voix ferme.

L'officier poussa un nouveau soupir.

« Très bien. Monsieur Gillette, conduisez ce beau monde dans votre cabine, expliquez-leur notre plan de bataille et mettez-vous d'accord sur la façon dont le Pearl peut s'y intégrer. De mon côté, j'écouterai ce que Mrs Turner a de si important à me raconter, puisqu'il le faut. »

D'un mouvement de tête, il leur fit signe qu'ils pouvaient disposer.

À suivre.