« Ol…Olffstein vous dites ?

-Exact, M. Watson.

-Nous avons été confrontés à un homme nommé Elijah Olffstein sur le ferry qui nous a amenés en France.

-Elijah Olffstein…

-Quarante, quarante-trois ans maximum, commença Sherlock. Châtain, quelques mèches blondes sur le front et la nuque. Peau légèrement bronzée, et sèche également. Ses yeux sont bleus et tendent vers l'aigue-marine, et il a un grain de beauté très petit et légèrement en relief au-dessus de la lèvre supérieure sur le côté droit de son visage. Mains noueuses et ongles peu abîmés, légèrement manucurés même : cet homme semble avoir de l'argent et s'en sert apparemment. Il dit travailler pour une homme nommé le Scorpion et il en a d'ailleurs un tatoué sur l'avant-bras.

-Le Scorpion…Je ne peux pas vraiment vous renseigner sur lui, à mon grand regret.

-Nous avons déjà prévu de consulter les dossiers d'Interpol France concernant le Scorpion. Ils en savent certainement assez pour nous permettre de travailler plus sérieusement sur cette affaire, répondit Sherlock. M. le ministre… »

Suite à cette dernière formule de politesse, le détective se leva, suivi de son ami et du ministre. Ils lui serrèrent respectueusement la main, puis quittèrent son bureau. Une fois hors du ministère, ils restèrent un moment sur la place Vendôme, les mains dans les poches, pensifs.

« Que faisons-nous maintenant, Sherlock ?

-Eh bien…Même si nous avons un peu plus de matière, cela reste tout de même sommaire.

-Je me dis pourtant que cela te suffit, sachant que tu as réussi à retrouver deux enfants uniquement grâce à des traces de pas…

-Pas faux.

-Tu en as assez donc ?

-Pas sûr.

-Toutefois, je suis persuadé que les affaires Lantier et Olffstein ont beaucoup plus de liens que ce l'on pouvait encore imaginer il y a quelques heures. Et, le Monstre…représente certainement le ravisseur de la petite Lantier…

-En effet.

-Alors, que fait-on ? »

Sherlock s'avança légèrement sur la place, les mains toujours dans ses poches, puis soupira bruyamment et se retourna vers John, scrutant son ami de ses prunelles translucides.

« Eh bien, dans l'absolu, nous devrions aller dans les bureaux d'Interpol comme nous l'avions convenu avant notre départ, mais les récentes…révélations du ministre m'ont poussé à reconsidérer la question.

-Donc ?

-Nous allons premièrement nous trouver un hôtel. Ensuite, de là, nous tenterons d'entrer en contact avec Laura Lantier. Elle pourra sans doute nous fournir quelques détails supplémentaires, notamment le nom complet du père de sa fille. Ensuite, nous aviserons.

-Mais il faut faire vite, Sherlock. Cette gamine est certainement entre les griffes d'un homme fiché par Interpol depuis quinze ans et introuvable depuis dix. Elle est en danger, c'est sûr maintenant. »

Le détective acquiesça, puis il sortit son téléphone et pianota un petit moment, avant de sourire, satisfait.

« J'ai un hôtel tout à fait abordable à cinq minutes de marche d'ici. Allons-y. »

XxX

Sherlock n'avait pas été totalement exact lorsqu'il avait dit à John que leur hôtel se trouvait à cinq minutes à pied de la place Vendôme : ils avaient marché pendant précisément quatre minutes quarante-sept secondes. Maintenant, ils étaient dans le hall d'un petit établissement cossu et intimiste, qui semblait même hors du temps, et qui ressemblait plus ou moins au 221B dans l'ambiance qu'il dégageait. Même si le lieu se révélait plutôt sombre, Sherlock se complaisait parfaitement dans cette atmosphère renfermée, cette sorte de tanière rassurante qui lui rappelait le confort hétéroclite et aucunement bien rangé de son propre appartement. Il avait l'impression d'être face à un petit bout de Londres dans Paris.

Actuellement, ils attendaient, face au comptoir de bois vieilli de l'hôtel, tandis que le réceptionniste gérait une réservation qui semblait plutôt difficile -le client paraissait particulièrement exigeant et peu amène à la discussion-. Sherlock l'observa un quart de seconde : le client perturbateur était un vieil homme d'environ soixante-dix ans qui portait béret et veste en cuir vieille et informe, une paire de lunettes vissées sur le nez -c'est tout ce qu'il avait vu et retenu en un laps de temps si court-. Cependant, l'affaire du client fâché fut vite réglée et le réceptionniste invita Sherlock et John à venir au comptoir. Une fois qu'ils y furent accoudés, l'employé prit la parole, souriant :

« Bonjour Messieurs. Que puis-je faire pour vous ?

-Nous souhaitons réserver deux chambres…, commença alors John.

-Une chambre. Une seule chambre, spacieuse et orientée vers la place Vendôme, à l'ouest. »

John haussa un sourcil, sceptique, et avisa son ami avant de rétorquer, en anglais :

« Une…Une chambre, Sherlock ?

-Oui, John.

-Tu aimes que les gens jasent dis-moi ?

-Nous sommes à Paris, John, et je n'ai pas pour habitude de me balader avec des fortunes dans les poches. Simple question d'argent et d'économie de moyens. Purement pratique, et rien de plus. Cesse donc de te faire des films.

-Je ne fais que constater.

-Et tu constates mal, évidemment. »

John passa outre cette dernière remarque mais pinça les lèvres, agacé. Sherlock ne voyageait jamais sans son éternelle répartie, qu'on pouvait aisément qualifier d'assassine.

« Messieurs ?, reprit le réceptionniste.

-Oh, euh, oui, une chambre côté ouest, face à la place Vendôme. Spacieuse mais pas trop lumineuse. »

John remarqua immédiatement le petit sourire du réceptionniste et la furtive œillade qu'il décocha au détective, complice. Sherlock lui répondit par un sourire bref -mais totalement simulé- puis redevint parfaitement neutre dès que l'employé baissa la tête pour chercher la carte d'ouverture de l'une des chambres. Celui-ci lui tendit ensuite l'une des cartes, qu'il déposa sur le comptoir : le détective la prit alors en la faisant glisser sur le comptoir, puis ramena ensuite vers lui le peu d'affaires qu'il avait amenées.

« Chambre 90, Messieurs, au cinquième étage. Bon séjour à Paris. »

Les deux amis se dirigèrent alors vers l'ascenseur, puis, une fois qu'ils furent arrivés à leur propre chambre, ils en déverrouillèrent la porte puis y entrèrent. Ils déposèrent immédiatement leurs affaires, puis détaillèrent du regard la pièce. La chambre était toute simple, mais spacieuse et lumineuse, comme Sherlock l'avait demandé. La majorité de l'espace était occupée par un lit deux places tout à fait basique et bordé de draps blancs et immaculés -il y avait également deux couvertures dans les tons taupe au bout du meuble-, qui se situait à côté d'un petit bureau de bois commun et légèrement vieilli et face à un fauteuil de cuir noir : il y avait également une petite salle de bains en annexe de la pièce principale. Alors que John examinait méthodiquement les lieux, Sherlock, lui, sortit son ordinateur de son sac et s'assit au bureau. Il le déverrouilla, puis se connecta au Wi-Fi de l'hôtel avant de pianoter avec une certaine rapidité sur son clavier. Il ne resta seul qu'à peine cinq minutes, le temps que John revienne, mais ce fut largement suffisant pour qu'il trouve ce qu'il cherchait. Lorsque l'ancien médecin eut fini sa petite inspection, il avisa son ami au moment où il refermait son appareil :

« On ne va pas rester ici bien longtemps, John. D'après ce que j'ai trouvé, Laura Lantier ne vit plus à Pont Audemer, mais à Rouen.

-Tu veux vraiment la rencontrer alors. Mais c'est vrai qu'elle pourrait nous aider.

-En effet. C'est notre meilleure source d'informations dans cette affaire. Les petits détails qu'elle peut nous fournir sur sa fille et sur le père feront toute la différence. Nous passerons la nuit ici, puis nous prendrons demain le train pour Rouen. Laura Lantier est professeur à la faculté : elle ne travaille donc pas le week-end. Si nous arrivons à Rouen demain comme convenu…Nous aurons une journée entière pour préparer notre rencontre avec elle.

-Nous ? Je pensais que tu voulais la rencontrer seul à seul.

-J'aimerais que…que tu viennes avec moi. Je pense que cette femme…souffre de cette situation, et elle aura peut-être besoin d'un appui médical, déglutit Sherlock -en réalité, il n'aurait jamais pu s'avouer qu'être séparé de John devenait pour lui de plus en plus difficile et de plus en plus insupportable-. Mais, avant, j'aimerais que tu ailles d'abord aux bureaux d'Interpol afin de récupérer les quelques informations qu'ils peuvent avoir concernant le Scorpion.

-Je pensais également que tu irais toi-même.

-Je ne préfère pas, en fait. Je ne suis pas vraiment sûr que mon nom ouvre réellement toutes les portes. Et puis, tu es plus amène que moi, alors…Ce sera sans doute plus simple toi. Dis juste que tu viens au nom de mon frère, ça devrait suffire. De plus, je tiens à rencontrer Laura Lantier seul à seul pour commencer.

-Bien sûr, je comprends. Faisons comme ça alors. »

Soudain, John bailla, et même s'il essaya de le cacher à son ami, celui-ci le remarqua.

« Oh. Bien sûr. Tu es fatigué.

-Oui, Sherlock. Passer mon temps à barouder dans les rues est épuisant pour un être humain normalement constitué. J'oubliais que tu ne te rangeais pas dans cette case-ci, sourit-il, taquin. Tu n'es pas fatigué, toi ?

-Je dors peu, tu le sais.

-En effet, reprit-il, avisant l'horloge qui trônait sur le mur. Et vu l'heure, je vais vraiment aller me coucher pour le coup. Toi, tu peux bien faire ce que tu veux, ça me gêne pas, tant que tu ne me réveilles pas avec des tirs dans le mur ou du Bach au violon à quatre heures du matin. C'est tout ce que je te demande.

-Reçu.

-Parfait. Bonne nuit alors. »

XxX

« Quatre heures vingt-sept. »

Sherlock venait de regarder l'heure pour la énième fois, ne trouvant absolument pas le sommeil. Assis dans le fauteuil, les avant-bras déposés sur les accoudoirs et les doigts joints -sa posture de réflexion préférée-, il semblait vouloir se concentrer uniquement sur l'heure afin d'éviter de se canaliser sur d'autres sujets beaucoup plus difficiles, plus sombres ou plus…complexes pour son esprit, aussi brillant qu'il soit. Toutefois, seul dans cette chambre d'hôtel parisien, son esprit ne pouvait s'empêcher de vagabonder, tout comme son regard, qui se perdait sur chaque petit détail de la pièce, alors qu'il entendait quelques klaxons disparates et quelques voitures qui roulaient sur la place Vendôme, en bas, alors que les lumières jaunes et artificielles de la ville rentraient dans la chambre et se déposaient sur la porte de la chambre, sur le lit, et sur le bureau. Sherlock se surprit soudain à constater que ses yeux s'étaient focalisés sur la silhouette endormie de John qui s'était recroquevillée sous les couvertures, et soupira avant de fermer les yeux. Il ne l'avait jamais vu dormir, en fait. Sa chambre était située à l'étage au-dessus, et il savait que John, en tant qu'ancien militaire, était un lève-tôt invétéré, alors que lui, les rares fois où il parvenait à bien dormir, ne se levait qu'à partir de neuf heures du matin, voire dix heures quelquefois. Toutefois, il se sentit dodeliner de la tête alors que ses paupières tombaient à cause du manque de sommeil. Il se rasséréna, puis se leva : il n'avait pas envie de rester ici. Il passa son manteau, puis quitta la chambre le plus discrètement possible afin de ne pas réveiller John. Il quitta alors l'hôtel, puis erra un petit moment sur la place après avoir acheté un café dans l'un des rares établissements encore ouverts. Il but une gorgée de son café noir, puis soupira en constatant qu'il n'avait pas de cigarettes sur lui. John aurait certainement dit, s'il l'avait vu, qu'il ne devrait pas se laisser tenter et qu'il était sur la bonne voie pour arrêter complètement. Il leva la tête.

John. Son esprit y revenait toujours. Il se demandait quelle place son ami occupait dans son palais mental, mais il préférait ne pas y penser pour le moment. La disparition d'Alice Lantier et le Scorpion étaient ses deux priorités pour le moment. Sa relation avec John attendrait : il n'avait pas à s'y consacrer maintenant.

Aussi étrange et ambiguë -du moins, de son propre point de vue- qu'elle était.

XxX

Cela faisait deux mois que Laura Lantier ne dormait plus et que ses journées mornes et monotones se succédaient tout en se ressemblant beaucoup trop à ses yeux. Le matin, elle se levait, prenait un rapide petit-déjeuner qui se composait essentiellement d'une tasse de café noir sans sucre, prenait une douche, s'habillait et allait au travail. Elle enseignait la chimie organique à la faculté de sciences, et elle voyait bien que ses élèves commençaient à se rendre compte qu'elle se laissait doucement mourir depuis l'enlèvement de sa fille Alice. Même si elle n'était pas ce genre de professeur qui se liait d'amitié avec ses élèves, certains d'entre eux lui jetaient des regards lourds d'inquiétude lors de ses cours. Elle savait qu'elle avait déjà perdu sept kilos en deux mois, que sa peau se ternissait, que son visage se creusait que ses longs cheveux bouclés et auburn ne brillaient plus autant qu'avant. Dès qu'elle avait signalé la disparition d'Alice à la police française, l'affaire avait été très rapidement prise au sérieux par les autorités et l'alerte enlèvement lancée en un temps record. On lui avait posé un nombre incalculable de questions concernant sa fille et sa situation familiale, et elle avait répondu à toutes sans aucune exception. Harassée par ces interrogatoires, elle était rentrée chez elle épuisée et en larmes, ne pouvant pas supporter la solitude qui se faisait tellement ressentir lorsqu'elle passait le pas de la porte : l'absence d'Alice la minait profondément. Chaque soir, elle se prostrait contre sa porte après l'avoir refermée, puis pleurait à s'en déchirer les poumons et à s'en casser la voix : le sourire de sa fille lui manquait terriblement.

Et ce jour ne faisait pas exception : elle était arrivée à la faculté avec un quart d'heure d'avance, comme d'habitude, avait remonté ses lunettes noires et rectangulaires sur le bout de son petit nez retroussé, avait attaché ses cheveux en une queue de cheval haute, et avait longuement soupiré avant d'entrer dans son amphithéâtre, dédié à la chimie organique. Elle resserra la lanière de sa sacoche de cuir contre elle, puis ouvrit la porte de sa salle de classe. Les volets étaient fermés, et la pièce était donc encore plongée dans la pénombre. Elle appuya sur les quelques interrupteurs au mur, et les volets roulants commencèrent à se relever, tandis que les timides rayons du soleil entraient dans la pièce. Elle déposa son sac sur son bureau en soupirant -alors que la pièce s'éclaircissait encore-, sa tasse de café à la main, où, d'ailleurs, il y avait écrit « Meilleure Maman du Monde » -quelle ironie-. Perdue dans ses pensées, elle fixait les quelques documents qui étaient restés sur son bureau, éteinte et épuisée.

« Mademoiselle Lantier. »

Laura Lantier releva brusquement la tête, surprise et effrayée, alors que la lumière blanche et timide de l'hiver qui rentrait dans l'amphithéâtre lui permettait de distinguer peu à peu son mystérieux interlocuteur. Celui-ci, qui auparavant était assis au dernier rang, s'était levé et avançait désormais vers elle tout en descendant les marches du petit escalier. Laura reconnut la silhouette grande mais tout de même fine d'un homme d'au moins trente ans, brun et aux cheveux mi-longs et bouclés, alors que ses prunelles bleues, claires et translucides la scrutaient avec application. Son visage était aussi sec que l'expression qu'il arborait, et les vêtements que l'homme portait semblaient stricts et simples également, à savoir un costume deux pièces, une chemise blanche -dont les deux premiers boutons semblaient défaits-, un long manteau à col haut qui tombait au moins jusqu'à ses genoux et une écharpe d'un bleu sombre lâchement nouée et pliée en deux dans le sens de la longueur.

« Que…Qui êtes-vous ?

-Mon nom est Sherlock Holmes. Je suis détective-consultant à Londres et je m'occupe de la disparition de votre fille.

-A…Alice ?

-Alice. »

Laura s'effondra alors sur son bureau, penchée en avant, prostrée, les poings serrés sur le bois de la table, le corps agité de tremblements erratiques et incontrôlés, alors que quelques larmes commençaient à couler. Sherlock, lui, resta stoïque, n'ayant aucune idée de comment consoler une mère malheureuse et esseulée -et puis, il n'aurait pu dire si elle pleurait de tristesse et de douleur parce qu'il lui avait rappelé d'une certaine manière sa situation, ou de joie parce qu'elle savait désormais qu'elle avait une nouvelle aide pour retrouver sa fille-. Il se rasséréna, déglutit, puis se racla la gorge et prit la parole :

« Asseyez-vous. J'ai quelques questions à vous poser. »

Laura Lantier acquiesça et s'assit à son bureau tout en reniflant et en épongeant ses larmes de la paume de la main, tandis que Sherlock restait debout, pensif, les mains dans les poches de son manteau.

« Quand Alice a-t-elle disparu ?

-Le…Le treize septembre dernier. Je devais aller la reprendre à l'école, comme convenu, mais quand j'y suis arrivée, son institutrice m'a dit qu'on était déjà venu la chercher, mais qu'elle semblait peu rassurée…

-Hum. Elle l'a quand même laissée partir ?

-O…Oui, et…Elle non plus ne semblait pas à l'aise. Et la police m'a confirmé que l'homme qui a repris ma fille l'avait menacée…

-Hum. »

Le détective fit alors les cent pas devant les deux grands tableaux en ardoise de l'amphithéâtre, puis reprit la parole :

« Auriez-vous une cigarette, Mademoiselle Lantier ?

-Que…Quoi ?

-J'ai remarqué que votre pouce et votre index droits étaient légèrement jaunis, à cause de la nicotine évidemment, aussi j'en déduis que vous fumez depuis plusieurs années, cinq ou six ans au moins. Est-ce que je me trompe ?

-A vrai dire, je…J'essaye d'arrêter…, » soupira-t-elle en fouillant dans sa sacoche et en en sortant un paquet à moitié vide, avant de lui tendre une cigarette. Elle était si éteinte qu'elle n'avait même pas relevé le sens de l'observation plus qu'aiguisé de Sherlock Holmes. Celui-ci la saisit, puis sortit un briquet de son manteau et l'alluma. Il tira une seule fois, puis souffla doucement avant de répliquer :

« Bien. Parlez-moi de votre fille maintenant.

-A…Alice est née il y a dix ans à Toulouse. C'est…C'est une enfant tout à fait normale, vous savez, sans aucune histoire…Elle est très bonne à l'école, ses professeurs veulent même qu'elle passe directement au collège…Et puis, nous…Nous nous entendons très bien. Notre relation n'a aucune ombre au tableau…

-Et son père ? »

Sherlock vit Laura tressaillir, puis baisser la tête, nerveuse.

« Son…Son père est… »

Elle fut soudainement interrompue par l'arrivée d'un autre homme dans l'amphithéâtre. Lui était plus petit -plus vieux aussi, mais pas de beaucoup- que Sherlock Holmes, aux cheveux plus clairs et habillé de manière plus classique : il tenait deux gobelets fumants dans les mains. Laura vit Sherlock sourire, puis se retourner vers elle, amène :

« Permettez-moi de vous présenter John, mon ami et collègue sur le terrain.

-Mademoiselle Lantier », sourit alors l'ancien médecin.

La jeune femme sourit timidement, alors que John donnait à Sherlock l'un des gobelets qu'il avait amenés avec lui tout en lui jetant un regard réprobateur face à la cigarette qu'il tenait entre ses lèvres pincées.

« Tiens, voilà. Noir avec deux sucres, comme d'habitude.

-Merci John. Mademoiselle a déjà de quoi boire. Nous sommes en train de travailler sur la disparition de sa fille.

-Je m'en doutais, vois-tu. Tout se passe bien ?, reprit alors John, en anglais.

-Je suis sûr qu'elle souffre de dépression nerveuse sévère. Tu pourrais faire quelque chose pour l'aider ?

-Si je peux l'examiner en détail, bien sûr.

-Tant mieux. Des nouvelles du Scorpion ?, demanda-t-il. En réalité, ils ne s'étaient pas revus depuis leur départ de Paris deux jours auparavant, où ils s'étaient séparés, John cherchant des informations et Sherlock préparant à Rouen sa rencontre avec Laura Lantier.

-Interpol n'a rien de frais depuis 1998. Autant dire que chercher de ce côté-ci est totalement stérile. Autant d'informations que du côté du ministère de la Justice, à savoir que son nom de famille est Olffstein. »

-Hum. Viens. Nous allons reprendre notre petit interrogatoire. »

Sherlock se retourna alors vers Laura Lantier, sourit brièvement, et reprit avec une nouvelle question :

« Son père, Mademoiselle ? »

Mais Laura Lantier avait relevé la tête, étonnamment grave, presque choquée par les derniers mots de John.

« Olff…Olffstein ?, commença-t-elle.

-Oui, Mademoiselle, murmura John. Olffstein.

-Je…Enfin…Le père d'Alice…

-Nous savons que le nom de famille d'Alice est Olffstein, Mademoiselle Lantier. Nous avons fait quelques recherches au ministère de la Justice, place Vendôme.

-Serait-ce Elijah Olffstein, le père de votre fille ?

-E…Elijah ? Non, je…Je ne connais d'Elijah Olffstein. Le père d'Alice se nomme Niklaus Olffstein. Nous avons étudié la chimie ensemble, à l'université, nous nous sommes perdus de vue, mais nous nous sommes retrouvés il y a onze ou douze ans à peu près. Alice est né quelques années après nos retrouvailles.

-Niklaus Olffstein ?, questionna Sherlock en haussant un sourcil.

-Oui, M. Holmes. Niklaus Olffstein.

-Pourriez-vous me le décrire ?

-Vous savez, je ne l'ai pas vu depuis…Depuis près de dix ans. Dans mes souvenirs, il était châtain clair, tirant quelquefois vers le blond, yeux…bleus je crois. Un grain de beauté près de la lèvre supérieure. Peau claire, un peu bronzée, et…

-Un scorpion tatoué sur l'avant-bras ?

-Euh…Je ne me souviens plus vraiment…

-La mémoire humaine n'est fiable qu'à soixante-cinq pourcents, malheureusement…, soupira le détective en se pinçant l'arête du nez.

-Toutefois, malgré tout, c'est la description exacte d'Elijah Olffstein. Et si Niklaus Olffstein était une fausse identité ?

-Possible, très très probable même. Il aurait caché son vrai prénom, et se serait fait passer pour quelqu'un d'autre à vos yeux, Mademoiselle Lantier, pour mieux vous atteindre. Est-ce qu'Alice connait son père ?

-Non, elle ne l'a jamais connu. J'ai quitté Niklaus quand j'ai su la vérité concernant ses activités criminelles et crapuleuses. C'est…un dealer de drogues et un tueur à gages reconnu.

-Hum. Intéressant. Très intéressant. Dealer et tueur, vous dites ?, sourit Sherlock, satisfait.

-Ça correspond de plus en plus, Sherlock. On est face à un magnifique imbroglio.

-Je dois bien avouer que tu as raison. Oh, tant que j'y pense, Mademoiselle Lantier, reprit-il en fouillant dans la poche intérieure de son manteau. Je pense que vous serez heureuse de la nouvelle que j'ai à vous donner.

-Je…Je vous écoute… »

Le détective sortit alors un smartphone de son manteau -John reconnut celui du coffre-, et le déposa sur le bureau de Laura avant de boire une gorgée de café.

« J'ai été mis en contact avec votre fille Alice par le biais de ce téléphone, et ce à deux reprises.

-Que…Quoi ? Vrai…Vraiment ? Alors elle…Elle est en vie ?!

-Votre fille est bien vivante, Mademoiselle Lantier.

-Oh !, soupira-t-elle, soulagée, la main sur la poitrine, les larmes aux yeux. Dieu soit loué…Mon bébé…Mon bébé est en vie…Je vous en prie M. Holmes, M. Watson…Retrouvez-la… »

John acquiesça tandis que Sherlock finissait son gobelet de café.

« Nous ferons tout notre possible, je vous le promets, murmura John d'une voix douce.

-John, allons-y, articula sèchement le détective en posant brusquement le gobelet sur la table. Nous n'en avons pas encore fini. Et puis, Mademoiselle Lantier, vos cours vont bientôt commencer… »

John emboita rapidement le pas à Sherlock alors qu'il quittait déjà l'amphithéâtre. Une fois dans le couloir, l'ex-médecin haussa un sourcil et avisa son ami, étonné :

« Je t'ai trouvé très sec vers la fin de notre conversation…

-Oh, vraiment ?, rit Sherlock, grinçant et sarcastique.

-Sherlock.

-Quoi, John ?

-Tu sais très bien ce que je veux dire, soupira-t-il.

-Oui, John, c'est vrai, mais je sais aussi que tu es un homme qui aime les femmes. Alors laisse-moi te mettre en garde : ne laisse pas tes sentiments et tes émotions altérer ton jugement. Cette enquête est particulièrement difficile et nécessite toutes nos capacités de concentration et de déduction.

-Toutes tes capacités, tu veux dire, rit John. Les miennes sont presque négligeables face aux tiennes…

-Sans doute, mais les miennes sont grandement altérées quand tu n'es pas avec moi. »

John fronça les sourcils face à la dernière remarque de son ami, puis croisa les bras, plutôt surpris de ce qu'il avait dit.

« Euh… »

Sherlock se retourna brusquement vers lui, les mains toujours dans les poches, plutôt neutre et calme :

« Oh. J'ai…pensé à voix haute.

-Je crois oui, sourit-il.

-Oublie ce que je viens de te dire, d'accord ? Mes mots ont juste dépassé ma pensée.

-Oh, mais il n'y a aucun problème, Sherlock. C'est même plutôt flatteur tu sais ? Notre duo fonctionne très bien, c'est tout. Pas la peine de se prendre la tête.

-Si…Si tu le dis…

-Allons-y, non ? Tu le dis toi-même, on a du travail. »

Sherlock acquiesça doucement puis le duo se remit en marche vers le petit hôtel où ils logeaient à Rouen.

« Nous avons tout ce qu'il nous faut désormais : nous pouvons rentrer à Londres maintenant. »

XxX

Madame Hudson fut très heureuse de revoir ses deux locataires revenir au 221B. Elle leur prépara du thé, sortit des petits biscuits, et les tint alors au courant de tout ce qu'il s'était passé dans le quartier durant leur absence -l'information principale étant le fait que les deux de Madame Turner avaient lancé des démarches d'adoption-. Tandis que John l'écoutait d'une oreille plus ou moins attentive, Sherlock, lui, ne faisait même pas semblant et n'accordait aucune attention aux élucubrations de sa logeuse. Lorsqu'ils furent finalement seuls, John rangea les tasses dans la cuisine, alors que Sherlock réfléchissait, toujours pensif et muet, les yeux dans le vide. Il sortit alors le téléphone du coffre de sa poche, puis le scruta méticuleusement :

« John ?

-Oui ?, répondit-il de la cuisine.

-A ton avis, sommes-nous confrontés au même type de téléphone que celui d'Irene Adler ? Un téléphone…spécial et totalement inexploitable ?

-Eh bien…, réfléchit-il. Je ne pense pas. Il n'y avait pas de code le verrouillant, et il semble tout à fait basique, donc…

-Moui, ça semble juste, répondit Sherlock en se levant. Je vais voir Lestrade : on pourra certainement localiser Alice grâce à ses deux appels.

-Mais si le ravisseur et la petite sont perpétuellement en mouvement ? Nous n'aurions qu'une idée partielle de leur localisation.

-C'est peu mais ça n'est pas rien. »

Sherlock allait passer son manteau lorsque le téléphone -qu'il tenait toujours dans la main- sonna. Il avisa immédiatement John, pendant qu'il revenait dans le salon, et qui par un geste l'encouragea à décrocher. Le détective s'exécuta, puis mit l'appareil en haut-parleur, John à ses côtés.

« Allo ?

-M…M. Holmes ?

-Oui, Alice, c'est moi. Tu sembles plus calme que la dernière fois.

-Je veux ma maman.

-Je sais, ma puce. Elle aussi veut te voir tu sais. Elle est très triste.

-Je veux qu'elle vienne me chercher.

-Dis-moi, est-ce que…Est-ce que le Monstre est là ?

-Non, il…Il est parti hier. Maintenant, il y a un monsieur avec moi, mais, mais…

-Il peut entendre ce que tu me dis ?

-Non, mais…Il…

-Sherlock, elle panique, murmura John à son ami. Ménage-la.

-Il, Alice ? Il ?

-Il y a du sang partout…Et…Et…, commença-t-elle, au bord des larmes.

-Et ?

-Il a un trou dans la tête. Je crois que…qu'il est mort…

-C'est le Monstre qui l'a tué ? dis-moi, ma puce.

-O…Oui…

-Tu l'as vu ?

-Oui…

-A quoi ressemble-t-il, le mort ?

-Il est tout blanc. Et puis, ses yeux sont bleus bizarre, ses cheveux sont blonds comme les miens, et il a une drôle de marque noire sur le bras.

-Elijah Olffstein ?, reprit John dans un souffle.

-Possible, très probable même, répondit Sherlock sur le même ton.

-Il est mort, donc. Mais il y a encore le Scorpion.

-Je n'y comprends presque plus rien.

-M. Holmes, aidez-moi s'il vous plaît…

-Est-ce que c'est cet homme, le mort, qui est venu te chercher à l'école ?

-Oui.

-Est-ce qu'il a été gentil avec toi ?, questionna l'ancien médecin.

-Non, pas trop. Enfin, il ne m'a pas fait de mal, mais…Mais il est méchant. Il a un sourire bizarre.

-Est-ce qu'il t'a donné le téléphone que tu utilises pour m'appeler ?

-Il était par terre. Un jour, je l'ai pris, et il y avait juste un numéro avec Sherlock Holmes écrit dessus. Du coup, j'ai…J'ai appelé. Est-ce que vous pouvez m'aider ?

-Tu dois me dire où tu es alors.

-Je…Je sais pas. C'est une pièce très sombre, et puis il n'y a qu'une fenêtre. Il y a le mort devant moi, je suis assise sur un matelas et…et…c'est tout.

-Pas de nourriture ?

-N..Non. J'ai faim, M. Holmes. J'ai pas mangé depuis trois jours.

-Tu as de l'eau avec toi ?, demanda alors John.

-Non, rien du tout. J'ai…J'ai soif… »

Soudain, la ligne fut coupée, sur les derniers mots, franchement inquiétants et alarmants, de la petite fille.

« Sa situation est plus que critique, Sherlock. Il faut absolument qu'on fasse quelque chose désormais. C'est une question de vie ou de mort.

-Allons immédiatement à Scotland Yard. De là, on pourra utiliser le téléphone pour la localiser, et, enfin, la sauver. Il est hors de question qu'elle reste entre les griffes du Scorpion plus longtemps. »